I. Que la Foi^ pur don de Dieu^ est seule infaillible
II. Que la raison humaine n'a d'elle-même nul moyen de parvenir à la connoissance d'aucune vérité ;
III. Que par conséquent, dans les points où la Foi paroît opposée à la raison, il est juste de ne pas déférer aux prétendues lumières de la raison , et nécessaire de s'attacher uniquement à l'infaillibilité de la Foi.
Pour la première de ces trois propositions, Tillustre auteur ne la touche que superficiellement, parce qu'il la suppose établie dans sa Démonstration évangélique; pour la troisième, c'est une suite incontestable des deux autres : ainsi la seconde étoit la seule qui demandât d'être prouvée, et c'est à quoi il emploie ce dernier traité , où il n'y a proprement de lui que la méthode et le style, car les anciens lui en ont fourni le fonds.
Quelque vénération que je conserve pour la mémoire de ce grand homme, j'avoue que sa deuxième proposition, prise dans un sens relatif à la foi, souffre de
^ Voyez plus loin les extraits inédits des lettres de Fabbé d'Olivet.
* Siid ex levitate processerit, contemnendum est ; si ex insania, misera tione dignissimum ; si ab injuria, remittendum. Cod, legeunica. Si quis imperatori. (o.)
3 Les opinions philosophiques de Huet ont été Pobjet de mainte controverse. (Voyez les extraits des lettres inédites de Tabbé d'Olivet.) L'abbé d'Olivet fut vivement attaqué par le P. du Car-
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grandes difficultés, parce qu'en nous ôlant tout droit de nous appuyer sur notre raison et sur le témoignage de nos sens, on affoiblit, ce me semble, l'impression que les motifs de crédibilité peuvent et doivent faire sur nous. Je m'en étois assez expliqué longtemps avant que son ouvrage donnât lieu à cette question'. Mais enfin , de ce que le journaliste et moi nous ne goûtons pas une doctrine, il ne s'ensuit pas qu'elle soit digne d'anathème, surtout quand d'autres gens que le journaliste et moi, mais gens d'une toute autre autorité dans les matières théologiques, sont les auteurs et les apologistes de cette doctrine.
Or l'auteur, qui est-il ? Un saint et savant évoque.
Ma^is ridée qu'il a eue, n'est-ce point de ces idées passagères dont quelquefois l'homme le plus sage peut se laisser éblouir pour un moment, et qu on rejette ensuite avec horreur ? Point du tout. Il avance cette opinion dans sa Démonstration évangélique ^, dans le début même du livre et sans la moindre ambiguïté ; il la répète dans ses Quœstiones Alnetanœ'^ \ il en fait enfin
«eau. M. Barlholmèss, dans son livre intitulé : Huel^ ou du scepticisme philosophique ^ a recommencé le débat; M. Tabbé Flottes, dans une dernière Élude sur Huel, semble avoir épuisé la question. Nous renvoyons le lecteur à cet ouvrage (i vol. in-8°, Monlpellier, Seguin, 18S7).
* On peut voir mes Remarques sur la Théologie des Philosophes grecSy article Démockite, où je dis formellement : « qu'un chrétien sensé et zélé, qui comprend jusqu'à quel point sa religion est appuyée sur le témoignage des sens, ne se laissera engager qu'avec /)'a^et^r dans les routes du scepticisme. » (o.)
* Préface, article IV. (o.)
* Pages 3 et 43, tout au bas. (o )
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un Traité particulier, et près de quarante ans avant sa mort, ce Traité étoit annoncé, souhaité, prêt à paroître ' .
Mais, depuis qu'il paroît, a-t-il été approuvé par quelque théologien orthodoxe ? Par plusieurs, et nommément par le P. Bal tus, dont les veilles sont depuis longtemps consacrées à la défense de la religion, et qui a été choisi, entre tous les jésuites de France, pour exercer à Rome l'emploi de censeur général des livres composés par des auteurs de sa Compagnie. Il a lu , il a examiné le Traité philosophique de M. Huet*, il déclare n'y avoir trouvé que ce qu'enseignent communément les Pères et les Docteurs de l'Église ^.
Quand donc le journaliste et moi nous voyons des hommes d'un rare mérite et d'une vertu non suspecte penser autrement que nous^le sens commun nous dicte d'être fort retenus à les condamner, principalement s*il s'agit d'une opinion qui se présente à difierents esprits sous des faces toutes différentes. Permis à nous, en pareil cas, de nous en tenir à notre sentiment, parce qu'il est bon, et que même nous le croyons le plus sûr; permis à nous, par conséquent, de combattre le sentiment contraire, pourvu que ce soit avec cette modération qui est toujours amie de la raison et de la vérité.
Mais que l'on en soit venu , comme a fait le journa-
' ^ Voyez les Nouvelles de la République des Lettres^ arlicleVI, mai 1686. (o.)
< Voyez la dissertation du P. fialtas, imprimée dans les Mémoires de littérature et d'histoire^ tome H. {o.^
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liste, aux invectives les plus violentes, et que l'on ait traité un homme tel que M. Huet comme on traiteroit un Bodin et un Spinoza, je doute si c'est assez d'en demander pardon à Dieu, et s'il n'est pas d'une nécessité absolue d'en demander pardon aux hommes, pour effacer, autant qu'on le peut, le scandale qu'on a causé.
Quel scandale, en effet, qu'un soupçon d'irréligion jeté sur l'auteur de la Démonstration évangélique ! Mais non, l'impiété n'en jouira pas. Grâces au ciel, j'écris dans un temps où Paris est plein encore de gens qui ont connu le savant et le pieux évéque d'Avranches ; qui savent que toute sa vie a été l'innocence môme, la vie d'un homme à qui le monde n'est rien et que ses livres occupent tout entier; qui savent que ses immenses travaux ont eu pour objet la religion, et que les saintes Écritures ont toujours été sa principale étude ; qui savent que depuis qu'il fut prêtre, tous les dimanches, après s'y être disposé par le sacrement de Pénitence, il approchoit des saints autels; qui savent que tous les jours, depuis qu'il futévêque, il avoit ses heures réglées avec son aumônier pour réciter ensemble l'Office divin. Et comme, en matière de religion, les plus petites choses nousconduisentàîmaginerdu grand, lorsqu'elles se trouvent dans un génie supérieur, j'ajoute, pour faire mieux connoître encore M. Huet, que tous les jours il récitoit le chapelet en trois fois, un tiers le matin, un tiers à midi et un tiers le soir, aux coups de V Angélus. Or, il y a loin certainement, il y a loin d'un savant qui dit son chapelet à un homme qui étend le pyrrhonisme sur les points essentiels de la foi.
Au reste, ce n'est point là le langage officieux d'un ami : c'est la déposition toute simple d'un témoin oculaire. Je ne cherche point à louer M. Huet, car je le crois fort au-dessus des louanges qu'on peut lui donner ; je ne veux que le montrer ici précisément tel que je l'ai connu. Mais ne m'est-il pas bien doux de n'avoir qu'à me renfermer dans les bornes de la vérité la plus scrupuleuse, pour satisfaire en même temps aux devoirs de la reconnoissance et de l'amitié ?