‹ Histoire de l'Académie française (volume 2)Chapitre 45 sur 158 · JEAN DE LA BRUYÈRE · texte numérisé non relu

JEAN DE LA BRUYÈRE

Reçu à ricadémic le 15 juia 1693', mort le 10 mai 1696.

11 descendoit d'un fameux ligueur, qui, dans le temps

mn causa fuit curtcceplum babuerit, statimatqueparisiensis arcbiepiscopus renuntiatus est, illustri Academicae gallicae collegio sœiari, eique DOTam decus curaverit...

» Postquam Seguerius excessit e vivis, Harbeus sive decorandse

Academiae studio, sivequod extimesceret, ut quidam sestimavere,

Be, quamvis cseteris Academicis dignitate aDtecelieret, ab illia

tamen in patronum non ascisceretur, quippè qui in eoruin album

ab anoo tantum ascriptus esset, bis proposuit Academise futurum

esse utiUtati et dignationi maximie si Rex se patronum illis dici

pateretur. Placuit omnibus consiiium : sed habebat res ea diffi-

cultatem plurimam. Nibilominus spopondit Harlaeus effecturum

se ut Rex assentiretur, nec repulsam tulit, qua valebat eloquen-

tia, gratia et auctoritate; insuper impeiravit ut Academia habe-

ret deinceps consessus suos in eo conciavi parisiensis Luparae

quod oUm sanction concilie addictum erat : Rogatus Harlaeus ut

pro tanto bénéficie, quod ipse impetraverat, amplissimas nomine

Academiae gratias ageret, dixit elegantissime summoque audien-

tium plausu ; accepi ipse ab Academico qui orationi adfuit, nun-

quam a se auditam fuisse elegantiorem quam ista fuit. » [Ibid,,

pp. 29U-â93).

^ II avait écboué en i69i, comme on le voit par une lettre qu*il écri\it, le 9 décembre de celte année, à 6ussy>Rabutin, pour le remercier de son suffrage. (Voy. la notice de M. Destailleur, en tête de sa nouvelle édition des Caractères,) L'auteur des Senti-^ ments criiiquei sur les Caractères prétend que le discours de La Bruyère déplut beaucoup à I* Académie, et fut cause qu'on établit, par un article ajouté aux Statuts, qu'aucun récipiendaire ne

des barricades de Paris, exerça la charge de lieutenant^ civil*.

Il acheta une charge de trésorier de France à Caen^mais à peine la possédoit-il, qu'il fut mis par M. Bossuet, archevêque de Meaux , auprès de feu M. le duc pour lui enseigner Thistoire^, et il y passa le reste de ses

prononcerait son discours sans Tavoir soumis à une commissioD. J. Brillon, auteur de V A pologiCf nie le fait, mais sans donner de preuves. On connaît toutes les épigrammes auxquelles donna lieu sa nomination.

^ Voyez, entre autres, les nouvelles remarques sur la satire Ménippée, tome II, page 358.

Une note que M. Clément a mise sur le catalogue de la Bibliothèque du Roi, porte que M. de La Bruyère étoit né dans un village proche Dourdan. (o.) Si la filiation indiquée par Tabbé d*Olivet est certaine, on doit remarquer que la Ligue compta deux La Bruyère ; le père, Mathieu La Bruyère était apothicaire ; le fils, qui était lieutenant particulier, occupa le titre et les fonctions de lieutenant civil. Celui-ci fut du Conseil des Quarante ; U fat chassé de Paris avec son père lorsque le roi y rentra ; ils se retirèrent à Anvers où Mathieu La Bruyère fit imprimer un Rosaire de la très-heureuse Vierge Marie, (Paris, 1603, in-12, fig.) Delà, il se retira à Naples, ne cessant de travailler à des conspirations contre Henri IV. (Voy. satire Ménippée, 1712, 3 vol. in-8*>, t. I, pp. 375, 376; t. H, pp. 67, 337-339, 421, 430, 5l9, t. III, 463, 465, 473). Quant au père de La Bruyère, petit-fils de Mathieu, suivant des quittances signées de lai qui sont conservées à la Bibliothèque impériale, il aurait été « conseiller du Roi et de ses finances. » L'auteur des Caractères avait deux frères et une sœur. (Voy. Notes biographiques sur La Bruyère, en tête de Tédition donnée par M. A. Destailleur, chez M. P. Jannet. 2 vol. in- 16 (Bibliothèque ehévirienne.)

* La France était alors divisée, non plus en vingt, mais en vingt-trois généralités. Dans chacune était un trésorier de France. Caen était une des généralités où on levait les moins fortes impositions pour les gages des officiers.

3 Louis de Bourbon, petit-fils du grand Condé, mort en 1710.

LA BRUYÉl\E. 317

j ours en qualité d'homme de lettres * , avec mille écus de pension '.

On me Ta dépeint comme un philosophe qui ne son-

geoit qu'à vivre tranquillement avec des amis et des

livres; faisant un bon choix des uns et des autres, ne

cherchant ni ne fuyant le plaisir; toujours disposé à

une joie modeste', et ingénieux à la faire naître; poli

dans ses manières et sage dans ses discours ; craignant

tonte sorte d'ambition, même celle de montrer de

Tesprit*.

^ Et non pas en qualité de gentilhomme ordinaire, comme quelques auteurs le disent, (o.) — L*acte de décès contredit Tabbé d'Olivet. — Voyez ci-dessous.

* Depuis 1680 jusqu'à sa mort, La Bruyère vécut à Tbôtel de Condé; accueilli par le grand Condé, il reçut ensuite du fils la même hospitalité.

* Telle n*e8t point l*idée que nous donnent de La Bruyère les lettres suivantes de M. de Phélypeaux, retrouvées par M. Depping; 00 en jugera par les extraits suivants:

« Juillet 1694. Si vous faites encore plusieurs voyages à Chantilly, je ne doute pas qu'il soit un an qu'on ne vous mène haranguer aux Petites-Maisons. Ce seroit une fin assez bizarre pour le îhéophraste de ce siècle... >

» 28 août. Si, par hasard, vous avez. Monsieur, quelqu'un de

Vos amis qui vous connoisse assez peu pour vous croire sage, je

Vous prie de me le marquer par nom et surnom, afin que je le

détrompe à ne pouvoir douter un moment du contraire : je n'au-

^ois pour cela qu'à leur montrer vos lettres. Je n'ai pu encore

l>ieii discerner si c'est la qualité d'académicien ou les honneurs

que vous recevez à Chantilly qui vous ont fait tourner la cervelle.

fluoi qu'il en soit, je vous assure que c'est dommage, car vous

étiez un fort joli garçon, qui donniez beaucoup d'espérance. »

(Voy. Ed. Fournier. La Bruyère ^ quelques notes sur sa vie et les moeurs. Extr. de la Revue française, 10 et 20 janvier 1857.)

^ Ménage parle de la simplicité de La Bruyère dans les rela-

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Il ne laisse pas d'en montrer beaucoup dans son Itv des Caractères j et peut-être qu'il en montre trop. Tkm moins en jugera-ton ainsi lorsqu'on jugera de sa manière d*éerire par comparaison à celte de Théophraste, dont il a mis les Caractères à la tèle des siens. Théo— phraste écrit les mœurs de son temps, moeurs bien simples au prix des nôtres, et il les décrit avec simplicité. Aujourd'hui tout est fardé, tout est masqué 5 le discours se ressent des masms] afussi Fauteur franco» a-t-il plus d'art, et par conséquent moins de ce naturel aimable que l'auteur grec ^

lions du monde : » l\ n*y a pas longteai^ ^6 M. def Lft tuyère m'a fait Tlionneur de me Temr voir; nms je ne Yài pa»ta assez de temps pour ie bien comioitre. M m*» j^atu ^e ce v'étoit pas un grand parieur. »

Despréaux , qui eslrmaU d'aHleors la Bruyère, qmr a lait sur S0& portrait nu quatrain bien eoiamu, et qui enfin Far erté avec honneur dans sa dixième satire, parle arnst ^eTantevr des Caractère» dans une lettre à Racine du 19* mai 1687: f Maximilien mt*est venu voir à Antenl:) et m'a tn (pielque ehfOse de son Ififé»phraste. C'est un honnête kem«e^ et à qm il ne manquerolt rien si la nature Tavoit fait aussi agréable qu'il a envie de Yèîre. Bn reste^ il a de l'esprit, du savoir et du mérile. » Qnant sm nom de Maximilien, voyez^dan^ l'excellente notice éeM. ÉdonardPenvnier, les raisons ingénieuses qu'il donne pe>iir prouver qvte Despréaui fait allusion ici à une Naison de La Brn^ère avec ki femme de M»ximilien de Belleforière, m^rrqnis de Soyeeonrt.

^ Je n'ignore p»» que la nnnière dent je parle dtf TfréophfaiSie DMderne n'a pa» été goûitée de tout le momfe. Plnsieirrs eritiques miprimées m'en ani avertie Mais ri me i^ToU qu'on n*est pefttt entré dans ma pensée, q>ai est que M. de La^ Bruyère, qtKint an style précisément^ ne doit pas être lu sans d^fii3Fn«e\ pd^rce qu'il a donné, mais pourtant avec une modération qtri de nos jours tiendrottlieu de mérite, dans ce style affecté, guindé, entortillé qu'on

Mais pourquoi les Caractères de M. de La Bruyère, que nous avons vus si fbrt en vogue durant quinze ou vingt ans, commenceat-ils à n'être plus si recherchés? Ce n'est pas que le public se lasse eniin de tout, puisqu'aujourd'hui La Fontaine, Racine, Despréaux ne sont pas moins lus qu'autrefois. Pourquoi, dis -je, M. de La Bruyère n'a-t-il pas tout à fait le même avantage?

Prenons-nous-en, du moins en partie, à la malignité du cœur humain. Tant qu'on a cru voir dans ce livré les portraits de gens vivants, on l'a dévoré, pour se nourrir du triste plaisir que donne la satire personnelle ^ Mais à mesure que ces gens-là ont disparu, il a cessé de plaire si fort par la matière , et peut-être aussi que la forme n'a pas suffi toute seule pour le sauver, quoiqu'il soit plein de tours admirables et d'expresmos heureuses, qui n'ét(»ent pas dans notre langue auparavant.

Quand je dis qu'elles n'étoient pas dans notre langue avant M. de La Bruyère, ce n'est pas que je l'accuse d'avoir fait des mots nouveaux. Personne n'a ni droit ni besoin d'en faire. Vaugelas et d'Ablancourt n'ont-ils pas dit excellemment tout ce qu'ils ont voulu? Et ne

peut recparto comme an mal épidémiqae parmi nos beaux esprits, depais trente ou quarante ans. Je ne reprends que cela seul dans M. ée La tlruyère. (o.) ->> (Note de Tédition de 1743.)

^ On sait qi^e La Bruyère a toujours désavoué les clefs de son livre. Cependant elles offrent un certain intérêt^ en* ee qu'elles conserveni le jugement des contemporains sur tel ou tel personnage qu'on reconnaissait dans lo portrait tracé sans intention par La Bruyère.

Tont-ils pas dit sans faire des mots nouveaux * ? Mais^ lorsqu'une langue a tous les mots nécessaires pour ex — primer toutes les idées simples et distinctes , le secret, de Tenrichir ne consiste plus que dans Tusage de la métaphore, qui, joignant à propos les idées, sait tantôt les agrandir et les fortifier, tantôt les diminuer et le:» affaiblir Tune par Tautre.

M. de La Bruyère seroit un parfait modèle en cette partie de Tart, s'il en avoit toujours respecté assez les bornes, et si, pour vouloir être trop énergique, il ne sortoit pas quelquefois du naturel. Car voilà par où Tusage des métaphores est dangereux. Elles sont dans toutes les langues une source intarissable, mais source que rimaginalion doit se contenter d*ouvrir, et où le jugement seul a droit de puiser.

Tout est mode en France : les Caaracth'es de La Bruyère n'eurent pas plutôt paru, que chacun se mêla d'en faire* ^ et je me souviens que dans ma jeunesse c'étoit la fureur des prédicateurs, mauvaises copies du P. Bourdaloue. Ce grand orateur, le premier qui ait

* H est cependant un certain nombre de mots que l'abbé d*0livet lui-même a eu le tort de créer sans nécessité : que veut dire, par exemple, la physionomie solaire qu'il prèle à M. de Harlay ?

' La Bruyère est moins original qu'on ne le dit ici. La mode des portraits datait des romans de M**« Scudéry. On connaît le fameux recueil dédié à Mademoiselle, et où Ton voit plusieurs portraits de sa façon. Si La Bruyère, avec un style tout personnel, a imité un genre déjà créé, il a eu aussi de nombreux imitateurs, entre autres son apologiste contre Vigneul-Marville ( dom Bonaventure d'Argonne), c'est-à-dire Jacques Brillou, Fauteur du Théophrastc moderne.

réduit parmi nous Téloquence à n'être que ce qu'elle doit être, je veux dire à ôlre Torgane de la raison et Torgane de la vertu, n'avoit pas seulement banni de la chaire les concetli^ productions d'un esprit faux, mais encore les matières vagues et de pure spéculation , amusements d'un esprit oisif. Pour aller droit à la réformatioades mœurs, il commençoit toujours par établir sur des principes bien liés et bien déduits une proposition morale ; et après, de peur que l'auditeur ne se fit point l'application de ces principes, il la faisoit lui-même par un détail merveilleux, où la vie des hommes étoit peinte au naturel. Or, ce détail étant ce qu'il y avoit de plus neuf, et ce qui par conséquent frappa d'abord le plus dans le P. Bourdaloue, ce fut aussi ce que les jeunes prédicateurs tâchèrent le plus d'imiter. On ne vit que portraits, que caractères dans leurs sermons. Us ne songèrent pas que, dans le P. Bourdaloue, ces peintures de mœurs viennent toujours, ou comme preuves, ou comme conséquences^ que sans cela elles y seroient hors d' œuvre , et qu'un sermon, qui n'est qu'un tissu de caractères, ne prouve rien. De l'accessoire ils en firent le principal, et d'une trèspetite partie le tout.

Je ne reviens à M. de La Bruyère, que pour dire un mot de sa mort. Quatre jours auparavant, il étoit à Paris dans une compagnie de gens qui me l'ont conté, où tout à coup il s'aperçut qu'il devenoit sourd, mais absolument sourd. Point de douleur cependant. Il s'en retouina à Versailles, où il avoit son logement à l'hôtel de Condé ; et une apoplexie d'un quart d'heure remu. 21

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portai n'étant àgè que de cinquante-deux ans*. On trouva parmi ses papiers des Dialogues sur le Quiétisme^ qu'il n'avoit qu'ébauchés, et dont M. Du Pin, docteur de Sorbonue, procura Tédition ^.

^ Une lettre adressée à Tabbé Bossaet, et publiée par M. de Monmerqué, dans la Revue rétrospective (oct. 1836), rapporte ainsi la mort de La Bruyère .

c Je viens à regret à la triste nouvelle du pauvre M. de La Bruyère que nous perdîmes le jeudi dix de ce mois ( c'est le 11, après minuit), par une apoplexie, en deux ou trois heures, à Versailles. J'avois soupe avec lui le mardi. Il étoit gai et ne s*étoit jamais mieux porté. Le mercredi et le jeudi même, jusqu'à neuf heures du soir, se passèrent en visites et promenades, sans aucun pressentiment. 11 soupa avec appétit, et tout d'un coup il perdit la parole, sa bouche se tourna. M. Fagon, M. Félix et toute la médecine de la cour vinrent à son secours. W montroit sa tête comme le siège de son mal ; il eut quelque connoissance. Saignée, émétique, lavement de tabac, rien n'y fit...»

L'acte de décès de La Bruyère, rapporté dans le même Recueil, est ainsi conçu :

« Ce douzième demay tnil six cent quatre-vingt-seize. Jean La Bruyère, écuyer, gentilhomme de monseigneur le duc, âgé de cinquante ans ou environ, est décédé à l'hôtel de Gondé, le onzième du mois et an que dessus, et inhumé le lendemain dang la vieille église de la paroisse, par moi soussigné, prêtre de la mission, faisant les fonctions curiaies, en présence de Robert-Pierre de La Bruyère, son frère, et de M. Charles La Boreys de Boshèze, aumônier de Son Altesse la Duchesse, qui ont signé, et de M. Hugues, concierge de l'hôtel, qui a signé. »

(Cf. Notices citées de MM. Ed. Foumier et Destailleur.)

* L'extrait de l'acte de décès fait supposer que La Bruyère est né vers 1646; d'après les chiffres donnés par l'abbé d'Olivet» il serait né en 1644 : ces deux dates sont, jusqu'ici, également probables. Suardfait naître La Bruyère en 1639; mais rien, excepté un portrait de l'édition de 1720, n'autorise à donner cette date.

^ Ce iivre^ où l'on ne reconnaît pas La Bruyère, est attribué à

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