CHRISTINE
A Upsal, le îî juin 1«54'.
Traversant donc la France en 1658, elle voulut honorer rAcadémie de sa présence, mais sans pompe, et sans avoir donné le temps de se préparer à la recevoir d'une manière plus digne et d'elle et de l'Académie. Elle choisit un jour ordinaire d'assemblée, et ne déclara son dessein que le matin même. Ce qui fut cause que plusieurs Académiciens ne purent être avertis à temps, et que ceux qui s'y trouvèrent n'eurent rien à lire où la Princesse fût intéressée. •
Alors l'Académie s'assembloit chez M. le Chancelier Séguier, son Protecteur. La princesse, en arrivant dans la salle où l'on devoit la recevoir, lui demanda de quelle sorte les Académiciens seroient devant elle, ou assis ou dehout? Un d'eux, consulté par M. le Chancelier, dit que du temps de Ronsard il se tenoit une assemblée de gens de lettres à Saint-Victor, où Charles IX alla plusieurs fois, et que tout le monde étoit assis devant lui. On se régla là-dessus; de manière que la Reine s'étant assise dans son fauteuil, tous les Académiciens, sans en attendre l'ordre, s'assirent sur leurs chaises autour d'une longue tahle : M. le Chancelier à la gauche de la Reine, mais du côté du feu; à la droite de la Reine, mais du
1 La 2« édition porte : 1650. C'est le 16 juin 1654 que la reine abdiqua en faveur de Charles-Gustave, sou cousin, comte palatin des Deux-Ponts.
côté de la porte, le Directeur de TAcadémie, suivi de tout ce qu'il y avoit d'Académiciens, selon que le hasard les rangea; et au bas bout de la table, vis-à-vis de la Reine, le Secrétaire de la Compagnie.
Quand on fut placé, le Directeur (c'étoit M. de La Chambre) se leva pour faire son compliment. Tous les autres se levèrent aussi, et Técoutèrent debout, excepté M. Séguier. Pendant le reste de la séance, qui fut d'environ une heure, ils demeurèrent assis, mais découverts -, et le temps se passa à lire diverses pièces de leur composition, vers et prose.
Une chose assez plaisante, et dont la Reine se mit à rire toute la première, ce fut que le Secrétaire voulant lui montrer un essai du Dictionnaire, qui occupoit dès lors la Compagnie, il ouvrit par hasard son portefeuille au mot jeu^ où se trouva cette phrase, jeux de prince^ qui ne plaisent quà ceux qui les font^ pour signifier des jeux qui vont à fâcher eu à blesser quelqu'un.
Je passe d'autres particularités, que l'éloignement des temps rendroit aujourd'hui moins intéressantes, et qu'on peut voir dans une lettre de M. Patru à M. d'Ablancourt ^
Quatre ou cinq ans après, le Roi choisit parmi ceux qui composoient l'Académie françoise, « un petit nombre
1 C'est la sixième des lettres de Palru à d*AbIancoart : elle ii*est point datée, mais on y supplée par une lettre de Gui Patin 4 Charles Spon, du 22 mars 1658. Deux ans auparavant, la reine de Suède étoit déjà venue en France, et avoit été haranguée par M. Patru, au nom de T Académie. Les registres de ce temps-là sont perdus : ceax qui restent ne commencent qu'en 167$ (a«).
ARRIVÉES DANS L'ACADÉMIE. Il
« de savants les plus tersés dans la connoissance de <« l'histoire et de Tantiquité, pour travailler aux inscrip- <i tions, aux devises, aux médailles *. » Et de là sortit en 1663 une espèce de colonie, qui, sous le titre d'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, s'est accrue de nos jours avec tant d'éclat.
Une autre Académie, dont les découvertes ont porté la gloire du nom françois bien au delà des mers, l'Académie des Sciences, commença en 1666.
Jusqu^àlors l'Académie Françoise n'avoit pas encore approché du trône*, mais cette distinction lui fut enfin accordée comme par hasard sur les remon trances de M. Rose Secrétaire du Cabinet^. Le Roi, au retour de la cam-
^ Voyez les Lettres-Patentes qai confirment rétablissement de TAcadémie des Inscriptions, et de celle des Sciences, en 1713 (c). — Voy. aux Pièces justificatives,
* Toussaint Rose, secrétaire du cabinet, serrant par quartier avec MM. Bartet, Talon et Galland, aux gages de 1,200 livres, fut reçu membre de TAcadémie à la place de Goorart. Son discours de réception, qu*il prononça le 12 décembre 1675» dans la même séance où fut reçu M. de Gordemoy à la place de Ballesdens, rappelle le service rendu par lui à TAcadémie :a La bonté, dit-il, avec laquelle il plaît au Roi de me souffrir auprès de lui, et peut-être le généreux souvenir qui vous reste de quelque témoignage superflu de ma bonne volonté, ont eu beaucoup plus de part que ma propre considération au précieux don que vous me faites. » — Une note jointe au texte de son discours porte : c J'eus le bonheur d*être employé par l'Académie auprès du Roi, en Fan 1667, afin qu*il plût à Sa Majesté de l'admettre à lui rendre ses respects en corps, comme les autres Compagnies souveraines au retour de ses campagnes et dans les occasions solennelles, ce qui lui fut accordé. • (Recueil de harangues prononcées par Messieurs de FAcadémiefrançoise.— Paris, J.-B. Coignard,1698.— 1 voLin-i», p. 273.)
12 DKS CHOSES REMARQUABLES
pagne 1667 \ ayant été harangué selon l'usage par les Compagnies supérieures , alla ensuite à la chasse ; et comme il permettoit qu'on l'entretînt librement au débotté, les harangues du matin y furent toutes ressassées l'une après Tautre. Sur quoi M. Rose^ dit agréablement que, dans des occasions ou il s'agit d'éloquence, c'étoit un abus de ne pas y appeler une Compagnie, la seule qui soit instituée pour cultiver l'éloquence; et que sa Majesté, après avoir réformé tant d'autres abus dans son royaume, ne devoit pas souffrir celui-là. Il n'en fallut pas davantage; le Roi ordonna: c<Que dans toutes (c les occasions qu'il y auroit de le haranguer, TAcau demie françoise y seroit reçue avec les mêmes hon- « neurs que les Cours supérieures; » et l'Académie jouit pour la première fois de cette prérogative, après la conquête de la Franche-Comté, en 1668 *.
Pour ne pas interrompre sans raison l'ordre chronologique, marquons en cet endroit l'établissement des deux prix qu'elle distribue tous les deux ans, l'un d'éloquence, l'autre de poésie.
Quant au prix d'éloquence, il a été fondé par M. de Balzac, mort en 16S4. Divers obstacles empêchèrent que sa volonté ne pût être mise à exécution jusqu'en
^ n s'agit de la campagne que fit le Roi en Flandre pour prendre possession de ce qui était échu à la reine Marie-Thérèse , par suite de la mort du roi d'Espagne, son père.
* M. Rose avait auprès du Roi tout son franc-parler. Voy. le Journal de Dangeau, t. I, p. 52.
'"^ Le Recueil des Harangues académiques ne nous a point conservé le discours qui fut alors prononcé.
1671 '. Et comme son fonds avoit profité jusqu'alors, ce prix qu'il avoit fixé à deux cents livres, fut porté a trois cents. C'est une médaille d'or qui d'un côté représente saint Louis, et de l'autre, une couronne de lauriers avec ce mot : A l'Immortalité, qui est la devise de l'Académie.
Pareille somme est destinée au prix de poésie. Trois Académiciens, du nombre desquels étoit M. Pellisson^, en partagèrent d'abord les frais ; la Compagnie les fit trois fois de suite en corps, après la mort de M. Pellisson^ enfin M. de Clermont-Tonnerre , évéque de Noyon, et membre de l'Académie, fonda ce prix^ à perpétuité. C'est aussi une médaille d'or, qui a d'un côté la figure du Roi, et sur le revers la devise de l'Académie.
Plus de six mois avant la fête de saint Louis, jour que l'Académie distribue ses prix en pleine assemblée, elle répand par toute la France un imprimé, où elle marque sur quels sujets on doit composer pour Tannée courante, et oh elle avertit :
< On sait cela par Taffiche des prix de Tannée 1671. (o.) ' On m*a dit que les deux adjoints de M. Peliisson étoient M. Conrart et M. de Bezons. Après la mort' de M. Conrart, les deux survivants partagèrent les frais; et quand M. Peliisson se trouva seul, il les fit seul. On sait cela sûrement à Tégard de H. Peliisson; mais pour les deux autres, on ne le sait que par conjecture ; car leur argent étoit porté au libraire de TAcadémie, sans que personne sût d'où il venoit. (o.)
' Il donna trois mille francs, qui furent constitués sur THôtelde-ville de Paris en 1699. On trouve dans le Mercure galant (juin de la même année) le discours qu'il fit à ce sujet dans TAcadémie. (o )
U DKS CHOSES REMARQUABLES
I. Que les pièces qui seront présentées pour le prix d'éloquence doivent avoir une approbation signée de deux docteurs de la Faculté de Paris, et y résidant actuellement;
II. Qu'elles ne doivent être tout au plus que d'une demiheure de lecture, et qu'il faut les finir par une courte prière à iésus-Cbrist;
III. Que les pièces qui seront présentées pour le prix de poésie, ne doivent pas excéder cent vers; et qu'il faut y ajouter une courte prière à Dieu pour le Roi, séparée du corps de l'ouvrage, et de telle mesure devers qu'on voudra;
lY. Que toute sortes de personnes seroojf reçues à composer pour les deux prix, hors les Quarante de l'Académie, qui en doivent être les juges ;
V. Que les auteurs ne mettront point leur nom à leur ouvrage, mais une marque ou un paraphe, avec un passage de TÈcriture sainte pour les discours de prose, et telle autre sentence qu'il leur plaira pour les pièces de poésie;
YI. Que les pièces des auteurs qui se seront fait connoître, soit par eux-mêmes, soit par leurs amis, seront rejetées et ne concourront point ; et que tous Messieurs les Académiciens ont promis de se récuser eux-mêmes, et de ne pas donner leurs suflrages pour les pièces dont les auteurs leur seront connus ;
VII. Que les auteurs feront remettre leurs pièces au libraire de l'Académie, port franc, et avant le 1*' du mois de juillet, sans quoi elles ne seront pas reçues.
Il est certain que ces deux prix mettent parmi hos jeunes écrivains une noble jalousie, qui sert infiniment à perfectionner leurs talents; et c'est à quoi peut-être nous devons une partie des orateurs et des poètes que nous avons eus depuis 1671 *.
> On en jugera par la liste des auteurs qui ont remporté les prix d'éloquence et de poésie depuis i67i jusqu'à l'époque où s'arrête Thisloire de Tabbé d'Olivet, en 1700. Nous trouvons 1*^ pour l'élo-
ARRIVEES DANS L'ACABËMIE. 1.S
Au commencement de Tannée suivante, la perte que l'Académie lit de M. le Chancelier Séguier ', la mit
quence : en 467i, Mlle de Scudéry ; — en 1675, Tabbé Me]uo de Maupertuis; — en i675 et 4677, M. Le Toanieax; — en i679; M. Savary ; — en 4681 et 1683, M. de Toarreil; — en 1685» M.... —en 1687, Fontenelle; — en 1689, l'abbé Raguenet;— eo 1691, M. de Glerville ; —en 1693, M. Philibert ; — en 1695, M. Bronel ; —en 1697, 1699 et 1701, M. Mongln.
2o Poar la poésie : en 4671, 1677, 1683 et 1685, U Monnoie; — en 1673, Tabbé Genett ; — en 1679, l*abbé Jaliard du Jarry ; -en 1684 et en 1683 (avec La Monnoie), M. duPenrier; — en 1687, MlleDeshoulières; — en 1689,rabbé Maumenet; — en 1691, 1693 et 1697, Mlle Bernard; — en 1695, M. de LaGranebe, ayocat en Parlement, très-vanté dans Touvrage de Vertron cité plus baut , p. 5 ; — en 4692, M. de Glerville.
^ Il mourut le 28 janyler 1672. (o.)
— L*Oraison funèbre du chaneetier fui prononcée, au nom de TAcadémie française, d*abord en 1* église des Carmes du Saint- Sacrement des Billettes^ par Tabbé de La Chambre, curé de Saint-Barthélémy, puis, à Thôtel Séguier, en présence de la Compagnie, par l'abbé Tallemant le Jeune. Segrais, dans ses Mé^ moires-Anecdotes (Œicvre^, 4755, t. ii), nous fournit quelques particularités : « M. Chapelain éyitoit tant qu*il pouvolt d*éire ohoiai pour Directeur de l'Académie françoise, par la crainte qallavoil que quelqu^un de la Compagnie ne mourût pendant le court de ta charge, et qu'il ne lui en cout&t vingt livres pour les frais du service dans réglise des Billettes. Cependant nous eûmes Tadresse de le faire Directeur dans le temps de la maladie de M. le Chancelier Séguier, notre Protecteur, dont il mourut. Vers la fin de ses trois mois, sachant que l'Académie continuoit souvent ses Directeurs, il eut grand soin de demander qu*on procédât à lui donner an successeur. On remit la délibération pour quelques jours, en attendant qu*il y eût un plus grand nombre d'Académiciens. M. le Chancelier étant mort dans cet intervalle, M. Chapelain étoit inconsolable : • Me voilà, disoit-il, ruiné. Mon bien n'y suffira pas ; je me consolerois si c'étoit un simple Académicien ; mais c*est le Protecteur de l'Académie; cette dépense va me réduire à Tau-
dans la nécessité de songer à un nouveau Protecteur. Elle avoit eu déjà plusieurs occasions de parpître devant le Roi, et d'éprouver ses bontés. Ainsi, sans avoir égard à la timidité de quelques Académiciens , qui doutoient que le Roi voulût agréer le titre de Protecteur, après que deux de ses sujets Tavoîent porté si longtemps, il fut arrêté que la proposition lui en seroit faite par M. de Harlay, archevêque de Paris, Académicien luimême, et l'homme de France né avec le plus de talent pour la parole *.
On persuada sans peine à un prince qui airooit passionnément la gloire, et qui faisoit tous les jours de si grandes choses pour la mériter, qu'il avoit un intérêt personnel à protéger l'Académie.
J'ai appris de M. Huet, qui étoit alors le précepteur de M. le Dauphin, que la Compagnie étant allée remercier le Roi de ce qu'il daignoit s'en déclarer le Protec-
mône. » —M. Patru, qui étoit présent : « M. le cardinal de Richelieu, dit-il, valoit bien M. le Chancelier. J*étois Directeur quand il mourut, et je fis faire son service tout seul à mes dépens; mais il ne m*en coûta que deux pistoles de plus, et le service fut trèshonorable. » M. Chapelain, qui ne prétendoit pas qu'il lui en coûtât une si grande somme, représenta si bien que cela ne suffisoit pas, et quMl n'étoit pas assez riche pour supporter ces dépenses, qu'il obtint que chacun de la Compagnie y contrihueroit ; de sorte que les uns donnèrent un écu d'or et d'autres un écu, chacun à sa fantaisie, et par là il n'y contribua que ce qu'il voulut, et peut-être y gagna-t-il encore.» (pp. 130-151.)
1 On trouve dans le Recueil des Harangues Académiques (1698, in-4°, p. 202), un « Compliment fait en 1672 par M. Charpentier, au nom de l'Académie, a monseigneur l'Archevêque de Paris,après que le Hoi s'en fut déclaré Protecteur. »
teur. Sa Majesté voulut que M. le Dauphin fût témoin de ce qui se passeroit dans une occasion si honorable aux lettres ; que M. de Harlay, chargé de parler au nom de tous, mit dans un grand jour T utilité de cet établissement, qui avoit produit, en moins de quarante ans, plus d'écrivains célèbres en tous genres, que la France jusqu'alors n'en avoit eus depuis le commencement de la monarchie; qu'ensuite, par divers traits de notre histoire, il avoit représenté quels honneurs les gens de lettres avoient toujours reçus des plus grands princes, d'un Charlemagne, d'un saint Louis, qui ne les croyoient pas d'un moindre ornement dans un État, que ceux qui le défendent ou l'agrandissent par les armes ; qu'après ce discours, le Roi paroissant en quelque façon ému, donna de très-grandes marques d'estime à la Compagnie, se fit nommer l'un après l'autre tous ceux des Académiciens dont le visage ne lui étoit pas connu, et dit en particulier à M. Colbert, qui étoit là dans son rang de simple Académicien : « Vous me ferez « savoir ce qu'il faudra que je fasse pour ces messieurs. » Peut-être M. Colbert, ce ministre si zélé pour les beauxarts, n'a-t-il jamais reçu d'ordre plus conforme à sa propre inclinati on .
A^i reste, cette occasion n'est pas l'unique où M. de Harlay prit vivement les intérêts de l'Académie; car, pour dire ceci en passant, la Compagnie, lorsqu'elle alla complimenter le Roi sur la mort de madame la Dauphine*, n'ayant pas été reçue selon l'usage, avec tous
» Reg. de l'Acad. 12 mai 1690. (o.) — On trouve dans le Recueil des Harangues académiques deux discours prononcés par Tabbé
les honneurs fendus aux Cours supérieures, il s'en plaignit directement au Roi ^ et afin de rendre plus sensible la faute de l'officier, il dit à Sa Majesté « que tt François P% lorsqu'on lui présentoit pour la première « fois un homme de lettres, faisoit trois pas au-devant tt de lui. »
Mais voyons par quelles faveurs le Roi signala d'abord sa protection. Ce qui pressoit le plus, c'étoit d'assigner un lieu où l'Académie pût régulièrement s'assembler * . Elle fut placée au Louvre même, dans l'appartement qu'on lui a toujours conservé depuis. Et comme ceux
de Lavau au nom de la Compagnie, à Toccasion de la mort de madame la Dauphine. L*uq s*adresse au Roi, Tautre au Dauphin. (Pages 375-577.)
* On trouve, dans le Recueil des Harangues académiques : i® un « Compliment fait en mal 1672 à madame la Ghancelière Seguier, par M. Perrault, lorsque l'Académie françoise quitta T hôtel Seguier, où elle s'assembloit, pour tenir ses conférences au Louvre ; » — ^o un c Compliment fait le i5 juin i672 par M. Charpentier à M. Golbert sur ce qa*il avoit obtenu du Roi que TAcadémie tînt ses séances au Louvre. » (Pages 204 et 205.) — A la fin de cette seconde Harangue, on lit : « M. Colbert donna une audience trèsfavorable à ce discours, et répondit fort obligeamment qu'il ne s*étonnoit pas si une des plus éloquentes Compagnies du royaume faisoit des compliments si éloquents, qu'il lui en étoit très-obligé, mais qu*il eût souhaité qu'elle Teôt traité avec moins de cérémonie et en qualité de confrère, sans l'appeler Monseigneur. » •—L'Académie donna pour sujet du prix de poésie en 1673: « L*honneur que le Roi a fait à l'Académie françoise en acceptant la (Qualité de son Protecteur et lui donnant le logement au Louvre.»
-^ Le Mercure galant parle de la concession d'une salle au Louvre^ faite par le Roi à l'Académie, dans les nouvelles du 25 juin au 2 Juillet 1672.-^Voyez aux Pièces justif, les extraits des méjaùlret de Ch. Perrault, et une pièce latine de P. Daugières.
qui dans ce temps-là travailloient à Thistoire métallique du Roi, étoient tous de T Académie Françoise, ils n'oublièrent pas de faire entrer cet événement dans leur histoire, autant pour la gloire du Roi, que pour celle de leur Compagnie*.
Peu de temps après, le Roi chargea M. Colbert de faire un fonds pour les besoins que F Académie peut avoir comme bois, bougies, journées de copistes^; et Sa Ma-
' Voici Texplication que Too trouve de cette MédaUle, dans PHistoire du Roi :
« Apollon tient sa lyre appuyée sur le trépied d'où sortoient « ses oracles. Dans le fond paroît la principale face du Louvre. La c Légende, APOLLO PALATINUS, signiOe Apollon dans le Palais « d'Auguste, et fait allusion au Temple d'Apollon, bâti dans Ten» c ceinte du Palais de cet Empereur. L'Exergue, ACADEMIA tt GALLICA INTRA REGIAM EXCEPTA. M. DC. LXXII. L'Acat demie Françoise dam le Louvre. 1672. (o.) — La médaille ellemême, reproduite dans les éditions originales de Tabbé d'Olivet, porte 1673. Mais c'est une faute du graveur. Voici le texte qui accompagne la médaille, dans V Histoire métallique : « Le Chancelier étant mort, tous les Académiciens, d un commun consentement, résolurent de ne plus reconnoître d'autre Protecteur que le Roi même, et Sa Majesté ne dédaigna pas d'agréer leur résolution. Cette insigne faveur fut également utile et glorieuse à la Compagnie. Le Roi la combla aussitôt de ses grâces et ordonna qu'elle tiendroit désormais ses séances dans le Louvre où il lui donna un appartement magnifique, et tout ce qu'elle pouvoit désirer pour la commodité de ses. assemblées. »
* On trouve, dans le Recueil des Harangues académiques ^ déjà cité, p. 222, un « Compliment fait le 16ianvier 1675 par M. Charpentier à M. Colbert, après qu'il eut fait savoir à la Compagnie que lé Roi lui avoit donné l'ordre de faire un fonds tous les ans pour les menus besoins de l'Académie, comme bois, bougies, journées de copistes pour transcrire le Dictionnaire, même pour faire
jesté voulut que dans la suite il y eût pour chaque séance quarante jetons ' à partager entre les Académiciens présents, quoique l'assiduité, purement gratuite jusqu'alors, ne se fût jamais ralentie.
Apparemment ce fut aussi par les soins de M. Colbert, qu'ils eurent pour commencer leur bibliothèque six cent soixante volumes tirés de celle du Roi. Il y en a un catalogue imprimé^, où se trouvent l'ordre donné par le Roi au garde de la bibliothèque de les envoyer à l'Académie , et le certificat de M. Perrault qui reconnoît, comme bibliothécaire de F Académie^ qu'ils ont été portés dans le lieu où elle s'assemble, et mis en sa garde. Mais à la mort de M. Perrault, elle n'a point fait revivre cet emploi de bibliothécaire, qui faisoit comme un quatrième officier, dont effectivement elle n'a pas grand besoin, si le nombre de ses livres ne s'augmente pas.
Tandis que le Roi la combloit de nouvelles grâces, on peut bien croire qu'il ne refusa pas de lui confirmer ses anciens privilèges. Elle fut pleinement rétablie dans son droit de Committimus ^ qui avoit été restreint
des jetons d'argent pour être distribués au nombre de quarante, à chaque jour d'assemblée, aux AcadémicleDs qui se trouveroient présents. » — Nous verrons, dans l'analyse des factums de Furetière (voyez aux Pièces justificatives), ce qu'il dit des jetons et des académiciens jetonniers.
* Var. 2® édit. : quarante jetons d'argent.
• A Nancy, le 21 août i673. (o.) — Nous le donnons aux Pièces justificatives,
' Par une déclaration du à décembre 1673, conlirmée plusieurs fois depuis, et tout de nouveau enregistrée au Parlement, le 5 fé-
aux quatre plus anciens de la Compagnie*, et qui est presque le seul droit utile dont elle jouisse. A la vérité, dans le temps dont je parle, plus du tiers des Académiciens ^ recevoit des gratifications annuelles de la cour, mais qui n'ont pas été converties en pensions, ni attachées au corps de l'Académie.
En 1676, le Roi ordonna qu'aux pièces de théâtre qui se joueroientà la cour, il y auroit six places marquées pour des Académiciens^ et lorsque MM. Char^ pentier, de Benserade, Rose, Furetière, Quinault et Racine, allèrent se mettre en possession de ces places, non-seulement ils y furent installés avec honneur'*, mais les officiers du gobelet eurent ordre de leur présenter des rafraîchissements entre les actes, de môme qu'aux personnes les plus qualifiées de la cour.
Jusqu'aux moindres difficultés qui pouvoient naître dans l'Académie, le Roi vouloit qu'on lui en rendît compte. Telle fut celle-ci. Le Directeur seul avoit un fauteuil, les autres n'étoient assis que sur des chaises; en sorte que les Académiciens, ou Cardinaux, ou Ducs, ou en un mot d'un rang extrêmement distingué, étoient d'une manière peu convenable à leur rang, surtout dans
▼rier 1721. (o.; — Voyez-en le texte aux Pièces justificatives. Le Recueil des Harangues académiques donne (p. 258) la a Harangue de M. de Segrais, faite à M. Colbert le A janvier 1674 sur le rétablissement des committimus de T Académie françoise. »
1 Par Tordonnance du mois d'août 1669. (o.) ~ Pièces justificatives.
* Voyez ci-dessous l'Article de Chapelain, où sont cités les noms des Académiciens gratifiés en 1662. (o.)
3 Registres, 27 janvier !676. (o.)
les séances publiques. Pour y remédier, le Roi ordonna que désormais chaque Académicien auroit sonfauteuil*, ce qui sauvoit en môme temps et les égards dus aux grands noms, et cette égalité flatteuse dont l'Académie se fit dès sa naissance une loi inviolable.
Elle s'est vu disputer le plus beau de ses droits honorifiques, je ne sais à quelle occasion ni par quel motif. Quoiqu'il en soit, rapportons ici sonpiacet au Roi, nonseulement parce qu'il contient le fait, mais encore parce qu'il est écrit avec une sagesse et avec une politesse qui peuvent servir de modèle.
AU ROI
L'Académie françoise tient de vous tout ce qu'elle est; c'est de vous qu'elle a reçu toutes les grâces et tous les honneurs dont elle jouit ; et quand il vous plaira de l'en priver, elle n'ouvrira la bouche que pour vous marquer sa profonde soumission à vos ordres. Mais elle estime trop aussi ces mêmes honneurs et ces mêmes grâces pour souffrir, sans rien dire, qu'un particulier y donne atteinte ; et c'est ce qui l'oblige à vous porter aujourd'hui ses plaintes respectueuses de l'innovation que le sieur Des Granges, maître des cérémonies, apporte au traitement qu'elle avoit accoutumé de recevoir toutes les fois qu'elle étoit admise à l'audience de Votre Majesté. En ces sortes d'occasions. Sire, le sieur de Saintot, qui l'a précédé dans la même charge, est toujours venu prendre et reconduire la Compagnie au lieu de son assemblée ; les grands maîtres des cérémonies en ont aussi usé plusieurs fois de même ; et c'est un honneur dont elle est en possession dès l'année 1668, que vous l'admîtes pour la première fois à vous rendre publiquement ses respects. Depuis cela, vous avez bien voulu faire encore plus pour elle; vous avez été jusqu'à ne dédaigner pas de
^ Voy. aux Pièces justificatives^
joindre à tous vos titres celui de Protecteur de r Académie françoise; et cependant un honneur qu'elle avoit eu^ même avant une si grande grâce, et auquel la gloire d'une protection si marquée sembloit ne devoir pas permettre de toucher, le sieur Des Granges a entrepris depuis quelque temps de le lui retrancher de son chef, sur ce qu'il prétend qu'elle ne fait pas Corps. Ce n*est pas seulement à l'Académie que cette prétention est injurieuse; elle l'est même au pouvoir de Votre Majesté, puisque c'est supposer que ses Lettres-Patentes données à une Compagnie pour la former, ne suffisent pas pour en faire un Corps. L'Académie se contente. Sire, de vous exposer simplement la chose. Du reste, elle recevra avec une égale soumission tout ce qu'il vous plaira d'ordonner : trop heureuse, de quelque manière qu'elle soit admise à vos pieds, pourvu que vous receviez toujours avec une égale bonté les assurances respectueuses de son dévouement et de son zèle.
On devine bien quel fut le succès d'un placet si raisonnable ; mais des grâces de cette nature ne prouvent point encore assez. Rien de si beau dans un Roi , et dans un Roi si occupé d'ailleurs, que de lui voir donner une partie de son attention et de ses soins à la disci- |)line intérieure de TAcadémie. Surtout lorsqu'il y avoit des élections à faire, sa qualité de Protecteur se faisoit sentir : témoin ce qu'on va lire touchant l'élec • tion de M. de La Fontaine, exemple que je choisis entre plusieurs.
Pour se mettre au fait , il faut savoir que l'Académie est obligée , par un ancien statut dont elle ne s'écarta jamais, à ne recevoir personne qui ne soit agréable au Protecteur. Ainsi , toutes les fois qu'il y a une place à remplir, l'ordre est qu'il y ait deux scrutins, Tun pour déterminer à la pluralité des suffrages quel sujet elle
proposera au Protecteur ; l'autre, pour consommer Télection, après que le Protecteur a répondu en faveur du sujet proposé.
Or il arriva que M. de La Fontaine, ayant èié choisi au premier scrutin, et le Directeur, qui étoit M. Doujat, étant allé le lendemain savoir de Sa Majesté si elle agréeroit que l'on procédât au second , le Roi , déjà instruit par d'autres personnes, suspendit cette élection près de six mois. — « Je sais, dit-il en propres termes à M. Doujat, qu'il y a eu du bruit et de la cabale dans l'Académie* 5 » et M. Doujat , pour lui faire entendre que tout s'étoit passé dans les formes ordinaires , voulant lui expliquer quelles étoient ces formes : « Je les sais très-bien , reprit le Roi en l'interrompant, mais je ne suis pas encore déterminé -, je ferai savoir mes intentions à l'Académie^. »
Voici la vérité : car pourquoi la supprimer, aujourd'hui que la mémoire de M. de La Fontaine est, s'il faut ainsi dire, consacrée sur le Parnasse ? D'un côté , la plupart des Académiciens le souhaitoient , à cause de son rare génie et de sa grande réputation 5 mais , d'un autre côté aussi, quelques-uns jugeoient qu'ayant fait et publié des poésies où il avait franchi les bornes de la pudeur , il ne devoit pas être admis dans une Compagnie qui met la vertu bien au-dessus des talents , et qui compte parmi ses membres beaucoup de prélats.
1 Reg.de TAcad., 20 nov. 1683. (0.)
• Voyez aux Pièces justificatives d'autres détails sur l'électioD de La Fontaine.
ARRIVÉES DANS L'ACADÉMIB. i5
Enfin, comme il ne laissa pas d'avoir seize voix contre sept ', le parti contraire se hâta de prévenir le Roi et d'intéresser sa religion.
Pendant que les ordres du Roi se faisoient attendre, M. de La Fontaine , qui avoit le succès de cette affaire infiniment à cœur, lui présenta une ballade dont le refrain étoit : $
L'événement n'en peut être qu'heureux ;
et dans Tenvoi , dont il pria madame de Thiange de faire la lecture et le commentaire an Roi , il dit à Sa Majesté :
Ce doux penser^ depuis un mois ou deux , Console un peu mes Muses inquiètes.
Quelques esprits ont blâmé certains jeux, Certains récits qui ne sont que sornettes. Si je défère aux leçons qu'ils m'ont faites^ Que veut-on plus? Soyez moins rigoureux. Plus indulgent, plus favorable qu'eux, Prince ; en un mot soyez ce que vous êtes : L'événement ne peut m'être qu'heureux.
Mais ce ne fut pas encore là ce qui détermina le Roi , ou du moins il ne s'expliqua que lorsqu'on eut nommé M. Despréaux à une autre place qui vint à vaquer*. Alors un député de l'Académie lui en ayant rendu compte , il répondit que le choix qu'on avoit fait de M. Despréaux lui étoit « très-agréable , et seroit généralement approuvé. Vous pouvez, ajouta-t-il, recevoir
1 Les sept voix furent données à Despréaux.
^ GeUe de Bazin de Bezons, mort le 22 mars 1684.
incessammeDt La Fontaine ; il a promis d'être sage ^ » Au fond , le Roi n'avoit pas été content de la préférence qu'on avoit donnée à La Fontaine sur Despréaux. Ces deux grands poètes avaient été mis en concurrence pour la même place , et les sept voix que La Fontaine eut contre lui avoient été pour Despréaux , qui étoit bien plus connu à la cour^ Mais , pendant les six mois qui s'écoulèrent d'une élection à l'autre , le Roi ne laissa qu'à peine entrevoir son inclination , parce qu'il s'étoit fait une loi de ne prévenir jamais les suffrages de TAcadémie.
Passons à un autre exemple , qui fera voir que la vigilance du Roi ne se bornoit pas à l'examen du sujet proposé , mais qu'elle alloit même jusqu'à exiger que toutes les formes qui doivent être observées dans les élections le fussent à la rigueur.
Quoique l'Académie françoise eût choisi pour un de ses membres un savant que l'Académie d'Athènes eût volontiers choisi pour son chef après la mort de Platon, cependant, parce que l'Assemblée n'étoit ce jour-là composée que de dix-sept Académiciens , le Roi fit savoir à ces Messieurs : « Qu'il regardoit comme nul tout ce qui s'étoit fait dans leur Assemblée, la G)mpagnie n'a^nt pu rien faire de contraire au règlement , qui demande la présence de vingt Académiciens pour admettre comme pour exclure quelqu'un du Corps; que son intention étoit que tous les règlements et statuts ordonnés pour l'Académie fussent exécutés à la lettre, sans qu'il fût jamais permis d'y apporter aucune restric-
1 Registres de rAcadémie, ÎO avril 1684.
lion ni interprétation -, que, dans les cas qui pourroient souffrir difficulté, il laissoit seulement la voie des remontrances ^ »
Après quoi, la lettre du secrétaire d'État portoit que Ton eût à procéder tout de nouveau à cette élection, suivant les formes ordinaires et avec une entière liberté de suffrages. Mais , de peur qu'on ne soupçonnât que ce qui avoit déplu au Roi fût autre chose qu'un manquer de formalité , il ajoutoit : « Et Sa Majesté m'a commandé de déclarer en même temps que ce seroit mal expliquer cet ordre que de croire que le Roi donne aucune exclusion à M. l'abbé Fraguier, dont le mérite est connu : rien n'étant plus contraire à l'intention de Sa Majesté , qui ne souhaite en ceci , comme en toute autre occasion, que de renouveler le zèle de l'Académie sur tout ce qui peut y conserver la discipline et le travail. »
Quand M. Dacier fut nommé à la charge de Secrétaire perpétuel après la mort de M. l'abbé Régnier, M. le cardinal de Polignac lui écrivit de Marly, où étoit la Cour^ : « Le Roi a fait votre éloge , Monsieur, lorsque j'ai eu l'honneur de l'informer que l'Académie vous avoit choisi pour son Secrétaire perpétuel. Il étoit trèsnécessaire de lui en rendre compte, car Sa Majesté
* Lettre de M. le comte de Pontchaxtrain, Secrétaire d'Élat, écrite de VersaiUes le i2 décembre 1707, et insérée dans les registres de TAcadémie.
Quoique ceci ne soit arrivé qu'après 1700, l'enchaînement des matières m'obligeoit de le rapporter en cet endroit, (o.)
« Cette lettre, en date du 13 novembre 1713, est insérée dans les Registres de TAcadémier
avoit une attention particulière au choix qui seroit fait. » La charge de Secrétaire perpétuel n'avoit encore vaqué depuis l'établissement de l'Académie que trois fois. A M. Conrart avoit succédé M. de Mézeray, et à celui-ci M. Tabbé Régnier *. Comment cette charge n'eût-elle pas attiré l'attention du Roi, puisqu'il regardoit de si près à l'élection d'un simple Académicien? Il n'entendoit pas que des places qui doivent être la récompense du mérite, pussent être données à la faveur , et souvent ce sage prince a recommandé que toutes les fois qu'il y auroit une élection à faire , on eût uniquement égard au plus digne ^.
Avouons cependant, puisqu' aussi bien je serai obligé de le dire ailleurs, qu'il y a eu des cas où la Compagnie s'est vue dans la nécessité de céder à des recommandations puissantes. Mais, en même temps, ne laissons pas périr la mémoire d'une action courageuse , qui lui fit grand honneur dans le monde et dans l'esprit du Roi. Un domestique d'un grand seigneur * employa l'intercession de M. le Dauphin, j'entendsde celui qui mourut en 1711 *, pour se faire nommer à une place vacante; et ce prince eut la bonté d'ordonner au marquis de Dangeau qu'il fît pour cela toutes les démarches les
» Voyez t. 1, p. 490.
* Registres de TAcadémie, en dix ou douze endroits, et surtout au 24nov. 1691. (o)
^ C*est-à-dire : une personne attachée à la maison d'un grand seigneur.
* Louis de France, surnommé le grand Dauphin, tils de Louis XIV et de Marie-Thérèse d* Autriche, né à Fontainebleau le l«r novembre 1661, mort à Meudon le 14 avril 1711.
plus vives. Il les fit avec rempressement d'un courtisan : jusque-là qu'il se fit apporter de Versailles à TAcadémie, ayant une violente attaque de goutte le jour de l'élection. 11 eut beau parler au nom d'un prince adoré des François , et pour qui tous les Académiciens eussent volontiers donné leur sang, il ne put obtenir leurs suffrages pour un sujet qui ne leur sembloit pas avoir les qualités requises -, et bien loin que M. le Dauphin s'en fâchât, il applaudit publiquement à leur fermeté. Autant qu'ils seront rigides et inexorables en cas pareils, autant l'Académie sera-t-elle florissante. Par les sujets qu'elle choisira , elle fera elle-même sa destinée. Peut-être n'aura-t-elle pas toujours des Corneilles et des Racines , parce que la France peut-être n'en aura pas toujours. Mais le discernement et l'honneur de l'Académie seront à couvert, pourvu que dans tous les temps elle possède ce que le royaume produit de meilleur *. Et il n'y a pas à craindre qu'en se rendant difficile elle rebute les prétendants. Au contraire, l'ambition des bons sujets n'en sera que plus excitée, lorsqu'ils verront que l'Académie rejette constamment les médiocres , au hasard de se rendre , comme il lui arrive , l'objet de leurs insipides satires.
* Je dis uniquement ce auMl est à souhaiter que rAcadémie fasse toujours, et je ne dis point, comme un critique m'en accuse, qu'elle ait toujours possédé tout ce qu'il y airoit de meilleur. Car ne sait-on pas que souvent il y a des personnes d'un mérite éclatant qui, pour des raisons particulières, ne tournent pas leurs vues du côté de l'Académie? Je n'ai donc rien à changer ici, étant bien persuadé qu*ua lecteur équitable ne donnera pas à ma proposition un sens et une étendue qu'elle n'a point, (o.) — Note ajoutée dans l'édition de 1743.
Je ne sache que M. le président de Lamoignon * qui ait paru, aux yeux du public, dédaigner te titre d'Académicien , puisqu ayant été nommé il refusa ^. Mais quoique ceci ne soit arrivé qu'après 1700, qui est l'époque où je finis mon Histoire , j'ai cru qu'il étoit à propos d'en parler ^ et j en parlerai d'autant plus savamment que j'en ai été instruit par M. le cardinal de Rohan lui-même [dont le témoignage réfute assez les
i Chrétien-François de Lamoiguon» président à mortier au parlement de Paris, mort le 7 août 1709. (o.)
^ Segrais cite Arnauld d*Andilly comme ayant refusé le même onneur. Voici le passage :
K Monsieur Arnauld d'Andiliy n'ayant pas you lu accepter une place vacante dans T Académie françoise, qui lui fut offerte, le cardinal de Richelieu voulut qu'on insérât dans les Statuts Tarticle qui porte que personne n'y sera admis s'il ne le demande. l\ a été observé d'abord assez régulièrement, mais on s'est beau coup relâché depuis qu'on eut reconnu que plusieurs personnes, très-capables de faire honneur à l'Académie, ne postuloient pas pour y avoir entrée; et Ton s'est résolu d'y contrevenir avec d'autant plus de facilité qu'on savoit que la raison principale pour laquelle M. Arnauld d'Andilly s'étoit excusé étoit que le cardinal de Richelieu lui avoit refusé l'agrément de la charge d'intendant de la maison de feu Monsieur. Lorsqu'on lui porta la parole, il s'étoit contenté de remercier en disant que la résolution qu'il avoit prise de passer la plus grande partie de sa vie à la campagne ne convenoit pas à cet engagement qui demandoit la pré* sence aux assemblées de l'Académie. Ce fut là le prétexte de son refus, qui étoit véritable dans le fond. Mais la cause principale fut celle que j'ai dite : il étoit difficile que M. Arnauld d'Andilly n'eût pas un peu de ressentiment delà dureté du Cardinal.» {Hëmoiits- Anecdotes. — Œuvres de Segrais, 17h'5, t. n, pages 132-135.)
petites épigrammes où Ton représente cette affaire sous une autre face'].
Tout Paris a connu l*abbé de Chaulieu^, homme d'un commerce aimable , et dont les poésies sont ingénieuses, faciles, originales, à la morale près, qui est celle d'Epicure. Il se mit en tête d'être de TAcademie, et il engagea feu M. le Duc à solliciter en sa faveur. Par où il avoit déplu à M. de Tourreil, c'est ce que je ne sais point ; mais le fait est que M. de Tourreil, alors Directeur de TAcadémie, voulant anéantir la brigue de Tabbé de Chaulieu, le propre jour de réiection, déclara que M. le président de Lamoignon se mettoit sur les rangs.
Au seul nom de ce magistrat, qui étoit d'un mérite supérieur, à le prendre même dans la sphère d\in homme de leUres, toute la Compagnie se tourna de son côté. Mais le soir même qu'il lut élu, feu M. le Duc lui envoya demander secrètement, et avec instance, de remercier, comptant que l'Académie seroit par là obligée d'en revenir à l'ubbé de Chaulieu.
On sut dans le monde le refus de M. de Lamoignon, sans que la cause en fût connue de personne. Le Roi^, pour empêcher qu'il n'en rejaillît contre l'Académie un peu de honte, jeta les yeux sur un sujet illustre par
1 Le passage entre crochets manque à la i^'' édition. Nous rempruntons à rédition de 17i5.
^ GuiUaume Amfrye de Chauiieu, intendant de MM. de Vendôme» mort à Paris le 27 juin 1720. (o.)
^ Dans le 4* volume de la Correspondance administrative de Colhert, on trouve une lettre du Roi sur ce sujet. Voy. le texte aux Pièces Justificatives.
la naissance, par les dignités, par les qualités naturelles et acquises : sur un sujet qui, en occupant cette même place, fît oublier qu'elle pût avoir été dédaignée par quelqu'un. Tout cela se trouvoit, et au plus haut point, dans M. le cardinal de Rohan, alors coadjuteur de Strasbourg. 11 partoit pour l'Alsace, il avoit pris congé du Roi : la veille même de son départ, à dix heures du soir. Sa Majesté lui envoya dire par un secrétaire d'État, qu'elle souhaitoit qu'il différât de quelques jours, et qu'il demandât la place vacante, qui étoit celle de M. Perrault.
Après de si grandes attentions, et qui viennent de la part d'un si grand Roi, il est assez inutile que j'entre dans mille autres détails. J'aurois pu, à l'exemple de M. Pellisson, parler des auteurs qui ont dédié ou présenté quelques-unsde leurs ouvrages à l'Académie* . J'aurois pu marquer les occasions les plus brillantes où elle a eu l'honneur de porter la parole au Roi, aux princes et princesses du sang, aux cardinaux et aux ministres d'État. Mais tous ces détails, encore une fois, qu'ajouteroient-ils à l'idée que nous donnent de cette Compagnie ^, les bontés dont Louis XIV l'a honorée?
Pour achever donc son histoire générale, selon le plan que je m'en suis fait, j'ai maintenant à rendre compte de ses travaux.
^ L'abbé d*01i\et aurait pu mentionner d'abord la dédicace qu'il fit à messieurs les Quarante de l'Académie françoise, Académie Gallicx XL v'msy sous le nom du libraire Boudët, du volume intitulé : Poetamm ex Academia gallica, qui latine auf grxce scripserttntj Carmina. — Paris, Boudet» 1738. — I v. in-12.
* Il est fort regrettable que l'abbé d'Olivet n'ait pas fait ce
ARRIVEES DANS L'ACADEMIE. 3:i
qa*il aurait pu faire. Nous n'essayerons même pas de retrouver les litres des ouvrages offerts à l'Académie ; nous serions forcément trop incomplet. Mais nous pouvons citer du moins quelques-uns des acles publics de cette Compagnie :
1668. Discours au Roi après la conquête de la Franche- Comté.
1671 (3 février). Panégyrique de Louis XIV, par Pellisson. 167! (22 mars). Compliment adressé par Tabbé Tallemant à
M. Harlay de Champvalon, sur son installation en Tarchevéché de Paris.
1673. Compliment à M. Harlay de Champvalon, archevêque de Paris, après que le Roi se fut déclaré Protecteur de l'Académie. (Voyez p. !6.)
167â (mai). Compliment fait à madame la cbancelière Seguier, par Perrault, lorsque l'Académie quitta l'hôtel Seguier pour tenir ses séances au Louvre. (Voyez p. 18.)
1672 (13 juin). Compliment adressé par Charpentier à Colbert, qui avoit obtenu du Roi que l'Académie tînt ses séances au Louvre (Voyez p. 18.)
1672 (15 août). Harangue au Roi à son retour de la campagne de Hollande, par Perrault.
1672. Remerciment adressé paAoujat au duc de Richelieu qui avoit offert à l'Académie le portrait du cardinal de Richelieu.
1673 (16 janvier). Compliment adressé à Colbert par Charpentier sur de nouvelles libéralités qu'il avoit obtenues du Roi. (Voyez p. 19.)
1673 (25 août). Panégyrique du Roi par l'abbé Tallemant le jeune.
1673 (30 octobre). Harangue au Roi sur la prise de Maëstricht, par le même.
1674 (|4 janvier). Harangue de Segrais à Colbert sur le rétablissement du droit de CommUtimus, (Voyez p. 21.)
1674 (28 janvier). Harangue par l'abbé Regnier-Desmarais à M. Daligre, promu à la dignité de garde des sceaux.
1674 (16 avril). Compliment de l'abbé Tallemant le jeune à M. de Harlay, archevêque de Paris, sur sa promotion à la dignité de duc et pair.
1675 (50 juillet). Harangue au Roi sur ses conquêtes, par Quinault.
il. 3
1676 (:â5 juillel) Harangue au Roi sur ses conquêtes, par Pellisson .
1077 (24 avril). Compliment au cardinal d'Estrées à son retour de Rome, par Charpentier.
1677 (12 juin). Harangue] au Roi sur sa campagne et sur son heureux retour, par Quinault.
1677 (25 août). Panégyrique du Roi sur la campagne de Flandre de cette même année, par Tabbé Tallemant le jeune.
1678 (25 avril). Harangue au Roi après la prise de Cambrai^ par Perrault.
1679 (23 mai). Harangue au Roi sur la paix, par M. Rose. 1679 (24 juillet). Panégyrique du Roi, sur la paix^ par
M. Charpentier.
1679 (25 MU). Panégyrique du Roi, sur la paix, par Tabbé Tallemant le jeune.
1679. Harangue à la reine d*Espagne, par Boyer.
1680. Harangue à madame la Dauphine, par le duc de Saint- Aignan.
4683 (28 août). Harangue au Roi sur la mort de la Reine, par Charpentier. — Autres harangues, sur le même sujet et par le même académicien, prononcées devant le Dauphin et devant la Dauphine. #
1684 (9 juin). Compliment adressé par Charpentier au duc de Richelieu, sur la mort de la duchesse, sa femme.
1685. Harangue à M. Boucherat, sur sa promotion à la dignité de chancelier, par Boyer.
1687 (27 janvier). Deux discours sur la guérison du Roi, par Tabbé Tallemant le jeune, et par Barbier Daucour.
1690 (12 mai). Deux discours, par Tabbé De Lavau, Tun au Roi, Tautre au Dauphin, sur la mort de madame la Dauphine.
1691 (5 mai). Compliment au Roi, à son retour de la conquête de Mons, par Charpentier.
Nous ne trouvons pas d'autres circonstances solennelles, où l'Académie ait paru publiquement.
Porter notre langue à sa perfection, et nous épurer le goût, soit pour Téloquence, soit pour la poésie, c est ce que l'Académie se proposa d'abord, selon les vues du cardinal de Richelieu^ et, pour y parvenir, elle résolut de travailler successivement à un dictionnaire, à une grammaire, à une rhétorique, et à une poétique.
Mais peu de gens ont, ce me semble, une idée juste des travaux qu'il est raisonnable d'attendre d'une Compagnie telle que celle-ci. Peu de gens, dis-je, considèrent qu'elle ne forme pas un Corps, dont les membres tirent de leur qualité d'Académiciens leur principal établissement dans le monde-, que l'Église, la Cour, l'Épée , ou la Robe , attachent indispensablement à d'autres devoirs la plupart des Académiciens -, et que ceux qui paroissent n avoir point d'emplois capables de les détourner, sont presque toujours appliqués en leur particulier a des ouvrages dont il est naturel qu'ils s'occupent encore plus que de l'ouvrage commun.
Qu'est-ce d'ailleurs que le travail ordinaire des Compagnies, où il faut que tout se décide à la pluralité des
voix ; OÙ par conséquent la différence des sentiments donne lieu à des doutes, à des recherches, à des contestations? Ne sait-on pas que les Compagnies les plus graves, et où l'ambition est nourrie par de grandes récompenses, ne sont pas exemptes de ces inconvénients? A plus forte raison se trouveront-ils dans une Compagnie, où la qualité des matières ne peut faire naître de scrupule sur les distractions, et où les parliculiers ne sauroient envisager leur travail comme un moyen de s'avancer.
Joignons à cela que souvent et nécessairement il s'y forme des questions de littérature, qui, pour n'être pas tout à fait étrangères à la question du jour, ne laissent pas d'en reculer la décision, et de consumer du temps. On vouloit examiner un mot, et de ce mot on passe à la chose dont il présente l'idée. Une question de grammaire devient insensiblement une question de critique, ou d'histoire, ou de physique. Deux heures alors sont bien courtes, dans une assemblée de gens qui tous ont l'esprit fécond et orné.
On doit considérer aussi que les temps n'ont pas toujours été les mêmes pour l'Académie. Ses projets étoient à peine dressés lorsqu'elle perdit le cardinal de Richelieu, Les temps qui suivirent furent orageux pour le royaume, et par conséquent fâcheux pour elle 5 car les Muses veulent ou jouir de la paix ou avoir des victoires à chanter. En un mot, quoiqu'elle ait eu quelques belles années sous la protection de M. le chancelier Seguier, il est cependant vrai que ses jours de gloire et de travail ne doivent proprement être comptés que
\)K L'ACADKMIK. :>7
du jour qu'il plut au Roi de s'en déclarer le Protecteur. Jusque-là, encore incertaine de sa fortune , et n'ayant point d'assez puissant motif pour s'opiniâtrer à une entreprise aussi triste que l'est celle d'un dictionnaire, elle n'avoit qu'imparfaitement ébauché le sien. Ainsi la révision de ce grand ouvrage, mais révision bien plus longue et bien plus pénible qu'une première façon, ne commença qu'en 1672, et il fut achevé d'imprimer en 1694.
Que Ton entre donc un peu dans les raisons de l'Académie, et l'on jugera, du moins il me le paroît, que les reproches qu'elle a eu si souvent à essuyer sur sa lenteur sont assez mal fondés. Car enfin , l'illustre Académie de la Crusca n'a-t-elle pas mis à préparer la première édition de son vocabulaire , près de quarante ans, et à la retoucher plus de trente? Florence est cependant « une ville où les affaires ne sont pas à beaucoup près si vives, ni en si grand nombre que dans Paris; où les occasions des devoirs et du commerce de la vie civile sont bien moins fréquentes -, où les particuliers n'ont presque d'occupation que celle qu'ils se font d'eux-mêmes pour ne pas tomber dans l'oisiveté : et où, par conséquent, l'assiduité à ce qu'ils peuvent avoir entrepris, est beaucoup moins détournée*. » Mais le François demande l'irfi possible, une extrême diligence et une extrême perfection.
Je commencerois ici à expliquer sur quel plan a été fait le Dictionnaire de l'Académie, et dans quelle vue,
1 Préface de Tabbé Régnier, à la tète du Dictionnaire de TAcadémie françoise. (o.)
si je n'avais pas à parler auparavant de son démêlé avec le fameux Antoine Furetière, abbé de Chalivoy. J'en puis rendre un compte exact, parce que les Registres m'en apprennent tout le détail *.
Mais d'abord, pour se mettre à portée d'en bien juger, il y a deux choses à savoir : la première, que l'Académie, craignant l'infidélité des copistes employés à transcrire ses cahiers, obtint, le 28 juin 1674, un privilège signé en commandement^, par lequel défenses étoient faites de publier aucun dictionnaire françois, avant que le sien fût au jour-, la seconde, que le 24 août 1684, Furetière, qui étoit lui-môme de T Académie, surprit un privilège du grand sceau pour l'impression^d'un Dictionnaire universel^ où suivant le titre qu'il en avoit montré à l'approbateur, il ne faisoit entrer que les termes d'arts et de sciences : mais où, suivant le titre inséré dans le privilège, il faisoit entrer tous les mots françois^ tant vieux que modernes, et par conséquent tout ce qui devoit composer l'ouvrage de l'Académie, qu'on le soupçonnoit d'avoir pillé.
Tel étoit le fonds du procès, et voici de quelle manière l'Académie se conduisit. Elle dissimula ses soupçons le reste de l'année 1684. Ce ne fut qu'au commencement de l'année suivante, qu'étant avertie qu'on imprimoit actuellement le Dictionnaire de Furetière, elle indiqua, lui présent, une assemblée extraordi-
1 Janvier, février et mars 1685. (o.)— Voyez aux Pièces justificatives.
• Sur cette expression, voy. tome I, p. 36, note 4.
naire, où il seroit interrogé là- dessus. Il ne s'y rendit point*.
Cependant, pour donner à Taccusé tout, le temps de se reconnoître, la Compagnie ne voulut rien statuer, qu'auparavant il n'eût été ou entendu, ou du moins averti une seconde fois. Elle chargea seulement le secrétaire, qui étoit M. Tabbé Régnier, d'aller en personne chez lui, pour lui intimer Tordre de paroître à l'assemblée suivante. Il y manqua encore.
On délibéroit si on le feroit avertir tout de nouveau, lorsque M. de Novion, premier président du Parlement, et alors Directeur de l'Académie, fit savoir que c'étoil lui-même qui Tavoit empêché d'y assister, parce qu'il se flattoit de pouvoir accommoder l'affaire, en le portant à lui remettre, de bonne grâce, et son privilège et son manuscrit.
Furetière, quelques jours après, donna effectivement son privilège et la première lettre de son Dictionnaire à M. le premier Président, qui, pour terminer les choses à l'amiahle, proposa que l'on tînt chez lui une conférence, où il prioit la Compagnie d'envoyer des commissaires. Elle lui en remit le choix. Il nomma MM. de Chaumont^ Perrault, Charpentier, et T. Corneille, à qui la Compagnie ajouta M. l\-ibhé Régnier, chargé, en qualité de secrétaire, de garder les titres et les papiers de l'Académie.
Avant le jour arrêté pour cette première conférence, on apprit que déjà Furetière avoit fait imprimer des
* 2« édit, : il ne s'y trouva point.
essais de son Dictionnaire , accompagnés d'une épltre au Roi, et d'un avertissement, où il attaquoit le privilège et l'honneur de la Compagnie.
D'abord les Commissaires, lorsqu'ils furent chez M. le premier Président, produisirent le privilège de l'Académie, et firent observer les clauses qui portoient défenses expresses d'imprimer aucun Dictionnaire françois, avant que celui de FÂcadémie fût imprimé : clauses qui n'avoient été demandées, comme je l'ai déjà dit, que pour prévenir l'infidélité des copistes -, mais dont l'événement présent fajsoit assez voir la nécessité, puisque l'infidélité se trouvoit môme dans un membre de l'Académie.
Ils obligèrent ensuite Furetière à faire lecture de son privilège, où M. Charpentier, sur l'approbation duquel ce privilège avoit été accordé, fit voir qu'on avoit glissé un titre tout difl^èrent de celui qui étoit énoncé dans son Approbation ; puisque dans \ Approbation il ne s'agissoit que d'un dictionnaire contenant les termes darts et de sciences; au lieu que dans le Privilège il s'agissoit d'un Dictionnaire contenant tous les mots françois^ tant vieux que modernes.
De là ils en vinrent à l'examen des cahiers, que Furetière avoit confiés à M. le premier Président; et par la confrontât ion de plusieurs endroits, mais endroits décisifs, il fut convaincu d'avoir employé la méthode, les définitions, les phrases de l'Académie, ou sans aucun changement, ou avec des changements si légers, et si visiblement affectés, qu'ils le démasquoient encore mieux.
Il parut si déconcerté que les Commissaires, dans l'état où ils le voyoient, crurent ne pouvoir, sans inhumanité, le presser de s'expliquer actuellement; et supplièrent M. le premier Président de trouver bon qu'à trois jours de là ils retournassent tous ensemble chez lui.
Entre ces deux conférences, la Compagnie permit à MM. Racine , La Fohtaine et Despréaux , amis de Furetière dès l'enfance, d'aller le voir au nom de tous, pour le disposer à donner des marques de sa soumission, et pour tâcher d'adoucir le plus qu'ils pourroient \a peine que cette humiliation devoit lui faire. Ils trouvèrent un esprit inaccessible à la raison ; ce n'étoit plus le même homme; la honte qu'il avoit essuyée chez M. le premier Président s'étoit tournée en fureur.
Ainsi la négociation de ces trois illustres amis fut inutile*, la seconde conférence n'opéra rien de plus, et Furetière ne fut touché ni des prières vives et pressantes de ses confrères, ni des remontrances de M. le premier Président, qui finit par lui dire qu'il ne pouvoit, « ni comme juge , ni comme académicien , ni comme son ami, » se dispenser de le condamner.
Il n'y eut donc plus d'autre parti à prendre, que de procéder contre lui dans les formes. C'étoit à l'Académie à s'en faire justice elle-même, puisque ses Statuts l'autorisent, et même l'obligent à destituer un Académicien, qui aura fait « quelque action indigne d'un homme d'honneur. » Et quelle action plusindigned'un homme d'honneur, que d'avoir usurpé le travail de sa Compagnie, et cherché à la flétrir par des libelles répan-
i2 TRAVAUX
dus dans le public? Aussi ne balança-t-on pas. Furetière, après avoir été de TAcadémie pendant vingt-trois ans, en fut exclu le 22 janvier 1685 '.
Mais le premier scrutin, ou pour la destitution ou pour l'élection d'un Académicien, n'étant, comme je Tai dit ailleurs, qu'un moyen établi pour faire que la Compagnie déclare ce qu'elle pense, après quoi sa pensée doit être notifiée au Protecteur, sans l'agrément duquel on ne va jamais au dernier scrutin, le Roi, qui, depuis qu'il étoit Protecteur de l'Académie, n'avoit entendu parler d'aucune destitution, apprit celle-ci avec quelque sorte d'étonnement. Il voulut savoir premièrement de quoi Furetière étoit coupable^ ; en second lieu, si l'on avoit essaye d'autres manières pour le ramener; et enfin si toutes les formes nécessaires pour destituer quelqu'un du Corps avoient été gardées. On dressa sur ces trois chefs un assez long mémoire ; et comme on y faisoit entrer la suppression du Privilège, le Roi, s'attachant à cet article particulier, se contenta de répondre que Taffaire devoit suivre le cours ordinaire de la justice. Personne n'osa faire observer à Sa Majesté que la suppression du Privilège et l'expulsion de Furetière étoient deux faits tout différents. Il n'y
^ La séance étoit ce jour-là composée de MM. de Chaumont, évêque d'Acqs, chancelier ; Régnier, secrétaire ; Charpentier, rabhé Tallemant l'aîné. Le Clerc, Tabbé Testu, l'abbé Tallemant le jeune, Boyer, Quinault, Perrault, Racine, Fabbé Gallois, de Benserade, Tabbé Huet, le président Rose, Tabbé de Lavau, Tabbé deDangeau, d*Aucour, de La Fontaine, Thomas Corneille, (o.)
* Regist. de PAcad., 37 Janvier 1685.
eut donc point de nouveau scrutin; et, pour la révocation du Privilège, on se pourvut au Conseil, où il fut supprimé par arrêt contradictoire du 9 mars 1685.
Furetière, non content d'avoir oublié ce qu'il devoit à sa Compagnie, oublia dès lors ce qu'un homme d'honneur se doit toujours a lui-même. Sa colère lui dicta des volumes de médisances et de railleries contre ses anciens confrères; mais railleries grossières, médisances brutales, qui ne donnent pas une trop bonne idée de son esprit, et qui en donnent une bien plus mauvaise de son cœur. C'est ainsi qu'il passa misérablement les trois dernières années de sa vie à écrire des libelles diffamatoires \ Le torrent de ses invectives ne put être arrêté, ni par la censure publique des magistrats^, ni par la modération de ses confrères', qui ne lui opposèrent qu'un généreux silence, dont l'Académie leur donna l'exemple. Car une chose remarquable, et qui ne peut que faire beaucoup d'honneur à cette Compagnie, c'est qu'il ne parut rien d'elle contre lui. Elle n'avoit cependant, pour le confondre, qu'à exposer naïvement ce qui s'étoit passé de part et d'autre. Elle n'avoit, dis-je, qu'à faire alors en qualité de partie
1 n mourut à Paris, le 14 mai 1688, âgé de 68 ans. Il avoit été reçu à TAcadémiele 15 du même mois 1663. (o.)
' Ordonnauce du lieuteuaut de police, du :24 décembre 1686, coDtre ses factumset autres libelleà. (o.j
' Il ne parut contre Furelière, qu'une petite épi^ramme de La Fontaine, et deux lettres, l'une de M. Doujat, l'autre de Tabhé Tallemant l'ancien. Encore ces lettres ne furent-elles imprimées qu'après la mort de Furetière, et sans l'aveu des auteurs, (o.)
ii TRAVAIX
offensée, ce que je viens de Taire ici en qualité d'historien.
Revenons, il est temps, au Dictionnaire de FAcadémie; et si nous voulons juger sainement de cet ouvrage, commençons par bien examiner dans quelle vue il a été et a dû être composé.
Quelle étoit donc la fin, et la fin unique de l'Académie? a De porter la langue que nous parlons à sa dernière perfection, et de nous tracer un chemin pour parvenir à la plus haute éloquence*. » C'est donc sous cette idée particulière qu'il faut envisager son travail-, et non pas comme les autres dictionnaires, sous une idée vague et indéterminée, qui ne présente à l'esprit qu'un recueil alphabétique de mots avec leur explication.
Ainsi, pour aller droit à son but, et pour se renfermer dans son objet, elle a dû faire un choix exact des mots et des phrases que le bel usage* emploie dans la conversation, dans les discours publics, dans la poésie, dans l'histoire, et généralement dans tous les écrits, qui doivent être à la portée de tout le monde.
Par la même raison, elle n'a dû faire entrer dans son
* Pellisson, Histoire de l'Académie, (o.) — Voy. tome I, p. 3- L 2 Vaugelas fonde la grammaire de la langue sur la raison elle
bon usage : et tous les grammairiens du temps tiennent le même
.compte de Tusage
Quem pênes arbitrium est et jus et norina loqiiendi,
comme dit Horace.
l)K L'ACADÉMIE. 45
ouvrage, ni les termes d'arts et de sciences', à moins que ce ne soient des mots extrêmement connus, et qui aient passé dans le discours ordinaire; ni les vieux mots, à moins que ce ne soient les primitifs de quelques autres conservés par Tusage ; ni certaines façons de parler nouvelles et affectées, que la mode et le caprice voudroient introduire, mais qui n'ont pas encore le sceau de l'autorité publique; ni les termes d'emportement et de débauche, qui peuvent blesser la religion et la pudeur; ni enfin ceux qui n'ont cours que parmi le peuple, ou qui ne sont que dans la bouche des pro-
vinciaux*.
On ne met pas les proverbes, ni les phrases qui en viennent, au rang de celles qui ne sont absolument que pour le peuple. Outre qu'en toutes les langues les proverbes contiennent la morale vulgaire du pays, et que pour cela seul ils mériteroient d'être conservés, ils peuvent d'ailleurs être placés quelquefois de manière qu'ils aient du sel et de la grâce, soit dans le discours familier, soit dans les ouvrages qui en approchent.
Rien n'étoitplus difficile que de faire bien connoître la valeur et la propriété de chaque mot, ou en le définissant, ou en l'expliquant par des synonymes. Qui croiroit, par exemple, que le mot Bon^ un mot si commun et si court, pût avoir jusqu'à soixante et quatorze signi-
Ml y en a un dictionnaire à part, dont T. Corneille est le principal auteur, (o.)
^ Voyez dans le Roman comique de Scarron ( bibliotb. elzév. ), t. II, p. 137, une note intéressante sur le mépris qu'on afTectait» à la cour et à la ville, pour les gens de province.
fications toutes différentes* ? On les voit dans le Dictionnaire de l'Académie, qui cite elle-même cet exemple pour montrer de quelle difficulté, mais en même temps de quelle nécessité il est de saisir la notion précise de chaque terme, sans quoi Ton ne peut se flatter ni de savoir une langue, ni d'écrire avec justesse.
Toutes les langues ont deux sortes de mots : les uns primitifs et simples, les autres dérivés ou composés. Il y a donc deux manières de ranger les mots dans un dictionnaire : Tune, de les mettre tous, de quelque nature qu'ils soient, dans leur ordre alphabétique ; l'autre de les disposer par racines, c'est-à-dire , de n'observer Tordre de Talphabet que pour les mots primitifs, et de placer sous chaque primitif tous les mots qui en dérivent.
Or, de ces deux méthodes, la dernière est véritablement la plus savante, la phjs propre à instruire un lecteur studieux , parce qu'elle lui fait voir d'un coup d'œil, à la suite d'un mot simple, tous ceux qui en ont été formés : de même qu'on voit dans les arbres généalogiques, sous chaque chef de famille, tous ses descendants et toutes les personnes qui en sortent. Mais cette méthode n'accommodoit pas l'impatience du François-, ainsi l'Académie, après l'avoir employée dans la première édition de son Dictionnaire, a cru devoir l'abandonner dans la seconde.
1 Préface du nouveau Dictionnaire de l'Académie, (o.) — Par ce nouveau Dictionnaire, d'Olivet entend l'édition donnée par rAcadémie, avec une préface de Tabbé Hegnier des Marais.
DE L'ACADÉMIK. 47
Quand je dis la seconde édition, je dis mal : c'est plutôt un dictionnaire nouveau, puisqu'il y a un ordre tout différent et une infinité de changements essentiels, soit additions, soit corrections.
Ni dans l'un ni dans l'autre de ces dictionnaires TAcadémie ne cite d'auteurs. On le trouve mauvais. Hé! qui voudroit-on qu elle citât? Depuis quatre-vingts ans, nos écrivains les meilleurs ont été de son Corps : lui conviendroit-il de les citer?
Il est vrai que l'Académie de la Crusca cite toujours. Mais avant qu elle commençât son vocabulaire, litalie avoit des auteurs reconnus pour classiques, et nous n'en avons point encore de tels* .
S'il nous restoit aujourd'hui un dictionnaire latin commencé parScipion, Térence, Lélius-, continué par Lucrèce, Catulle, Cicéron, César; achevé par Virgile, Horace, Mécénas : leur ferions-nous un crime de n'avoir pas joint à leur autorité celle d'un Lucile , d'un Pacuve, ou peut-être d'un Msevius et d'un Bavius, comme sont cités, dans les nouveaux Furetières et dans les nouveaux Richelets, quantité de petits écrivains, dont les ouvrages
Parent, demi-rongés, les rebords du Pont-Neuf*? Il y a cependant quelques Académiciens qui souhai-
* n est étrange que d'Olivet, qui écrivait en \ 729, n'ait pas regardé comme classiques les grands auteurs du dix-septième siècle. On s'expliquerait tout au plus qu'il dît qu'au temps où fut commencé le dictionnaire, nous n'avions pas d'auteurs reconnus pour classiques.
* Vers de Despréaui.
teroient que Ton citât, et môme ils l'ont proposé depuis peu encore dans une assemblée générale, où ils ont principalement insisté sur les raisons suivantes :
I. Que des exemples font ce qu'une définition ne sauroit l'aire; qu'une définition est souvent plus capable d'embrouiller les idées que de les démêler ; mais que plusieurs exemples bien choisis nous mettent devant les yeux et le véritable sens d'un mot et toutes ses diverses acceptions, et avec quels autres mots l'usage permet de le construire.
A cela on répond, qu'en bannissant les citations d'auteurs, jamais l'Académie n'a prétendu bannir les exemples^ au contraire, il n'y a pas de mots qu'elle n'accompagne d'exemples. Mais ces exemples, importet-il qu'on les tire de quelque auteur, ou que la Compagnie les fasse exprès pour les alléguer ? Est-ce qu'on attribuera plus d'autorité à un particulier qu'à toute une Compagnie? Est-ce que Racine, par exemple, lorsqu'il écrit une phrase dans la chaleur de la composition, sera plus infaillible, la plume à la main, qu'il ne Test dans une assemblée, où, de sang-froid et avec réflexion, il approuve cette môme phrase, après que d'habiles grammairiens, lui présent, l'ont examinée à la rigueur?
II. Que le Dictionnaire de l'Académie , tel qu'il est, rebute par trop de sécheresse, au lieu que la lecture en deviendroit agréable, si chaque mot étoit suivi de citations qui fussent par elles-mêmes ou ingénieuses ou instructives.
A cela on répond que plus elles seront agréables, plus elles amuseront le lecteur dans un temps où il n'a pas besoin d'être amusé. Car un écrivain, quand ouvre-
t-il son dictionnaire? Quand tout à coup sa plume est arrêtée par un doute sur la langue. Dans ce temps-là, plus on se hâte de l'instruire, plus on le sert utilement. Les moments alors lui sont précieux. Des exemples clairs et courts lui suffisent. Mais que, par hasard, il trouve des pensées brillantes, sentencieuses, elles ne seront bonnes qu'à le dérouter,, en lui donnant l'occasion de se distraire et le loisir de se refroidir. Je m'en rapporte à ceux qui sont dans Thabitude d'écrire.
m. Que les exemples allégués par rAcadémie ne sont que phrases communes, qui ont éié faites sur-le-champ dans ses assemblées^ et qui se renferment presque toutes dans les bornes de la conversation ; qu'on ne trouve que dans àes ouvrages faits à loisir les expressions hardies, figurées ; et que, par conséquent, renoncer à citer des phrases d'auteurs, c'est renoncer aux expressions non communes, et bannir d'un Dictionnaire le plus beau de notre langue.
A cela on répond que les phrases figurées sont l'ouvrage, non pas d'un dictionnaire, mais du génie. C'est au génie seul à enfanter toutes ces hardiesses qui contribuent si fort au merveilleux de la poésie et au sublime de l'éloquence. Comment les mettre dans un dictionnaire, puisque le nombre n'en sauroit être limité, et qu'elles naissent perpétuellement sous la plume d'un écrivain dont l'imagination est montée à un certain degré de chaleur? Il y auroit même du danger, pour un écrivain novice, à trouver ces sortes d'expressions hors du lieu où elles ont été mises originairement. Ce seroit l'exposer à s'en servir mal à propos^ et peut-être qu'une imitation vicieuse le conduiroit à ne faire qu'un tissu
de phrases étudiées, qui de tous les styles est le plus
mauvais.
Enfin, pour ne pas m'étendre davantage sur ce sujet, toutes les fois que le pour et le contre des citations a été mûrement examiné, la Compagnie s est toujours déterminée à les exclure de son dictionnaire '.
* Un de nos meilleuw grammairiens, le célèbre Patru, étoit fortement pour les citations. C'est ce qu'on verra par la lettre suivante, dont je m'imagine que ceux qui aiment l'histoire littéraire seroient fâchés que je les eusse privés:
« Mon cher, tu sauras que Cassandre et Richelet, nos anciens camarades, dont le premier est mon secrétaire et l'autre mon lecteur, me demandent leurs appointements. Voici en quelle monnoie. Ils ont envie de faire un dictionnaire qui soit composé de citations extraites de nos bons auteurs, et ils croient que, si je veux revoir l'ouvrage, un libraire le payera bravement. Cette idée leur est venue sur ce que l'Acadçmie, contre mon avis, qui fut toujours celui de Chapelain et de beaucoup d'autres, persiste dans sa résolution de ne point citer. Cassandre a déjà fait un essai qui me donne, mehercle! une bonne opinion de ce qu'on fera sur le même plan. H s'est attaché aux mots qui sont de peu d*usage et qui regardent les plantes, les animaux, Tanalomie ou la pharmacie. Richelet va dépouiller tout d'Ablancourt. J*en ferai autant pour mes plaidoyers. Nous ne ferons que crayonner les passages. Un petit copiste à six deniers portera le tout sur du papier qui ne sera écrit que d'un côté, tellement qu'il ne faudra que découper ce papier et rapporter chaque morceau en son lieu et place, où il sera collé. Tu sais que les Indices ne se font pas autrement. Nous sommes convenus que, pour ta part, non-seulement tu ferois la même chose pour tes propres ouvrages, mais de plus (garde-toi de dire non! ) pour tout Balzac. 11 a été réglé, ordonné, nous réglons, ordonnons que tu fourniras cette tâche. Richelet est sûr de cinq ou six auteurs vivants qui, pour avoir le plaisir et l'honneur d'être cités eux-mêmes, fourniront d'autres extraits pardessus le marché ; et chacuu gardera le silence, pour mettre sa petite vanité à Tabri, comme de raison. Je m'en suis ouvert au
J'allois oublier un autre reproche qu'on lui fait encore : c'est d'avoir jusqu'à présent retenu l'ancienne manière d'écrire, qui marque l'analogie et l'étymologie des mots*, au lieu de se conformer à la nouvelle, qui supprime ou remplace par des accents la plupart des lettres inutiles pour la prononciation. Ce que j'ai donc à dire là-dessus, c'est qu'à l'égard de l'orthographe, comme en tout ce qui concerne la langue, jamais l'Académie ne prétendit rien innover, rien affecter. Sa loi, dès son établissement, fut de s'en tenir « à l'orthographe reçue, pour ne pas troubler la lecture commune, et n'empêcher pas que les livres déjà imprimés ne. fussent lus avec facilité. » Dès lors il fut résolu, « qu'on travailleroit pourtant à ôter toutes les superfluités qui pourroient être retranchées sans conséquence * » . Et c'est aussi ce qu'elle a voulu faire insensiblement; mais le public est allé plus vite et plus loin qu'elle. Peut-être
RdpiD et au Boubours, qui s*y jettent à corps perdu. Allons, notre âmi, travaille et beaucoup etpromptement. Songe que nous n'avons pas, comme toi, < un bréviaire bien payé, quoique mal récité. Adieu. Nous nous aimions à la bavette, aimons-nous toujours. — Ce 4 avril i677. »
J*ai entre les mains l'original de cette lettre qui s'adressoit à M. deMaucroix, cbanoinede Reims. On y voit clairement la vraie origine de ce dictionnaire, dont Ricbelet passe pour Tunique auteur; et, cela étant, on aura moins de peine à croire ce qu'il dit au mot Octave, p. 62, des remarques imprimées à la tête de ce dictionnaire, dans la première édition, qui est de 1680, qu'il vint à bout de ce travail « en quinze ou seize mois. » (o.) — Cette note a été ajoutée depuis la 1*^^ édition de V Histoire de V Académie.
^ Projet du dictionnaire rapporté dans l'histoire de M. Pellissoo . (o.) Voyez t. i, p. lOâ et suivantes.
h^ TRAVAUX
est-il allé trop loin et trop vite. Quoi qu'il en soit, elle dit très-bien, que « comme il ne faut point se presser de rejeter Tancienne orthographe, on ne doit pas non plus faire de trop grands efforts pour la retenir \ » Ce qui signifie que, toujours asservie à Tusage, elle a respecté Tancien, tant que c'a été celui de nos écrivains les plus célèbres : mais qu'elle est disposée néanmoins à subir la loi du nouveau, lorsqu'il aura entièrement pris le dessus.
J'ai déjà dit que son dictionnaire parut pour la première fois en 1694^. Elle n'en commença la révision qu'en 1700. Il y eut donc six années d'intervalle, qui furent employées à recueillir et à résoudre des doutes sur la langue, dans la vue que cela serviroit de matériaux à une grammaire, ouvrage qui devoit immédiatement suivre le dictionnaire, selon le plan du cardinal de Richelieu.
On arrêta que pour ce travail, qui n'étoit regardé que comme un préliminaire, la Compagnie se partageroit, et qu'à l'un des bureaux M. Tabbé de Choisy tiendroit laplume, àlautreM.rabbé Tallemant. D'abord ces deux bureaux travaillèrent avec l'ardeur qu'inspirent les nouvelles entreprises. On y rassembla, les. trois premiers mois, de quoi faire deux petits recueils, l'un desquels fut imprimé en 1698, sous le titre de Remarques
^ Préface du nouveau dictionnaire, (o.)
* A la fin de ses Remarques de grammaire sur Racine^ Tabbé d'Olivet parle longuement de VËpitre dédicatoire de ce diction uaire et en donne le projet primitif avec les corrections proposées par Tabbé Régnier et Racine. Nous donnerons, aux Pièces justificatives t ce morceau important.
.'t Décisions de V Académie française j recueillies par M. L. T. Ces trois lettres initiales veulent dire Monsieur l'Abbé Tallemant. Il eut ordre de se désigner à la tête du volume', soit parce que le style étoit purement de lui, soit parce que la Compagnie ne vouloit pas, à ce que je soupçonne, prendre sur elle toutes ces décisions quine venoient que d'un bureau particulier, composé seulement de cinq ou six Académiciens. Quant au recueil de M. Tabbé de Choisy , elle ne jugea pas à propos d'en permettre l'impression^, parce qu'il l'a voit décrit de ce style gai, libre, dont il a écrit son Voyage de Siam, Mais bien loin qu'en cela il fût à blâmer, la
* Reg. de rAcadémie, 16 janvier 1698. (o.)
' Le travail de Tabbé de Choisy a été imprimé dans le recueil intitulé : Opuscules sur la langue française^ par divers Académû eiens. Paris, M. Brunet, imprimeur de l'Académie françoise, MDGCLIV. — 1 vol. in-12, et il y occupe les pages 243-341, sous le titre de Journal de V Académie françoise, par M. Vabbé de ChtAsy, Au début, on lit ce passage, qui confirme et complète ce que dit Tabbé d'Olivet :
c Au commencement de Tannée 1696, TAcadémierésolut, à la pluralité des voix, qu'on travailleroit en deux bureaux; que, dans le premier, on reverroit le Dictionnaire, et que, dans le second, on proposeroit des doutes sur la langue, qui, dans la suite, pour^ roient servir de fondement à une grammaire. Messieurs Charpentier, Perrault, (Thomas) Corneille, et Messieurs les abbés de Dangeau et de Choisy promirent assiduit<; au second bureau. C'est le dernier nommé qui se chargea de tenir la plume pendant le reste du quartier. » — Suit une série de vingt-six questions intéressantes pour Phistoire de la langue.
L*abbé de Dangeau, dont il est parlé dans cet extrait de Tabbé de Choisy, a composé des Essais de grammaire qu'on lit en tête du volume d*opuscules cité plus haut. On connaît les erreurs de son système orthographique.
plupart des lecteurs lui auroient su gré, si e ne me trompe, d'avoir corrigé par un peu de badinage la sécheresse des questions grammaticales.
Au bout de trois mois, les deux bureaux se réunirent pour travailler conjointement à des Observations sur les Remarques de Vaugelas, Elles furent achevées en 1700, et mises au net par T. Corneille * : Tabbé Ré-
^ En 1738,. le libraire de Nully a publié les Remarques sur la langue française, avec les notes de messieurs Patru et Th» Cor^ neille. — 3 vol. in-12.
Un avis des libraires (p. iO) porte : « Outre les notes de Th. €orneilIe, Imprimées pour la première fois en 1687, on trouvera ici celles de M. Patru, qui, jusqu'à présent, n*a voient été imprimées qu'à la suite de ses plaidoyers... » — On ajoute que les notes de Patru sont toujours distinguées de celles de Th. Corneille.
Dans V Avertissement ôeTh, Corneille (pages 1-10), on lit qu'il s'est aidé des notes de Ménage, de Bouhours, des annotations faites par Chapelain sur un de ses exemplaires, et des conseils de M. Miton, homme, dit-il, d'un goût tin et délicat. Ainsi, la date 1687, de la première édition, montre déjà que Th. Corneille n'a pas attendu 1700 pour donner les décisions de l'Académie, et les noms dont il a appuyé son opinion, quand il ne la donne pas sans discussion, prouvent aussi que Th. Corneille n'a pas toujours parlé au nom de l'Académie.
Voici cependant comment l'Académie a pu influer sur son travail :
a Ces notes, dit-il, n'étoient encore qu'ébauchées quand Messieurs de l'Académie françoise me ûrent l'honneur de me recevoir dans leur Corps (1683). L'avantage que j'ai eu depuis ce lemps-là d'entrer dans leurs conférences a beaucoup contribué à me donner l'éclaircissement que je cherchois sur mes doutes. Je les ai engagés plusieurs fois à s'expliquer sur ce qui m'embarrassoit; et, sans leur dire ce que j'a vois envie de savoir, j'ai souvent appris, en les écoutant, de quelle manière il falloit parler. Je dois rendre ce témoignage à leur gloire qu'il y a infiniment à profiter dans
DE L'ACADÉMIE. 3r>
gnier, secrétaire perpétuel, ayant prié que Ton tint de temps en temps la plume à sa place, pourn'avoirqu'às' occuper de sa grammaire ; car la Compagnie n'alla pas loin dans Texamen des doutes sur la langue sans juger qu'un ouvrage de système et de méthode ne pouvoit être conduit que par une personne seule ^ qu'au lieu de travailler en corps à une grammaire, il falloit en donner le soin à quelque académicien, qui, communiquant ensuite son travail à la Compagnie, profitât si bien des avis qu'il en recevroit, que par ce moyen son ouvrage, quoique d'un fîarticulier, pût avoir dans le public Tautorité de tout le Corps.
On en chargea donc l'abbé Régnier, qui, comme il le dit lui-même dans la préface de sa grammaire, y employa tout ce qu'il avoit pu acquérir de lumières « par cinquante ans de réflexions sur notre langue, par quelque connoissance des langues voisines*, et par trentequatre ans d'assiduité dans les assemblées de l'Académie, où il avait presque toujours tenu la plume. »
Qu'un jour l'Académie fasse pour lui ce qu'elle a fait pour Vaugelas; qu'elle donne de courtes observations sur le petit nombre d'endroits où il pourroit avoir trop
leurs assemblées, et que si Ton recueilloit les belles et savantes choses qui s'y disent sur tous les mots qu'on y examine, ondonueroit au pul)lic un excellent et très-curieux ouvrage. »
Nous ne connaissons pas d'ouvrage de Th. Corneille, qui ait expressément rapporté les discussions de l'Académie.
^ Modestie à part, il pouvoit dire par une parfaite connoissance de l'italien et de l'espagnol. [Ses ouvrages le prouvent.] (o.)— Ces derniers mots ont été ajoutés depuis la l'« édition.
déféré à ses préjugés * ; et non-seulement ces deux habiles grammairiens, Vaugelas et Régnier, suffiront à quiconque voudra savoir notre langue 5 mais peut-être convîendra-t-on qu'il n'y a point de langue vivante où l'on ait de si grands secours que dans la nôtre, et dont les principes aient été recherchés avec tant de pénétration, éclaircis avec tant d'exactitude.
Ainsi, des quatre anciens projets, dictionnaire, grammaire, rhétorique, poétique^, en voilà deux d'exécutés avant la fin du dernier siècle , et les deux qui seuls appartenoient proprement à notre langue. Car la^rhètorique et la poétique sont essentiellement les mêmes pour toutes les nations et dans tous les temps. Ou s'il y a quelque chose de particulier pour nous dans la rhétorique, c'est seulement ce qui regarde les figures de rélocution; et dans la poétique, c'est seulement ce qui regarde nos rimes, la construction du vers, et certaines pièces dont la forme n'est connue que parmi nous, comme le Virelai, la Ballade, le Rondeau. A cela près, je le répète, tous les préceptes qui renferment l'essence de ces deux arts sont invariables, et il y auroit de la présomption à croire qu'on puisse enchérir sur ce que les anciens nous en ont transmis.
* L'abbé d'Olivet, dans la préface de ses Remarques sur la langue/rançoise (PdiTiSj Barbou, 1771), s'explique plus clairement. U reproche à Tabbé Régnier de « suivre d'un peu trop près les traces de nos vieux grammairiens, dont les plus anciens écrivirent sous François 1". »
* Voyez la Lettre de Fénelon sur les Occupations de V Académie française. Outre le dictionnaire, la grammaire, la rhétorique et la poétique, il propose encore un traité sur l'histoire.
i)K L'ACADKMIK. 57
Pour se rendre donc utile à notre nation, ce n'est pas de nouveaux préceptes en ce genre, c'est des exemples que l'Académie devoit au public. En a-t-elle donné ? Il ne faut que parcourir la liste des ouvrages qu'elle a produits, et qui sont au nombre de six ou sept cents, à n'y comprendre que ceux des Académiciens dont nous parlons, M. Pellisson et moi. Or nous ne parlons que de quatre-vingt-cinq Académiciens, qui est tout ce qu'il y en a eu de morts jusqu'en l'année 1700.
Quand l'ignorance ou l'envie se plaisent à dire que l'Académie Françoise ne fait rien , par là qu'entendent-elles? Que cette Académie en corps ne travaille pas ? En ce sens , non-seulement il n'est pas vrai qu'elle ne travaille point -, mais il est vrai que c'est la seule des Académies qui ait travaillé et qui travaille, parce qu'en effet le travail des autres n'est pas de nature à pouvoir se faire en commun*. Ces riches mémoires, qui leur font tant d'honneur, et dont les volumes se multiplient si promptement, contiennent-ils quelque production d'une Académie en corps? Ils contiennent des dissertations fournies par divers particuliers -, et une dissertation de M. de Mairan, par exemple, n'est pas plus l'ouvrage de l'Académie des Sciences, qu'une tragédie de Racine est l'ouvrage de l'Académie françoise. Si cela est, on m'avouera que six ou sept cents volumes dont la liste, pour venir au temps présent, seroitaugmen-
* J'en excepte X Histoire métallique de Louis XIV, ouTrage commencé et fini par divers particuliers, la plupart deTAcadémie françoise, avant que TÂcadcmie des iascriptions eût des Lettres- Patentes du Roi. (o.)
tée de plus d'un tiers, font assez voir que cette Académie n'est pas une Compagnie de gens oisifs.
En un mot, le véritable fruit de ses Assemblées ne consiste point dans les travaux qui s'y font en commun. Il consiste bien plutôt dans les lumières que les écrivains qui sont du Corps se trouvent à portée d'y puiser mutuellement, pour se rendre plus capables de servir le public. Ce n'est pa» une loi pour eux de consulter la Compagnie sur leurs ouvrages; ils £ont aussi maîtres de leurs plumes que s'ils n'étoient pas Académiciens ; et, comme la Compagnie ne répond ni de leur doctrine ni môme de leur style, aussi ne la consultent-ils qu'autant qu'ils le jugent à propos pour leur propre satisfaction. Mais plus la liberté est grande à cet égard, plus elle les invite à ne point se refuser le secours d'une critique faite par leurs confrères : critique toujours rigoureuse, parce qu'elle vient de gens éclairés; toujours utile, parce qu'elle tombe sur des gens dociles ; toujours agréable, parce qu'elle n'éclate qu'entre amis.
Voilà à peu près ce que je m'étois proposé de dire sur l'Académie frunçoise, considérée en général; il me reste à parler des Académiciens en particulier.