GILLES BOILEAU
se donner pour redoutable, la plume à la ^lain^ Il attaqua et Scarron, et Gostar, et Ménage. Ce dernier, qai étoit ce qu'on appelle auteur, et par conséquent vindicatif, lorsqu'il apprit que Gilles Boileau venoit d'être nommé à une place de TAcadémie, engagea mademoiselle de Scudéry à le traverser par le moyen de M. Pellisson ; et les mouvements que M. Pellisson se donna dans rintervalle des deux scrutins qui fut de six semaines causèrent une espèce de schisme académique^, dont rhistoire seroit longue à raconter. Il suffit d'en avoir fait mention pour faire observer à ceux qui écrivent des satires personnelles, que c'est un métier où l'on gagne peu d'amis.
Quant aux traductions de Gilles Boileau, nous en avons deux considérables : celle d'Epictète', qui a été
' Voyez nne de ses lettres en vers, dans le recueil de Sercy, tome Jii, page 157. (o.) — Il dit en effet à Mlle....
Quoi donc ! n*appréhendez-YOus rien D'un esprit fait comme le mien ?
Koi que mille auteurs d'importance Cherchent i belle révérence, Et dont le plus terrible émoi Est d'êti*e mal avecque moi :
Moi d'ailleurs dont Thumear critique Aux plus huppés feroit la nique.
Et qui, dès mes plus jeunes ans.
Appris Tart de railler les gens?...
* On peut voir là-dessus une lettre de M. Chapelain à M. Huygens, du 9 avril 1659, dans les Mélanges de littérature tirés des lettres manuscrites de M. Chapelain, p. 1 37.
Voyez aussi dans le Recueil des lettres de M, de La Chambre la lettre XL, adressée à M. Pellisson : elle est datée de Tannée 1658, mais c'est une faute bien visible, puisque Colletât, à qui G. Boileau succéda, ne mourut qu'en 1659. (o.)
' Cette traduction est bonmy et précédée d'une Vie d'Épictète
GILLES BOILËAU. J07
fort approuvée, et celle de Diogène Laôrce, qui est demeurée presque inconnue. Devoit-il se flatter qu'une compilation informe et obscure, car Diogène Laêrce n'est pas autre chose, pût réussir en françois, à moins que d'être éclaircie et redressée par de savantes notes, qui embrasseroient toute la philosophie des anciens et vaudroient mieux que l'original ?
D a traduit en vers le quatrième livre de V Enéide \ Quantité d'endroits qu'on y admire font regretter qu'il D'y ait pas mis la dernière main*, ou plutôt, qu'il ne fût pas capable de limer assez ce qu'il faisoit pour en venir à une certaine précision qui contribue infiniment à la vigueur du style. Car, si je ne me trompe, les écrits de son frère doivent en partie leur force à cette précision mâle et rigide, qui n*ôte rien de nécessaire à la pensée, mais ne laisse rien de superflu dans les mots.
Il travailloit sur la Poétique d'Aristote, lorsqu'une mort prématurée l'enleva^. Il en avoit déjà fait plus des deux tiers; et M. Despréaux, en 1709, donna son manuscrit en ma présence à M. de Tourreil ', qui témoignoit avoir envie d'achever l'ouvrage.
la plus ample et la plus exacte que j'aie vue jusqu'ici» L'érudition et la critique y ont été répandues habilement, Bayle^ Réponse aux qnestions d*UD proYincial, tome i, chapitre 18. (o.)
^ Cette traduction du quatrième livre de VÉneide fait partie de ses Œuvres posthumes, (o.)
* En 1669 ; son frère Despréaux publia l*année suivante, 1670, an recueil fort incomplet de ses poésies. — A ce sujet nous devons faire remarquer qu'au dix-septième siècle le nom de Boileau fut réservé exclusivement à Gilles, et que Despréaux fut le seul nom de son frère Nicolas.
^Savanttraducteur;reçuàrÂcadémieen 1692; ilmouruten 1714.
108 GILLES BOILEÂU.
Je me souviens qu'à cette occasion M. Despréaux fit réloge de son frère. Ils ne s'aimoient pas dans leur jeunesse * -, ils avoient à démêler entre eux des intérêts d'auteurs, et qui plus est, de poètes -, doit-on s'étonner que la tendresse fraternelle en souffrît ^? Mais enfin, dans le temps dont je parle, les sentiments de M. Despréaux étaient si changés à son égard, qu'il se proposoit de mettre au-devant de cet ouvrage, si M. de Tonrreil Tachevoit, une préface où il exalteroit le mérite de son aîné -, et comme peu à peu le discours tomba sur les traductions en général : « Quoi! dit-il, l'Académie ne vondra-t-elle jamais connoître ses forces ? Toujours.bomée à son dictionnaire, quand donc prendra-t-elle l'essor? Je voudrois que la France pût avoir ses auteurs classiques, aussi bien que l'Italie. Pour cela il nous faudroit un certain nombre de livres qui fussent déclarés exempts de fautes, quant au style. Quel est le tribunal qui aura
^ Voyez les remarques de M.Brossette sar le irers quatre-vingtquatorze de la satire i, de Despréaux, (o.)
> On prétend que Gilles Boileau, jaloux de son frère Despréaux, Taurait desservi auprès de Chapelain, pour gagner les bonnes grâces de celui-ci ; Despréaux, furieux, s'en serait vengé en insérant dans ses œuvres différents traits satiriques qu'il effaça ensuite. Ainsi, lit-on dans la première satire :
Le frère en un besoin va renier son frère.
Dans l'épigraphe xix, au lieu de :
Dans le palais hier Bilain, etc.
il y avoit :
Hier un certain, personnage Âa palais me 'voulut nier Qu'autrefois Boileau le rentier Sur Costar eyt fait un ouvrage....
GILLES BÔILEAU. 109
droit de prononcer là-dessus, si ce n'est TAcadémie ? Je voudrois qu'elle prît d'abord le peu que nous avons de bonnes traductions; qu'elle invitât ceux qui ont ce talent à en faire de nouvelles ; et que si elle ne jugeoit pas à propos de corriger tout ce qu'elle y trouveroit d'équivoque, de hasardé, de négligé, elle fût au moins exacte à le marquer au bas des pages, dans une espèce de commentaire qui ne fût que grammatical. Mais pourquoi veux-je que cela se fasse sur des traductions? Parce que des traductions avouées par l'Académie , en même temps qu'elles seroient lues comme des modèles pour bien écrire, serviroient aussi de modèles pour bien penser, et rendroient le goût de la bonne antiquité familière à ceux qui ne sont pas en état de lire les originaux. Ce n'est pas l'esprit qui manque aux François, ni même le travail ; c'est le goût, et il n'y a que le goût ancien qui puisse former parmi nous et des auteurs et des connoisseurs. »
Ainsi parla ce sage critique, avec un feu qu'il n'a voit guère dans la conversation, à moins qu'elle ne roulât sur son ressort. Et revenant encore au même sujet, après que M. deTourreil se fut retiré : « Savez-vous, me demanda-t-il, pourquoi les anciens ont si peu d'admirateurs? C'est parce que les trois quarts tout au moins de ceux qui les ont traduits étoient des ignorants ou des sots. Madame de La Fayette, la femme de France qui avoitle plus d'esprit et qui écrivoit le mieux, comparoit un sot traducteur à un laquais que sa maîtresse envoie faire un compliment à quelqu'un. Ce que sa maîtresse lui aura dit en termes polis, il va le rendre grossièrement,
liO GILLES BOILËAU.
il r estropie -, plus il y avoit de délicatesse dans le compliment, moins ce laquais s'en tire bien ; et voilà en un mot la plus parfaite image d'un mauvais traducteur.
« Mais, ajouta M. Despréaux, ce n'est pas même assez qu'un traducteur ait de l'esprit, s'il n'a la sorte d'esprit de son original. Car l'homme qui sort d'ici n'est pas un sot, à beaucoup près. Et cependant, quel monstre que son Démosthène? Je dis monstre, parce qu'en eflfet c'est un monstre qu'un homme démesurément grand et bouffi. Un jour que Racine étoit à Âuteuil chez moi, Tourreil y vint, et nous consulta sur un endroit qu'il avoit traduit de cinq ou six façons, toutes moins naturelles et plus guindées les unes que les autres. Ah! le bourreau ! il fera tant quil donnera de l'esprit à 2)^mosthène, me dit Racine tout bas. Ce qu'on appelle esprit dans ce sens-là, c'est précisément l'or du bon sens converti en clinquant. »
J'écoutois M. Despréaux avec une ardeur de jeune homme , et j'ai si souvent pris plaisir à me rappeler ses paroles , que je suis presque certain de les avoir ici rapportées sans altération. Mais insensiblement j'oublie que dans un article qui n'est fait que pour Taîné, je parle un peu trop du cadet.