‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 96 sur 445 · LIVRE VII, CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAPITRE XIX

disons le mot, sans irriter contre lui ceux qui s'en servaient pour autoriser et abriter leur relâchement.

On ne pouvait attaquer le fond même de son ouvrage, sans attaquer la Règle de Saint-Benoît elle-même; on prit des détours et des circuits, on descendit aux personnalités (1). Par l'intermédiaire de M. Maisne, il avait vendu son privilège aux libraires Muguet et Josse pour le prix de six cents pistoles (6,000 fr. ), somme considérable pour le temps, et qui prouve la valeur que l'on attachait à ce qui sortait de sa plume. Ses ennemis publièrent que cette vente était un scandale pour un homme qui devait être et qui se disait détaché de la terre et de ses biens périssables, que c'était une sorte de simonie de tirer un profit temporel d'une chose aussi spirituelle qu'était un livre de piété, etc. Cette querelle était aussi injuste que déraisonnable; car un livre est une chose spirituelle, mais non une chose sainte ou sacrée proprement dite, et on n'a jamais reproché à personne d'avoir vendu des livres de piété, même ceux de l'Écriture sainte. Dans les temps les plus reculés, les moines d'Orient et d'Occident en tiraient des copies qu'ils vendaient ou échangeaient au besoin (2). Loin de leur en faire un crime, on leur en a fait, au contraire, un mérite et un titre de gloire.

Mais la meilleure preuve que l'abbé de Rancé n'avait point voulu faire de cela une affaire d'argent, c'est que les libraires lui ayant représenté qu'outre le prix d'achat qui était très élevé, ils avaient fait beaucoup de frais pour soigner l'édition qui est, à la vérité, l'une des plus belles de ce temps; il leur remit aussitôt la moitié de la somme, soit trois cents pistoles, tout en regrettant de ne pouvoir faire davantage, parce qu'il avait à payer les grandes dépenses du correcteur des épreuves qui avait séjourné près d'un an à Paris. C'était ce moine de Fontevrault, dont nous avons parlé, qui avait voulu se donner de l'importance, trancher du grand seigneur, jusqu'à se faire suivre et servir par un laquais. On comprend qu'il ne dut revenir que fort peu de chose entre les mains de l'abbé de Rancé, et, ce peu, il l'employa, comme tout ce qui provenait de la vente de ses livres, en œuvres de charité (3).

Malgré ces mauvaises chicanes , Y Explication de la Règle de Saint-Benoit se propageait dans le monde et les cloîtres, et y produisait des fruits de salut. « Le principal, disait alors l'abbé de Rancé, est que Dieu en soit

(1) Nous avons retrouvé tout ce que nous racontons à ce sujet dans Y Apologie de M. l'abbé de la Trappe, p. 411 et suiv. (cet ouvrage est de M. l'abbé Thiers), et dans les Quatre lettres du P. de vSainte-Marthe, p. 7 et 8.

(2) Pall., Hist. Laus., c. xxxix, xun et lxxxvi (cité par l'abbé Thiers). ^3) Apologie de l'abbé de Bnncé, p. 441.

glorifié, et que je sais, pour ma consolation, qu'un grand nombre de personnes de tout sexe, consacrées à Dieu, en tirent beaucoup d'utilité (1). »

En moins de quatre mois, la première édition était épuisée. On ne se contenta pas de lire le livre, on en fit des extraits, en forme de Méditations, avec des élévations, des aspirations pieuses sur chacune d'elles, que l'on fit circuler dans beaucoup de monastères. On envoya ce travail à l'abbé de Rancé, qui ne manqua pas de l'approuver (2).

Ce dernier avait découvert et exploité une mine féconde; les richesses qu'il en avait tirées étaient passées dans le domaine public, et les écrivains vulgaires étaient aussi heureux que fiers de s'en approprier quelques débris. Après le livre des Méditations, parut celui des Exercices de piété sur la Règle de Saint-Benoît (3). Il était précédé d'une épitre dédicatoîre très pompeuse et très emphatique, où les louanges de toute sorte débordaient à pleins flots. On y voyait que, si l'abbé de Rancé avait ses ennemis qui le haïssaient jusqu'à la fureur, il avait des partisans, des amis ardents qui l'admiraient jusqu'à l'enthousiasme.

Le Révérend Père Boistard, général des Bénédictins de Saint-Maur, avait dit à Bossuet qu'on s'occuperait dans la Congrégation de faire sur la Règle quelque chose de plus correct, de plus sérieux et de plus complet que le livre du Père Mège (4). Ce nouveau travail parut à la fin de décembre de cette année , et nous en parlons ici parce que c'est le lieu, et pour n'avoir pas à y revenir plus tard. Dom Martene en était l'auteur, et il n'avait que trente-six ans (5). Quelque profonde que fût son érudition , quelque secours qu'aient pu lui prêter ses laborieux confrères, il lui eût été impossible de composer à cet âge un pareil ouvrage, en si peu de temps. Aussi a-t-il soin de dire dans sa préface qu'il se livrait à cette étude pour son propre usage depuis quelques années , paucis abhinc annis, lorsque des hommes éminents en science et en piété l'ont décidé à publier son travail , tant pour remplacer les anciens commentaires qui

(1) Manuscrit de Septfons, cah. X, p. 281.

(2) C'est ce qui a été imprimé sous ce titre : Méditations sur la Règle de Saint- Benoit, tirées du Commentaire sur la même Règle par M. de la Trappe. [Le Père Mabillon, dit Dom Calmet, m'a assuré que cet ouvrage était d'une religieuse bénédictine.] Nous avons sous les yeux la 3e édition imprimée à Bruxelles chez François Foppens, 1704.

(3) Avec des examens fort étendus et très utiles aux personnes qui veulent prendre l'esprit de cette Règle et des réflexions tirées des paroles mêmes de M. l'abbé de la Trappe et de ses pensées; imprimé chez Muguet, in- 12 de 300 p., avec approbation de M. Blampignon. (Exemplaire de la Biblioth. Impériale.) Maupeou en est l'auteur.

(4) Lett. H2, du 11 novembre 1687.

(5) Commentarius in Regulam S. P. Benedicti, litteralis, moralis, histor., in-4°, Paris, Muguet, 1690.

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