FRANÇOIS DE LA MOTHE LE VAYER
Cooseiller d*£tat ordinaire, reçu à TÂcadémie le i 4 féTrier 1639, mort en i67î.
11 naquit à Paris en 1588. Sa famille, qui est originaire du Mans, a donné et donne encore aujourd'hui d'excellents sujets à la robe. Il prit dans sa jeunesse le même parti, et fut longtemps substitut de M. le procureur général du Parlement, charge qu'il avoit héritée de son père*^. Il s'en défit enfin pour n'avoir plus à s'occuper que de ses ouvrages^. Et certainement, si l'on examine la quantité et la qualité de ceux qu'il a mis au jour, on ne croira pas qu'il ait pu avoir quelque autre occupation dans le cours de sa vie. Il a tout embrassé
1 Félix de La Mothe le Vayer, dont reloge se voit dans La Croix du Maine, p. 84. (0.) — C'est en 1635 que le célèbre sceptique succéda à son père dans sa charge.
« Entre 1640, date où le privilège de V Instruction du Dauphin le qualifie encore de substitut du procureur général^ et 1647 où répître dédicatoire de son premier recueil de lettres montre qu'il n'était plus alors en charge.
dans ses écrits, Tancien, le moderne, le sacré, le profane, mais sans confusion. Ilavoit tout lu, tout retenu, et fait usage de tout. Si quelquefois il ne tire point assez de lui-même, pour se faire regarder comme auteur original , du moins il en tire toujours assez, pour ne pouvoir être traité de copiste ou de compilateur ; et sa mémoire, quoiqu'elle brille partout, n'efface jamais son esprit.
a Quand il fut question de donner un précepteur au Roi (c'est du savant Naudé que nous ajpprenons ceci, et je me sers de ses propres termes), on jeta premièrement les yeux sur M. de La Mothe le Vayer, comme sur celui que le cardinal de Richelieu avoit destiné à cette charge, tant à cause du beau livre qu'il avoit fait sur l'éducation de M. le Dauphin, qu'eu égard à la réputation qu'il s'étoit acquise, par beaucoup d'autres compositions françoises, d'être le Plutarque de la France •, mais la Reine ayant pris résolution de ne donner cet emploi à aucun homme qui fût marié *, il fallut par nécessité songer à un autre ^. »
Un obstacle innocent lui ayant donc fait manquer la première place qui puisse être confiée à un homme de lettres, il eut la seconde, celle de^ précepteur de Phi-
^ n avait, dit M. L. Etienne dans un travail spécial sur La Mothe le Vayer, épousé la veuve d*un Écossais, fille aussi d*un Écossais, conseiller au présidial de Poitiers; elle avait refusé M. de Cadenet, frère du connétable de Luynes. {E^sai sur La Mothe le Vayer, par L. Étienne.Rennes, Vatar, 1849, 1 vol. in-8*, page o.)
- Dialogue de Mascurat, page 375. (o.)
lippe, alors duc d'Anjou, et depuis duc d'Orléans, frère unique de Louis XIV*.
Je ne puis dissimuler que la doctrine répandue dans les écrits de ce savant homme, paroît tendre au pyrrhonisme; mais aussi rendons-lui cette justice, qu'il prend toute sorte de précautions, et dans une infinité d'endroits, pour faire bien sentir qu'il ne confond nullement, et qu'on ne doit nullement confondre la nature des connoissances humaines, dont il nie l'évidence, avec la nature des vérités révélées, dont il reconnoît la certitude.
Peut-on, comme il le prétend, tenir en même temps pour douteux les objets de la raison ou des sens, et pour certains les objets de la foi ? Si ce n'est là une contradiction formelle, c'est du moins un étrange paradoxe- Mais je ne laisse pourtant pas de dire, qu'en parlant d'un pyrrhonien de ce caractère, il est juste d'observer, et pour son honneur et pour l'édification publique, qu'il n'a donné ou cru donner nulle atteinte à sa religion*: justice due surtout à M. de La Mothe le Vayer, dont les glorieux emplois nous parlent en sa faveur, et qui, comme Bayle lui-même Ta dit, a étoit
* M. L. Etienne dit que Téducation des ducs d^Anjou fut confiée à la Mothe le Vayer, en 1647. Mais voici ce qu'on lit dans Guy Patin : « M. de La Mothe le Vayer a été installé précepteur de M. le duc d'Anjou, frère du Roi. l\ est âgé d'environ soixante ans, de médiocre taille, autant stoïque qu'homme du monde, homme qui veut être iouc et ne loue jamais personne, et soupçonné d'un vice d'esprit dont étaient atteints Diagoras et Protagoras. »
(Lettre du 13 juillet 1649.)
' Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans la discussion du scepticisme de La Mothe le Vayer : mais je renvoie en toute confiance an travail déjà cité de M. Etienne, ch. ii.
î22 LA MOTHE LE VAYER.
un homme d'une conduite réglée, et semblable à celle des anciens sages, un vrai philosophe dans ses mœurs *• » Au milieu de sa nombreuse bibliothèque, où il pouvoit bien dire avec le bon Chrysale de Molière :
Raisonner est l'emploi de toute ma maison, Et le raisonnement en bannit la raison^
il se voyoit entouré de livres écrits en divers siècles, en diverses langues, dont l'un lui disoit blanc, l'autre noir*. Frappé d'y trouver cette multiplicité, cette contrariété d'opinions sur tous les points que Dieu a livrés à la dispute des hommes, il en vint à conclure que la sceptique étoit de toutes les philosophies la plus sensée. Heureux ceux qui, comme lui, ne chancellent que dans les routes de l'histoire et de la physique! Un doute éclairé peut quelquefois servir de flambeau pour s'y conduire. Mais si le pyrrhonisme étend ses droits jusque sur la morale, il ne sauroit qu'être l'auteur de tous maux et le destructeur de toute société.
Un événement à remarquer dans la vie d'un philosophe tel que M. de La Mothe le Vayer, c'est qu'à l'âge de soixante et seize ans^, étant veuf depuis un temps
* Bayle, Dictionnaire, art. Vayer. (g.)
* Ses voyages, bien plus que ses livres, Pavaient fait réfléchir sur la diversité des coutumes, argument commode et ordinaire sur lequel s'appuient ses discussions sceptiques. Il avait fait les voyages d'Italie, d'Espagne et d'Angleterre, à la suite de diverses ambassades et vu, en un mot, la plus grande partie de l'Europe avant la publication de son Orasius Tubero,
» M. Etienne, trompé par Guy Patin, dit à tort 78 ans. — Voyez ci-dessous, p. i23, note 5.
infini *, il se remaria. Cependant, lorsqu'on lit ce qu'il a écritpouret contre le mariage, on jugeroit qu un homme qui pense ainsi, regrette peu sa première femme , et que si quelqu'un est sûr d'aimer le célibat toute sa vie, c'est lui. Mais combien de choses imprévues contre lesquelles nos plus sages résolutions ne tiennent pas? Il avoit de son premier mariage un fils unique^, né avec de l'esprit, avec d'heureuses inclinations , élevé avec soin , et qui tenoit déjà un rang distingué parmi les gens de lettres. Ce fils unique, âgé seulement de trente-cinq ans, meurt entre les bras de son père. Qu'on ne s'étonne donc pas que, dans un si juste désespoir, la foiblesse du vieillard l'emporte sur la fermeté du philosophe ; d'autant plus que la femme dont il fit choijc étoit d'un âge qui le mettoit à couvert des mauvaises plaisanteries'.
1 Sa femme ne mourut qu'après iQAA, puisque c'est en cette année qu'on appela M. de Péréfixe à la charge de précepteur du Dauphin, charge que la reine n'avait pas voulu lui donner, parce qu'il était marié.
' C'est à lui que Despréaux adresse la quatrième satire : D'où vient, cher k Vayer, etc. Nous avons de lui d'excellentes notes sur une traduction de Florus, qu'il publia en 1 656 sous le nom de Xonsieur, frère du Roi, mais dont vraisemblablement il est l'auteur. Il mourut en septembre i664.
Le roman de Tarsts et Zélie n'est point de lui : il est d*un de ses eottsins, nommé François Le Vayer de Boutiguy, maître des requêtes, mort en 1688. (o.) — Quand mourut l'abbé Le Vayer, Molière adressa à son père une lettre de consolation et un sonnet qui ont été récemment retrouvés par M. Monmerqué dans les manuscrits de Conrart. — Cf. Guy Patin, lettre 111, p. -484 (cité par M. L. Etienne).
' « M. de La Mothe le Vayer, pour se consoler de la mort de son fils unique, s'est aujourd'hui remarié à 78 ans; et a épousé la fille de M. de La Haie, jadis ambassadeur à Constantinople, laquelle
i^i LA MOTHE LE VAYER.
Il mourut dans sa quatre-vingt-cinquième année, et jusque-là il fut en état de satisfaire pleinement sa plus forte passion, je veux dire de composer des ouvrages, et il faut convenir que la plupart de ceux qu'il fit dans un âge décrépit dévoient le faire trouver jeune dans sa façon de penser.
Mais cet auteur si fécond avoit près de cinquante ans, lorsqu'il publia le premier de ses écrits *. C'est une observation qui me fait souvenir d'une chose que j'ai entendu conter à M. Huet. La première fois qu'il vit le P. Sirmond, qui était plus que nonagénaire: « Ne vous pressez pas, lui dit ce sage et docte vieillard, de rieo donner au public; il n'y a rien dans les sciences qui n'ait ^ses coins et ses recoins , où la vue d'un jeune homme ne perce pas -, attendez que vous ayez cinquante ans sur la tête pour vous faire auteur. » Il ne s'agit pas ici des orateurs, encore moins des poètes; leur objet demande qu'ils profitent du temps où l'imagination a toute sa force.
a bien 40 ans. Elle étoit demeurée pour être Sibylle. » Guy Patin^ Lettre du 30 décembre 1664. — Cf. Dictionnaire des Précieuses, t. I, p. 264, et t. II, p. 201. —' La Mothe le Vayer, étant né en 1588 et s'étant marié en 1664 (50 décembre), avait alors 76, et non 78 ans.
^ M. L. Etienne reporte à Tannée 1652 ou 1655 la composition de VOrasius Tubero. — La Motbe le Vayer n'avoit donc alors que 44 ou 45 ans.
Coaseiller du Roi en ses Conseils, i*un des premiers Académiciens,
mort le 22 février 1674.
Il naquit à Paris en 1595, le 4 décembre ^ Sa mère qui avoit fort connu Ronsard, et dont l'idée étoit frappée des honneurs que ce poète avoit reçus de son siècle, souhaitoit passionnément qu'un de ses fils pût entrer dans la même lice. Du moment donc qu'elle vit en celuici d'heureuses dispositions pour l'étude, elle le voua, si j'ose ainsi dire, à la poésie. Dans cette vue, elle le mit en pension dès l'âge de neuf ans chez le célèbre Frédéric MoreF, doyen des lecteurs du Roi, d'où il alloit au collège de Calvi prendre les leçons de Nicolas Bour-
^ Voyez aux Pièces justificatives les extraits des lettres de Tabbé d*Olivet au président Boubier.
* De Sébastien Chapelain, notaire au Gbâtelet, et de Jeanne Corbière, fille d*un Michel Corbière^ ami particulier de Ronsard, (o.) — Nous avons vu un acte passé au nom des héritiers de Victor (Palma-) Cayet, par-devant Chapelain et Doujat, notaires au Gbâtelet.
3 11 semble quMl ait eu pour son précepteur M. Le Large, qui fut aussi celui du comte de Fiesque : « Avec votre permission, écrit-il au conte, je vous ferai souvenir ici de la rigidité stoïque de feu M. Le Large, notre adorable précepteur. )>
(Lettre du 23 avril 1634. » Inédite,)
bon, excellent poëte latin, et qui fut un des académiciens nommés par le cardinal de Richelieu. Il fit d'étonnants progrès sous de si grands maîtres ; et nonseulement il se rendit habile dans les humanités, mais à ses heures perdues, il apprit de lui-môme l'italien* et r Espagnole
Au sortir des classes, il entra chez le marquis de La trousse', grand prévôt de France, qui lui confia d'abord l'éducation de ses enfants, et ensuite l'administration de ses affaires*. Il y demeura dix-sept ans entiers*,
^ < M. Chapelain, «dit Tallemant, se pique de savoir mieux la langue italienne que les Italiens mêmes. » (Edition P. Paris^ m, 279.)
' Pour sa connaissance de la langue espagnole, voyez ci-dessous la note 5, et p. 135, le texte et la note 3.
^ « MM. de La Trousse, dont Chapelain fit Téducation, étaient : 1® François Le Hardy, sieur de La Trousse, qui épousa Henriette de Coulanges, tante de M"« de Sévigné; S» François Le Hardy, seigneur de Fay, depuis gouverneur de Roses et maréchal de camp. Leur père était Sébastien Le Hardy, sieur de La Trousse. • (P. Paris, C&mmentaire sur Tallemant,)
^ Dans les nombreuses lettres écrites par Chapelain à M. de La Trousse, à M. du Fay et à leur sœur M"*« de Flamarens, on voit sur quel pied était Chapelain dans la maison de leur père : c'était un ami, c'était un frère aîné qui leur donnait des conseils sur remploi et la direction de leur fortune, etc., etc. Dans une lettre adressée à Balsac, à la date du 17 juillet 1638, il disait, en par*lant de la mort de Taîné de ses élèves : < Ce gentilhomme étoit comme mon enfant. Je m'étois de tout temps intéressé dans son hojineur et dans sa fortune; j'en étois tendrement et respectueusement aimé. >
* Supposé qu'il ait traduit Guzman d'Alfarache, comme on te croit, ce fut pendant ce temps-là. Mais il n'en convenoitvpoint ; et M. Peliisson, lorsqu'il donna la liste des ouvrages publiés jusqu'en 1632 par Chapelain, ne fait point mention de celui-ci,
pendant lesquels, vivant presque toujours à la Cour, il résista par prudence à la tentation de rimer. Il craignoit que s'il s'étoit une fois donné pour poète, la calomnie ne vint à lui attribuer tôt ou tard quelqu'une de ces imprudentes satires, qui sont dans les Cours la ressource ordinaire des mécontents et des fous ' . Mais il ne laissoit pas de s'appliquer sourdement à la Poétique, et il est le premier de nos François qui ait songé à en faire une étude sérieuse. Car jusque-là nos poètes, contents de savoir les règles de la versification, se figuroient qu'à cela près tout étoit arbitraire dans leur art ^.
quoique imprimé longtemps auparavant. Il faut cependant avouer que Tabbé de Marolles, dans son Dénombrement d'Auteurs, ne |)ermet pas d*en douter, (o.) — S'il m'était permis de donner ici mon opinion, je dirais que le style de Guzman d'Âlfaracbe est tellement ditérent de tout ce qui existe de Chapelain en prose, qu'il semble impossible qu'il soit auteur de cette traduction.
^ Il est étrange que Tabbé d'Oiivet ait donné du long silence de Chapelain cette singulière interprétation. Voici une autre explication que nous trouvons dans ses lettres, et qui est bien plus k l'avantage de sa modestie que de sa prudence : c Croyezmoi, dit-il à Balzac, je suis peu de chose, et ce que je fais est encore moindre que moi. Le monde, par force et contre mon intention, me veut regarder comme un grand poëte, et, quand je De serois pas tout le contraire, je ne voudrois pas encore que ce fût par là qu'on me regardât. J'ai, ce me semble, de quoi payer en chose meilleure et que je possède plus justement. Et néanmoins encore^ je ne sais si ce ne seroit point présomption de m'imaginer qu'en cela je mériterois quelque louange. J'éprouve, quant à moi, qu'il n'y a rien de si solide dans la vie que l'estime sincère que nous faisons de nous-mêmes par la connoissance que nous en avons. » (Lettre du 4 novembre i657.)
' Ici encore nous n'oserions essayer de justilier l'opinion de Tabbé d'Oiivet.
Quoique dès lors l'Italie n'eût point mal débrouillé la Poétique d'Aristote^ cependant le cavalier Marin n'avoit suivi que son caprice dans son Adone. Il vint à la cour de France, où étoient Malherbe et Vaugelas, qu'il pria d'entendre la lecture de ce poème, avant que d'en risquer l'impression. Ils lui proposèrent d'y appeler un jeune homme de leur connoissance, qui savoit aussi bien qu'eux l'italien, et mieux qu'eux la Poétique. C'étoit M. Chapelain. Il trouva dans ce poème d'exceU6B|fi|p parties, mais qui n'alloient pas à faire un tout; que b sujet étoit mal pris, mal conduit; que néanmoins on pouvoit, à l'aide d'une préface raisonnée, jeter de la poussière aux yeux, et prévenir les critiques. Il parla en homme si éclairé, que ses trois auditeurs le jugèrent seul capable d'exécuter ce qu'il proposoit. Et cette préface, qu'enfin ils arrachèrent de lui, fut le premier ouvrage par où il se laissa connoître^ : ouvrage qui ne suftiroit pas aujourd'hui pour établir la réputation d'un auteur, mais qui, dans un temps où personne n'étoit au fait de la Poétique, fut regardé, même parmi les gens de lettres, comme une nouveauté d'un grand prix.
Un rien détermine souvent la vocation d'un écrivain. Quand M. Chapelain vit le. succès de sa dissertation, il se crut appelé à faire un poëme épique. D'ailleurs, les discours que sa mère lui avoit tenus sur la gloire des
* Est-ce de Casielvetro que veut parler Tabbé d'Olivel? Castelvetro s'était plus attaché à combattre, de parti pris et systématiquement la poétique d*Aristote qu'à l'expliquer. Son ouvrage avait eu une grande vogue en France.
' C'est en 1623 que se fit la première édition de VAdone.
grands poètes ne s etoient pas effacés de son esprit. Il arrêta donc son sujet : mais naturellement moins vif que judicieux, il employa d'abord cinq années de suite à le méditer, et ne fit son premier vers qu'après avoir ébauché le tout en prose. Tant de flegme, peut-être, n'annonce point cet enthousiasme, qui fait qu'un poète ne sauroit attendre pour rimer que sa raison ait si longtemps délibéré sur ce que son imagination entreprend. Rent-étre même que la sécheresse et la dureté qu'on reproche au poème de la Pucelle viennent de ce que l'auteur commença si tard à versifier. Car la mécanique du vers demande une habitude prise de jeunesse.
Les faveurs dont Parnasse m'honore^ disoit JMalherbe,
Non loin de mon berceau commencèrent leur cours.
Au lieu que M. Chapelain, lorsqu'il mit la main à l'œuvre, passoit trente-quatre ans.
Tant que son plan ne fut vu qu'en prose, les connoisseurs en furent charmés. Jusque-là que MM. d'Andilly et LeMaistre en parlèrent au duc de Longueville, comme d'un projet où la gloire de sa maison étoit intéressée ; et ils en parlèrent si efficacement que, pour engager M. Chapelain à ne point perdre de vue son travail, ce généreux prince lui assura mille écus de pension^
^ Deux mille francs seulement, selon le Ménagfiana, qui accuse méchamment Chapelain d'avoir retardé la publication de sa Pucelkt pour jouir plus longtemps de sa pension. (Ménag», édition de 1694, I, 35.)
i30 JEAN CHAPELAIN.
Quelque temps auparavant ^, il avoit eu du cardinal de Richelieu une pension de pareille somme : et cela, au sortir d'une conférence sur les pièces de théâtre, où il montra en présence du Cardinal, qu'on devoit indispensablement observer les trois fameuses unités , de temps, de lieu, et d'action^. Rien ne surprit tant que , cette doctrine-, elle n'étoit pas seulement nouyelle pour le Cardinal *, elle Fétoit pour tous les poètes qu'il aroit à ses gages. Il donna dès lors une pleine autorité sur eux à M. Chapelain'. Et quand il voulut que le Cid fût
^ Ce passage est difficile à expliquer, n semble que Chapelain a été pensionné du duc de Longueyllle à 33 ans, c'est-à-dire vers 4630, au plus tard ; il semble aussi que Richelieu lui ait déjà fait une pension, et que ses théories dramatiques aient été nouvelles pour les cinq auteurs employés par le cardinal. Or, si Richelieu a pensionné Chapelain avant 1630, sa commission dramatique ne fonctionnait pas encore; si la pension a été accordée postérieurement, déjà il s'était trouvé des poètes qui avaient suivi et prôné la règle, entre autres, des trois unités. Mais pour faire court à ces contradictions, voici un passage de Chapelain qui nous apprend la vraie date de la pension à lui accordée par Richelieu : « Je reçois les effets de votre recommandation par Tordre que vous vous êtes fait donner touchant la pension dont il plaît à Son Ëminence de me gratifier sans en avoir été sollicitée que par votre générosité seule... » {Lettre à Bois-Robert ^ du 3 décembre 1636.)
* c Ce fut M. Chapelain, dit le Segraisiana (p. 107), qui fut cause que l'on commença à observer la règle de 24 heures dans les pièces de théâtre. >
* Le 24 janvier 1635, Chapelain fait, pour le Cardinal, le plan d'une comédie d'apparat; la crainte de mal réussir le rend malade (lettre à Bois-Robert). — Déjà à la date du 47 février 1633, il nous apprend qu'il avait travaillé à une comédie dont il avait fourni le sujet et la disposition , et dont Rotrou avait fait les vers ; enfin, en mars 1636,11 écrit au comte de Guiche : « Vous saurez qu'il y a
critiqué par rAcadémie, il s'en reposa principalement sur lui, comme on le voit dans l'histoire de M. Pellisson^
Peu de savants eurent part aux libéralités du cardinal Mazarin : il étoit trop distrait par le bruit des armes , cependant la réputation de M. Chapelain frappa ses or^lles, et il lui assigna une pension de quinze cents firancs sur l'abbaye de Gorbie ^.
Toute la cour, toute la France fut entraînée par de teb suffrages en faveur de M. Chapelain. Tous les beaux esprits, Balzac à leur tète, le reconnurent pour leur Juge. Lui, au milieu des biens et des honneurs qui sembloient Taccueillir de toutes parts, étoit toujours modeste,
quinze jours que je travaille sans discontinuation au plan et disposition d^une tragi-comédie que Mme de Comballet m'a fait l'bonoeur de youloir de moi, et que l'instance qui m'a été faite de sa part ne souffre pas que je perde un moment. »
^ Pour d'autres détails sur l'influence de Chapelain à l' Académie* voyez, aux Pièces justificatives , nos extraits de Segrais.
* Tallemant des Beaux dit à ce sujet : « Gorbie revint au Gtrdinal à cause que le cardinal Pamfilio se maria : le brevet M fait au nom du Roi, et la pension assise sur labbaye de Gorbie, sans qu'il en coûtât un sou à Chapelain. M. le Gardinal paya la première année de ses deniers; pour les quatre des troubles, il nanda à M. Gbapeiain qu'il poursuivît les fermiers. Ils montrèrent qu'ils n'ëtoient que comptables; la guerre avoit mis le bénéfice en non-valeur. Le Gardinal rétabli, Gbapeiain va trouver Golbert [alors intendant de Mazarin] pour le prier de savoir du Gardinal si son intention étoit qu'il touchât sa pension ; si ce ne l'étoit pas^
n'en parleroit jamais. Depuis cela, le frère de Golbert lui apporte tous les ans sa pension, i» (Tallemantf édit. P. Paris, t. ni, page 272.)
Doux^ complaisant, officieux^ sincère K
Il soutenoit, il rehaussoit par la sagesse de sa conduite Topinion que Ton avoit de son esprit.
Uavoit partagé son poème en vingt-quatre chants ^ Les douze premiers parurent en 1656. Jusqu'alors on n'avoit vu de lui que des odes, des sonnets, d'autres petits ouvrages de poésie, tous assez bons pour ne pas nuire à la haute idée que Ton se faisoit d'un poème, le fruit de tant' de veilles*. On s'attendoit à un chefr d' œuvre, et il faut convenir que la prévention fut d'abord victorieuse, puisqu'il se fit jusqu'à six éditions de
> Expressions de Despréaux en parlant de Chapelain :
QuUl soit doux, complaisant, officieux, sincère. On le veut, j'y souscris et suis prêt à me taire.
(Sat. IX.)
* n n*y en a jamais eu dMmprlmé que les douze premiers chants. C'est ce qui fait dire à M. Huet que le public n'ayant tu qu'une partie de ce poëme, des gens raisonnables ne doivent pas / sur une partie juger de tout. Il prétend même, et son jugement
est bien digne d'attention, que; pour la constitution de la fable e( pour les vertus essentielles de l'épopée, ce poëme vaut infiniment. Voyez de quelle manière il s'en explique, et dans ses Mémoires latins, liv. m, et dans Huetiana, art. xix.
Au reste, j'ai entre les mains une copie des douze derniers chants, copie très-correcte, et revue par l'auteur lui-même, le me ferai toujours un plaisir de la communiquer à ceux qui en auront envie, (o.) — M. Guizot a présenté une intéressante analyse du poëme entier de la Pucelle, (Corneille et son tempSy Paris, Didier.)
' Les œuvres poétiques de Chapelain n'ont pas été recueillies. Presque toujours ce qu'il écrivait se répandait à son insu, sans son nom, et même avec le nom d'un autre poëte que lui. A la fin du dernier volume de lettres que possède de lui M. Sainte- BeuvC; on trouve un assez grand nombre de pièces de vers.
la Pucelle en dix-huit mois*. Deux hardis critiques^ cherchèrent-ils à chagriner M. Chapelain? Son illustre Mécène, le duc de Longueville, prit soin lui-même de son apologie^. Comment? En doublant dès lors, et pour le reste de ses jours, la pension qu'il lui faisoit depuis près de trente ans.
Ajoutons (et ceci prouve incontestablement que l'impression de ce poème ne fit point de brèche d'abord à la réputation de son auteur), ajoutons qu'en 1662, le Roi voulant faire des gratifications à tout ce qu'il y avoit de savants célèbres, tant en France que dans toutes les autres parties de l'Europe, ce fut surtout à M. Chapelain que s'adressa M. Colbert, pour avoir la liste de ces savants, et pour connoître le plus ou le moins qu'ils avoient de mérite, afin que les bienfaits du Roi fussent,
^ n a été fait de la Pucelle une traduction en vers latins, par M. Paulet. Le savant P. Oudin pensait que « cet ouvrage, traduit en beaux vers latins seroit admirable. Il prétendoit aussi avoir comparé suffisamment les poésies de Chapelain avec celles de Despréaux pour être en état de prouver que ce dernier avoit tiré beaucoup d'bémisticbes et même des vers entiers du poëme de \9i Pucelle, » [Mélanges historiques et philologiques de Michault, Paris, Tilliard, 2vol.in-l2, t. il, p. 58.)
* La MesnardièrCf sous le nom du sieur du Rivage, et Linière, sous le nom d'Éraste. (o.) — L*abbé de Montigny, depuis évêque, et académicien, fit imprimer une apologie.
' Le duc de Longueville était presque intéressé à ^utenir la réputation de ce poëme, écrit en vue de relever sa naissance et ses ancêtres. Le poëte lui communiquait chaque chant dès qu'il Tavait terminé, et le duc indiquait ses corrections et donnait son jugement. Ainsi faisait Richelieu, qui lui-même et dans la personne de ses ancêtres, y devait être hautement loué.
i34 JEAN CHAPELAIN.
non-seulement placés, mais mesurés ^ II y eut soixante gratifiés: ainsi les appeloit-on; et de ces soixante, il y en avoit quinze étrangers'^, et quarante-cinq François, dont plus de vingt étoient alors de l'Académie^, ou en
ont été depuis.
Un homme donc, à qui le cardinal de Richelieu, le cardinal Mazarin, et M. Golbert n'ont pu refuser leur confiance; un homme qui eut relation avec tous les savants de son temps, et qui ne fut le rival d'aucun ^^
< Le but principal de cette fameuse liste semble être fort neltement indiqué ; il s'agissait de faire voir à quel emploi pouvait. se prêter le talent de chacun en particulier pour célébrer la gloire du Roi.
^ Pour ritalie : Léo AUatius, bibliothécaire du Vatican; le comte Graziani, secrétaire d'État du duc de Modène; Ottavio Ferrari^ professeur en éloquence à Padoue ; Carlo Dati, professeur en humanités à Florence ; Vicenzo Vivïani^ premier mathématicien du Grand-Duc.
Pour la Hollande et la Flandre : Isaac VossmSy historiographe des Provinces-Unies ; Nicolas heinsiu», résident de L. H. P. en Suède; Jean-Frédéric Gronovius, professeur en histoire à Leyde; Christien Huygens de ZayUchem, célèbre mathématicien ; Gaspar GevartiuSf historiographe de TEmpereur, et du roi d'Espagne.
Pour l'Allemagne, etc, : Jean-Henri Boëclervs, professeur en histoire à Strasbourg; Thomas ReinesiuSf conseiller de l'électeur de Saxe; Jean-Christophe WagenseilitÂS^ professeur dans l'Académie d*Altorf ; /ea» ^eve^ttM, fameux astronome de Dantzig; Hermannus ConringiuSy professeur en politique à Helmstad. (o»)
' Messieurs Chapelain, d'Ablancourt, Gonrart^ Gomberville» Gotin, Bourzeys, Gharpentier, Perrault, Flécbier, Gassagnes, Desmarets, Gorneille, Segrais, Racine, Huet, Mézeray, Le Glerc, Gobibauld, La Ghambre, Silhon, Boyer, Quinault. (o.)
^ Impartial que nous sommes, nous devons dire, sans trop nous y fier, que Segrais n'avait pas tout à fait cette opinion. (Voyez Œuvres de Seyrais^ 1755, U ii, p. 153.)
mais rami et le confident de tous', le directeur de leurs études, le dépositaire de leurs intérêts ; un homme que l'ambition n'a point tenté, que les faveurs des grands n'ont point ébloui, que les richesses n'ont point tiré de son premier état, que la satire même n'a point aigri ; un tel homme, dis-je, ne méritoit-il pas d'être chéri et loué, comme en effet il l'a été par Balzac, par Sarasin, par li^age^, par Yaugelas, par MM. de Port-Royal', et par un si grand nombre d'écrivains illustres, que, si je les nommois tous ici , on croiroit que je fais un catalogue de tout ce qu'il y en a eu, et dedans et dehors le royaume^, durant près de quarante ans?
1 c Voiture, au dire de Tallemant, l'appelle Texcuseur de toutes les fautes. » M. P. Paris se demande à ce propos si Molière n'aurait point eu eu vue Chapelain pour Philinte, comme Montauzier pour Aleeste?
* Il y eut dans leur amitié une interruption de douze années au moins. (Voyez le Ménagiana et le Segraisiana,)
' Us parlent de lui, sans le nommer, dans la préface de leur grammaire espagnole, (o.)
* Le savant Nicolas Heinsius ayant appris la mort de M. Chapelain, la mande en ces termes à Graevius, [Lettre] du 8 mars 1674 : « Me intérim m irifice adfligit excessus e vivis Jobannis Gapellani, cujus memoria semper in hoc pectore erit sanctissima. Amiai sane amicum incomparabilem. Sed tantum virum exornare laudihut meritissimis non est hujus loci.» Et Grsvius lui répond : c Incredibile est quanto me dolore mors Capellani affecerit : quam esT te primùm intelligo. Amisit Gallia insigne gentis su» decus. Magnam jacturam in eo fecit re^s literaria, cujus commodis ille perpetuo invigilabat, unus omnium candidissimus ingeniorum aestimator, quae ad optimarum artium dignitatem augendam ubique gentium et plausu et praemiis incitabat, ipse ingénie, doctrina, gravitate, vitaque sanctitate in primis conspicuus, ut illius mémorise et meritis erga dectrinae politioris cuHoret onnis stas perpetuo sit
Quand on aura dit qu'il versifioit durement, tout sera dit. Mais ne connolt-on rien d'excellent, rien d'admirable, que l'art de faire des vers coulants et harmonieux? Pour bien juger de son mérite, ne confondons point sa personne avec ses ouvrages K Autrefois on jugeoit de ses ouvrages sur l'idée qu'on avoit de sa personne ; et de là vient que la plupart de ses amis, gens d'ailleurs sensés et de bon goût, estimoient de bonne foi sa Pucelle^ quoique peu estimable. Aujourd'hui, si l'on vouloit au contraire, sur Tidée qu'on a de ses ouvrages, juger de sa personne, ce seroit une autre injustice, et d'autant plus criante, qu'elle tomberoit sur un homme d un savoir peu commun*, et d'une vertu encore plus rare.
debitura. Ego vero privatus sam amico summo, cujus memoriam et desideriam nulla temporis longinquitas apud me obliterabit. Vides in hoc quoque tristissimo casa societatem aegritadinis mibi tecum esse. » (o.)
^ J*avoQe ne pas comprendre le raisonnement de Tabbé d'OIivet. Il semble se plaindre qu'on trouve durs les vers de Chapelain, et qu'on attache du prix à une versification harmonieuse ; et ensuite il demande qu'on distingue la personne des ouvrages. Mais qu'a donc la personne de Chapelain à faire avec des vers trop durs? Si d'Olivet veut défendre Chapelain, au moins qu'il fasse la distinction indiquée par lui et ne sacrifie pas la poésie à un homme, si remarquable que soit d'ailleurs cet homme. — Du reste, Chapelain, qui faisoit bon marché de sa qualité de poète, pensoit peut-être comme Ménage, que la dureté du vers, insupportable dans les petits poèmes, était indifférente dans les grands; qu'un colosse trop poli seroit ridicule; et peut-être invoquait-il l'excuse du Tasse, à qui on faisait le même reproche : Le marbre est dur, mais il est beau... : « son duri, e pur son belli i marmi.»
(Cf. 4iif»-l?a«/ef, p. 221.)
s Chapelain c qui enfin avoit de l'esprit, » dit le cardinal de
Je parle d'une vertu rare : en voici un trait, dont je fournirai la preuve à qui voudra. Dès que M. le duc de Montauzier fut nommé gouverneur de M. le Dauphin, il jeta les yeux sur M. Chapelain pour la place de précepteur, et môme obtint l'agrément du Roi, avant que d'en avoir parlé à M. Chapelain. Qu'arrive-t-il ? Que M. Chapelain résiste à M. de Montauzier, et refuse obstinément ce glorieux emploi, alléguant que son grand âge le rendoit trop sérieux, trop infirme, pour qu'il pût se flatter d'être agréable à un prince encore si jeune. Faut-il d'autres marques d'un parfait désintéressement? Et de quel poids après cela peuvent être les invectives de ces écrivains mal intentionnés et mal instruits, qui l'accusent d'une sordide avarice * ?
On slétonnera peut-être de me voir tant de zèle pour la mémoire de M. Chapelain. J'en dirai naïvement le motif 5 c'est qu'ayant lu plusieurs volumes de ses lettres manuscrites, où son âme se découvre à fond, je lui paye, sans avoir égard aux préjugés, le tribut d'estime que je crois lui devoir.
Retz dans ses Mémoires, a reçu de Ménage, tout malveillant qu'éloit celui-ci, cet éloge qu' « il a voit Tesprit agréable, qu'il ne fournissoit pas seulement à la conversation, mais qu'il la remplissoit toute. » (Edit, cit.i, 343.)
^ Les témoignages sont unanimes sur Tavarice de Chapelain. Cependant il est permis d'en douter en lisant sa correspondance manuscrite. Ainsi, la perte de Fouquet a ruiné un ami du poète, et cet ami, dit Chapelain « avoit entre les mains la meilleure partie de mon bien. Bien m'en prend, ajoute-t-il, d'avoir la ressource du prince qui me défraye si noblement, et de me trouver muni de la philosophie qui m'a mis l'esprit, il y a longtemps, audessus de la fortune. J'ai été beaucoup plus ému d'avoir vu ex-
Il fut enterré à Saint-Merry, où se lit une inscription latine en son honneur, un peu trop longue pour la rapporter ici, et qu'on peut voir dans le tome quatrième : SUloges episiolarum a virù illustribiLS scriptarum^ page 328.
Conseiller et Secrétaire du Roi, Tun des premiers Académicieni, mort le 23 septembre 1675.
On a honoré du titre de Héros ' cet Athénien, qui donna son parc aux disciples de Socrate, et dont le nom a formé celui d'Académie. Que ne devons-nous donc pas, nous François, à la mémoire de M. Conrart? Il a été, pour ainsi dire, le père de l'Académie françoise '; c'est dans sa maison qu'elle est née; elle ne fut d'abord composée que de ses plus chers amis; sa probité, la douceur de ses mœurs, l'agrément de son esprit lesavoit
pirer ma nièce. > (Chapelain à Godeau, lettre du 7 octobre 166i.) — Et ailleurs : « Ce n'est pas le dommage que m'a causé la ruine du surintendant qui m*a touché le plus... Je vous prie donc de ne m'en guère plaindre. » {Lettre à Godeau, i8 novembre 1661.)
^ Voyez les extraits des lettres de Tabbé d'OIivet, aux Pièces jmtijkatives.
* Ce que nous avons dit dans notre premier volume (Pièces justificatives, p. 444) des Académies antérieures à TAcadémie françoise, prouve assez que cette opinion exclusive ne peut être acceptée d'une manière absolue.
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rassemblés^ et quoiqu*il ne sût ni grec ni latin ^ tous ces hommes célèbres Tavoient choisi pour le confident de leurs études, pour le centre de leur commerce, pour l'arbitre de leur goût.
Ils lui confièrent même la charge de Secrétaire, la seule qui soit perpétuelle dans TAcadémie : en sorte qu il étoit proprement Fàme de cette Compagnie naissante, mais une âme qui en gouvernoit les mouvements avec tant de dignité, qu'en peu temps elle l'eût mis au rang des Compagnies les plus augustes de TÉtat.
A. la vérité, il possédoit l'italien et l'espagnol; mais enfin, puisqu'il n'avoit pas la moindre teinture de ce qu'on appelle langues savantes, avouons pour encourager les honnêtes gens qui lui ressemblent, que, sans ce secours, un esprit naturellement délicat et juste peut aller loin. Je ne sais même si M. Conrart, ne voulant être ni théologien ni jurisconsulte, n'eût pas eu assez de sa langue toute seule pour arriver au double but que nous nous proposons dans nos travaux littéraires, éclairer notre raison, orner notre esprit. Rarement U multiplicité des langues nous dédommage de ce qu'elle nous coûte ^. Homère, Démosthène, Socrate lui-même,
1 Bien ne prouve que Conrart ait su le grec. Mais il ne semble pas possible qu'il n'ait eu une certaine connaissance du latin quand on voit, dans ses papiers conservés à la bibliothèque de TArsenal, ses dissertations critiques sur certains textes de Cicéron et d*Horaee. Peut-être a-t-on mis Conrart au nombre des gens qui ne savaient pas le latin, comme Ménage, qui a fait des vers grecs, ne s*est pas compté au nombre des trois Français qui seuls de son temps savaient le grec, selon lui.
s On ne peut s*étonner assez de voir Tabbé d'Olivet soutenir cette tbèse,si peu fa vorable aux saines études, aux études classiques.
ne savoient que la langue de leur nourrice. Un jeune Grec employoit à Vétude des choses, ces précieuses années qu'un jeune François consacre à l'étude des mots^
On a écrit de M. Conrart, qu'entendant lire des traductions, il devinoit où le traducteur avoit bronché '. D'accord : il ne lui falloit pour cela que du sentiment, guide aussi sûr, disons incomparablement plus sûr, qu'un savoir mal digéré. Mais de quoi je doute, c'est que son oreille « pût faire la différence d'un vers de Virgile d'avec un vers de tout autrjB poète latin ^. » Comment le comprendre? Un Allemand qui entendra chanter divers endroits de nos opéras, dira bien, sans savoir le françois, ce qui sera de LuUi, et ce qui n'en sera point. Mais pour l'harmonie poétique, n est-elle pas d'un tout autre genre? Et cet Allemand, qui n'a point l'oreille faite au son de nos mots, mettra-t-il quel-
^ « Nemini dubiam esse potest, quin Grscae nationi multo facilior ad scientias Yia fuerit qaam caeteris; quippe in solojudicio, non in memoria excolenda, aut peregrino ullo sermone laborabat. Romanis callere alienam linguam necesse fuit. Et tamen cum lis multo melius qaam cum posteris actum est, quod tianc solam ediscebant,nosetlatinam eorum ediscendam babemus:illi peregrinatione, nsu,et commercio cum Graecis, nos improbo labore.» Nie, Borbon. prœfat, in Thucyd., p. 497. (o.) — Est-ce donc pour appuyer son opinion que Tabbé d'Olivetcite ce passage de Bourbon? Mais Bourbon, tout en reconnaissant que les Latins apprenaient le grec plus facilement que nous, dit assez nettement que nous devons apprendre et grec et latin, malgré les difficultés de rétude.
^ Voyez Balzac, tome ii, page 684.
^ Voyez les Œuvres posthumes de Maucroix, première lettre à un Père de la Compagnie de Jésus .
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que différence entre la dureté de Chapelain et la douceur de Racine?
Qu'on ne s'étonne pas, au reste, si M. Conrart, avec tant d'esprit et avec tant de goût, n'a fait que si peu d'ouvrages '. Trop de modestie, trop de peine à se contenter soi-même, Fenvie immodérée de donner à la lecture un temps que la composition nous dérobe, les «emplois publics, les soins domestiques, les maladies habituelles, mille raisons peuvent mettre obstacle à la fécondité des meilleures plumes ; et une partie tout au moins de ces raisons avoit lieu à l'égard de M. Conrart, qui fut horriblement goutteux les trente dernières années de sa vie.
Mais au défaut de ses propres ouvrages, ceux d' autrui nous parlent en sa faveur. Car les premiers écrivains de son temps se firent tous un mérite , et comme à
> Conrart est un écrivain assez fécond : on en voit la preuve par l'examen de ses papiers, conservés à la bibliothèque de l'Arsenal ; mais il a toujours gardé, comme dit Despréaux, un « silence prudent.»
On m'a communiqué, depuis les deux premières éditions de cette histoire, un manuscrit original de M. Conrart, où sont contenues vingt-quatre épitres dans le goût d'Horace. J'en rapporterai un morceau, pour faire juger delà versification : (o.) — ^^Note del'édit. del743.)
AD-des80U8 de TÎngt ans, la fille, en priant Dieu, Dit : « Donne-moi, Seigneur, un mari de bon lieu^ t Qui soit doui, opulent, libéral, agréable. • A Tingt-cinq ans : « Seigneur, un qui soit supportable, 1 Ou qui, parmi le monde, au moins puisse passer. • Enfin, quand par les ans elle se Toit presser, Qu^elle se Toit y^eillir, qu^elle approche de trente : « Un tel quMI te plaira, Seigneur, je m*en contente. »
TenTi, de lui dédier quelques-uns de leurs livres *. Assurément cette foule d'épitres dédicatoires à un simple particulier, qui n'étoit pas un Montoron^^ prouve bien Testime qu'on avoit pour lui.
Aussi nous en parle-t-on^ comme d'un homme qui avoit souverainement les vertus de la société. II gouvernoit son bien sans être ni avare ni prodigue; et il savoit tirer d'une médiocre fortune plus d'agrémentpour lui et pour ses amis, que la fortune la plus opulente n'en fournit à d'autres. II étoit touché des malheurs d'autrûi et trouvoit les moyens d'y subvenir par des voies qu'on n'apercevoit point. Il avoit le cœur très-sensible à l'amitié, et lorsqu'une fois on avoit la sienne, c'étoit pour toujours^. S'il y avoit du défaut dans sa conduite à cet égard, c'étoit de trop excuser^ Peu de personnes ont eu comme lui Tamitié, la con-^ ' fiance, et le secret de ce qu'il y avoit de plus grand dans tous les états du royaume , en hommes et en
^ tf Ahlancourt lui dédia son Minucius Félix et son Lucien ; Costar, ses Entretiens ; Ménage, ses Origines de la langue françoise ; Giry, sa traduction du Dialogue des causes de la corruption de réioquence; Cassagnes, sa Rhétorique de Cicéron ; Borel^ son Trésor des recherches, etc. (o.)
* On sait que c*est à Montauron, financier et homme à la mode, que Corneille dédia, à beaux deniers comptant, sa tragédie de Cinna. — Cf. Vie de Corneille ^ par M. Guizot et par M. Taschereau.
' Je peins ici M. Gonrart d'après ce qui m'en a été dit par feu M. Tabbé de Dangeau, qui, sans y penser, se peignoit luimême, (o.)
^ Tallemant n*est pas de cet avis ; il fut longtemps brouillé avec Conrart, après avoir été son ami. Hais Texception confirme la règle.
femmes. On le consaltoit sur les plus grandes affaires ^ et comme il connoissoit le monde parfaitement, on aroil dans ses lumières une ressource assurée. Il gardoit inyiolablement le secret des autres et le sien. On ne pouvoit pourtant pas dire qu'il fût caché, et sa prudence n'avdt rien qui tint de la finesse. Au reste, s'il disputoit quelquefois» c'étoit pour la vérité qu'il disputoit ; ^ comme il la préféroit à tout, son amour pour la vé^ rite aroit aux yeux des personnes indifférentes un air d'opiniâtreté.
Il étoit Parisien, mais d'une famille du Hainaut, et iicd)le depuis longtemps ' • Né dans le sein du calvinisme , il eut toujours Tesprit préoccupé de ses erreurs, sans que son cœur en fût moins tendre pour tout ce qu'il connut d'honnêtes gens qui pensoient autrement que lui. Il se maria en 1634^, n'eut point d'enfants, et mourut à Paris dans sa soixante-douzième année.
Après sa mort, comme c' étoit un temps où les bontés du Roi pour l'Académie réveilloient l'attention de la Cour, un des plus grands seigneurs, mais qui ne s'étoit que médiocrement cultivé l'esprit, se proposa pour la place vacante. De le refuser ou de le recevoir, l'embarras paroissoit égal. Ce fut dans cette occasion que M. Patru, avec cette autorité que donne l'âge joint èiu
^ Dans le Trésor de Borel, page 178, U est dit que Jean Gonrart, de qui descend l'académicien, étoit Tun des écuyers du duc de Bourgogne, Tan 1340. (o.) — Malgré la noblesse de Gonrart, sa femme, M*^*' Muisson, était appelée mademoiselle et non madame Gonrart, par tous ses correspondants.
' Avec Magdeleine Muisson, sa cousine germaine, fille de Marie Gonrart et de Jacques Muisson.
iU VALENTIN CONRART.
vrai mérite, ouvrit rassemblée par un apologue : a Mes« sieurs, dit-il, un ancien Grec avoit une lyre admirable ; il s'y rompit une corde ; au lieu d'en remettre une de boyau, il en voulut une d'argent^ et la lyre, avec sa corde d'argent, perdit son harmonie. »
Je m'imagine voir le peuple romain, qui écoute la fable de Ménénius Agrippa. Celle-ci n'eut pas un effet moins prompt. Elle tomboit, on le voit assez, non suc la condition seule, mais sur l'incapacité du prétendant. Car qui doute que la Cour, bien loin de nuire à un bon esprit, ne soit au contraire l'école la plus propre à le former? Et une Compagnie, dont l'unique but est d'affermir le bel usage de la langue et de travailler sans cesse à la perfection du goût, n'a-t-elle pas de grands secours à espérer d'un seigneur, qui vit dans le centre du goût et de la délicatesse ^ . Le mélange des seigneurs avec des gens qui ne connoissoient que leurs livres, est comme un sel qui préserve ceux-ci d'un je ne sais quel pédantisme, aussi ennemi de la politesse que l'ignorance même. Il faut du sel pour assaisonner, pour conserver les meilleures viandes, mais il en faut avec modération.
^ Cette thèse a été soutenue par Segrais. Voyez nos extraits, aux Pièces justificatives.
JACQUES CASSAGNES,
Docteur en théologie, Garde de la Bibliothèque du Roi, reçu à TAcadémia
en 1661 *, mort le 19 mai 1679.
Né et élevé à Nîmes, dans le sein d'une famille opulente^, il vint jeune à Paris, où il prit d'abord les deux routes qui peuvent le plus promptement mener à se faire un nom'. Je veux dire la prédication et la poésie.
* C'est en i662. Saint-Amant, à qui succédait Cassagnes, n'était mort que le â9 décembre 1661.
* Son père, Michel Cassagnes, fut mattre des requêtes du duc d'Orléans, puis trésorier du domaine de la sénéchaussée de Nîmes, (o.)
* Chapelain, dans son Mémoire des Gens de lettreSt parle aussi de l'ambition de l'abbé Cassagnes. Mais à l'en croire^ cette ambition était justifiée par des talents. Voici le passage : « Cassaigne, —Est un très-bel esprit et qui écrit bien en prose françoise, avec plus de naturel que d'acquit, surtout dans les lettres humaines, son inclination pieuse l'ayant plus porté à Tétude de la théologie qu'à toute autre. Son génie est soutenu et ses expressions pures et fortes, avec beaucoup de sentiments nobles et moraux. Il seroit plus propre à la chaire qu'à tout si sa foible santé lui permettoit de s'y appliquer; et si son jugement se peut mûrir et tempérer le beau feu qui l'agite, il y tiendra un des premiers rangs. Ce seroit ai^si une plume à faire diéclatants panégyriques; enfin, c'est un des jeunes gens de ce siècle de la plus belle espérance et des plus nés à la vertu : car pour Tambition et l'amour de ses ouvrages, ce sont deux défauts qui ne sont blâmables qu'aux gens d'un âge plus avancé. » (Mélanges de IHlérature, tirés des lettres-Ms. de M. Chapelain.— Paris, IV26, in-S®, pages 253-254.)