JEAN OGIER DE GOMBAULD
Vwi des premiers Académiciens, mort en 1666* .
OÙ trouver aujourd'hui des mémoires sur M. de Gombauld, si personne de son temps n'avoit pris soin de nous en laisser ^^? Heureusement M. Conrarty a pourvu, et comme l'éloge qu'il en a fait n'a été imprimé qu au-
homme dont on puisse rien faire, ni sur qui on puisse appuyer aucun dessein où il faille jouir de tant soit peu de cervelle. »
Urbain Chevreau était fort lié avec La Mesnardière ; c'est lui qui l'avait fait connaître au savant Tanegui Le Fèvre, dont il devint un des correspondants les plus actifs. « Urbani Ghevrsei non unae litterae... mihi confirmaverunt, quod jamdudum fama praedicat, esse tibi ingenium tan ta humanitate, tantaque morum facilitate, ut securus ad te possim scribere. » (Tan. Fabri epistolx, Saumur, Desbordes, 1674, 2 vol. in-4% tome i, page 15, etc.)
1 Le privilège de ses poésies (1646) lui donne le titre de gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi..., on y lit : «Le sieur de Gombauld, dont le mérite nous est connu et les services trèsagréables... » — Signé : Conrart.
* Au lieu de se borner à copier ou Gonrart ou Huet, comme plus haut, il est fâcheux que l'abbé d'Olivet n'ait pas fait quelques tecberclies nouvelles.
devant d*un livre peu commun*, j'ai jugé qu'on seroit très-aise de le trouver ici, non-seulement pour connoître la personne de M. de Gombauld, mais pour connoître en même temps le style et la politesse de M. Conrart. Il nous dit, et voici ses propres termes :
« Que Jean-Ogier de Gombauld étoit gentilhomme * de Saintonge, et cadet d'un quatrième mariage, comme il avoit coutume de le dire lui-môme par raillerie, pour s'excuser de ce qu'il n'étoit pas riche ^ qu il étoit grand, bien fait, de bonne mine, et sentant son homme de qualité 5 que sa piété étoit sincère', sa probité à toute épreuve, ses mœurs sages et bien réglées ^ qu'il avoit le cœur aussi noble que le corps ^ l'âme droite et naturellement vertueuse ; l'esprit élevé, moins fécond que judicieux 5 l'humeur ardente et prompte, fort portée à la colère, quoiqu'il eût l'air grave et concerté \ qu'après avoir achevé à Bordeaux toutes ses études, en la plupart des sciences, sous les plus excellents maîtres de son temps, il vint à Paris sur la fin du règne de Henri le Grand, où il ne tarda guère à être connu et estimée Ce grand monarque ayant été assassiné, tous les François le pleurèrent comme le père de la patrie -, et tous les poètes semèrent son tombeau de fleurs funèbres.
^ Des traités et lettres de M. de Gombauld sur la religion, (o.)
* Né à SaîDt-Just de Lussac, près de Brouage. (o.)
' M. de Gombauld étoit protestant, aussi bien que M. Courarl. (o.)
* La protection du marquis d*Uxelles (Jacques Du Bled) le poussa à la cour. Ce seigneur, qui usait souvent de sa plume, lui entretenait en échange, dit Tallemant, un cheval et un laquais. Il parait qu'il fit aussi pour Henri IV un assez grand nombre de vers.
DE GOMBÂULD. lOi
qu'ils avoient cueillies sur le Parnasse. M. de Gombauld, quoique jeune, ne fut ni des derniers, ni des moindres. Sous la minorité de Louis le Juste, et sous la régence de la reine Marie de Médicis, sa mère^ il fut des plus considérés de cette grande et magnifique princesse , et il n'y avoit point d'homme de sa condition qui eût l'entrée plus libre chez elle ^, ni qui en fût vu de meilleur œil. Comme elle étoit d'humeur libérale, et qu'elle aimoit à l'exercer envers ceux qu'elle en jugeoit dignes, elle donnoit des pensions considérables à beaucoup d'hommes de savoir et d'esprit. Celle de M. de Gombauld étoit de douze cents écus, ce qui lui donnoit moyen de paroître en fort bon équipage à la Cour, soit à Paris, ou dans les voyages qui étoient fréquents en ce temip^-là. Et conmie il étoit autant ennemi des dépenses superflues, qu'exact à faire honnêtement les nécessaires, il fit un fonds assez considérable de l'épargne de ces années d'abondance : ce qui lui vint bien à propos pour
^ Marie de Médicis ne pouvoit le voir sans émotion, parce que ses traits lui rappelaient un homme, dit-on, qu'elle avait aimé à Florence. Le privilège mentionne la protection de la reine Anne d'Autriche : < ... VEndymion composé par le sieur de Gombauld, pour l'embellissement duquel, et pour satisfaire au désir de la Reine, notre très-honorée compagne et épouse, il a.... i> (26 oct. 1624). Gombauld, dit-on encore, devenu amoureux de la Reine, l'a chantée dans son roman di^Endymion, Endymion, amant de la Lune, serait Gombauld amoureux de la Reine. — Dans la dédicace ^e sou Amaranthe, il dit à la Reine-Mère (i63l) : c Les rares qualités d'Amarantbe représentent quelque ombre de celles de Votre Majesté. »
^ Tallemanten cite un exemple assez singulier. (Ed. P. Paris, tome m, page 239.)
passer celles de stérilité qui y succédèrent, quand les guerres civiles et étrangères eurent diminué et enfin tari les sources d'où les premières avoient coulé. On le réduisit d*abord de douze cents écus à huit cents', où il est demeuré jusqu'à sa mort , sans être payé néanmoins depuis la guerre de Paris, que par les offices de quelques personnes puissantes et généreuses dont il avoit l'honneur d'être connu et protégé, entre lesquelles M. le duc et madame la duchesse de Montausier
' « n étoit dans une nécessité extrême et n*en témoignoit rien. Par courage même il étoit habillé à son ordinaire, car de tous les auteurs, c'est quasi le mieux vêtu. Quand M. Chapelain lui ût avouer qu*il ne savoit plus de quel bois faire flèches, et, par le moyen de Bois-Robert lui fit rétablir la moitié de sa pension , c*est-à-dire 400 écus, le Chancelier, pour qui il avoit fait quelque chose, lui en donna deux cents sur le sceau. » (Tallemant, édit. P. Paris, m, 243.) — Dans une lettre adressée à Bois-Robert, U lui dit : < Monsieur, je viens d'apprendre ce que je ne veux jamais oublier. C*est que vous me continuez toujours la faveur de vot bons offices, encore que je n'aie pas commencé de vous servir.... Il paroit bien que monseigneur le Cardinal ne croit pas être né pour lui seul, mais pour tout le monde, et qu'il ne se contente pas de vaincre les ennemis du public, s'il ne combat encore la nécessité des particuliers... Quant à vous, Monsieur, c'est un art qui vous est naturellement acquis que de vous savoir rendre digne d'un tel maître, en lui acquérant autant de serviteurs que vous en entretenez de personnes. Je pourrois ajouter à cela que cette généreuse profession que vous faites d'obliger tant d'honnêtes gens est mise au rang des choses qu'on admire. » — (Lettres de €ram-^ bauld, Paris, Courbé, 1647, 1 vol.in-8, pages 243-247.)
— Un état des gratifications faites en 1664 et 1665 aux savants et aux gens de lettres porte : « Au sieur de Gombault, bien versé dans la poésie, et pour l'obliger de continuer son application aux belles-lettres,— 1,200 livres. (Mélanges de la Société des bibliophiles françoi s.)
doivent tenir le premier rang. Durant quelques années il fut aussi gratifié d'une pension sur le sceau par M. Seguier, chancelier de France ^ Il avoit toujours vécu fort sain , à quoi sa frugalité et son économie avoient extrêmement contribué -, mais un jour qu'il se promenoit dans sa chambre, ce qui lui étoit fort ordinaire, le pied lui ayant tourné il tomba et se blessa de telle sorte à une hanche qu'il fut obligé de garder presque toujours le lit depuis cet accident jusqu'à la fin de sa vie , qui a duré près d'un siècle , si une date écrite de sa main dans un des livres de son cabinet , étoit le temps véritable de sa naissance, comme il l'avoit dit en confidence à quelqu'un qui n'en a parlé qu'après sa mort. Il avoit été honoré de la bienveillance de tous les grands et de toutes les dames des trois cours qu'il avoit vues , c'est-à-dire celles de Henri IV, de Louis XIII et de Louis XIV glorieusement régnant en nos jours -, et pendant les régences de deux grandes reines , Marie de Hédicis et Anne d'Autriche, il étoit des plus assidus à se trouver à leurs cercles , principalement à celui de la première de ces princesses. Mais il se rendoit avec encore plus de soin et de plaisir au délicieux réduit de toutes les personnes de qualité et de mérite qui fussent alors , je veux dire à l'hôtel de Rambouillet, qui étoit comme une cour abrégée et choisie, moins nombreuse, mais, si je l'ose dire, plus exquise que celle du Louvre,
* N'est-U pas permis de penser qu'il était des pensionnaires de Fouquet, quand on lui voit dédier ses Danaides au surintendant (i6S8)? Cependant, au dire de Tallemant, il n'acceptait rien des particuliers. ».
iùA DE GOMBÂULD.
parce que rien n'approchoit de ce temple de V honneur, où la vertu étoit révérée sous le nom de l'incomparable Arthénice, qui ne fût digne de son approbation et de son estime ^ Enfin, M. de Gombauld fut aimé et admiré de tous ceux qui, comme lui, avoient sacrifié aux Muses et aux Grâces, et je ne doute point que la postérité ne lui soit encore plus équitable que le siècle où \\ a vécu, et que le mérite de ses ouvrages ne fasse obtenir à son nom l'immortalité , qui est la récompense de tous les hommes de lettres quand ils ont pu parvenir au rang où celui-ci s'étoit élevé ^. »
^ On trouvera dans Tallemant de nombreuses preuves des rapports affectueux qui attachaient Gombauld à Thôtel de RambouiUet.
^ Voici les jugements portés sur lui par Gostar et par Chapelain, chargés Tun et Tautre de dresser pour Golbert des mémoires sur les gens de lettres Tlvants en 1661 et 1662.
Gostar, 1661, dit : « De Gombauld n'a pas pl^s de deux centi écus de revenu ; il est huguenot ; homme de grande vertu et qui mériteroit bien quelques bienfaits de Son Éminence. Il est déjà fort vieux; c*est le poète de France qui fait mieux des sonnets et des épigrammes. 11 entend merveilleusement bien Tart poétique. »
Ghapelain dit en 1662 : a Gombauld. Il est le plus ancien des écrivains françois vivants. Il parle avec pureté, esprit, ornement, en vers et en prose, et n'est pas ignorant de la langue latine. Depuis plus de cinquante ans il a roulé dans la Gour avec une pension tantôt bien, tantôt mal payée. Son fort est dans les vers, où il paroit soutenu et élevé. A force de vouloir dire noblement les choses, il est quelquefois obscur. S'il étoit guéri d'une graùde maladie qui l'a abattu, il pourroit faire quelque ode, quelque panégyrique, quelque sonnet fort beaux, mais avec lenteur, en y mettant un grand prix. »
GILLES BOILEÂU'
CooIrMear de TArgmiterie du Roi ^, reça à ^Académie en 1659, mort en 1669.
Il naquit à Paris en 1631', et son illustre frère M. Despréaux en 1636. Les essais du cadet annoncèrent ce qu'on a vu de lui dans la suite, des chefs-d'œuvre de versification et de bon sens. Il n'y eut point en lui, si j'ose ainsi dire, d'enfance poétique. L'aîné, au contraire, né avec beaucoup d'esprit, mais avec un jugement moins sain, ne se forma jamais l'idée du parfait. Il ne se défioit pas de sa trop grande facilité à écrire ^ facilité que M. Despréaux n'avoit point, et qui doit être toujours suspecte , quand ce n'est point le fruit d'un long exercice.
A cela près, les écrits des deux frères nous montrent que le même sang couloit dans leurs veines. Tout ce que l'aîné a fait de son chef est satirique. Il affectoit de
^ Voyez anx Pièces justificatives les extraits de la correspondance de Chapelain et des lettres de l'abbé d'Olivet.
* 11 avoit été auparavant payeur des rentes de THôtel de Ville, (o.)
3 De Gilles Boileau, greffier de la grand'chambre du parlement ^ et d'Anne de Miellé, (o.)