‹ Histoire de l'Académie française (volume 2)Chapitre 19 sur 158 · II. iO · texte numérisé non relu

II. iO

i46 JACQUES CASSAGNES.

Car un savant n'est connu qu'à la longue^ il ne Test même que de ses pareils 5 et souvent il travaille moins pour lui que pour la postérité. Mais le nom d'un poète, d'un prédicateur vole bientôt de bouche en bouche 5 et quand sa réputation ne devroit être que passagère, du moins elle n'est pas tardive, il en jouit.

Une ode que M. l'abbé Cassagnes fit à la louange de l'Académie françoise, lui en ouvrit les portes à l'âge de vingt-sept ans ^

Un de ses poèmes, où il introduit Henri IV donnant des instructions à Louis XIV, plut infiniment à M. Colbert-, et ce grand ministre, qui ne savoit point estimer sans récompenser, lui procura une pension de la Cour, le fit garde de la bibliothèque du Roi ^, et le nomma ensuite un des quatre premiers académiciens dont l'Académie des Inscriptions fut d'abord composée.

Quant à son talent pour la chaire, je n'en sais rien de particulier, si ce n'est qu'après avoir été applaudi dans Paris, il fut nommé pour prêcher à la Cour, mais

^ Si Tabbé Cassates est entré à rAcadémie en 1663, à 27 ans; il était né en 1635. — S*il est né en 1635, ce n'est pas à Vâge de 46 ans qa*il est mort, en 1679; c*est à Tâge de 44 ans. Dans Ton de ces deax passages il y a une erreur.

* Non pas garde de la bibliothèque privée du Roi, qui était au LouTre, et dont Tabbé de Ghaumont, de l'Âcacfémie française, était directeur, mais de la bibliothèque publique du Roi, alors située dans le quartier de rUnirersité. Le savant Bignon en était grand maître, et Tévêque de Luçon (Nicolas Colbert) en était le gardien titulaire ; mais il avait délégué sa charge à l'a bbé Cassagnes. {État de la France.)

JACQUES CASSAGNE9. Ul

n'y prêcha point ^: et cela, parce qu'un peu avant qu*îl dût y paroître, la satire où son nom est lié avec celui de l'abbé Gotin étant devenue publique^, il craignit avec raison de trouver les courtisans disposés à le condamner sans l'entendre, Cependant, à juger de lui par son Oraison funèbre de M. Péréfixe, il n'étoit pas sans mérite pour le temps où il prêchoit. Et après tout, si nous voulons dire vrai, qu'étoit-ce parmi nous que l'éloquence de la chaire , avant que les Fléchier nous eussent appris les grâces de la diction *, que les Bossuet nous eussent donné une idée du pathétique et du subUme ; que les Bourdaloue nous eussent fait préférer à tout le reste la raison mise dans son jour? Jusqu'alors, ce qu'on appeloit prêcher, c'étoit mettre ensemble beau-

> En i 691 avait |>ara le Sorberiana, où d'Olivet eût pu se renseigner sur la réputation de Cassagnes comme prédicateur : « Je crains que pour trop bien prêcher il ne prêche fort mal, si la gloire d*un prédicateur dépend de la faute de son auditoire, il n'y a rien de plus régulier que son discours, rien de plus harmonieux que ses périodes, rien de plus solide que ses pensées. Il n*y a pas une seule parole à perdre ni même à transposer dans tout un sermon ; tout est plein de bon sens, de savoir et d'éloquence. Mais c'est ce qui me fait craindre que, ne préchant que pour les gens d'esprit, qui ont le goût fin^ il ne soit pas assez accommodé aux oreilles du vulgaire, qui veut peu de matière et beaucoup de paroles... Mais que M. i'abbé Cassagnes ne laisse pas d'aller son train, quelque prodigalité de doctrine et de politesse dont je le reprenne; qu'il enseigne aux autres prédicateurs comme il faut parler en honnête homme, et qu'il accoutume ses auditeurs à se voir traités en honnêtes gens. »

(SorberUina^ sive excerpfa ex ore Sam. Sorbiere. — Tolos«, Colomiez. 1691. — 1 vol. in-i8, pages 88-90).

' Despréaux, satire m, vers 60. (o.) — Cette satire parut en 1663.

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coup (le pensées mal assorties, souvent frivoles, et les énoncer avec de grands mots*.

Quoi qu'il en soit, le trait satirique dont le cœur de M. Tabbé Cassagnes fut blessé, eut des suites déplorables. Pour un homme ardent, ambitieux, et dans Fâge où Tamour de la gloire a le plus d'empire, quelle douleur de se voir comme arrêté au milieu de sa course par une raillerie devenue proverbe en naissant^\ Il fit les derniers efforts pour regagner Testime du public; il produisit coup sur coup divers ouvrages, qui certainement dévoient lui faire honneur-, il en méditoit encore un autre de plus longue haleine^, lorsqu'enfin il succomba sous le poids et de Tétude et du chagrin^. Ses parents, avertis que sa tète se dérangeoit, accoururent

^ Étrange errear qu'explique Tignorance où Ton était alors des écrits laissés par les sermonnàires de Tépoque précédente. Si d*01ivet avait connu les sermons de Cospean, de Philippe du Bec, dUsnard, de Jaubert de Barrault, il aurait tu quelle influence avaient eue les ouvrages du P. Dumas et du P. Mazarini (traduit par Baudouin)^ pour bannir les citations profanes, et quels hommes, même avant la publication de ces ouvrages, avaient su trouver la vraie éloquence.

* Expression empruntée à Despréaux.

' Des homélies propres à être récitées au prône dans les églises où il n'y auroit point de prédicateur. Voyez les Parallèles des anciens et des modernes i tome lii. (o.)

^ Peut-être suffirait-il de sa mauvaise santé, qui nous est connue depuis 166â par le Mémoire de Chapelain, pour expliquer sa mort prématurée, en 1679. — Il faut remarquer d'ailleurs quMl survécut de seize ans au trait lancé par Despréaux en 1665; qu'il publia de nombreux volumes dans l'intervalle, et qu'il prêcha même en public, puisque c'est lui qui fut chargé de l'oraison funèbre de l'archevêque de Paris, l'académicien Hardouin de Péréfixe, en 1671.

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du fond de leur province, et Tayant trouvé hors d'état de pouvoir être transporté en Languedoc, furent contraints de le mettre à Saint-Lazare, où il mourut âgé seulement de quarante-six ans. Triste effet de la satire, et qui devoit bien rendre amer pour Tauteur lui-même le plaisir qu'elle pouvoit d'ailleurs lui donner!

OLIVIER PATRli,

Avocat au Parlement, reçu à 1* Académie en 1640, mort le 16 janvier 1681.

Il naquit a Paris en 1604'. Il fut élevé, comme la plupart des Parisiens, avec trop de mollesse. CTétoit le plus bel enfant qu'on pût voir ^. De l'esprit, des manières, du penchant à l'étude, pourvu néanmoins qu'on lui choisit une étude agréable. Il fit excellemment ses humanités ; en philosophie, au contraire, la barbarie des termes le révolta. Sa mère, qui étoit une riche procureuse, lui voyant de l'aversion pour ses cahiers, les jetoit elle-même au feu, et lui donnoit des romans à lire. Ensuite, un jour par semaine, elle invitoit quelquesunes de ses voisines, et devant elles lui faisoit rendre compte de ses lectures. Il narroit avec une grâce infinie; toutes ces femmes sortoient charmées ; et Taudi-

' Son père était procureur en la cour.

* Depuis, Ménage a dit que « M. Patru étoit beau et bien fait , mais il n^avoit pas la prononciation belle, m

{Menagianut I, 265, édition citée.

iiSO OLIVIER PATRU.

toire grossit à un tel point que, n'y ayant plus de quoi recevoir tout ce qui se présentoit, les assemblées furent rompues.

Dans un voyage qu'il fit à Rome en 1623, « il rencontra à Turin M. cl'Urfé, qui venoitde donner ÏAstrée au public, et il lui parla des beautés de son ouvrage d'une manière si intelligente, que ce seigneur, qui passoit alors pour l'auteur françois le plus spirituel et le plus poli, l'engagea à passer au retour par sa maison de Forez, pour l'entretenir à fond de son Asirée, et lui en expliquer le mystère*, mais le jeune voyageur apprit la mort de M. d'Urfé * en repassant par Lyon ^. »

Pour peu qu'il eût naturellement aimé le faux et le frivole en matière d'éloquence, les romans eussent sans doute achevé de le gâter, surtout dans un temps où le barreau avoit un goût encore plus mauvais, s'il se peut, que les romans môme. En ce temps-là, pour être souverainement éloquent, il falloit qu'un avocat ne dit presque rien de sa cause, mais qu'il fît des allusions continuelles aux traits de l'antiquité les moins connus, et qu'il eût l'art d'y répandre une nouvelle obscurité, en ne faisant de tout son discours qu'un tissu de métaphores. Cicéron, que M. Patru se rendit de bonne heure familier, et dont il traduisit une des plus belles oraisons, lui fit comprendre qu'il faut toujours avoir

1 Honoré d'Urfé mourut en i625.

' Voyez réloge de M. Patru, au devant de ses plaidoyers, édition de Paris, i6Bl. Ceci en est tiré mot à mot. Le P. Boubours, ami particulier de M. Patru^ et qui lui a dédié le premier volume de ses Remarques sur la languet est Tauteur de cet éloge, (o.)

îf

OLIVIER PATRU. i51

un but, et ne jamais le perdre de vue \ qu'il faut y aller par le droit chemin, ou, si Ton fait quelque détour, que ce soit pour y arriver plus sûrement ; et qu'enfin si les pensées ne sont vraies, les raisonnements solides, rélocution pure, les parties du discours bien disposées, on n'est pas orateur. 11 se forma donc sur Gcéron, et le suivit d'assez près en tout, hors en ce qui regarde la force et la véhémence. Mais outre qu'elle pouvoit ne pas convenir à la douceur de son caractère, si d'ailleurs nous considérons de combien de vices il eut à purger l'éloquence de son siècle, nous lui pardonnions aisément de n'avoir pas eu toutes les vertus \

Il fut connu du cardinal de Richelieu par la belle épltre qui est au devant du Nouveau Monde de LaeL Quand les Elzéviers présentèrent ce livre au Cardinal, il lut et relut l'épltre dédicatoire, il la trouva d'un style merveilleux, et, sachant que c'étoit M. Patru qui

< Vlgneol-MarriHe nous représente ainsi Patra comme ayoeai : — « On Tappeloit dans sa jeunesse le beau Patra. H a été un des premiers qui a introduit sur le barreau la pureté du langage, jointe à une manière d'éloquence copiée sur celle des anciens. C'étoit un orateur de Tair de celui que Cicéron appeloit Oratorparum vehemens. Le geste, la voix et quelques autres grâces extérieures lui manquant, le reste avoit pM de lustre. Il se tuoit de parler, on se tuoit de Técouter, et après tout on ne Tentendoit point... Il ne venoit guère au Palais pour y plaider ni pour y être consulté, sinon sur les difficultés du langage, par un certain nombre d'admirateurs qui se rendoient à son pilier. De mon temps, il ne passoit pas pour un grand jurisconsulte ni pour un avocat utile aux autres et à lui-même. Ozanetz, Deffita, Petitpied, avec leur vieux style, remportoient tous les écas du Palais, pendant que Patru n'y gagnoit pas de quoi avoir une bonne soupe. T^{Ètél. d'hisl. et de lit., édition 1702, 1. 111, p. 48.)

Favoit faite, il lui destina une place d'Académicien ^ A sa réception, M. Patru prononça <( un fort beau remerciment, dont on demeura si satisfait, qu'on a obligé tous ceux qui ont été reçus depuis, d'en faire autant ^. » D'abord ces discours ne furent que des compliments peu étendus : ils se prononçoient à huis-cloâ, et devant les Académiciens seuls, tant que la Compagnie s'assembla chez M. le chancelier Séguier ; mais depuis qu'elle s'assemble au Louvre, et qu'elle ouvre ses portes les jours de réception, ce ne sont plus de simples remercîments, ce sont des discours d'apparat. Et quoique la matière de ces discours soit toujours la même, l'art oratoire est tellement un Protée, que par leurs formes différentes ils paroissent toujours nouveaux.

Personne, depuis 1640, n'a été dispensé de cet usage, que M. Colbert * et M. d'Argenson *, lesquels ont été

^ Apparemment, les intentions du Cardinal demeurèrent secrètes jusqu'aux approches de Télection, car Patru eut un concurrent: et voici ce qu'en dit Cliapelain dans une de ses lettres à Balzac, du 8 juillet 4640 :

« L'abbé d'Aubignac, pensant avoir un pied dans 1* Académie, repulsam passus est y à cause d'un libelle qu'il a voit fait contre la Roxane de M. Desmarets. On lui a préféré M. Patru, cet excellent avocat, notre ami. » (o.) Nous avons nous-méme cité ce passage, tome I, page 388.

* Pellisson, Histoire de l'Académie, (o.) — Voyez t. I, p. 159. — Ce discours de réception, fort court d'ailleurs, nous a été conservé.

> En 1667.

^ Reçu en 1718, après l'abbé d'Ëstrées, René de Paulmy, marquis d'Argenson, mourut en 1721 et fut remplacé par Languet de Gergy, archevêque de Sens.

reçus Tun et Tautre en des circonstances où Textréme vivacité des affaires publiques, dont le fardeau tomboit sur eux, les mettoit hors d'état de se prêter pour quelques instants à leur propre gloire. Les motifs particuliers et passagers qui leur ont fait obtenir cette dispense, sont la confirmation de la règle générale. Mais il est triste pour Thonneur des lettres, qu'on n'ait pas usé de la même indulgence envers le feu duc de La Rochefoucauld, auteur de ces Maximes si connues. Car l'obligation de haranguer publiquement le jour qu'il auroit été reçu , fut le seul obstacle qui Féloigna de l'Académie : et cela, parce qu'avec tout le courage qu'il avoit montré dans plusieurs occasions des plus vives, et avec toute la supériorité que sa naissance et son esprit lui donnoient sur des hommes ordinaires, il ne se croyoit pas capable de soutenir la vue d'un auditoire, et de prononcer seulement quatre lignes en pubUc sans tomber en pâmoison \

Pour revenir à M. Patru, c'étoit, selon le P. Bouhours, (( l'homme du royaume qui savoit le mieux notre langue. » Ajoutons qu'il la savoit , non pas en grammairien seulement, mais en orateur. Car le grammairien écrit purement, correctement : l'orateur l'imite en ces deux points; mais de plus il veut de la noblesse, de l'élégance , de l'harmonie. Yaugelas n'a prétendu toucher qu'au grammatical. Quant aux beautés de l'élocution, a la gloire d'en traiter, dit-il, est réservée tout entière à une personne qui médite depuis quelque temps notre rhétorique, et à qui rien ne manque pour

^ Huet. Gommenl., lib. v, page 317. (o.)

io4 OLIVIER PATRU.

exécuter un si grand dessein ; car on peut dire qu il a été nourri dans Athènes et dans Rome , comme dans Paris, et que tout ce qu'il y a d'excellents hommes dans ces trois fameuses villes a formé son éloquence. » Une si rare louange s'adresse à M. Patru -, et c'est lui qui devoit être ce QuirUxlien françoia^ que Vaugelas souhaite à la fin de ses Remarques ' .

On le regardoit effectivement comme un autre Quintilien, comme un oracle infaillible en matière de goût et de critique. Tous ceux qui sont aujourd'hui nos maîtres par leurs écrits, se firent honneur d'être ses disciples :

Et nous n'aurions besoin d'Apollon ni de Muses, Si Ton avoit toujours des hommes comme lui,

dit-on dans son épitaphe. Cependant, par deux grands exemples que je vais citer, nous verrons que si, d'un côté, il nous est important de nous faire a des amis prompts à nous censurer ^, )i d'un autre côté aussi nous pouvons quelquefois, nous devons même résister à leur censure '.

^ Despréaux parle de Patru comme d*un QuinUIiea françois. « M. Patru, e'est-à-dire le Quintilien de notre siècle. » (Lettre à Brossette du 3 juillet 1705.)

* G*est le vers de Despréaui :

Faites-TOus des amis prompts a tous censurer.

' Richelet nous fait connaître quelques écrivains qui ont recherché les conseils de Patru : c Les Messieurs de ma connoissanoe, dii-il, qui ont consulté M. Patru, ce sont : Perrot d'Ablaacourt, Boileau-Despréaui, des Beaux (Tallemant), Frémontd*AbIancourt, Maucroix, le P. Bouhours et Bichelet.M. Patru, dans quelques ouvrages qu*on verra peut-être un jour, avoue ce dernier pour son élève. > {Les pliis belles leilres, etc., p. iSi.)

- Premier exemple) celui de M. de La FontaiQe. Jamais il n'eût fait ses fables, s'il en eût cru M. Patni : « Ce n'est pas, dit-il dans sa préface^ qu'un des maîtres de notre éloquence n'ait désapprouvé le dessein de les mettre en vers. »

Autre exemple, celui de M. Despréaux, a qui M. Patru soutenoit que l'Art poétique, dans le détail où il se proposoit d'entrer, n'étoit pas une matière susceptible d'ornement ^

Ainsi ces deux ouvrages, les Fables de La Fontaine , et l'Art poétique de Despréaux, ouvrages admirables et des plus parfaits, sans doute, que nous ayons en notre langue, nous ne les aurions pas si l'autorité d'un habile critique avoit prévalu.

Il faut, ce me semble, qu'un sage écrivain distingue l'entreprise d'avec l'exécution. Pour l'exécution, qu'il s'en rapporte à des amis sincères ; c'est à eux à juger ce qu'elle vaut* Mais pour l'entreprise, qu'il consulte ses forces, et qu'il se livre à son génie-, c'est à lui à se sentir \

J'ai dit que M. Patru avoit traduit une oraison de Qcéron-, je me serois mieux exprimé, si j'avois dit

* On dit que Patru changea d^opinion quand Despréaux lui eut montré le premier chant de son poëme. Despréaux fut toujours ami de Patru, ainsi que Racine qui écoutait volontiers ses leçons sévères. Boileau, dans une lettre à Brossette, raconte que quand il consultait Racine sur quelque ouvrage, 11 lui disait plaisamment : ne sis Patru mihi, au lieu de : ne sis patruus mihi, (aO« lettre k Brossetle, du 3 août i703.)

' L*abbé d'Olivet insiste de nouveau fort longuepient sur l'entreprise et rexécBtion dans sa notice sur Benserade. Voyez ci* dessous.

qu'il en a fait deux traductions fort différentes Tune de l'autre. Car qu'on lise celle qu'il publia en 1638 \ et qu'on la compare avec celle qui est dans le recueil de ses plaidoyers, on n'y trouvera presque point de tours qui se ressemblent, presque point de phrases qui soient entièrement les mêmes dans les deux éditions. Rien ne fait mieux voir jusqu'où il poussoit sa délicatesse. Un jeune homme qui veut se former à écrire fera plus de profit dans cet examen, que dans un amas de préceptes sur le style. La seconde façon d'un auteur est la critique de la première; cherchons donc en nous-mêmes la raison des changements qu'il a faits ; et quand nous la trouvons, comme il n'est pas bien difficile pour l'ordinaire d'y réussir, figurons-nous que c'est l'auteur qui nous parle, qui nous montre que cette expression est foible, que ce tour est lâche, que pour bien faire il failoit s'y prendre de telle autre manière. Par ce moyen, nous nous donnons en quelque sorte pour précepteur un Corneille, un Racine, un Despréaux; car leurs ouvrages sont pleins de changements. Mais quelquefois leurs corrections tombent sur la pensée : ainsi l'examen que je propose peut se faire encore plus utilement sur la traduction de M. Patru , où les changements ne re^ gardent, et ne sauroient regarder que l'expression.

Il promettoit une rhétorique, mais on n'en trouva qu'un projet informe parmi ses papiers^. Il n'étoit pas

* I)ans le recueil des huit Oraisons de Cicérone dont quatre sont traduites par d'Ablanconrt. (o.)

^ Richelet dit à ce sujet : « On attendoit de lui une rhétorique et il Fauroit très-bien faite s*il eût eu autant d'honnêtes loisirs

OLIVIER PATRU. i^iT

homme d'un grand travail. jD'ailleurs, le soin excessif qu'il apportoit à la correction de ses ouvrages, lui donnoit le temps de vieillir sur une période. Le mal est que ses afifaires domestiques en souffrirent *, et qu'à la fin il fut durement vexé par ses créanciers^. Mais fermons les veux sur les accidents de la fortune ; et dans un Académicien si célèbYe, après avoir parlé de son esprit, aimons plutôt à voir quelles furent les qualités de rame.

qa*U lui en falloit. Mais ici Ton n'assiste guère le mérite tout pur, et, sUl ne va à l'hôpital, il n'en va pas loin. » — Reproche injuste, en ce qui regarde Patru, car il fut généreusement aidé et par Despréaux et par le duc de Montausier. (Les plus belles lettres^ etc. A Lyon, 4689, i vol. inH3, pages 184, 485,369).

' J*estime autant Fatru, même dans Tindigence, Qu*iin commis engraissé des malheurs de la France,

à dit Despréanx, ëpitre F, vers 97-98 ; ailleurs il a déploré le temps (sat.-V, vers 133)

où Patru gagne moins qu*Huot et Le Mazier.

L*estime de Despréaux pour Patru n*était pas stérile. La bibliothèque de celui-ci allait être saisie et vendue. Despréaux la racheta et en laissa la jouissance à son ami. 11 lui prêta aussi de l'argent, que Patru ne lui rendit point. Patru n'en resta pas moins lié avec Despréaux, et eut le bon esprit de continuer à chercher sa présence. Au dire des commentateurs, telle est Texplication de ces cinq vers délicats, rangés parmi les épigrammes :

Je Tassistai dans Tindigeace :

Il ne me rendit jamais rien ; Mais quoiquMl me dût tout son bien, Sans peine il souffroit ma présence ; Oh ! la rare reconnoissance !

* Richelet, élève de Patru, comme celui-ci le disait lui-même, rapporte que Fillustre avocat « fut contraint de se faire sauter quarante mille livres de son bien » et cite le trésorier de France d'Aprigni comme son persécuteur. (Recueil de lettres.)

tt II avoit dans le cœur tine droiture qui se sentoit de l'innocence des premiers siècles, et qui étoit i Tépreuve de la corruption du monde. Il n'y eut jamais un homme de meilleur commerce, ni un ami plus tendre, plus fidèle, plus officieux, plus commode, et plus agréable. La mauvaise fortune qu'il a éprouvée, selon la destinée de la plupart des hommes de lettres qui ont un mérite extraordinaire, ne put altérer la gaieté de son humeur, ni troubler la sérénité de son visage. Les malheurs d'autrui le toucfaoient plus que les siens propres ^ et sa charité envers les pauvres, qu'il ne pouvoit voir sans les soulager, lors même qull n' étoit pas trop en état de le faire, lui a peut-être obtenu du ciel la grâce d'une longue maladie, pendant laquelle il s'est tourné toiit à fait vers Dieu. Car après avoir vécu en honnête homme, et un peu en philosophe, il est mort en bon chrétien, dans la participation des sacrements de l'Eglise, et avec les sentiments d'une sincère pénitence ^ »

' Éloge de M. Patru, déjà cité, (o.) — Joignons à ce jugemenl celui de Giiapelain, dans son Mémoire des gens de lettres :

« Patru. 11 est renfermé dans les matières de jurispradeice ; mais, contre la coutume des avocats, il les traite très-élégam* ment, très-éloquemment et très-judicieusement. H travaille peu» parce qu'il veut trop bien faire. S'il avoit plus d'usage des affaires du monde, il ne seroit pas incapable de Thistoire. On Ta autrefois regardé pour écrire la vie de M. le cardinal de Richelieu. Le peu qu'on a vu de lui fait voir de quoi il est capable. »

{Mélanges, etc., pp. 235-236.*)

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