‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 97 sur 445 · LIVRE VII, CHAPITRE XIX. J5j · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAPITRE XIX. J5j

gisent inconnus dans la poussière des bibliothèques, où ils sont rongés des vers, que pour réfuter certains commentateurs plus récents, qui se sont tellement éloignés de l'esprit de saint Benoit, qu'ils semblent avoir expliqué toute autre chose que sa Règle (1). C'était le second ouvrage sorti de cette plume féconde, qui devait mettre au jour dix-huit ou vingt volumes in-folio.

Au sujet des grandes questions controversées, il annonce qu'il rapportera tout ce qui a été dit pour et contre, et qu'il s'abstiendra scrupuleusement de faire connaître sa propre pensée , ce qui ne l'empêche pas , à l'occasion des études monastiques, de s'exprimer ainsi : « C'est ici le lieu d'examiner si les moines peuvent être dispensés du travail des mains pour être appliqués à l'étude. Quoique les études aient été florissantes dès le commencement de la vie cénobitique , il s'est cependant rencontré, de nos jours, des hommes qui ont prétendu que les moines devaient être tellement occupés des travaux manuels, qu'ils n'avaient plus de temps pour étudier. Ils soutiennent ce sentiment avec tant d'ardeur, une si grande contention d'esprit, qu'on dirait qu'ils combattent pour leurs autels et leurs foyers, id tanta animorum contentione propugnant, ut quasi pro aris et focis Mis decertandum esse diceres (2). » Dès que leurs livres ont paru, quoiqu'ils soient remplis de beaucoup d'érudition et de piété, ils ont été presque généralement blâmés par les personnages les plus distingués qui, se rappelant les services que la science des moines, et surtout des Bénédictins, a rendus à l'Église, ont regardé comme un crime d'essayer de la proscrire. Pour moi , quoique je sois persuadé qu'on ne saurait bannir des cloîtres les écoles fondées par saint Benoit, et les études auxquelles on s'y livre, sans s'écarter en même temps de l'esprit de la Règle, je traiterai de cette matière dans ce livre, sans trancher la difficulté; mais comme chacune de ces opinions a des défenseurs dont je respecte la doctrine et les vertus, je me contenterai d'exposer les raisons données de part et d'autre , laissant au lecteur le soin de choisir'cclle qu'il voudra. »

Au sujet du silence, il cite un grand nombre de passages, soit des Règles , soit des Observances anciennes pour prouver que les conversations ou récréations, peu importe le nom, utrum isthœc colloquia, recréationes, aut alio nomine, appellare liceat, parum refert, ont toujours été permises à certains jours et à certaines heures; mais il n'admet pas.

(1) Praefatio, p. 1 et 2.

(*) Comment, in Bng. S P. Bened., p. 627 et 641.

comme le Père Mège, les railleries, la belle humeur, les jeux et les diver" tissements, ou, tout au moins, il est assez prudent pour n'en pas parler.

«Nous ne croyons point, dit-il en finissant, que saint Benoit ait institué un silence perpétuel; cependant nous envions le bonheur de ceux qui ont assez de force pour l'observer, et nous prions Dieu avec instance de nous faire un jour la même grâce, atque ut hoc nobis aliquando donumDeas concédât, obnixe deprecamur (1). »

Lorsque l'impression de ce livre fut terminée, Dom Martene et le Père général de la Congrégation de Saint-Maur crurent devoir en porter un exemplaire à Bossuet, qui ne voulut l'accepter qu'après qu'on l'eut assuré qu'il ne contenait rien contre l'abbé de Rancé. Il écrivit à ce dernier : « Ils m'ont dit qu'on y attaquait le Père Mège, et qu'on y défendait vos saintes maximes et vos saintes pratiques. Je n'en sais encore rien; car je ne l'ai

pas vu C'est un gros ouvrage qui, sans doute, sera fort savant. Je

souhaite que la piété l'ait inspiré, et je le veux croire, car l'auteur paraît fort humble et fort mortifié (2). »

Au fond, Dom Martene n'attaquait et ne défendait nominalement personne. Hors deux ou trois échappées, il se contentait, en général , de rapporter les interprétations diverses avec tant de modération et de ménagement, que ses adversaires ne pouvaient guère se plaindre. Il crut devoir faire hommage de son livre à l'abbé de Rancé. Quoique celui-ci fût en droit de contester quelques points, de faire quelques réserves, il fit semblant de ne pas voir : c'était un dernier sacrifice qu'il faisait à la paix.

Dans la réponse toute de politesse qu'il adressa à l'auteur, il évitait avec soin ce qui aurait pu raviver la querelle : il n'y avait ni reproche ni objection, pas même l'ombre d'une arrière-pensée. «Je reçois, disait-il, le présent que vous avez la bonté de me faire, avec toute la reconnaissance que je vous dois. Je ne doute point que l'ouvrage ne soit digne de vous, et que ceux qui le liront n'y trouvent ce qui y doit être : je veux dire l'édification et l'instruction tout ensemble. Votre humilité peut vous fermer les yeux et vous empêcher de voir ce que vous êtes, mais elle ne fera pas le même effet sur les autres ; et , quoi que vous en puissiez penser, on vous rendra la justice que vous méritez. Je vous avoue que ce me sera une consolation d'y reconnaître l'esprit de notre bienheureux Père, et il ne se peut que ce que vous en aurez écrit ne trouve beaucoup de créance pour le confirmer et même pour le rétablir dans les lieux où l'on en a perdu

(1) Comment, in Reg. S. P. Bened., p. 183.

(2) Lett. 158.

toute idée, toute connaissance. Je vous suis tout à fait obligé de la grâce tjue vous m'avez faite de vous souvenir de moi (1). »

Le même auteur avait publié, bien peu de temps auparavant, un autre ouvrage sur les Anciens Rites des moines (de Antiquis monachorum ritibus) (2), où l'on peut dire que la matière est épuisée. Jamais on n'avait encore rencontré à un degré aussi éminent le goût de l'érudition, la patience des recherches savantes, l'ardeur des investigations dans la nuit des âges , à travers les débris des générations monastiques.

Celui-là élèverait un véritable monument à l'honneur de saint Benoît et de l'Ordre cénobitique en Occident, qui composerait, avec un talent digne d'une pareille matière, un livre sous ce titre : Explication de la Règle de Saint-Benoît, par l'abbé de Rancé, avec les notes de Dom Martene.

(1) Biblioth. Impériale, Blancs-Manteaux, n° 77, t. II, p. 91, Manuscrits (inédite).

(2) Lyon, Anisson, 2vol. in-4° reliés en un seul, 1690; entête on lit : Desiit prœlum primœ editionis die décima decembris. — Et pour le Commentaire du même auteur : Editio hujus libri primum fuit peracta die ultima decembris 1689. Il y a confusion de date dans les biographies.

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