‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 94 sur 445 · LIVRE VII, CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAPITRE XIX

s'imagineront qu'ils gardent exactement leur Règle en mangeant des chapons, des poulets, des perdrix, des ragoûts de toutes les façons, des fricassées, des capilotades, parce que tout cela se mange avec du pain (d). Et le seul moyen qu'il y a d'éviter toutes ces conséquences si absurdes, si pitoyables, c'est de réduire le mot pulmentum à sa signification naturelle.

« Quoique le mot de pulmentum puisse s'étendre à toute sorte de mets, il y a tout sujet de croire que saint Benoît, qui voulait fonder une grande école de pénitence , s'en est servi dans son sens original , c'est-à-dire pour exprimer une espèce de bouillie , composée d'herbes , de pain , de légumes, de farine , de gruau d'orge et d'avoine , de lait et de choses pareilles. Tous les anciens lui ont donné cette explication (2). »

Saint Benoît avait dit : « Que l'abstinence de la chair des animaux à quatre pieds soit gardée par tous les Frères , à l'exception des infirmes et des malades. »

Bien des moines Bénédictins soutenaient que leur saint législateur, ne défendant que la chair des quadrupèdes, avait par là même permis celle des bipèdes, c'est-à-dire de la volaille et des oiseaux (3). « Cette manière de raisonner n'est pas juste , disait l'abbé de Rancé : la défense de faire une chose n'emporte pas la permission d'en faire une autre. Si cela était, on en tirerait des conséquences monstrueuses , et il n'y a rien dont on ne pût manger sans scrupule dans les monastères (4). »

En remontant aux causes religieuses et morales de cette abstinence, il était facile de montrer que saint Benoit n'avait dû défendre la chair des quadrupèdes que dans un but de pénitence et de mortification, parce que nous la désirons avec plus d'appétit, nous la mangeons avec plus de plaisir que les végétaux. Ensuite, comme elle est plus nourrissante, elle donne au corps un degré de chaleur et de force qui peut exciter à la volupté et,à l'incontinence : saint Jérôme a touché cette raison dans ses livres contre Jovinien. Or, la chair des oiseaux et des volatiles, en général, a quelque chose de plus délicat, de plus savoureux, de plus excitant que celle des

(1) C'est véritablement ce que prétendaient certains moines relâchés : « Pulinentarii nomine intelligitur quidquid pani adjicilur ut melius cemedatur. » (Martene, Com. in Reg. S. Ben., p. 500.)

(2) Saint Isidore dit que pulmentum est dérivé de pultis, qui veut dire de la bouillie, soit seule, soit mêlée avec autre chose, sive enim sola pultis, sire aliquid ejus permixtione sumatur, proprie pulmentum dicitur. Pline dit que les Romains ont vécu longtemps de bouillie et que c'est de là que vient le mot de pulmentaria. Varron et Valère- Maxime l'entendent de même.

(3) Voir à ce sujet Dom Martene, Comm. in Reg. S. B., p. 556, 3, T. II, c. xxxix, p. 192.

quadrupèdes; c'est pourquoi, dans le monde, on la sert après la grosse viande, afin de ranimer, d'aiguiser l'appétit des convives (1). Et l'on voudrait que saint Benoît eût défendu la première et permis la seconde, qui, par sa délicatesse et ses propriétés stimulantes, ne peut qu'irriter la cupidité , enflammer la convoitise. Si saint Benoît avait tenu celte conduite, il aurait fortifié et autorisé l'impénitence et le relâchement des moines, au lieu de le combattre et de le détruire (2).

Saint Benoît donnait à ses moines une livre de pain. Mais quelle était cette livre? Était-ce la livre romaine qui pesait douze onces, ou la livre marchande qui en pesait seize? Les savants avaient toujours été très divisés à ce sujet. Les uns prétendaient qu'il fallait s'en rapporter à la livre envoyée à Charlemagne par Théodemare, abbé du Mont-Cassin, laquelle pesait dix-huit onces avant que le pain ne fût cuit, antequam coquatur; ce qui revenait à quatorze onces après la cuisson , si c'était du pain blanc, et à seize onces, si c'était du gros pain. D'autres croyaient que la livre dont on se servait au Mont-Cassin et que saint Benoît avait donnée à Saint-Maur, lorsqu'il vint en Fiance, se trouvait encore au monastère de Saint-Maur-des-Fossés; or, cette livre pesait environ trente-trois onces. On citait encore les deux poids que l'on conservait au trésor du Mont- Cassin : l'un était d'airain, avec cette inscription: Pondus librœ panis B.Benedicti, et pesait trente-neuf onces; l'autre était de fer et creux, avec du plomb fondu au-dedans, et pesait quarante-huit onces (3).

Dans ce dédale d'interprétations, l'abbé de Rancé recherche la livre qui doit le mieux convenir à des pauvres, des pénitents, des jeûneurs, et il choisit la moindre. « Car, dit-il, il n'y a point d'apparence que saint Benoît, qui a voulu que ses disciples vécussent dans une abstinence exacte, de manière à ne jamais surcharger leur estomac, ut nunquam subrepat m&nacho indigènes, ait ordonné pour chaque religieux une quantité de pain qui eût été suffisante pour en nourrir deux ou trois. Le poids de sa livre devait être celui du pays où il était , qui est de douze onces (4). »

Il y avait les mêmes difficultés au sujet de l'hémine de vin accordée par saint Benoît : l'hémine était une mesure romaine qui contenait le demisetier. Or, le setier, sextarius , était la sixième partie du congé ; conséquemment, le demi-setier ou l'hémine, la douzième partie. Le congé

(i) « Volatiiium carnes pro sua dulcedine, dit Hildemare, et suavitate gustus quant habent, soient carnis provocare stimulos. »

(2) Ce sont les raisons que l'abbé de Rancé fait valoir l. II, p. 200 et suiv. de son Commentaire.

(3)Dom Martene, Comment, in Reg. S. Bened.,^. 515: De libra panis Benedictina.

(4) T. II, p. 198.

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