SECONDE PARTIE
Je n*ai dessein de faire ni des éloges ni des satires. Il y a un milieu. Je m'attache à des récits vrais dans le fond, simples dans la forme.
Pour louer, quelquefois il me suffira d'avoir consulté mon propre goût ^ mais pour censurer, il faudra que j'y sois autorisé par le jugement du public.
Je ne considère, dans les personnes dont j'ai à parler, que la qualité seule d'Académicien ; leurs autres qualités sont étrangères à mon sujet ; ou si de temps en temps il m'arrive d'y toucher, ce sera par occasion, et autant que je le croirai nécessaire pour donner une juste idée de leur mérite.
Tel à qui je consacrerois un éloge dans toutes les formes, si j'écrivois l'histoire de nos grands prélats ou de nos grands magistrats, n'aura donc ici de moi qu'un article très^ourt^ et peut-être serai-je plus long sur l'abbé Cotin, par exemple, que sur M. de Harlay, archevêque de Paris; quoiqu'il n'y ait d'ailleurs nulle proportion entre un poêle médiocre et un prélat qui,
60 DES ACADTÎMICIENS
durant plus de trente ans, conduisit avec tant d'habileté les plus importantes affaires de l'Église.
Il est vrai qu'en me bornant presque au littéraire, je me prive de tout ce qui pouvoit le plus orner mon ouvrage. Maisj'ai devant moi l'exemple d'un grand maître, Cicéron. Dans un livre où son dessein est de faire connoître les orateurs illustres qui l'ont précédé, il ne s'arrête qu'à leur qualité d'orateur. Plusieurs avoient commandé des armées, avoient été consuls. De petites digressions sur leurs emplois militaires et sur leurs vertus civiles dévoient bien tenter un homme qui ne halssoit pas les occasions de paroître éloquent. Il a pourtant le courage de se captiver ; et, d'une matière si abondante, si variée, il n'en prend que ce qui va directement à son but.
Je remonte à quelques-uns des Académiciens dont a parlé M. Pellisson, mais seulement à ceux sur qui j'ai pu recouvrer des mémoires exacts. Quant aux autres, je me suis contenté de mettre en forme de notes, comme on l'a vu dans le tome précédent, le peu que j'avois à dire sur leur sujet*.
I3n point essentiel, c'est de rapporter jusqu'auxmoindres ouvrages d'un Académicien et d'en citer toujours la première édition, parce que, sur cette date, les critiques voient si c'est un fruit ou de la jeunesse ou de l'âge mûr ^.
1 La 1'^ édition, publiée isolément, porte : < Quant aux autres, comme actuellement il se fait une nouvelle édition de son Histoire, j'y ai rois en forme de notes le peu que j'avois à dire sur leur sujet. »
- Dans le texte ancien de Tabbé d'Olivet, la liste des ouvrages
EN PARÏICULIER. ^1
Ils voient si c'est un ouvrage posthume,* et qui dès lors mérite plus d'indulgence, car l'auteur peut n'y avoir pas mis la dernière main. Et quand il y a plusieurs ouvrages d'un même auteur, on peut quelquefois, en observant le temps oh ils ont été faits, parvenir à connoître les changements arrivés dans ses études, dans son goût, dans ses opinions, et même dans sa fortune.
de chaque académicien suit immédiatement la notice qui lui est consacrée. Nous avons réuni en un corps ces listes particulières pour en faire un catalogue général que Ton trouvera à la fin de ce volume.
Coaseilter du ftoi en ses Conseils V, Pim des premiers Aeadémidèflf, né en 1597, mort le iS février 1684'.
Il naquit^ en 1594 à Angoulôme, où son père, gen-
* Pour éviter tout anachronisme, il est à observer que les titres dont le nom d'an Académicien est suivi, répondent la plupart, non pas au temps de sa réception, mais aux derniers temps de sa vie. (o.)
' Cette date de la mort de Balzac est fausse. Ce n'est pas le 18 février comme l'ont dit Bayle, l'abbé d'Olivet et d'autres, mais le 8 février, qu'eut lieu la mort de Balzac. On le voit par le passage suivant d'une transaction passée entre le frère de Balzac, Fr. Guez de Boùssines, et sa sœur Anne Guez, dame de Campaignolles, pour régler la succession de Balzac qui venait de mourir : « Ledit seigneur de Balzac étant décédé en celle ville, en la maison de ladicle dame de Campagno (s/cj, le huiliesme de febvrier de la [irésente année, » etc. — La Muse historique àe Loret ne fait meniion de celte mort que dans la lettre du 21 février 1654.
' Bayle, dans son Dictionnaire, art. Balzac, rem. A,, prétend que Balzac étoit né en 1595, ou même plus tard. Mais j'ai trouvé 1594 dans un Mémoire de la propre main de Chapelain.
[Et Balzac lui-même, dans une de ses lettres non imprimées à Chapelain, du 12 juin 1645, autorise cette date :
«f Je suis très-content, dit-il, de l'cpître à M. de Coligny. Mais f au lieu d'amasser des rimes en luë^ il seroit temps pour M« de
i.-L. GuEZ DE Balzac. 03
tilhomme de Languedoc, avoit épousé une demoiselle ' qui lui apporta en mariage la terre de Balzac, située
c Voiture, aussi bien que pour moi, de songer ^ nous con sertir « sérieusement.
Jam subrepet iners mtas, nec amare decebit, Dicere nec cano blanditias capite,
« Le feu cardinal de La Valette lui a dit mille fois ces deux « Ters du poëte qui est son favori. Ce poëte [TibuUe) mourut à « rage de vingt-cinq ans; et M. de Voiture et moi en avons plut a de cinquante, dont peut-être nous n*avons pas vécu un quart a d'heure selon les règles de M. de Saint-Cyran. »
Puis donc que Balzac passoit cinquante ans en 1645, il étoit né tout au moins en 1594]. 'o.) — Toute la partie de cette note renfermée entre crochets, a été supprimée depuis la 1'« édition. Comme tous les biographes jusqu'ici, Tabbé d'Olivet a pris pour exact rage que se donnait Balzac d'une manière plus ou moins vague. Mais tous les calculs de Bayle. de Tabbé d'Olivet et d'autres, tombent devant la pièce suivante, publiée en 1845 par M. E.Castaigne. C'est l'acte même du baptême de Balzac que nous devons aux patientes recherches de cet érudit. Nous le transcrivons textuellement :
« Le jout et feste de la très-saincte etindividUe Trinité, premter jourdejuing,an 1597, en l'église parrochialle de Saint-Paul d*Ângoulesme, a esté baplizé Jehan Gay {on Ut en marge Guez), fils denoblehommeGuillaumeGay etde damoyselleMarieNesmond,sa femme; et a esté son parin monseigneur Jehan-Loys de La Valette, cbevallier du Saint-Esprit,ducd'Espernon, pair de France, lieutenant ï our le Roy des pais d'Angoumoyset Saint-Onge> païs d'Onis, et du bault et bas païs de Lymouzin , et sa marine damoyselle ..., mère dud. seigneur d'Espernon, et a tenu, au lieu de lad. damoyselle ..., madame de Rouilhat, sa fille, n
(Recherches sur la maison où naquit Jean-Louis Guez de Balzac, ete. , par J.-F. Eusèbe Castaigne. — Angoulême, Derraisse, 1846.
ln-8*, tirage à part à 100 exemplaires des Annales de la Société arehéelogique de la Charente.)
* Bien a demoiselle » et noble en effet, puisqu'elle étoit de la famiHe de Kesmond^
64 J.-L. GUKZ DE BALZAC.
dans le voisinage de cette ville, sur les bords de la Charente.
A Tâge de dix-sept ans ' il alla en Hollande , je ne sais à quelle occasion ^ ^ maïs il nous apprend lui-même que, peu de temps après, il accompagna dans plusieurs voyages le duc d'Épernon, à qui son père étoit attaché, et qu'ensuite s' étant donné au cardinal de La Valette , il alla, en qualité de son agent, passer dix-huit mois à - Rome pendant les années 1621 et 1622.
A son retour d'Italie*, n'étant encore âgé que de vingt-huit ans , il se confina dans sa terre de Balzac , d'où il ne sortit presque plus le reste de ses jours que pour se montrer cinq ou six fois à Paris *, Il s'y laissoit attirer par quelques lueurs de fortune sous le ministère du cardinal de Richelieu^, qui, avant que d'être mi-
^ A rage de vingt ans.
* En 1617, c'est là qu'il connat Théophile, et si Ton en croit une lettre injurieuse de celui-ci, il en auroit rapporté, par suile de ses débauches, les maladies dont il se plaint si souvent dans ses lettres. Voyez Œuvres de Théophile (Bib. elzév. t. ii, p. 285). — G*est là qu'il composa son Discours politique sur l'état des Provinces- Unies,
' Le séjour de Balzac en Italie eut la plus heureuse nfluence, dit-il lui-mémC; sur son style. C'est là qu'il prit cette extrême délicatesse qui distingua ses œuvres et s'habitua au soin, souvent exagéré, qu'il donne à ses moindres écrits. Voyez, dans ses œuvres, les Passages défendvLSy 3® défense ; voyez aussi le IS® discours.
* L*erreur est donc manifeste des écrivains qui font de Balzac un des visiteurs assidus de l'hôtel de Rambouillet. — Nous avons eu l'occasion ailleurs de prouver qu'il assista rarement aux célèbres réunions de la marquise. — Moniteur du 27 juillet 1857.
* Voyez les Œuvres de Balzac, édition in-folio, tome ii., p. 402,
nîstre et cardinal, avoit recherché son amitîé*. Mais enfin l'âme fière de Balzac ' ne put se résoudre à cette patience et à ces bassesses que l'ambition exige de ceux qui n'ont que du mérite. Il ne voulut pas obtenir à force de persévérance et d'importunité les grâces qu'il croyoit dues à l'éclat de sa réputation , et il préféra au superflu que la cour lui eût vendu trop cher à son gré,le nécessaire et l'honnête que sa campagne lui fournîssoit'.
— Balzac y parle d'un inconnu^ qui n'est autre que lui-même, auquel un « bouffon » aurait fait perdre les bonnes grâces du cardinal de La Valette, et que le duc d'Ëpernon voulait faire nommer secrétaire de la Reine, mère de Louis XIII, après la mort de M. de Ville-Savin ; il rappelle aussi que M. de Luçon (depuis cardinal de Richelieu), voulant obliger un homme «qui lui avoit chatouillé Tesprit )>^ avait dit de lui, à peine âgé de vingt-deux ans : « Voilà un homme à qui il faudra faire du bien quand nous le pourrons, et il faudra commencer par une abbaye de dix mille livres. » — «... Toutefois, ajoute Balzac, les choses en sont demeurées là... M. de Richelieu ne s'est point souvenu de ce qu'a voit dit M. l'Évéque de Luçon. »
* Cependant le recueil des Œuvres complètes de Balzac (3 vol. in-folio) s'ouvre par une lettre du A février 1624, où Richelieu, déjà cardinal et ministre, donne à Ralzac des louanges ioGnies et lui promet des marques de son affection. — Balzac, satisfait de ces éloges, se consola de n'avoir rien de plus, « puisque, dit-il dans sa réponse du 10 mars, les honneurs de ce monde sont d'ordinaire ou l'héritage des sots ou même la récompense du vice. »
— Quels honneurs pouvait offrir le cardinal à un homme qui en jugeait et en parlait' ainsi ?
^ Aujourd'hui Tusage est de dire Balzac tout court. Mais dans un article qui lui est consacré à lui en particulier, la bienséance veut que je lui donne encore du Monsieur, au moins pour l'ordinaire; car je ne réponds pas que l'usage ne m'entraîne quelquefois, sans que j*y pense. J'observerai la même règle à l'égard des autres Académiciens, qui sont déjà éloignés du temps où j'écris, (o.)
' 11 n'eut jamais de la cour que deux mille francs de pension à
on J.-L. GUEZ DE BALZAC.
Peiit-('^tre aussi qu'à cet égard sa mauvaise santé faisoit partie de sa philosophie. A quoi bon courir après les richesses , si Ton ne se sent pas en état d'en pouvoir jouir? Il n'avait pas trente ans que déjà il se plaignoit d'ôtre « plus vieux (pie son père, et aussi usé qu'un vaisseau (pji auroit fait trois fois le voyage des Indes *. )) A ces hyperboles on reconnoît M. de lîalzac. Il dit ailleurs '*, et remarquons que c'est dans un ouvrage composé peu de temps avant sa mort, « que si on pouvoit séparer de sa vie les jours que la douleur et la tristesse en ont retranch'és, il se trouveroit que, depuis qu'il est au monde, il n'a pas vécu un an tout entier ^. »
prendre surri'pargno, mais dont il fut rarement payé. On y ajouta les titres de conseiller d'Llaf, et d'historiographe de France^ qu'il appelle de magnifiques bagatelles^ tome i, page 870. \\ ne prenoit que le titre do Conseiller du Roi en ses conseils, (o.) — Voici le passage de Balzac ^Lettre à Conrart, du 25 avril 1G48) : tt Monsieur, j'ai reeu- le commit timus... Votre adresse à obliger fait couler voire civilité dans la barbarie des committimus. Vous cultivez les pierres de la chancellerie. Vous cueillez du fruit sur des arbres morts, ('ar, en ell'et, n'est-ce pas par votre moyen que je recouvre aujourd'hui mes qualités et mes titres? Le temps les devoil avoir moisis. Ma paresse les avoit oubliés. Je croyois les avoir perdus dans un exil de douze ans. Je ne croyois plus être ni conseiller d'Étal ni historiographe de France. VA si j'ai obligation à la libéralité du feu Hoi de ces magniliques bagatelles (le mot de magnifiques; corrige celui de bagatelles), c'est vous, Monsieur, qui confirmez les grâces du Prince, (lui remettez en honneur un pauvre banni, ([ui le réhabilitez en cire et en parchemin. »
* Voyez tome î, page 1:2, une de ses lettres, du 4 juillet 1622. (o.) — Lettre à Philippe Cospeau.
^ Voyez tome n, page 058. (o.) ■— Lettre à Chapelain.
' Dans une lettre du 28 octobre 1624 au Prieur de Chives, il
J.-L. GlEZ DE BALZAC. 07
Il fut d'abord connu par ses Lettres^ dont le premier volume parut en 1624. Elles causèrent, si j'ose ainsi parler, une révolution générale parmi les beauxesprits '. Jusqu'alors ils avoient formé une République où les dignités se partageoient entre plusieurs \ mais cette République tout à coup devint une Monarchie où M. de Ralzac fut élevé à la Royauté par tous les suffrages : (( On ne parloit pas de lui simplement comme du plus éloquent dcsliommesdc son siècle, mais comme du seul éloquent^, w
Placé ainsi sur le trône de TÉloquence , il vit ce qui peut-ôtre ne s'étoit jamais vu entre auteurs, la jalousie (le tous ses contemporains se taire devant lui. Mais ce que la jalousie n'osa tenter fut entrepris par le zèle d'un jeune Feuillant, nommé l)om André de Saint- Denis, qui prit feu sur quelques paroles indiscrètes de M. de Balzac^, et lâcha contre lui unpetitécrit assez pi-
rlit quelles sont ses maladies : une fiôvre eK une scialiqne continuelles.
* «Rien n'est égal, dit Ménage, à renipressement que témoignoit le public pour avoir les lettres de M. de Balzac lorsqu'il en imprimoit de nouvelles. C'étoit le présent le plus agréable que les galants pussent faire à leurs maîtresses... C'étoit à qui en auroit des premiers, et les libraires savoicnt trés-bion profiter do celte impatience du public. » {Menagiana, edil. i69i, lome n, p. 151.)
' Despréaux, Réflexion Vil sur Longin.(o.)
5 Qu'il y a quelques petits Moines qui sont dans l'Église comme les rats et les autres animaux étoicnt dans V Arche. Dalzac, 1. 1, page 4 il, fo.) — La lettre où Balzac i)arle ainsi est adressée à un moine, au Prieur de Chives. Ce n'était donc pas à tout le corps des Réguliers qu'il ^'attaquait, mais à ceux qui faisaient laclie parmi eux. Et dans la même lettre il fait l'éloge de dcuxmoines, le P. Joseph et l'abbé de Saiut-Cjrau.
quant'. Les amis de M. de Balzac répliquèrent pour lui^ ; et alors la guerre s'allumant de plus en plus, le général même des Feuillants , caché sous le nom de Phyllarque^j publia deux volumes, où il traite le pauvre Balzac non-seulement de plagiaire et d'ignorant , mais de voluptueux, de libertin et d'athée ^
* I^ pour titre : Conformité de V éloquence de M. de Balzac avec celle des plus grands personnages du temps passé et du pré^ sent, (o.) — On a réimprimé ce libelle dans le recueil qui contient, outre les œuvres latines de Balzac, un certain nombre d'autres pièces; ce recueil est joint au 2*^ volume de Tédit. in-folio, de Balzac, et le livret y occupe les pages 159-172.
* Entre autres le prieur Ogier, qui publia V Apologie pour M, de Balzac en 1627.
Quant à M. de Balzac, il ne Gt rien paroître là-dessus que dixsept ans après, car sou apologie faite par lui-même, sous le tiire de Relation à Ménandre, ne parut que dans ses Œuvres diverses, imprimées pour la première fois en 1645. (o.) — On a réimprimé l'apologie d'Ogier dans le recueil cité à la note précédente ; elle occupe les pages 109-159.
* Phxjllarque, comme qui diroit Prince des feiùlleSy par allusion à sa qualité de général des Feuillants. Il se nommoit en son véritable nom, Jean Goulu. Ses deux volumes contre Balzac^ intitulés Lettres de Phyllarque à Aristc, parurent, le premier en 1627, et le second en 1628. (o.)
* Dans sa Relation à Ménandre, c'est-à-dire Maynard, Balzac relève ainsi les épilhètes que lui prodigue le P. Goulu : « Il m'appelle exécrable, détestable, abominable, et me donne pour épithètes ordinaires quatre ou cinq de ces vilaines rimes dont le seul nom pourrait effrayer les bonnes gens et nicllre l'alarme en mon voisinage. 11 fait de moi un impie, un ennemi du j;enre humain, un corrupteur de la jeunesse, un perturbateur du repos public, un criminel de lèse -majesté divine et humaine. Outre cela, alin d'éviter, à mou avis, la répétition des mêmes termes et de changer la face de son discours, il me traite d'infâme, de profane, d'Épicurien, de Néron, f'e Sardanapale. SacoUre passe plus avant,
).-L. GUEZ DE BALZAC. 6d
Pas la moindre apparence de tout cela dans les écrits de M. d^ Balzac S qui étoit réellement un homme de bonnes mœurs et plein de religion. Mais que ne voit-on pas dans un auteur quand on le lit avec les yeux de la colère, de la vengeance , ou d'un zèle faux et amer, passion la plus aveugle de toutesii?
Je ne dis rien de quelques petits écrivains qui se déclarèrent pour l'un ou pour l'autre parti ' ; otr» du moment qu'un auteur célèbre a une guerre sur les bras, aussitôt il s'élève une nuée de combattants qui veulent, à quelque prix que ce soit, paroUre dans la mêlée; mais après la bataille leur nom retombe dans loubli, et l'on ne se souvient que des chefs K
elle va jusqu'au démoniaque. Et quand quelquefois il veut s*adoucir et apporter du tempérament à la violence de son esprit , après que la grande émotion est passée et qu'il semble que le calme soit revenu, pour se réconcilier avec moi, il dit que je suis un sot et un ignorant. » [Œuvres diverses de Balzac, édit. des Elzév. i6o8, p. i88.)
* Cependant le cardinal de Berulle, au dire de Vigneul-Murville (dom Bonaventure d'Argonne), parlait de lui ainsi : « Je souhailerois que M. de Balzac fut plus chrétien et plus pieux qu'il ne paroît dans ses ouvrages; mais cela ne fait rien à son style. » [Mvi, d'Mst, et de lit., édiL 1702, 1. 1, p. 89.)
* n est difficile de ne pas voir ici une allusion que fait l'abbé d'Olivet aux tristes différends qu'il eut avec le P. Du Cerceau et b; P. Castel, après la publication des Tasculanes de Cicéron, qu'il avait traduites.
' Je ne m'engagerai pas non plus à raconter la querelle de Girac et de Costar, survenue longtemps après : elle ne regarde qu'indirectement M. de Balzac : d'ailleurs l'affaire seroit d'une discussion, qui me conduiroit trop loin, (o.) — Voyez sur ce sujet le Menagiatw, édii. 1694, 1. 1, pages 121-128.
* Citons, parmi ses ennemis, Théophile, le paladin Jaterzac, et
Au reste, les vains eflorts d'une critique outrée, bien loin de ternir la gloire de M. de Balzac , ne servirent qu'à en augmenter réclat. 11 Qt dans la suite beaucoup de petits ouvrages , tous marqués au même coin. Il en fit de critiques, de moraux, de politiques, de théologiques. 11 s'y montra toujours le créateur de son élocution. Il eut quantité d'imitateurs , mais dont aucun ne l'égala*, et s'il eut un concurrent dans l'art de bien écrire une lettre , c'est que, pour aller au môme but, Voiture prit un chemin tout différent.
Voiture et lui étoient à peu près de même âge. Ils
Tauteur (? René Bary) qui, sous le pseudonyme de du Peschier, publia en 1629 une comédie écrite avec des cenlons de Balzac, sous ce titre : a La Comédie des Comédies, traduite de Titalien en langage de l'orateur t'rançois, par le sieur du Peschier; à Paris, par Nicolas La Coste, pour l'auteur. » — Cette pièce curieuse a été réimprimée dans V Ancien TiiédUc fianroiSy publié par le libraire P. Jannet (t. IX.) Biblioth. elzéviricnne .
* On sait que Boileau, par raillerie, a écrit deux lettres, l'une dans le style de Balzac, l'autre dans le genre de Voiture. Godeau, dans les lettres qu'il écrivait à Balzac, essayait aussi d'imiter sa manière; quand on publia sa correspondance en 1713, on eut soin d'avertir le lecteur de cette particularité. Voyez Lettres de M. GodeaUy 1713, 1 vol. in-12, p. 8. — Richesource, ce professeur impudent ou naïf de plagiat , dans son volume intitulé « le Masque des Orateurs; c'est-à-dire la manière de déguiser toutes sortes de discours » (1007), au ch. XV11I« et dernier, a donné un Exemple familier du plagianisme sur Vunedes lelires de Bahac^ôn 2 nov. 1653, à M. Le Maître.
Enfin, ajoutons que Chevreau, dans la 2« partie d'un gros volume de lettres jmblié en 1642, in-8\ a donné de nouvelles lettres contre Narcisse (Balzac), où il imite et exagère son style pour \c rendre ridicule, mais sans tomber dans les injures de TaDcien Phyllarque, dont il prend le nom.
avoient Tun et Vautre beaucoup d'esprit. Ils cullivoient Tuii et l'autre la prose et la poésie *. Ils apportoieiitTun et l'autre un soin extrême à la composition de leurs ouvrages^. Ils possédoient l'un et l'autre tout ce qu'il y avoit de beau en François , en italien , en espagnol , en latin. Balzac fit divers ouvrages en latin ^ et Voiture montra par quelques essais que , pour se distinguer aussi en cette langue , il n'avoit qu'à vouloir s'en donner la peine. Voilà en quoi ces deux illustres écrivains se ressembloient.
A cela près , rien de plus opposé que leurs caractères : l'un se portoit toujours au sublime, l'autre toujours au délicat ; l'un avoit une imagination élevée , qui jetoit de la noblesse dans les moindres choses ; l'autre , une imagination enjouée qui faisoit prendre à toutes ses pensées un air de galanterie. L'un, même lorsqu'il vouloit plaisanter, étoit toujours grave ^ 5 l'au-
* Balzac ne cultivait guère, en fait de poésie, que la poésie latine. Voiture, à de rares exceptions près, n*a guère écrit de vers qu'en français.
' Pour Balzac, il avoue qu'une petite lettre lui coiitoU plus qu'un gros livre à ce dévoreur de livres , en parlant de Sauinaise, 1. 1, p. 878. Et dans une autre de ses lettres, p. 920, il s'écrie : 0 bienheureux écrivains, M. de Saumaise en latin y et M. de Scudéry en françois! J* admire votre facilité et f admire votre abondance! Vous pouvez écrire plus de calepins que moi d'alma-nachs,
A l'égard de Voiture, il n\v à (|u'à voir la Défense de ses ouvrages par jCostar, pages 16 et 17. (0.)
^ Le savant Sorbière dit à peu près la même chose, et s'appuie sur des exemples : cil tâche quelquefois de rire, mais c'est toujours du bout des lèvres, et d*un ris sardonien, que personne ne doit avoir envie d'imiter. Remarquez un peu les titres burlesques de
tre , dans les occasions même sérieuses , trouvoit à rire • ; l'un vouloit être admiré , lautre se rendre aimable.
On fut longtemps partagé sur leur mérite, comme il arrive nécessairement lorsqu'il s'agit de comparer deux auteurs qui n'ont pas écrit dans le même goût. Enfin la postérité, qui seule peut établir le vrai mérite des ouvrages ^, s'est accordée en ce point que ni Balzac ni Voiture ne lui paroissent être sans défauts. Et pour me borner ici à ce qui regarde le premier, on est revenu, il y a longtemps, de ses hyperboles^ : on lui reproche Taffectation et l'enflure ; on ne lui trouve pas toujours ce vrai que la nature veut partout, et qui n'est autre chose que la nature elle-même.
Par où donc M. de Balzac, malgré ses défauts, se fit-il regarder de toute la France comme le plus éloquent homme de son siècle? Par le secret qu'il trouva de
ses entretiens : Préface de l'Histoire du mois prochain ; Histoire en petit; Deux histoires en une, qui tiennent du Roman Comique et qui nous font attendre quelque aventure du sièur de La Rapinière ou de La Rancune, mais dans lesquelles, au lieu d*une invention plaisante et de quelque enjouement qui nous apprête à rire^ nous ne trouvons que chagrin et mélancolie en termes bien mesurés. » {Sorberiana, 1691, p. 41.)
^ On peut faire une réserve en faveur de la belle et éloquente lettre écrite par Voiture sur la prise de Corbie. ^ Despréaux, Réflexion septième surLongin. (o.) ' Nous savons par une lettre de Chapelain qu*un bel esprit ayant fait une énigme sur Thyperbole où le nom de Balzac était injurieusement prononcé, madame de Sablé la présenta à madame de Rambouillet. Celle-ci, admiratrice de Balzac, ne voulut pas admettre cette pièce dans le recueil d'énigmes qu'elle faisait.
J.-L. GUËZ DE BALZAC. 73
donner à noire langiLe un tour et un nombre quelle n'avoit pas auparavant ^ Mais ceci demande un éclaircissement qu'il faut prendre de plus loin.
Jusques à François P'', notre langue fut assez négligée^. Elle sortit du chaos, pour ainsi dire, avec les sciences et les arts , dont ce prince fut plutôt le père que le restaurateur. En peu de temps, à la vérité, elle fit d'étonnants progrès , ainsi <)ue nous le voyons par les écrits d'Amyot pour la prose, et de Marot pourjes vers ; mais , attentifs à leurs plus pressants besoins , les écrivains de ce temps n'alloient pas tant à polir noire langue qu'à Tenrichir^. Il ne s'agissoit pas encore de chercher l'agréable, qui consiste dans l'élégance et dans l'harmonie, il falloit pourvoir d'abord au nécessaire, qui consiste dans l'abondance des mots et dans la construction.
Enfin Malherbe vint, et le premier en France Fit sentir dans les vers une juste cadence,
dit M. Despréaux. Mais cette cadence, Malherbe ne la vouloit que pour les vers \ car nous lisons dans sa vie (( qu'il se moquoit de ceux qui disoient que la prose avoit ses nombres*, et qu'il s'éloit mis dans l'esprit que
^ Entretiens d^Ariste et d'Eugène, Quatrième édition de Cramoisy, page 150. (o.)
' La connaissance imparfaite de notre ancienne littérature a égaré Despréaux dans son art poétique; nous invoquons la même excuse en faveur de l'abbé d'OIivet, qui traite le même sujet d'une manière aussi peu conforme aux idées modernes.
3 L'abbé d'Olivet, en écrivant cette phrase, a oublié que la langue n*a pas enrichi, mais appauvri sa nomenclature en se perfectionnant.
74 J.-L. liUEZ DE BALZAC.
de faire des périodes nombreuses, c'étoit faire des vers en prose '. » Apparemment l'oreille de Malherbe n'êtoit faite que pour la poésie*^. Quoiqu'il ensoit,Cicéron, le meilleur juge qu'il y eut jamais en matière de style , pensoit bien différemment; et peu s'en faut cju'il ne décerne les honneurs divins à un orateur qui connoit les grâces de l'harmonie '\
Il étoit réservé à M. de Balzac d'introduire ces grâces
* Vie de Malherbe, par Racan, page 47 de Tédition de Paris, i723. (o.) — 11 suffit de lire les lettres de Malherl)e, chargées de barbarismes, de solécismes et de locutions patoises, pour admettre comme vraies les paroles qu'on lui prête. Sa traduction de Tile- Live est plus soignée. Voici le texte exact de Racan, d'après la nouvelle édition donnée par M. Tenant de Latour, qui a suivi les manuscrits [Biblioth. elzêvir.j, 1. 1, p. 285 : « 11 se moquoil de ceux qui disoient quMl y avoit du nombre en la prose, et il disoit que de faire des périodes nombreuses c'étoit faire des vers en prose. Cela a fait croire à quelques-uns que les épîtres de Sénèque n'étoient point de luy, parce que les périodes en sont un peu nombreuses. »
2 Segrais prétend cependant que Malherbe aurait reconnu le mérite et la gloire future de Balzac : a Un jour, dit-il, on reprochoit à Malherbe, comme il étoit vrai, qu'il ne donnoit de louanges à personne et qu'il n'approuvoit rien. 11 répondit : j'approuve ce qui est bon, et, pour marquer que j'approuve quelque chose, je vous annonce que le jeune homme qui a fait ces lettres (il parloit de Balzac) sera le restaurateur de la langue françoise. »
(Mémoires-Anecdotes, dans les Œuvres de Segrais, Paris, 1755, 2 vol. in-18, t. II, p. 4.)
Et ailleurs : « Malherbe, qui avoit réussi dans la poésie^ sentoit bien lui-même que sa prose ne valoit rien... — Savez-vous bien, ajoutoit-il, qui écrit bien ou plutôt qui écrira bien? C'est ce jeune homme qu'on appelle Balzac. » (p. 82.)
* Quem Deuniy ut ita dicam, inter homines putant? Qui in ipsa oralione quasi quemdam numerum, versumque conficiunt, Cicero, de Orat. lil. 19. (o.) *
dans notre prose *. La gloire qui lui appartient en propre, dont il est en possession depuis plus d'un siècle, et qui vraisemblablement ne mourra jamais , consiste en ce qu'il nous a fait sentir que liotre langue , sans le secours du vers , étoit susceptible d'un tour nombreux ; à moins pourtant qu'on ne veuille lui faire un crime d'avoir souvent employé dans le style épistolaire le tour et la cadence du style oratoire. Mais c'est une faute qui ne fait tort qu'à lui, et dont Teffet ne laisse pas d*étre heureux pour nous, puisqu'elle nous a découvert le mérite de l'harmonie. Il a mal appliqué son art, mais il l'a trouvé, et nous en profitons.
J'ai parlé ailleurs du prix qu'il a fondé ^, et que TAcadémie donne tous les deux ans , pour contribuer à former ceux qui se destinent à la chaire. En le fondant, il a immortalisé tout ensemble et sa passion pour l'éloquence et son zèle pour la religion ; car, je le dis encore , non-seulement sa foi , mais ses mœurs étoient véritablement chrétiennes , et sa mort fut des plus édifiantes. Peut-on lire, sans en ôtre vivement ému, la relation que nous en avons ^? Quels sentiments d'hu-
^ Oq lui a appliqué fort justement ce passaj^e du dialogue De causis eorruptx eloquentix : « Primus excoluit orationem^primus et verbis deleclum adhibuit et compositioni artem, locosque Ixtiores attentavit et quasdam sententias invenit. Utique in his orationibus quas senior jam et juxta iinem vita? composait, id est postquam magis profecerat, usuque et experimentis didicerat, quod, optimum dicendi genus est. »
« Voyez ci-dessus, p. 12.
' Parmi les œuvres de Balzac, tout à la lin du tome ii. (o.) — Non pas à la tin du tome ii, mais à la tin du volume supplémentaire, réuni au tome ii, qui contient les Œuûres latines et diverses
76 iA. GUEZ DE BALZAC.
milité, de résignation, de «confiance en Dieu ! Sa foible santé l'avoit depuis longtemps averti de se préparer à sa dernière heure. Dans cette vue il s'étoit bâti deux chambres aux Capucins d'ÂngouIême, où plusieurs fois Tannée il alloit se recueillir *. Il voulut èlre inhumé parmi les pauvres de l'hôpital ^.
pièces reinlives à Balzac. Cette relation qui commence à la page 213 et finit à la page 218, est l'œuvre de M. Moriscet, avocat en parlement. Voyez ci-dessus, p. 68, note i.
* Godeau, évêque de Grasse, et confrère de Balzac à T Académie françoise, lui écrivait à ce sujet :
« M. y j*ai appris ia retraite que vous avez faite dans le monastère des Capucins d'Angouléme, mais avec vous les muses latines et françoises, la rhétorique, la morale, la politique et Téloquence s'y sont retirées. Je ne sais quelle dispense ont eue les bons Pères d*y recevoir tant de pucelles, et comment ils les pourront loger dans leur dortoir. Mais ce sont d*honnêles filles, que vous avez rendues aussi modestes que leurs novices. Parlons sérieusement : Je ne puis assez louer votre dessein. » Lettres de M, Godeau^ Paris, Ganeau, 1713, 1 vol. in- 12, p. 270.)
^ Voici un acte qui nous a été conservé par M. Castaigne (ouv. cite), et qu'il a copié dans un registre des délibérations de VHôtcl- Dieu-Notre-Dame-des-Anges, au R^ du f" 18.
Ihi 9 février l«6i. — Assemblée extraordinaire, a A comparu vénérable personne Cl. Girard, archidiacre d'An-goulesme, lequel a remonslré que M« Jean-Louis deGuez, seigneur de Ballezac, historiographe du Roi, luy a tesmoigné (fans les entretiens qu'il a eus avecq luy durant la maladie de laquelle il est décédé, qu'il désiroit estre inhumé dans le présent hospital, et qu'il a fait la mesnie déclaration au directeur de sa conscience, le R. P. Simon, jésuisle, et les a suppliés de le vouloir faire savoir à MM. les directeurs dudil ho^pital, et les prier de l'avoir agréable, et permettre que sa fosse fût faite au-devant la chapelle dudit hospital.
» Sur quoy, l'affaire mize en délibération, il aesté arreslé d'une commune voix que le corps dudit seigneur de Ballezac sera receu
Mais de toutes les preuves qu'un auteur donne de sa religion , je ne sais si Tune des moins suspectes n'est pas de se réconcilier avec des gens qui , mal à propos et de gaieté de cœur, ont travaillé à le flétrir. Rien donc de plus glorieux pour M. de Balzac, rien de plus exemplaire que sa réconciliation avec les Feuillants. Tout se passa de part et d'autre dans les règles de la charité. Dom André de Saint^Denis , qui avoit été l'agresseur, alla exprès à Balzac pour le voir', et M. de Balzac nonseulement le reçut à bras ouverts , mais lui jura une tendre amitié, dont en effet ses derniers ouvrages sont tout pleins ^ Il voulut même laisser à l'église de ce redans ledit bospi tal et inhumé dans une fosse qui sera faiie an-devant la chapelle d'ieeluy et vis-à-visia milieu (vu) du grand autel, au-dessoubz la lampe d'iceluy , sans en tirer à conséquence pour les parents dudit seigneur de Ballezac, et autres qui pourroien lavoir le mesme désir que luy; lequel consentement a été preste par messieurs du bureau en considération du mérite dudit feu seigneur de Ballezac, et des notables légats (leg^) et Ineuspar luy faits audit hospital. » '—Suivent les signatures.
Balzac fut donc inhumé dans Thôpital, dont il était un des bienfaiteurs les plus généreux, mais non parmi les pauvres. Du reste,ses funérailles furent «faites avec beaucoup de magnilicence)). (Moriscet : Belation de la mort de Balzac.) — Voyez le travail consciencieux de M. Castaigne, et les pièces qu'il a recueillies et citées dans Touvrnge indiqué plus haut.
1 S. Romuald. continuât/ chronici Ademari; ad annum 1627. Cite par Bayle. — On voit dans les œuvres de Balzac de nombreuses lettres qu'il lui adressa après leur réconciliation.
- Dans une lettre latine adressée Bernardirio Te.rlori (édit. In-folio, vol. complém.,p. 9l),il dit on effet : « iElernum taceant lectsein Kami)uietiani.^ et Thuanisaedibus apologia* ; Phylarciiiani belli vcl Cenuissimaî reli(iui.e abolcanlur. Si quid aspcrius et inclemcntius dictum siiggessit dolor, hoc dictum nolini, et deleat amor quidquid ira, quidquid scripsit indignalio. »
78 J.-L. GLEZ DE BALZAC.
ligieux un monument de sa piété; et comme ses idées ne se bornoient pas à quelque chose de vulgaire , son présent fut une cassolette de vermeil, avec une fondation pour l'entretien des parfums.
Tous ses ouvrages, rassemblés par les soins de M. Conrart, furent imprimés en deux volumes in-folio, à Paris, en 1055*. Mais, par les raisons que j'ai touchées ci-dessus, il est à propos d'en marquer les premières éditions, à l'exception pourtant de ses Lettres ; car, puisqu'elles sont toutes datées^, qu'importe de savoir quand elles sont tombées entre les mains de l'imprimeur ?
* Uu autre Louis de Balzac, ne à Rhodez, et disciple de Jean Doral^ ft fait imprimer en 1598 un vol. de vers latins et français. Il n'est pas besoin de faire remarquer que c'est de celui-ci, et non de l'Académicien, que Du Monin a écrit ce vers ridicule :
Auricomœ, Balzac, prœsque mclofquf Chclys.
* Elles sont généralement mal datées; nous avons pu rectifier quelques dates dans les extraits que nous en avons donnés parmi les Pièces justificatives, de notre premier volume.
Chevalier et Comte palatin, Tun des premiers Acadcmicieus,
mort le 28 mars 166i ^.
Il naquit, en 1603, à Vienne en Dauphiné. Ce fut, dès l'enfance, un prodigieux talent pour les vers. On lui dictoit un thème en prose françoise , et sur-le-champ , à mesure qu'on le dictoit , il le tournoit en vers latins -, aussi fut-il dès lors appelé Baissai V esprit^ nom (joi lui resta toujours dans sa province, et qui, sans doute, étoit . fondé sur ce que Tinclination à la poésie fut de tout temps un des signes les plus certains par où se manifeste l'esprit d'un enfant.
Au sortir du collège, il s'appliquoit à l'étude du droit ^, lorsqu'en 1622 le connétahle de Lesdiguières fit
' Voyez aux Pièces justificatives les extraits des lettres de Pabbé d'Olivet. — Nous avons sa Vie par Nicolas Chorier, son compatriote, de Pétri Boessaiii^ Equitis et Comitis Palatini, vilu, amicisque literatis^ lihri duo^ imprimée à Grenoble, i680, 1 vol. in-12.
* a Ad diem quintum Kalendarum apriliam animam cfflavit. » (Chorier, pï 98.)
• Son père l'avait d'abord destiné aux ordres, et ramitié que portait à Tenfant le célèbre Valladier, abbé de Saint-Arnulphe, faisait espérer qu'il le désignerait pour son successeur. {Vita P.Boessatiii p. 24.)
marcher des troupes contre les huguenots du Vivarais. Il y alla en qualité de volontaire", et les éloges qu'y mérita sa bravoure lui firent oublier que sa famille Teût destiné à la robe.
Peu de temps après il fit le voyage de Malte^, où il fut comblé de politesses, non-seulement à cause de son mérite personnel , mais parce que son père avoit écrit l'histoire de cet ordre si célèbre^.
A son retour, une tempête le jeta sur les côtes de Languedoc. Henri de Montmorency, alors gouverneur de cette province , lui fit un bon accueil et n'oublia rien pour le retenir ; mais le connétable de Lesdiguières ayant invité la noblesse de Dauphiné à secourir le duc de Savoie contre les Génois en 1625, aussitôt M. de Boissat prit congé du duc de Montmorency pour voler où la gloire l'appeloit*. Il s'y distingua et par l'épée et par la plume, car les Génois décriant fort la conduite du soldat françois , il arrêta le cours de leurs libelles par une apologie qu'il fit en latin , et qu'il adressa au pape Urbain VIII \
* Sous les ordres de son frère, André de Boissat, et il y courut même de grands dangers.
* Avec le commandeur du Passage, de la maison de Poisieu. [Ibid. p. 26.)
' Pierre de Boissat, père de TAcadémicien, outre son Histoire de Mallhe^ a publié divers autres ouvrages, sur lesquels on peut voir Gui Allard, dans sa bibliothèque du Dauphiné. (o.)
* 11 servit alors, non plus sous les ordres de son frère aîné André, auprès duquel était déjà son autre frère Claude de Boissat, chevalier de Malte, mais sous M. de Harlay de Sancy.
* Chorier, de qui j'apprends ceci, ne dit point si cette Apologie est imprimée, (o.)
Il se trouva en 1627 à la défense de Tlle de Ré ; Tannée suivante au siège de La Rochelle. Il en revint à la suite de Gaston, duc d'Orléans, prince qui aimoit les esprits cultivés, et qui, dans les temps où la guerre lui donnoit du relâche , faisoit tenir chez lui de savantes conférences , où Ton arrivoit préparé sur les matières qu'il avoit indiquées lui-même. Ce fut par là que M. de Boissat eut occasion de se lier avec ceux de nos écrivains qui primoient alors , et nommément avec Baudoin , Faret , Théophile , Bourbon , Balzac * . Il s'étoit fait une habitude , même à Tarmée , d'apprendre par cœur quelque chose tous les jours , et de le réciter à haute voix^. De là une grande facilité à parler d'un ton soutenu , et une mémoire enrichie de mille traits remarquables, qui le faisoient infiniment briller dans ces assemblées'.
■ A ces noms ajoutez les suivants, que donne Chorier, pages 32*33 : M. de La Grange, philosophe, et le poëte Saint-Amant. — G*est dans[ce temps aussi qu'il se lia avec Balzac et avec Mairet pour qui sa bourse s'ouvrit souvent, et qu'il fréquenta le plus la maison de madame Des Loges, la célèbre amie de Balzac et de Malherbe.
' Précieux détail qui montre l'amour des lettres persistant jusque dans les campai Les mémoires de Campion donnent aussi sur les habitudes studieuses des jeunes militaires en campagne des renseignements curieux. {Mém.de Campion, bibliothèque elzév., page 87.)
» Citons ici le texte de Chorier : a Vidimus, quum Viennam ad Magdaleâam Lorasiam [Mme de Chaponay, de la maison de Loras), Gratianopoli (à Grenoble) , ad Joannam Cruciam Revelliam (Mme de Revel, de lamaison de la Croix-Çhevrier), Lugduni, ad Angelicam Baisiam {Mlle de Bais), ventitaret, hominum et faiminarum velut concursum Ûeri : jam non circulus, sed concio et cœtus erat.» (Page -iO.)
82 PIKRRE DE BOISSAT.
Quelques duels où il fut heureux ' achevant de le mettre bien dans Tesprit de Gaston, ce prince le fit gentilhomme de sa chambre ; et, dans tout ce qu'il entreprit contre le roi son frère , en Lorraine , en Flandre, en Allemagne, il n'eut point de confident plus chéri que 1^. de Boissat , dont la bouche était propre à persuader et le bras prompt à exécuter.
Après la bataille de NortUngue , Gaston , réconcilié avec le Roi , et de retour à Paris , garda toujours auprès de lui M. de Boissat , à qui Tune des quarante places de TAcadémie naissante fut alors donnée par le cardinal de Richelieu ^.
Pendant que ces premiers Académiciens s'exerçoient à faire entre eux des discours d'éloquence, il en fit un de r amour des corps^, pour l'opposer à celui qu'un de ses confrères avoit fait quinze jours auparavant , de Famour des esprits,
Aimé de son maître , estimé du premier ministre , honoré des savants, il voyoit sa fortune plus riante que jamais, lorsqu'en 1636 il résolut d'aller se montrer dans sa patrie. Ce fut pour lui une source intarissable de chagrins. Étant à Grenoble, il se trouva, masqué en femme, à un bal que donnoit le comteMe Sault, lieutenant de Roi en Dauphlné. 11 s'y servit du privilège des masques pour tenir des propos libres à madame la comtesse de Sault*. Elle s'en offensa, mais si fort,
* Entre autres avec M. de Cavoye.
' Le card. de Richelieu avait essayé de s'attacher M. de Boissat ; mais il ne put jamais vaincre sa fidélité envers Gaston. 3 Pellisson, Hist, de VAcad. (o.) — Voyez 1. 1, p. 76.
* Ceci est différemment rapporté dans le Ségraisïana : mais je
qu^elie se porta dès le lendemain à une cruelle vengeance , qui , seize mois après , fut suivie d'un accommodement dont l'acte solennel est inséré dans l'histoire de M. Pellisson.
Après un si triste accident , il perdit toute idée de reparoître à la cour, et il se confina pour toujours a Vienne. Heureusement il avoit une ressource avec laquelle point de séjour qui ne plaise , point de disgrâce
sois pas à pas mon guide Nicolas Chorier, qui en savoit bien autant là-dessus, que ceux qui ont fait parler M. de Segrais. (o.) — Voici le passage des Mémoires-Anecdotes de Segrais, auquel l'abbé d*011yet fait allusion :
c( La Galprenède a pris les principales intrigues de la Gassandre dans V Histoire négrépontique de M. de Boissat, gentilhomme du Dauphiné, qui étoit de l'Académie françoise. Ce livre est trèsrare, et Ton aToit déjà beaucoup de peine à le trouver dans ma jeunesse. ,
> M. de Boissat se ât une grande affaire auprès de Mme de Lesdiguières, et voici comment. On se sert dans le Dauphiné du mot de découper pour signifier médire, et c'étoit un défaut que Ton reprochoit à Mme de Lesdiguières. M. de Boissat lui ayant un jour fait présent d'une paire de ciseaux, en lui disant qu'elle lui convenoit, parce qu'elle étoit une grande découpeuse, elle en fut si outrée, qu'elle s'en plaignit hautement à M. de Lesdiguières, qui la vengea en faisant donner des coups de bâton à M. de Boissat. Quoique la noblesse de Dauphiné n'aimât pas M. de Boissat, néanmoins elle prit cette action de fort mauvaise part, et elle s'abstint d'aller chez lui, en lui faisant dire que ce n'étoit pas pour M. de Boissat, mais parce qu'elle se trouvoit offensée de cette violence. Pour faire sa paix avec elle, M. de Lesdiguières fut obligée de retirer sa protection de ceux qui avoient donné les coups de bâton et de les lui abandonner. M. Pellisson a parlé de cela dans son Histoire de l'Académie françoise^ en faisant l'éloge de M. de Boissat. » {MémoireS'Anecdotes de Segrais. — Œuvres, 17SS, t. ii,p. i28.)
qu'on ne dévore : je veux dire l'amour de Tétude. Il crut qu'une femme pourroit lui être aussi de quelque consolation, et il épousa Clémence de Gessans S nièce d'un grand maître de Malte ^. Un autre secours encore, mais le plus ei&cace qu'il pût opposer à ses adversités , ce fut la dévotion solide qu'il embrassa pour le reste de ses jours , et même , si cela se peut , avec quelque sorte d'excès.
Il poussa effectivement l'esprit de pénitence jusqu'à des signes extérieurs , que les bienséances du monde ont peine à souffrir. Il négligeoit ses cheveiix , se laissoit croître la barbe, affectoit de porter des habits grossiers, attroupoit et catéchisoit les pauvres dans les carrefours , faisoit de fréquents pèlerinages à pied ; en un mot, il ne vouloit nulle différence entre les vertus d'un cavalier et celles d'un moine.
On raconte que la reine de Suède passant par Vienne en 1656, les principaux de la ville prièrent M. de Boissat, qui lui étoit connu par ses poésies^ , de marcher à
^ [Elle étoit Clermont de Chaste.] II eut de ce mariage deux enfiiits : un fils, qui fut tué à sa première campagne; et une fille, mariée en Savoie au comte de Saint-Maurice, (o.) — Les mots entre crochets ont été ajoutés après la première édition. — Chorier la nomme ClementiaClaromontana Gessana, et son glossaire donne Texplication suivante : c Mme de Boissat, de la maison de Clermont, de là branche de Chate-Gessans, présentement madame de Villeneuve. » Boissat avait aimé et voulu épouser précédemment Mile de Chaste, que Chorier nomme Catxa et Chatœa.
* M. de Gessans était, dit Chorier, grand maître de Tordre de Saint-Jean de Jérusalem. Il mourut quelques jours après avoir reçu celte haute dignité.
^ Chorier nous dit comment les poésies de Boissat étaient con-
leur tète pour lui faire compliment-, et que, s'étant présenté devant elle avec un air de malpropreté, il lui fit un sermon pathétique sur les jugements de Dieu et sur le mépris du monde. Christine, rentrée depuis peu dans le sein de l'Église , mais toujours femme et princesse, souffrit impatiemment-qu'au lieu de lui donner des louanges, l'orateur se jetât sur une matière si lugubre. Quand il se fut retiré : « Ce n'est point là, ditelle, ce Boissat que je connois ; c*est un prêcheur qui emprunte son nom. » Après quoi , de tout le temps qu'elle fut à Vienne, elle ne voulut pas le revoir.
Outre les deux ouvrages françois qu'il a publiés sous son nom , et qui sont des monuments de sa piété. Tauleur de sa Vie i\ous apprend que deux autres ouvrages, V Histoire nègrépontique et les Fables d^ Ésope ' avec des notes , imprimés sous le nom de Jean Baudoin , sont certainement de M. de Boissat , qui , ne les trouvant pas assez graves pour lui , les fit adopter par Baudoin , son ami et son compatriote ^.
A regard de ses compositions latines, tant prose que
nnes de la Reine : « Sacros majorum ritus Ghrïstina regina perat : Principis nobiiissimse Boessatius pietatem laudayit, latin» galiicaque lingua scriptis poematiis. Post vero abdicatum regnum, quum illa in Belgîam venisset, novo poematio ut in Galliam immigraret inyitayit : lecto carminé, roirificedetectata est. » P. 89-90. . ^ « iEsopi fabulas, forte non gravi nec difficili laborans morbo, sed tamen corpore aegro, gallico sermone quindecim intra dies expressit : Qnod credibile vix videriqueat, luculenta quoque in ens et utilia commentatus. » (Chorier, p. -iO.) — Nous admirons beaucoup moins que Gborier ce tour de force, d'ailleurs peu surprenant. * Si peu flatteur que soit ce récit pour Baudoin, celui de Chorier Test moins encore; après avoir cité les deux ouvrages de
86 PIERRE DE ROISSAT.
vers, ne croiroit-on pas, sur la foi de Chorier *, qu'elles n'ont pas été imprimées? Et cependant elles l'ont été. J'en ai tenu depuis peu l'exemplaire qui appartenoit à Cborier lui-même, et qui se garde dans la bibliothèque du grand collège de Lyon, d'où Ton m'a fait la grâce de me l'envoyer. C'est un assez gros in-folio , sans frontispice, sans préface, et où il manque par-ci par-là quelques feuillets, à la place desquels on a mis du papier blanc. Je soupçonne que c'étoit originairement le propre exemplaire de l'auteur, et que n'ayant pas voulu s'en priver tout à fait , du moins il prit le parti de le mutiter, afin que ses ouvrages ne lui survécussent pas en leur entier ; car on m'a dit que peu de temps avant sa mort, l'édition prête à paroitre, il la supprima par délicatesse de conscience, de peur qu'elle ne lui attirât des louanges ; puis donc que cet exemplaire pourroit bien être l'unique reste du sacrifice, j'en vais détailler exactement le contenu 2.
Boissat, dont il est ici parlé, il ajoute : « Utrumque Balduinus, suppresso auctoris nomine, suo inscripto, in vulgus opus emisit. Factum quidem nec probavit Boessatius, nec etiam, pro sua in amicos indulgentia, moleste babuit. Lucri illi iogentis instar erat, quod exea re Balduinusquaeslusfaciebat. Commoda amicorum suis uUro rationibus anteponebat. » (Page 41.)
^ Non-seulement Cborier, dans la Vie de Baissât, ne dit nulle part que ces ouvrages soient imprimés, mais il dit formellement le contraire , dans son Étal politique de la province de Dauphiné, tome I, page 126. (0.)
' Mous apprenons, par une communication obligeante de M. Péricaud aîné, de Lyon, que le précieux volume dont parle ici Tabbé d'Olivet, « existe encore; mais il est aujourd'hui dans la bibliothèque de l'Académie, et provient du legs que lui a fait Pierre Adamoli. »
On y trouve d'abord sept relations en prose , qui sont autant d'ouvrages séparés, et dont voici les titres :
I. Pusinensis obsidio, II. Navigatio Melitensis, IIL Ligustica expediiio, IV. Anglorum ad Rheam exscensio^ et Rupella obsessa. V. jRupella capta, VI. »Sz7va-Dttcensis expugnatio. VII. Lotharingia capta. Ce sont les relations des guerres où M. de Boissat s'éloit trouvé en personne : la dernière est divisée en six livres.
Voilà pour la prose. On trouve ensuite ses poésies , qui toutes ensemble montent bien, je crois, à quinze ou seize mille vers.
I. Martèllus. Poème épique sur la défaite des Sarrasins par Charles Martel , en six livres , dont le plan et les arguments se voient dans les poésies latines de N. Chorier^
II. Hermonomiy sive Institutionum Imperialium libri IV. Cest une paraphrase en vers latins des Insti^ tûtes de Justinien.
III. Sylvarum liber primus^ herdica poématia contù nens : secunduSy elogia quibusdam imaginibus ad vivum expressis apponenda,
IV. Elegiarum libri très :primus sacras continens : secundus, funereas : tertius^ communes,