‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 95 sur 445 · LIVRE VII, CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAPITRE XIX

pesait dix livres; le setier, qui en était la douzième partie, contenait vingt onces de liquide, et le demi-setier , dix onces; si donc saint Benoît a donné à ses religieux l'hémine romaine prise dans sa mesure rigoureuse, il ne s'agit réellement que de dix onces environ de vin par jour pour chaque moine : c'était l'opinion que Lancelot avait soutenue dans une dissertation spéciale publiée depuis peu (1). D'autres savants prétendaient que l'hémine de Saint-Benoît n'était pas l'hémine romaine, et ils la faisaient de douze, de quinze et de dix-huit onces (2); Mabillon était pour cette dernière mesure (3).

L'abbé de Rancé arrivait au milieu de ce conflit d'opinions; il eut bientôt fait son choix. « Pour ce qui est de l'hémine, dit-il, nous pouvons dire qu'elle n'est que du demi-setier. Je sais bien que cela doit effrayer ceux qui sont accoutumés à d'autres usages. Cependant, quand on considérera que l'Apôtre ne permet à son disciple de boire du vin qu'en petite quantité, et à cause de ses infirmités continuelles, et que le vin par lui-même porte à des excès, et inspire des dérèglements si opposés à cette sainteté, à celte innocence dans laquelle un religieux doit vivre, on trouvera cette ordonnance de saint Benoît toute remplie de sagesse; on n'y verra rien qui ne soit digne de ce zèle pour la conservation des âmes, et on regardera comme des excès insoutenables, toutes les mesures extraordinaires qui ne sont propres qu'à faire tomber ceux à qui on les accorde, dans les inconvénients que le saint veut que l'on évite, et dont il témoigne avoir tant d'horreur (4).

« Je suis, dit-il ailleurs, pour la petite mesure; et quand les moines ne boiraient que de l'eau , ce serait assez pour des gens consacrés à la pénitence. Je n'ai nulle peine à être de ce sentiment-là, et, d'autant plus, qu'étant dans le monde, beaucoup moins d'un demi-setier m'aurait suffi pour tout un jour : l'usage du vin n'est que pour empêcher la crudité del'eau (5). »

Pour le silence, les veilles, les jeûnes, la clôture, le travail, il s'attachait à l'interprétation la plus sévère, la plus dure, la plus capable de mortifier et de dompter la nature.

L'abbé de Rancé croyait que Dieu lui avait fait la grâce de retrouver la

(1) Dissei^t.sur f'hémùic de vin et la livre de pain de Saint-Benoît, iu-12, Î6G7-1088. — H ajoute deux onces dans cette 2* édition.

(2) Voir tout cela raconta très au long par Dom Calmet dans bon Commentaire littéral, historique et moral sur la Règle de Saint-Benoît, 2 vol. in-4°, 1734.

(3) C'est dans les Actes du IVe siècle bénédictin que Mabillon examine ces difficultés.

(4) T. II, c. xl, p. 204.

(5) Collect. Nicaise, t. V, lett. 43.

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vraie pensée de saint Benoit et les traces des premiers Bénédictins. S'adressant donc à ses religieux, en finissant, il leur disait : « Demeurez fermes dans ces voies, qui ont la marque de l'antiquité, sans vous arrêter ni aux coutumes ni aux usages : ce sont celles que vos Pères vous ont enseignées; elles ont un caractère de bénédiction qui leur attire la croyance, qui ne se rencontre point dans la nouveauté : marchez-y avec assurance, et ne doutez pas qu'elles ne vous conduisent à ce sacré repos que vous avez cherché, en vous séparant du monde; et qu'enfin vos âmes ne se trouvent comblées de joies et de consolations immortelles (1), Interrogate de semitis antiquis quœ sit via bona, et ambulate in eay et invenietis refrigerium animabus vestris (2). »

L'auteur reçut des plus grands personnages beaucoup de lettres de félicitation qu'il serait trop long de rapporter, même en les abrégeant. Nous ne citerons que celles de Bégnier-Desmarets et de Pellisson, tous deux de l'Académie Française, écrivains distingués, bons juges au point de vue littéraire, sans être étrangers aux matières monastiques. Le premier lui mandait qu'il avait trouvé son livre non seulement fort au-dessus de tout ce qu'il en avait entendu dire, mais au-dessus même de tout ce qu'il s'en était imaginé. « Les grandes et solides vérités, ajoutait-il, y sont traitées d'une manière pure et simple, vive et affectueuse; vous les avancez comme un homme qui paraît pénétré de ce qu'il dit, et vous les exprimez toujours de la façon la plus propre à faire passer vos sentiments dans l'esprit de ceux qui les lisent. »

« Ma coutume, disait Pellisson, est de rendre grâce d'un mauvais livre aussitôt que je l'ai reçu , et d'un bon, quand je me suis donné le temps de le lire. Plus j'ai regardé le vôtre de près , et écouté même à table, plus j'y ai trouvé de goût. Il m'a donné souvent l'envie d'aller, au sortir du repas, faire un tour dans votre monastère, pour y pratiquer les exercices qui

s'y observent J'ai même admiré comment, au milieu de vos austérités,

vous pouviez nous surpasser tous en politesse autant qu'en piété, et écrire mieux que ceux qui ne pensent qu'à écrire (3). »

L'abbé de Bancé devait rencontrer sur sa route des adversaires et des contradicteurs. Partout il s'était scrupuleusement attaché au sens le plus naturel, le plus élevé; partout il avait rejeté les interprétations trop douces et trop accommodantes. Il ne pouvait le faire, sans mécontenter,

(1) T. II, p. 581

(2) Jerem., vi, 16.

(3) Maupeou, Vie de M. de Ha?icé, t. Il, p. 4é.

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