AU PRÉSIDENT BOUHIER
[Charles-Claude Genest, abbé de Saint- W'ilmer, aumônier de S. A. R. Madame la Duchesse d^Oriéans, secrétaire général de la province de Languedoc, né à Paris en i639, mort à Paris en 1719, reçu à TAcadémie française eu 1698].
Personne, Monsieur, n'étoit plus en état que moi de satisfaire pleinement votre curiosité sur ce qui regarde feu M. l'abbé Genest. Je Tai fort connu 5 et pendant les trois ou quatre dernières années de sa vie, il ne s'est guère passé de mois que nous ne nous soyons vus à table. Voilà où ses amis le possédoient tout en lier. Vous allez donc le voir tel qu'il s'est montré à moi : homme simple et vrai, dans qui les révolutions d'une vie de quatre-vingts ans, dont il passa moitié à la Cour, n'avoient pas gâté les présents que la nature lui avoit faits ; n. 24
homme sans éJucalion , sans fortune, sans élude, mais qui, par son bon sens, par ses talents, par sa bonne conduite, parvint à un rang distingué et dans les lettres et dans le monde.
Je sais de lui-môme qu'il étoit né à Paris, et baptisé dans l'église de Sainl-Gervais, le 17 octobre 1639. A l'égard de sa famille, n'en parlons point, si ce n'est jpour dire qu'un homme aussi vertueux que M. l'abbé Genest, eut ce trait de ressemblance avec Socrate d'être né d'une sage-femme. Quand son origine seroit moins obscure, vous ne lui en feriez pas un mérite, vous. Monsieur, qui mettez votre gloire, non à être sorti d'ancêtres que la Bourgogne respecte, mais à les imiter. Peu de temps après sa naissance, il perdit son père 5 et il avoit déjà treize à quatorze ans, que sa mère n'avoit pas encore songé à lui rien apprendre. Heureusement elle fut appelée pour accoucher la femme d'un commis de M. Colbert ; et l'accouchée, dans le cours de sa convalescence, lui ayant bien répété que, pour faire. fortune auprès du ministre, il ne falloit qu'avoir une belle main, le jeune homme fut envoyé chez le plus fameux maître à écrire, où durant trois ou quatre ans il travailla sans relâche ; mais son projet de chercher place dans un bureau fut dérangé par l'espérance qu'on lui donna de gagner des millions en peu de temps. Un de ses camarades, héritier d'un petit fonds de boutique, se mit en tète d'aller le négocier aux Indes, et s'obligea d'en partager le produit avec Genest, qui n'eut à mettre dans la société que sa bonne humeur et la disposition qu'il avoit pour bien tenir un registre. Jeunesse ne doute
de rien : ils vont à La Rochelle, et s'embarquent. A peine furent-ils en haute mer, qu'un vaisseau anglois, qui retournoit chez lui, les attaqua, et, les ayant débarrassés de leur pacotille, prit soin de les transporter à Londres, où ils furent jetés sur le pavé, sans argent et sans ressource.
Vous voilà bien en peine, Monsieur, pour notre aventurier. Il s'en tira par le moyen d'un seigneur anglois, qui renvoya dans sa campagne, à quatre journées de Londres, pour enseigner le françois à ses enfants, sortis depuis peu du collège, et dont la plus forte passion étoit de monter à cheval : passion, qui bientôt devint aussi vive dans le précepteur que dans ses élèves ; mais avec cette différence, que ce qui n'étoit qu'un amusement pour eux fut pour lui une étude. Il acquit une grande connoissance des chevaux ^ et ce fut là, par un coup du hasiard, ce qui lui servit d'échelon pour monter où il arriva depuis. Car le duc de Nevers ' , ayant envoyé acheter des chevaux en Angleterre, son écuyer tomba dans la maison où étoit M. Genest, profita de ses conseils pour Templelte qu'il étoit chargé de faire, lui persuada de s'en revenir en France par la même occasion, et au retour le présenta à son niaître comme un homme qui pouvoit être bon à tout.
Vous savez que le duc de Nevers se piquoit d'être poëte. Mais je ne vous ai pa'à encore dit que l'abbé Genest, avant même que de savoir écrire, savoitdéjàce que c'étoit que vers. Une fille de mérite, et dont les
* Neveu de Mazarin. Voy. les Nièces de Mazarin^ par M. Amédéo Renée, l vol in-8", 3"édit. Paris, Didot, !8j7.j
nouveaux Moréris ont immortalisé le nom, Louise- Anastasie Serment , logeoit sur le même pallier que M. Genest, qui, voyant arriver chez elle quantité de personnes distinguées par la naissance (car c'étoit encore le temps où la qualité de bel esprit donnoit du relief), conçut pour cette vertueuse fille une sorte de vénération, et obtint par son empressement à lui rendre de petits services, qu'elle daignât employer quelques moments à l'instruire. 11 savoit lire alors, mais rien de plus^. Elle lui fit apprendre le Cid par cœur, et ne fut pas longtemps à s'apercevoir que le feu qui fait les poètes commençoit à étinceler déjà dans son esprit. Il recevoit de son oreille les premières et les plus importantes leçons -, en sorte que sa voisine lui ayant expliqué la mécanique du vers, il ne tarda pas à faire voir de quel côté son génie devoit se tourner. Quand sa main se fut un peu fortifiée chez son maître à écrire , si l'occasion se présentoit de faire des copies, dont il espérât d'être payé, il y passoit les nuits pour avoir de quoi aller à la comédie. En un mot, à travers les ténèbres même d'une éducation si négligée, ses dispositions pour la poésie se firent jour, quoiqu'il n'ait proprement commencé à les cultiver que lorsqu'il fut attaché au duc de Nevers. On distribua les premiers prix de l'Académie en 1671. Tout ce que la France avoit de poètes et de versificateurs se mirent sur les rangs. Ils étoient soixante-seize, dont le victorieux fut M, de La Monnoie, votre ami
^ L*auteur a dit plus haut que le jeune Genest avait passé trois ou quatre années auprès d'un célèbre maître pour apprendre à écrire, et qu'il s'entendait très-bien à tenir un registre.
particulier, et Tun de mes premiers maîtres. Parmi tant de concurrents, si M. Genest n'atteignit pas à la couronne, du moins il en approcha de fort près ; et sa pièce lui mérita des louanges, à la faveur desquelles il sentit croître son talent, et produisit coup sur coup diverses autres poésies, qui affermirent les fondements de sa réputation, non-seulement par leur propre valeur, mais encore par les circonstances où elles parurent.
Il fit, à la suite du duc de Nevers, la campagne de 1672 et celle de 1673. Dans la première, il eut l'honneur de présenter au Roi une ode sur la conquête de la Hollande 5 et, dans la seconde, une ode sur la prise de Maëstricht. Outre que ses vers, étoient vraiment beaux, ils avoient d'ailleurs l'avantage d'être chantés, pour ainsi dire, sur le champ de bataille, et mêlés avec les acclamations d'une armée triomphante. Pellisson, cet homme illustre, dont le cœur méritoit encore plus de louanges que l'esprit, et qui jamais ne perdit une occasion d'être utile aux gens de lettres, se joignit au duc de Nevers pour faire valoir auprès du Roi les poésies de M, Genest. Aussi furent-elles honorées des regards de Sa Majesté, et récompensées de ses bienfaits, comme l'auteur nous l'apprend dans une épître dédicatoire, où il témoigne son étonnement d'avoir pu « sans art, sans étude, sans éducation, parvenir à faire ces poésies, et si l'on ne m"'a point trompé, » ajoute-t-il, « rencontrer quelquefois les pensées de ces anciens, que je n'ai jamais lus*. » Voilà, dans un aveu si humble, la confirmation de ce que je vous ai dit.
^ A la tête de son recueil de Poésies à la louange du Roi, imprimé en 1674. (o.)
A la fin de la campagne de 1673, sa Muse reçut de nouveaux honneurs : il remporta le prix de l'Académie. Une victoire de cette espèce, annoncée par les gazettes, retentit dans tout le camp -, et chacun prit part à sa joie. Toutes les tables de Tarmée se le disputoient matin et soir. Je crois, Monsieur, vous avoir déjà fait entendre qu'il aimoît les plaisirs de la table, et qu'il s'y livroit de bonne grâce. Un jour entre autres, pendant qu'il buvoit et qu'il folâtroit avec une troupe de jeunes officiers, le P. Ferrier, confesseur du Roi, vint à passer devant leur tente, et lui ayant fait signe d'approcher : « Je voudrois bien, » lui dit-il à l'oreille, a vous voir plus de sagesse et un autre habit-, » paroles énergiques, qui trouvèrent un auditeur docile, en sorte qu'il n'eut pas plutôt regagné Paris qu'il accourcit sa perruque, et troqua son épée contre un petit manteau noir. Pour peu que le P. Ferrier eût vécu, ses bonnes intentions ne seroient pas demeurées sans effet. Il faisoit cas des gens d'esprit, étant lui-même très-savant, et auteur d'un excellent traité de Deo : je parle ainsi de ce livre pour l'avoir lu. Mais une mort prématurée enleva le P. Ferrier, et trompa les espérances de l'abbé Genest, qui, ne pouvant plus, par respect pour sa soulanelle, donner des ordres dans l'écurie du duc de Nevers, prit le parti d'aller à Rome, où ce seigneur avoit de grands biens. Il y passa deux ou trois ans, au bout desquels il fut rappelé par M. Pellisson, qui le prit chez lui à Versailles, où il se,trouvoit en même temps à couvert des besoins et à portée des grâces. Mais ce qui me parolt plus heureux encore, il y eut toute facilité de se faufiler
avec les hommes choisis, qui furent successivement préposés à Téducation de M. le Dauphin, de M. le duc du Maine et de M. le duc de Bourgogne. Quels hommes c'étoient! Vous les connoissez, Monsieur, et je me borne ici à vous dire qu'ils furent tous et les amis et les protecteurs de l'abbé Genest, et qu'après l'avoir bien connu, ils conspirèrent tous ensemble pour le placer, en qualité de précepteur, auprès de mademoiselle de Blois, aujourd'hui S. A. R. madame la duchesse d'Orlédns.
Jugez combien ses mœurs* dévoient être aimables, puisqu'un Bossuet, un De Court', un Malézieu^, charmés de voir jusqu'à quel point la nature avoit été libérale pour lui, entreprirent à frais communs de suppléer à ce que l'éducation ne lui avoit pas donné. Pendant qu'il étoit chez le duc de Nevers, une prodigieuse envie d'apprendre, mais jointe à l'impossibilité de puiser dans les sources, le rendoit assidu aux conférences du célèbre Rohault, qui enseignoit la philosophie de Descartes. Il n'en avoit pu prendre, dans les entretiens publics, qu'une teinture superficielle, mais suffisante néanmoins pour entrer là-dessus en matière avec M. Bossuet, qui,
* Charles Calon De Court, secrétaire des commandements du duc du Maine. 11 a écrit une Relation de la bataille de Fleurus, gagnée par le duc de Luxembourg sur le prince dé Waldeck. \ vol. in-40, Paris, 1690.
* Nicolas de Malézieu avait été placé par Bossuet et Montauzier auprès du duc du Maine en même temps que Caton De Court et Chevreau. On a de lui plusieurs pièces de vers, dans les Diveitiisements de Sceaux et quelques petites pièces de théâtre.
comme nous le savons d'ailleurs, étoit grand cartésien *. D'abord ce savant maître s'aperçut que les fondements nécessaires pour bâtir solidement n'étoient pas jetés dans l'esprit de son disciple; je veux dire, que les règles de la dialectique lui étoient inconnues. Ainsi les leçons qu'il lui donna commencèrent par cette science, qui est la clef du raisonnement. Tous les mardis, l'abbé Genest se trouvoit au lever du prélat, et jouissoitde son entretien jusqu'à l'heure où M. le Dauphin entroit à l'étude. Peu à peu ils attaquèrent toutes les parties de la philosophie, et ce fut là ce qui donna naissance à cette espèce de poëme qu'il ne publia que sur la fin de ses jours, mais dont il s'étoit occupé plus de trente ans : ouvrage auquel le public n'a fait qu'un froid accueil, parce qu'il est venu dans un temps où la faveur du cartésianisme étoit déjà bien diminuée ^.
Je n'ai pu voir le fameux Caton de Court, mort en 16945 mais généralement tous ceux qui Tont vu disent que c'étoit un homme qu'on auroit mis au-dessus de tous ses contemporains, s'il n'avoit apporté autant de soin à cacher son mérite que ceux au contraire qui en ont peu étudient les moyens de briller. 11 conçut pour M. l'abbé Genest une amitié sans égale. Quand il avoit un moment à prendre l'air, il s'enfonçoit avec lui dans un bosquet de Versailles, et, le livre à la main, lui expliquoit quelque bel endroit des poètes ou des philoso-
* Huet, Comment,, lib. v, pag. 296. (o.) — Cf. p. 2J4, Notice sur M» de Cordemoy.
2 Principes de la Philosophie, ou Preuves de l'Existence de DieUf etc. Paris, 1746. (o )
phes anciens*. Vous ne croirez pas tout à fait que cela ait pu lui tenir lieu de bonnes études , ébauchées dès Fenfance, et reprises dans l'âge mûr. Mais du moins il n'en falloit guère davantage pour lui former le goût -, et ceux de nos confrères qui ont été de son temps à TAcadémie m'ont dit qu'en effet il opinoit toujours avec un grand sens, et que, si l'on s'apercevoit quelquefois de son peu d'étude, ce n'étoit que par un silence également sage et modeste.
Venons à son troisième maître, M. de Malézieu, dont les mânes, si vous me permettez de parler poétiquement, doivent être bien glorieux de voir que la place qu'il occupoit parmi les Quarante a été dignement remplie^. On lui est redevable de tout ce que l'abbé Genest a fait pour le théâtre : car non-seulement il le forçoit à
travailler en ce genre, mais il Téclairoit, il le guidoit. Vous connoissez Zélonide\ Pénélope^ et Joseph^ ^ tragédies imprimées, qui ont été jouées avec un grand suc-
* Portrait de M, De Court, p. 18. (o.)
* M. de Malézieu, reçu à l*Acadéinie en '1701, mort en 1723, eût pour successeur le président Bouhier, à qui ces lettres sont écrites.
• Zëlonide, princesse de Sparte, tragédie, représentée le 4 féyrier 1682, est dédiée à la duchesse de Nevers. Paris, Barbier, 1681, in- 12.
♦ Pénélope, tragédie représentée le 22 janvier leoi-, dédiée à la duchesse d*0rléans. Paris, Boudot, 1703, in- 12.
' Joseph, tragédie tirée de l'Écriture sainte, représentée on 1710, dédiée à la duchesse du Maine, avec un avertissement de Tauteur, et un discours de M. de Malézieu, adressé à la même princesse au sujet de cette pièce. Rouen, Hérault, 1711, in-8\
ces. Une autre de ses tragédies, Polymnesire\ étoît de pure invention, et sur un plan romanesque tracé par M. de Malézieu, qui prétendoit que la nouveauté toucheroit les spectateurs, et que les sujets tirés de la fable ou de l'histoire étoient si usés qu'on ne s'y intéressoit plus. Au contraire, M. de Court soutenoit que, pour nous toucher, il faut des objets réels et connus jusqu'à un certain point; qu'ayant, pour ainsi dire, passé notre enfance avec les héros de la Grèce et de Rome, c'est là ce qui nous fait prendre un intérêt à ce qui leur arrive sur le théâtre, et qu'en conséquence de ces principes, Polymnestre échoueroit, quoique d'ailleurs la pièce fût bien versifiée, bien conduite, pleine de sentiments et d'heureuses situations : l'événement justifia M. de Court.
Un homme de lettres ne trouve pas moins à profiter avec les femmes d'une grande condition, lorsqu'elles ont eu une éducation proportionnée à leur rang ; et de ce côté-là votre confrère fut aussi heureux qu'en hommes. Car M"® de Thiange^, à qui le duc de Nevers, son gendre, le présenta, ne put lui refuser son amitié, et bientôt le mit en liaison avec ses deux sœurs. M™* de Montespan^ et Tabbesse de Fontevrault^ Celle-ci joi-
* Polymnestre, tragédie représentée en 1696, n'a pas été imprimée. .»
^ Gabrielle de Rochechouart, mariée en 1655 à Claude Léonor de Damas, marquis deTbiange, morte le 12 septembre 1693.
3 Françoise- A thénaïs de Rochecheuart , mariée en 1663 à Henri-Louis de Gondrin de Pardaillan, marquis de Montespan, morte à Tâge de soixante- six ans en 1707.
^ Marie-Madelaine-Gabrielle de Rocbecbouart, née en 1645,
gnoit aux solides vertus de son état un rare génie, et un savoir encore moins commun. Homère et Platon lui étoient aussi familiers qu'à vous. Elle goûta fort Tabbé Genest-, il alla passer plusieurs étés à Fontevrault, et l'envie de lui plaire l'engagea, quoique âgé de quarante ans, à vouloir apprendre le latin. Il est vrai que notre ami, M. de La Monnoie, n'étoit guère moins âgé lorsqu'il se' mit au grec, où cependant il fit d'étonnants progrès. Mais l'abbé Genest, avec des efforts incroyables, ne parvint qu'à une médiocrité qui est inutile.
Puisque je vous fais ici la liste des personnes illustres dont le commerce a le plus contribué à lui orner l'esprit, comment oublierais-je M"'' la duchesse du Maine, qui, pour Tavoîr plus souvent auprès d'elle lorsque ses fonctions de précepteur furent finies auprès de M"** la duchesse d'Orléans, lui donna un appartement à Sceaux , où depuis il a toujours passé une partie de l'année, et même son dernier été, les plaisirs ordinaires de cette Cour étant de tout âge?
Vous souvenez-vous, Monsieur, d'avoir lu dans les Divertissements de Sceaux que M. le duc et M™® la duchesse du Maine, faisant l'honneur à notre confrère de plaisaoter avec lui, et cherchant l'anagramme de son nom , Charles Genest , trouvèrent ces mots : Eh ! cest large nés [nez). Il avoit effectivement un nez qui s'attiroit de l'attention, et qui surtout avoit extrêmement frappé
morte à Tâge de cinquante-neuf ans, en f645. Bien différente de ses deux sœurs, elle se distingua par sa piété et son savoir prodigieux.
dame d'un rare mérite, et dont Tesprit avoit beauté d* homme avec grâces de femme *. Elle se plaisoit à la poésie, et plus encore à la philosophie, mais sans ostentation. Ce fut pour elle que Bernier fit Tabrégé de Gassendi. La Fontaine demeura chez elle près de vingt ans. Elle pourvoyoit généralement à tous ses besoins, persuadée qu'il n'étoit guère capable d'y pourvoir luimême.
Un jour qu'elle avoit congédié tous ses domestiques à la fois : k Je n'ai gardé avec moi, dit-elle, que mes trois animaux : mon chien, mon chat et La Fontaine. »
Joignons à ce mot-là celui de madame de Bouillon. Comme l'arbre qui porte des pommes est appelé pommier, elle disoit de M. de La Fontaine, cest un fablier^ pour dire que ses fables naissoient d'elles-mêmes dans son cerveau, et s'v Irouvoient faites sans méditation de sa part, ainsi que les pommes sur le pommier : tant il paroissoit n'être bon k rien, et n'avoir pas la moindre étincelle de ce feu divin qui fait les grands poètes.
A sa physionomie du moins, on n'eût pas deviné ses talents. Un sourire niais, un air lourd, des yeux presque toujours éteints, nulle contenance. Rigault et de Troyes l'ont peint au naturel 5 mais l'estampe que nous en avons
gages de 300 livres, et enGn Jean Barbier, sieur de La Fontaine, un des archers des gardes, qui avaient 300 livres de gages et la qualité d'écuyer. — Nous avons cru devoir relever ces noms de contemporains, qui n*avaient sans doute aucune parenté avec le fabuliste, mais qui peuvent jusqu'à un certain point expliquer Terreur de M. Walckenaer.
* La Fontaine, fable XV, livre 12. (0.)
:3ans les Hommes illustres de Perrault, le flatte un peu. Rarement il commençoit la conversation ; et même, pour l'ordinaire, il y étoit si distrait, qu'il ne savoit ce que disoient les autres. Il revoit à tout autre chose, sans qu'il eût pu dire à quoi il revoit. Si pourtant il se trouYoit entre amis, et que le discours vînt à s'animer par quelque agréable dispute, surtout à table, alors il s'échauflbit véritablement, ses yeux s'allunioient, c'étoit La Fontaine en personne, et non pas un fantôme revêtu de sa figure.
On ne tiroit rien de lui dans un tête-à-tête, a moins que le discours ne roulât sur quelque chose de sérieux, et d'intéressant pour celui qui parloit. Si des personnes dans raffliction et dans le doute s'avisoient de le consulter, non-seulement il écoutoit avec grande attention, mais je le sais de gens qui l'ont éprouvé, il s'attendrissoit, il cherchoit des expédients, il en trouvoit *, et cet idiot, qui de sa vie n'a fait à propos une démarche pour lui, donnoit les meilleurs conseils du monde.
Une chose qu'on ne croiroit pas de lui, et qui est pourtant très-vraie, c'est que dans ses conversations il ne laissoit rien échapper de libre ni d'équivoque. Quantité de gens l'agaçoient, dans l'espérance de lui entendre faire des contes semblables à ceux qu'il a rimes : il étoit sourd et muet sur ces matières*, toujours plein de respect pour les femmes, donnant de grandes louanges à celles qui avoient de la raison, et ne témoignant jamais de mépris à celles qui en manquoient.
Autant qu'il étoit sincère dans ses discours, autant éloît-il facile a croire tout ce qu'on lui disoit. Témoin
son aventure avec un nommé Poignan ' , ancien capitaine de dragons, retiré à Château- Thierry. Tout le temps que ce Poignan n'éloit pas au cabaret, il le passoit auprès de madame de La Fontaine, qui étoit, comme j'ai dit, une madame Honesta,
D'un orgueil extrême, Et d'autant plus que de quelque vertu.
Un tel orgueil paroissoit revêtu.
Poignan de son côté n'étoit point du tout galant. On en fit cependant de mauvais rapports à M. de La Fontaine, et on lui dit qu'il étoit déshonoré s'il ne se battoit contre Poignan. Il le crut. Un jour d'été, à quatre heures du matin, il va chez lui, le presse de s'habiller, et de le suivre avec son épée. Poignan le suit, sans savoir où, ni pourquoi. Quand ils furent hors de la ville, La Fontaine lui dit : « Je veux me battre contre toi, on me Ta conseillé; » et après lui en avoir expliqué le sujet, il mit l'épée à la main. Poignan tire à l'instant la sienne, et d'un coup ayant fait sauter celle de La Fontaine à dix pas, il le ramena chez lui, où la réconciliation se fit en déjeunant.
Figurons- nous une république toute composée d'hommes tels que M. de La Fontaine. Parmi eux on ne verroit ni fraude, ni mensonge, ni querelle, ni procès, ni chicane, ni luxe, ni ambition, ni en un mot aucun de ces monstres qui font des ravages continuels dans la vie civile. J'avoue que les terres n'y seroient pas trop bien régies : mais c'est un mal qui seroit tout au
' U nous est connu par les Mémoires de Louis Racine sur la Vie de son père, et par les lettres de Despréaux.
moins compensé par le retranchement de l'ambition et
du luxe. Peut-être n'y trouveroit-on personne capable
d'être magistrat ou soldat : mais dans le cas que nous
imaginons, le soldat et le magistrat seroient inutiles.
On suivroit aveuglément l'instinct de la nature, qui
porte à se contenter de peu, et à ne goûter que des
plaisirs innocents. On verroit ce siècle d'or, que les
poètes ont dépeint, et qui n'exista jamais.
Tout le monde cependant ne m'approuva point d'avoir trop appuyé sur la simplicité de M. de La Fontaine, quand je lus dernièrement cet article dans une assemblée de l'Académie ' ; el ceux mômes qui rendoient le plus de justice à mes intentions, me conseillèrent de supprimer divers traits, qu'en effet je supprime, de peur qu'on n'en prit occasion de rire aux dépens d'un écrivain, qui certainement a mérité que sa mémoire fût a jamais sous la protection des honnêtes gens.
Pour le considérer donc maintenant comme poète, disons un mot de ses études, de son goût et de ses ouvrages.
Il étudia sous des maîtres de campagne, qui ne lui enseignèrent que du latin, et il avoit déjà vingt-deux ans, qu'il ne se portoit encore à rien, lorsqu'un officier, qui étoitàChâteau-Thierryenquartierd'hiver, lut devant lui par occasion, et avec emphase, cette ode de Malherbe :
Que direz-vous, races futures.
Si quelquefois un vrai discours Vous récite les aventures De nos abominables jours ?
* Voy. nos extraits des LeUres de Vabbé dVlivcl au président Ùouhier.
Il écouta cette ode avec des transports mécaniques de Joie, d'admiration et d'étonnement. Ce qu'éprouveroit un homme né avec de grandes dispositions pour la musique, et qui, après avoir été nourri au fond d*un bois, viendroit tout d'un coup à entendre un clavecin bien touché, c'est l'impression que l'harmonie poétique fit sur l'oreille de M. de La Fontaine. Il se mit aussitôt à lire Malherbe, et s'y attacha de telle sorte, qu'après avoir passé les nuits à l'apprendre par cœur, il alloit de jour le déclamer dans les bois. Il ne tarda pas à vouloir l'imiter ; et ses essais de versification, comme il nous l'apprend lui-même ', furent dans le goût de Malherbe.
Un de ses parents, nommé Pintrel, homme de bon sens, et qui n'étoit pas ignorant^, lui fit comprendre que, pour se former, il ne devoit pas se borner à nos poètes françois : qu'il devoit lire, et lire sans cesse Horace, Virgile, Térence. Il se rendit à ce sage conseil. Il trouva que la manière de ces Latins étoit plus naturelle, plus simple, moins chargée d'ornements ambitieux ; et que par conséquent Malherbe (je ne le dis qu'après M. de La Fontaine) péchoit par être trop beau, ou plu-
* Dans son Épîlre à M. Huet. en lui enToyant un Quintilien de Toscanella (o.) :
Je pris certain auteur autrefois pour mon maître; II pensa me gâter : à la fin, grâce aux Dieux, Horace par bonheur me dessilla les yeux. L'auteur avoit du bon, du meilleur^ et la France I Estimoit dans ses Ters le tour et la cadence.
Qui ne les eût prisés? J*en demeurai ravi. Mais ces traits ont perdu quiconque l*a suivi.
2 On a de lui une traduclion des Épitrcs de Scnèque^ imprimée après sa mort par les soins de M. de La Fontaine, à Paris, 1681. (o.)
tôt Irop embelli. Tout ce qui tendoit à une plus grande naïveté, mais naïveté noble et ingénieuse, tlattoit son penchant.
Rabelais, que M. Despréaux appeloit la Raison ha-ailée en masque^ fut encore un de ses auteurs favoris. Il Tadmiroit follement. Car tout le monde a entendu raconter là-dessus une extravagante saillie, dont M. de Valincour fut témoin, étant chez M. Despréaux avec MM. Racine, Boileau le Docteur, et quelques autres personnes. On y pârloit fort de saint Augustin : La Fontaine écoutoit avec cette stupidité qui étoit ordinairement peinte sur son visage : enfin il se réveilla comme d'un profond sommeil, et demanda d'un grand sérieux au Docteur, s'il croyoit que saint Augustin eût eu plus d'esprit que Rabelais ? Le Docteur Tayant regardé depuis la tète jusqu'aux pieds, lui dit pour toute réponse : « Prenez garde/ monsieur de La Fontaine, vous avez mis un de vos bas à Tenvers ; » et cela étoit vrai en effet.
Mais -de tous les modèles qu'il se proposa, Marot est celui dont il retint le plus, quant au style. J'entends ici par style, un clioix de certaines expressions, et plus particulièrement encore de certains tours. Or Marot ayant le premier attrapé le vrai tour du genre naïf, il a été censé depuis avoir déterminé le point de perfection, où notre langue pouvoit être portée dans le genre naïf. Jusque-là qu'aujourd'hui encore, malgré tous les changements arrivés dans le françois , le style marotique fait parmi nous, comme une langue à part , dans laquelle notre oreille est faite à sentir des finesses et des
a06 LA FONTAINE.
agréments que Ton ne sauroit lui remplacer dans un autre style. Cest ainsi qu'en latin, par exemple, noos trouvons dans la mesure et dans les tours de Catulle, un sel qui n'est point ailleurs.
Après Marot et Rabelais, La Fontaine n'estimoit rien tant que YAstrée de M. d*Urfé. Cest d'où il tiroit ces images champêtres, qui lui sont familières, et qui font toujours un si bel effet dans la poésie ^ Il lisoit peu nos autres livres françois. Il se divertîssoit mieux, disoit-il, avec les Italiens, surtout avec Bocace et F Arioste, qu'il n'a que trop bien imités.
Mais ce qu'on ne s'imagineroit pas, il faisoit ses délices de Platon et de Plutarque. J'ai tenu les exemplaires qu'il en avoit ; ils sont notés de sa main à chaque page ; et j'ai pris garde que la plupart de ses notes étoient des maximes de morale ou de politique qu'il a semées dans ses fables.
Pour les traits de physique qu'il y a placés, aussi bien que dans son poème du quinquina, il les devoit moins aux livres qu'à ses entretiens avec Bernier le gassendiste, qui logeoit comme lui chez madame de La Sablière.
Tous ses ouvrages ne sont pas d'un prix égal. Il nous en découvre lui-même kt raison : c'est qu'il a yoxAu essayer trop de genres différents. Je m'avoue, dit-il,
Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles,
< La Fontaine est un des rares poètes du temps de Louis- XiV, <iui semblent avoir peint la nature d*après leurs impressions, et non par une stérile imitation d*autrui. On a donc lieu de s*élonner de cette assertion de Tabbé d*01ivet.
A qui le bon Platon compare nos merveilles.
Je suis chose légère et vole à tout sujet»
Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet.
A beaucoup de plaisir^ je mêle un peu de gloire.
J'irois plus haut peut-être au temple de Mémoire,
Si dans un genre seul j'avois usé mes jours.
Mais quoi ! je suis volage en vers comme en amour.
Voilà, en efifet, tout ce qu'on peut dire sur ce sujet. Le même esprit qui présidoit a sa conduite, présidoit à ses compositions. Esprit simple, ingénu, sensé, galant : mais inconstant, distrait, paresseux. Il ne met pas toujours la dernière main à un ouvrage 5 mais jusqu'aux morceaux qu'il a le plus négligés, jusqu'à ses moindres ébauches, tout décèle en lui un grand maître, et qui est, à divers égards, véritablement original. Aussi est-il regardé par tous les gens de goût, comme l'un de nos cinq ou six poètes, pour qui le temps aura du respect, et dans les ouvrages desquels on cherchera les débris de notre langue, si jamais elle vient à périr.
Un jour Molière soupoit avec Racine, Despréaux, La Fontaine et Descoteaux, fameux joueur de flûte. La Fontaine étôit ce jour-là, encore plus qu'à son ordi- ^aire, plongé dans ses distractions. Racine et Des- • préaux, pour le tirer de sa léthargie, se mirent à le l'ailler, et si vivement qu'à la fin Molière trouva que Cî'étoit passer les bornes. Au sortir de table il poussa Descoteaux dans l'embrasure d'une fenêtre, et lui parlant de l'abondance du cœur : « Nos beaux esprits, dit-il, ont beau se trémousser, ils n'effaceront pas le lonhomme. »
Il me reste à dire un mot de sa conversion. Je m'en
fut invité par M. de Saint- Évremond à s'y retirer, et quelques mylords s'obligèrent de pourvoir à ses besoins . Mais les bienfaits de M . le duc de Bourgogne épargnèrent à la France et la douleur de perdre un si excellent homme, et la honte de ne l'avoir pas arrête par de si foibles secours ' .
Après sa conversion, il vécut, ou plutôt languit encore deux ans. Il les passa chez M°" d'Hervart^, où il retrouva la même hospitalité, les mêmes douceurs dont il avoit joui chez M°°' de La Sablière. Il entreprit de
traduire les hymnes de FEglise, mais il n'alla pas loin *, car les remèdes qu'on lui avoit fait prendre dans le cours de sa maladie l'ayant fort échauffé, il voulut essayer d'une tisane rafraîchissante qui acheva d'éteindre son feu poétique, et qui vraisemblablement avança la fin de ses jours. Plus il sentit diminuer ses forces, plus il redoubla sa ferveur et ses austérités. J'ai vu entre les mains de son ami M. de Maucroix le cilice
d*aiinées d^ailleurs, Mme dé La Sablière avait embrassé un genre de vie sévère qai avait un peu éloigné d'elle La Fontaine*.
> Mme Harvey, à qai La Fontaine dédia sa fable du Renard anglais, son frère, M. de Montaigu, ambassadeur d'Angleterre en France, le duc de Devonsbire et milord Godolpbin, poussés par Saint-Évremond et la duchesse de Mazarin, voulurent attirer La Fontaine en Angleterre; mais ces tentatives eurent lieu vers 1683-87, et La Fontaine n'avait encore ni perdu Mme de La Sablière, ni éprouvé la libéralité du duc de Bourgogne.
* L'hôtel de Barthélémy d'Hervart, autrefois intendant et contrôleur général des finances, était situé rue Plâtrière. Il avait appartenu au duc d'Épernon ; quand M. d'Hervart Tacheta, il l'agrandit et le fit décorer pur Migoard d'admirables fresques qui l'ont rendu longtemps célèbre.
dont il se trouva couvert lorsqu'on le déshabilla pour le mettre au lit de la mort : vrai dans toute sa pénitence comme dans tout le reste de sa conduite, et n'ayant jamais songé à tromper en rien ni Dieu ni les hommes.
Il mourut à Paris , rue Plâtrière , et fut enterré dans le cimetière de Saint-Joseph*, à l'endroit même où Molière avoit été mis vingt-deux ans auparavant'.
Archeyèque de Paris, Duc et Pair de Franee, Commandeur des Ordres du Roi,
reçu à T Académie le 8 fétrier 1 671 .
Il naquit à Paris le 14 août 1625. L'exemple de son père, Achille de Harlay-Champvalon^, homme savant, et de qui nous, avons une fort bonne traduction de Tacite, lui inspira une forte passion pour 1 étude*. Il
1 M. Walkenaër dément formellement cette assertion, et assure que La Fontaine f\it inhumé au cimetière des Saints Innocents.
* Sur les rapports de La Fontaine avec TAcadémie française, Yoy. aux Pièces justificatives,
* Son père était ce marquis de Breval et de Champvalon dont nous avons parlé, tome 1, p. 49. — Sa mère était Odette de Vaudetar de Persan.
* Dès rage de sept ans, Tenfant dut suivre les cours du collège de Navarre.
312 FRAiNÇOIS DE HARLAY.
apprit les humanités par goût* , la théologie par devoir^. A peine fut-il hors de dessus les bancs de Sorbonne, que la province de Normandie le députa , en qualité d'abbé de Jumiège, à l'assemblée générale du clergé, tenue en 1630^ Il y montra tant de savoir, tant de prudence, que l'archevêque de Rouen, son oncle, forma le dessein de Tavoir pour successeur*, et que les prélats de l'assemblée députèrent à la Reine régente pour lui en faire eux-mêmes la demande ^ Ainsi , dès l'âge de vingt-six ans, il fut élevé à un des plus grands postes ou puissent aspirer le mérite, la naissance et la faveur. Vingt ans après il fut transféré à Farchevêché de
^ Son père fut forcé de le détourner de la poésie : « Annum agens decimum quartum, Harlaeus latine ita sciebat, ut soluta strictaqne oratione scriptitaret, concinneque de re proposita dissereret, <^tiam ex tempore. » — Il étudia ensuite la philosophie, et il traduisit quelques ouvrages d*Aristote en français.
' En sortant de ses cours de théologie, il fut le premier adversaire de Jansénius.
3 Des discussions très-graves s*élevèrent parmi le clergé, et les actes de l'assemblée furent supprimés.
^ La même année, 1650, il eut à soutenir les droits de son oncle contre le parlement de Rouen, qui lui défendait de tenir un synode. C'est seulement deux ans après, le !«' février 1652, qu'il prit possession du siège épiscopal de Rouen.
'^ Ce fait est inexactement rapporté ici. Le clergé proposa M. de Harlay pour être coadjuteur de son oncle; la Reine, mal disposée envers la famille de Harlay, déclara qu'elle ne nommerait pas le jeune abbé coadjuteur, mais successeur de l'archeYéque de Rouen. Elle espérait que celui-ci ne consentirait jamais à résigner sa haute et lucrative position. Trompée dans cette attente, elle tint cependant sa parole, à la recommandation de saint Vincent de Paul.
Paris'. C'est lui qui en a obtenu Térection en duché et pairie^. Il fut en 1690 nommé par le Roi au cardinalat ^^ mais une apoplexie de quelques heures termina sa vie avant qu'il eût le chapeau *.
Personne, je crois Tavoir dit ailleurs, ne reçut de la nature un plus merveilleux talent pour Télociuence. Il rassembloit non-seulement tout ce qui peut contribuer au charme des oreilles, une éloculion noble et coulante, une prononciation animée, je ne sais quoi d'insinuant et d'aimable dans la voix, mais encore tout ce qui peut Bxer agréablement les yeux, une physionomie solaire, un grand air de majest'é, un geste libre et régulier \
* Le surlendemain de la mort d^Hardouin de PéréÛxe de Beaumont, le 2 janvier 1671. U prit possession de son siège le 18 mars de la même année.
* En 1674, au mois d*avril, ce haut titre de duc et pair fut accordé à lui et à ses successeurs.
3 Le 10 mars 1690.
^ Le 6 août 1695.
' Son biographe latin, Le Gendre, fait de lui ce portrait : c Eniinenti, justa,eleganti staturâ HarlaBus fuit, incessu alacri, exporrecta fronte, venusta admodum facie, humanitatem, signitatemque prseferente, colore florido, caesiis vegetisque oculis, naso paulô grandiore, ore parvo, roseis labris, ordinatissimis et^ eo etiam sene, incorruptis dentibus, denso subrufoque capillo antequaro ascititio uteretur....» Sa beauté a donné lieu à ce mot. Il traversait une salle où se trouvaient les filles d'honneur de la Heine :
Fonnosi pecoris custos.
dit-il à la personne qui raccompagnait.
— Formosior ipse,
reprit, en terminant le vers de Virgile, M»"« de Bouillon. (Cf.Faydit, /Remarques sur Virgile et sur Homère^ p. 218. — 1705, in-12.)
Par un fréquent exercice, il étoit parvenu à pouvoir, dans quelque occasion que ce fût, prêcher surle-champ : témoin ce qu'il fit dans sa cathédrale de Rouen, lorsqu'un jour de grande fête, le prédicateur étant demeuré court au commencement de son premier point, on vit M. l'archevêque fendre l'auditoire, monter en chaire , et , reprenant la division qui avoit été proposée, traiter chaque point avec toute la dignité, avec toute la force qu'eût pu avoir un discours médité à loisir ^ .
Pour donner à son éloge une juste étendue, j'aurois à traduire tout lin volume latin, qui a pour titre : de Viia Francisci de Harlay^ Rhotomagensis primum , deinde Parisiensis archiepiscopi , libri IV ^ Auctore Ludovico Le Gendre, etc. Paris, in-4®. 1720 ^.
1 « Die Beatae Virginis conceptui sacra, dicebat ad populum Bhotomagi Franciscanus Recollectus, eloquentiae laude florens, Joannes Damascenus Le Bret, partitaque oratione in triacapita, primum exequebatur, quum subito ea raucitate, eoque deliquio correptus fuit ut, petita venia ab Harlaeo qui aderat et a frequentissima concione, e pulpito descendere coaclus est. In tam repentino et tam insolenti casu altonitos auditores et jam effluentes Harlaeus monet ne abeant, paululumque se colligens, suggestum ascendit et ea capita in quae divisa erat Franciscani oratio tam diserte, tam docte tota hora prosequitur, ut omnes prae admiratione exclamarent neminem tam subito, tam facunde locutum esse... Erat ex tempore quam a cura praestantior. » (Anne 1667). De viia Fr. Harlœi vita, lib. VI, 1720, in-i% p. 70.) Voy. aussi, p. 80, le chapitre intitulé : « Oratoris subito aegrotantis partes suscipit et laudabiliter explet. »
• Après avoir parlé des relations qu'entretenait M. de Harlay avec Brébeuf et Corneille, le biographe ajoute ce passage qui fait connaître les rapports de M. de Harlay avec PAcadémie:
c Haec in litteraspolitiores propensio in eoviguit semper; baec