‹ Histoire de l'Académie française (volume 2)Chapitre 47 sur 158 · LETTRE DE M. DE VALINCOURT · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. DE VALINCOURT

Puisque je Tai promis, Monsieur, HH faut vous parler de l'illustre Racine, avec qui j'ai passé la plus belle par-

* Jean-Baptiste-Henri an Troussetde Valinconrt, secrétaire général de la marine, fut successeur de Racine à TAcadémie française.

* Cette lettre de M. de Valincourt a été jugée très-sévèrement, et avec raison, par Louis Racine, dans ses Mémoires sur la yie de son père : c Au lieu d*une vie ou d'un éloge historique, dit-il, on ne trouve dans V Histoire de V Académie française, qu'une lettre de M. de Valincourt, qu'il appelle lui-même « un amas informe « d'anecdotes cousues bout à bout et sans ordre. » Elle est fort peu exacte, parce qu'il Técrivoit à la hâte, en faisant valoir à M. l'abbé d'Olivet qui la lui demandoit,la complaisance qu'il avoit d'interrompre ses occupations pour le contenter, et il appelle corvée ce

tie de mes jours. Maïs, quoique je sois à la campagne, les affaires ne m'interrompent guère moins qu'à la ville. Ainsi vous n'aurez de moi qu'un amas informe d'anecdotes, cousues bout a bout, et sans ordre, à mesure que J'en pourrai rappeler l'idée.

Vous savez que Racine étoit de la Ferté-Milon *, et que dès son enfance il fut mis à Port-Royal-des-Champs, où M. Le Maistre prit un soin particulier de son éducation^. Le sacristain de cette abbaye, homme très-habile,

qui pouvoit être pour lui un agnréable devoir de l*amitié et même de la reconnoissance Personne n*étoit plus en état que lui de faire une vie exacte d*un ami qu'il avoit fréquenté si longtemps.» (Mémoires sur la vie de Jean Racine , Lausanne et Genève, 1 747, in-18, p. H-12).

1 11 naquit le 21 décembre 1639. Son père, après avoir été élevé dans le régiment des gardes en qualité de cadet, s^étoit établi à la Ferté-Milon et y avoit é|)Ousé Marie des Moulins^ qui^ veuve de bonne beure,se retira à Port-Royal-des-Cbamps. (o.)

Cette note de Tabbé d*01ivet est erronée. Jean Racine, le poète, était fiU de Jean Racine, contrôleur du grenier à sel de la Ferté- Milon, et de Jeanne Sconin, fille de Pierre Sconin, procureur du Roi des eaux et forêts de Villers-Cotterets. Son grand-père se nommait aussi Jean Racine, et Marie des Moulins était sa grand*mère. Racine, ayant perdu sa mère le 24 janvier 1641 et son père le 6 février 1643, fut élevé, avec sa sœur, par son grandpère Sconin.

' Racine fut mis d*abord non pas au collège de Beauvais, qui était à Paris, mais dans le collège de la ville de Beauvais, et il en sortit le !<''' octobre 1655. C'est de là qu'il entra à Port-Royal, où il resta trois ans, jusqu'en octobre 1658; il passa ensuite au collège d'Harcourt, à Paris, où il fit sa philosophie.

M. Le Maître prit en effet un très-grand soin de son éducation ; dans une lettre qu'il lui écrit, il lui témoigne une affection toute paternelle. Ainsi il lui dit, en finissant : « Bonjour, mon cher fils ; aimez toujours votre papa comme il vous aime. »

mais dont le nom m'est échappé*, lui apprit le grec, et <lans moins d'une année le mit en état d'entendre les tragédies de Sophocle et d'Euripide. Elles l'enchantèrent à un tel point, qu'il passoit les journées à les lire et à les apprendre par cœur, dans les bois qui sont autour de l'étang de Port- Royal. Il trouva moyen d'avoir le roman de Thiagène et Chariclée en grec : le sacristain lui prit ce livre et le jeta au £eu. Huit jours après, Racine en eut un autre, qui éprouva le même traitement. Il en acheta un troisième, et l'apprit par cœur : après quoi il l'offrit au sacristain, pour le brûler comme les deux autres.

Je crois qu'en sortant de Port-Royal, il vint à Paris, et fit sa logique au collège d'Harcourt. C'est un temps dont je ne saurois vous dire des nouvelles positives. Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'en 1660, tous nos poètes d'alors s'étant évertués sur le mariage du Roi, l'ode de Racine fut trouvée ce qu'on avoit fait de meilleur. Il la porta manuscrite à Chapelain^, qui lui donna de bons avis, le prit en amitié, et fit si bien valoir son ode dans l'esprit de M. Colbert, que ce ministre envoya d^abord cent louis de la part du Roi au jeune auteur, et peu de temps après le mit sur l'État pour une pension de six cents livres, qu'on lui a conservée jusqu'à sa mort.

* C'était le savant grammairien Cl. Lancelot.

• \\ fallait dire : « 11 la fit remettre... » — Voyez la lettre de Racine à M. Le Vasseur, du 1 3 septembre 1660. Racine y témoigne un grand respect pour Chapelain ; il s'est rendu à ses observations; il n'a pas encore vu M. Chapelain et craint que cette entrevue ne lui soit pas favorable.

Je n'ai point à faire ici l'examen de ses tragédies ; car que pourrois-je dire sur cela qui ne vous soit connu, et que vous ne puissiez, Monsieur, traiter infiniment mieux que moi ? Je me bornerai donc à quelques traits historiques, dont vous égayerez votre ouvrage : bien sûr qu'en parlant d'un aussi grand homme que Racine, les plus petits faits intéressent, et ne sauroient manquer de plaire.

Par exemple, quand madame Des Houliéres eut lâché ce fameux sonnet contre la Phèdre de Racine * , et lui et Despréaux l'attribuèrent mal à propos au duc de Nevers^ \ et ce qu'ils firent plus mal à propos encore, ils y répondirent d'une manière peu sensée, et qui leur attira de terribles inquiétudes. Car M. de Nevers faisoit courir le bruit qu'il les faisoit chercher partout pour les faire assassiner. Ils étoient l'un et l'autre gens fort susceptibles de peur. Us désavouèrent hautement la réponse. Sur quoi M. le duc Henri-Jules, fils du grand Condé, leur dit : a Si vous n'avez pas fait le sonnet, venez à l'hôtel de Condé, où M. le Prince saura bien vous garantir de ces menaces , puisque vous êtes innocents. Et si vous l'avez fait, ajouta-t-il, venez aussi à l'hôtel de Condé, et M. le Prince vous prendra de même sous

^ Le sonnet de madame Des HouIières , celui que Racine et Despréaux lui opposèrent, et un troisième sonnet sur les mêmes rimes, attribué à M. le duc de Nevers, pour servir de réplique au précédent, sont rapportés tout au long dans les nouvelles éditions de Despréaux, à la fin de l'épître VU. (o.)

^ Philippe de Mancini, duc de Nevers. 11 fut de PAcadémie française. Tous ses ouvrages ont été recueillis. Voyez, sur toute cette affaire, les Nièces de Mazarin , par M. Amédée Renée.

protection, parce que le sonnet est tr^s-plaisant et iplein d'esprit. »

Mais que pensez-vous, Monsieur, du sort qu'eut la J^Aèdre de Racine aux cinq ou six premières représentations? Vit-on jamais mieux ce que c'est que la prévention, et jusqu'où la cabale est capable de porter les hommes les plus éclairés? Car il est bien vrai que durant plusieurs jours Pradon triompha*, mais tellement

< Pradon fit jouer sa Phèdre précisément dans le temps qu'on jouoit celle de Racine; et même dans sa préface il dit effrontément ' Ce n*a point été un effet du hasard qui nia fait rencontrer avec M.Racinet mais un pur effet démon choix, (o.) — Écoutons maintenant les griefs de Pradon ; il les expose dans ses Nouvelles Remarques sur les ouvrages du sieur D, (Despréaux), La Haye, Jean Strick, 1685; il dit, à la p. 72 : « M. Despréaux a bien raison et rend bien justice aux ouvrages de son ami. Il est vrai que M. Racine a fait des pièces de théâtre d'une grande beauté : toute la France en demeure d*accord....'Je dirai donc seulement en passant, avec M. Despréaux et avec toute la France, que les ouvrages de M. Racine ont un très-grand mérite; mais qu*avec tout leur mérite particulier, ils ne doivent pas peu à Thabileté des acteurs qui les ont animés sur le théâtre. » P. 73. « Il n*y a que la Muse du grand Corneille qui , au jugement de tout le monde, porte et conserve partout des ornements solides. » P. 76. « C*est cette Phèdre qui m*a attiré les satires de M. Despréaux et le procédé malhonnête de ces deux messieurs. J'avois même fait, en ce temps, une critique en vers sur la Phèdre de M. Racine, ^arce que le bruit courut quUl en faisoit une sur la mienne. Celle que j'apportai à Thôtel Guénégaud étoit une pièce en un acte que je lus à des personnes du premier rang. Elle les divertit assez, et auroit peut-être fait connoîlre que les endroits les plus sérieux sont quelquefois susceptibles du plus grand comique. Cela nVHe rien de la Phèdre de M. Racine, que j'estime fort. » P. 79. ce Lorsqu'ils virent que, par la bonté et la justice du Roi, Sa Majesté avoit permis qu'on jouât ma Phèdre dans le temps de celle de M. Racine, qui, par un procédé sans exemple, avoit empêché l'an-

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que la pièce de Racine fut sur le point de tomber, et à Paris et à la cour. Je vis Racine au désespoir. Cependant, si jamais ouvrage parfait fut mis sur le théâtre, c'est sa Phèdre; et s'il y eut jamais tragédie impertinente et méprisable de tout point, c'est celle de Pradon. Racine avoit éprouvé la môme chose à ses P/azdeurs^ pièce où règne admirablement le goût attique pour la fine satire. Aux deux premières représentations, les acteurs furent presque siffles , et n'osèrent hasarder la troisième. Molière, qui étoit alors brouillé avec lui, alla à la seconde, mais ne se laissa pas entraîner au jugement de la ville, et dit en sortant que ceux qui se moquoient de cette pièce méritoient qu'on se moquât d'eux. Un mois après, les Comédiens étant à la cour, et ne sachant quelle petite pièce donner à la suite d'une tragédie, risquèrent les Plaideurs. Le feu Roi, qui étoit très-sérieux, en fut frappé, y fit même de grands éclats de rire, et toute la cour, qui juge ordinairement mieux que la ville, n'eut pas besoin de complaisance pour l'imiter. Les Comédiens, partis de

née précédente une autre fphigénie de paroître dans le temps de la sienne; ces messieurs, dis-je, voyant quMIs ne pouTOient plus apporter d*obstacles à ma Phèdre du côté de la Cour, par des bassesses honteuses et indignes du caractère qu'ils doivent avoir, empêchèrent les meilleures actrices d*y jouer. II est vrai que le public m*en fit la justice tout entière pendant trois mois» et fit bien voir que la scène françoise n'étoit pas encore si déchirée par cette Phèdre, ni par Thisbé et Tamerlan^ qui avoient eu d'assez grands succès, et que Sa Majesté avoit honoré de sa présence et de ses applaudissements, pour donner lieu à M. Despréaux de

dire :

Et la scène françoise est en proie à Pradon.

JEAN RACINE. aaa

Saint-Germain dans trois carrosses, à onze heures du ^oir, allèrent porter cette bonne nouvelle à Racine, «qui logeoit à Thôtel des Ursins. Trois carrosses après Tminuit , et dans un lieu où jamais il ne s'en étoit tant ^u ensemble, réveillèrent tout le voisinage. On se mit aux fenêtres *, et comme on vit que les carrosses étoient a la porte de Racine et qu'il s^agissoit des Plaideurg^ les bourgeois se persuadèrent qu'on venoit Tenlever pour avoir mal parlé des juges. Tout Paris le crut à la Conciergerie le lendemain. Et ce qui donna lieu à une vision si ridicule, c'est qu'effectivement un vieux conseiller des requêtes, dont je vous dirai le nom à Toreille, avoit fait grand bruit au palais contre cette comédie ' .

J'oubliois de vous dire encore touchant la Phèdre

de Racine, que M. Arnauld ayant lu cette tragédie,

Tadmira, et convint même que de pareils spectacles ne

seroient pas contraires aux bonnes mœurs. Il ajouta

seulement : Pourquoi cb-t-Ufail son Hippolyte amou"

reux? Et ce mol seul marque le grand sens avec lequel

Af . Arnauld jugeoit de toutes choses. Car il faut avouer

que ce caractère d'Hippolyte amoureux affadit la pièce

et en diminue le tragique, quoique cet amour ait donné

lieu à des vers ladmirables et que le caractère d'Aricie

soit parfaitement beau ^.

^ Louis Racine, dans ses Mémoires, reprend et complète cette histoire de la chute à la Tille et du succès à la cour, de la comédie ùe&' Plaideurs. Voy. aussi le Menagianuy qui donne une sorte de clef des personnages.

* Voyez une lettre du grand Arnauld à M. Vuiliard^ du 10 avril

On a reproché à Racine qu'il avoit trop mis d'amour dans ses pièces, et qu'il en avoit trop donné à ses héroïnes. Deux causes de cet excès : le caractère même de Tauteur, qui étoit né plein de passion ; et le goût du temps où il écrivoit, car la cour de France alors ne connoissoit que Tamour et la galanterie.

Touchant l'histoire du feu Roi % dont vous me demandez particulièrement des nouvelles, je n'ai, Monsieur, qu'un mot à vous répondre. Despréaux et Racine, après avoir quelque temps essayé ce travail, sentirent qu'il étoit tout à fait opposé à leur génie -, et d'ailleurs ils jugèrent avec raison que l'histoire d'un prince tel que le feu Roi, et remphe d'événements si grands, si extraordinaires en tout genre, ne pouvoit, ni ne devoit être écrite que cent ans après sa mort, à moins que de vouloir ne donner que de fades extraits de gazettes, comme ont fait les misérables écrivains qui ont voulu se mêler de faire cette histoire *.

1691. Il témoigne préférer Esther à Athalie. — Dans ses MélangeSf Michault prétend qu*en donnant le nom de Le Bon à un sergent, Racine, alors brouillé avec Port-Royal, avait voulu mortifier le grand Arnauld et Nicole, qui avaient donné sous ce nom la Logique dont le titre porta tantôt : Logique de Port-Royal, tantôt Logique de M, Le Bon. Cette allusion est au moins douteuse.

' Racine et Despréaux furent nommés en 1677 pour écrire rhis* toire de Louis XIV. (o.)

2 « Je n'ai jamais pu lire sans une surprise extrême, dit Louis Raoine, ce que dit M. de Valincourtà M. Tabbé d*0iivet, en parlant de )l Histoire du Roi. M. de Valincourt, associé pour ce tratail à Boileau, après la mort de mon père^' et chargé seul de la continuation de cette histoire après la mort de Boileau, suivant toute appaïence, n*a jamais rien composé sur cette matière. H

Pour revenir donc aux tragédies de Racine, la haute idée qu'il ayoit de Sophocle lui persuadoit qu'on ne f ouYoit Timiter sans le gâter; et effectivement il n'a jamais osé toucher à auLCupe de ses pièces , quoiqu'il n'ait pas craint de jouter contre Euripide, qu'il a sou-> vent égalé^ et quelquefois surpassé.

Je me souviens à ce sujet qu'étant un jour à Auteuil chez Despréaux avec M. Nicole et quelques autres amis d'un mérite distingué, nous mimes Racine sur VOE" dipe de Sophocle. Il nous le récita ' tout entier, le traduisant sur-le-cjliamp : et il s'émut à un tel point, que tout ce que nous étions d'auditeurs, nous éprouvâmes

pouvoit avoir, aussi bien que ses prédécesseurs, le style historique : mais pourquoi a-t-il voulu faire entendre que regardant ce travail comme opposé à leur génie, ils ne 8*en occupoient pas, lui qui a su mieux qu*un autre combien ils s*en étoient occupés, et qui a été le dépositaire^ après leur mort, de ce quUls en avoient écrit? Le fatal incendie qui, en 1726, consuma la maison quMl SToit à Saint-Gloud, fut si prompt qu'on ne put sauver les papiers les plus importants de Tamirauté, et que les morceaux de VaiS" taire du Roi périrent avec plusieurs autres papiers précieux à la littérature. Le Recueil des lettres de Boileau et de mon père fera connoitre Tapplication continuelle quMls donnoient à Thistoire dqnt ils étoient chargés. Quand ils avoient écrit quelque morceau intéressant, ils alloient le lire au Roi. Ces lectures se faisoient chez M™« de Montespan.... » — Voy. lettre de Racine à Despréaux, Qu 24 août 1687, et toutes les lettres qu'il écrivit à Despréaux, pendant qu'il suivait le Roi dans la campagne où fut pris Namur. **- Despréaux et RaciDe, comme membres de TAcadémie des r Dscriptions, avaient d'ailleurs travaillé à V Histoire du Roi par les médailles. Voy. la correspondance de Boileau et de Brossette, ^dit. Laverdet, Paris, Techener, 1858. 1 vol. in-8<>, p. 110. On a d'ailleurs imprimé plusieurs fragments historiques sortis de la plume de Racine.

^ Réciter, dans le sens du latin recitare, lire à haute voix.

tous les sentiments de terreur et de compassion ^ sur quoi roule celte tragédie. J'ai vu nos meilleurs acteurs sur le théâtre, j'ai entendu nos meilleures pièces; mais jamais rien n'approcha du trouble où me jeta ce récit : et au moment même que je vous écris , je m'imagine voir encore Racine avec son livre à la main, et nous tous consternés autour de lui.

11 possédoit au suprême degré le talent de la déclamation. C'étoit même assez sa coutume de déclamer ses vers avec feu, à mesure qu'il les composoit. Il m'a plusieurs fois conté que pendant qu'il faisoit sa tragédie de Mithridate^ il alloit tous les matins aux Tuileries, où travailloient alors toutes sortes d'ouvriers -, et que récitant ses vers à haute voix, sans s'apercevoir seulement qu'il y eût personne dans le jardin, tout à coup il s'y trouva environné de tous ces ouvriers. Ils avoient quitté leur travail pour le suivre , le prenant pour un homme qui par désespoir alloit se jeter dans le bassin.

Un autre fait, qui mérite plus d'attention, et que je tiens encore de lui, c'est qu'étant allé lire au grand Corneille la seconde de ses tragédies, qui est Alexandre , Corneille lui donna beaucoup de louanges , mais en même temps lui conseilla de s'appliquer à tout autre genre de poésie qu'au dramatique, l'assurant qu'il n'y étoit pas propre. Corneille étoit incapable d'une basse jalousie; s'il parloit ainsi à Racine, c'est qu'il pensoit ainsi : mais vous savez qu'il préféroit Lucain à Virgile. D'où il faut conclure que le talent de faire excellemment des vers, et l'art du juger excellemment des

poètes et de la poésie, peuvent quelquefois ne pas se x*encontrer dans la même tète.

Racine, au reste, étoit d'une taille médiocre, la physionomie agréable, le visage ouvert. Il avoit le nez pointu, ce qui marque, selon Horace , un esprit porté é, la raillerie. Il étoit en effet railleur, et d*une raillerie smère' ; mais dans les dernières années de sa vie, la piété, dont il faisoit profession, l'avoit porté à se modérer. D'ailleurs , autant qu'il relevoit avec plaisir la fatuité d'un homme heureux , autant étoit-il plein de compassion et toujours disposé en faveur de ceux qui souffroient

Pour peu qu'il fût échauffé dans la conversation, il avoit l'éloquence la plus vive et la plus persuasive du monde. Aussi m'a-t-il souvent dit qu'il regrettoit de ne s'être pas fait avocat au Parlement.

Quatre ou cinq mois avant sa mort, il fut attaqué d'une fièvre violente, dont on le guérit à force de quinquina. H se croyoit hors d'affaire, lorsqu'il lui perça tout d'un coup à la région du foie une espèce de petit abcès qui jetoit tous les jours un peu de matière, à quoi les chirurgiens ignorants ne firent pas assez d'attention. Un matin, étant entré dans son cabinet pour prendre du thé selon sa coutume, et s' apercevant que cet abcès étoit séché et refermé, il fut frappé d'effroi, et s'écria qu'il étoit un homme mort. Il descendit dans sa chambre et se mit au lit, d'où en effet il n'est pas

' Les épigrammes de Racine sont en effet des modèles de fine et piquante. raillerie. Les Plaideurs ne sont cu'une longue épigramme.

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relevé depuis. On reconnut bientôt que c'étoit un abcès formé dans le foie. Ses douleurs devinrent si cruelles, qu'une fois il demanda s'il ne seroit pas permis de les faire cesser, en terminant sa maladie et sa vie par quelque remède K Tous les jours nous y étions Despréaux et moi, ou plutôt nous n'en sortions pas. Il conserva jusqu a la fin une parfaite connoissance, animée des sentiments les plus chrétiens.

Par son testament*, il avoit ordonné que son corps fût porté à Port-Royal-des-Champs, ce qui fut exécuté ; mais lorsqu'on ruina cette maison, ses os furent rapportés à Saint-Étienne-du-Mont et enterrés vis-à-vis la chapelle de la Vierge, proche l'endroit où est enterré M. Pascal'.

Voilà, Monsieur, ce que ma mémoire a pu me fournir. Je ne croyois pas même aller si loin, quand j'ai pris la plume. Au lieu d'exiger de moi cette corvée, vous auriez bien dû venir me voir à Saint-Cloud ; et peut-

^ « U n'est point vrai qu'il ait Jamais demandé s'il n*étoit pas permis de faire cesser sa maladie et sa vie par quelques remèdes.» — (Mémoires de Louis Racine.) — Voy. dans le même ouvrage les détails, trop longs pour être rapportés ici, que donne Louis Racine sur la dernière maladie de son père ; ce récit suffit à montrer la fausseté du prétendu coup de mort porté à Racine, par le mécontentement de Louis XIV. Voy. aussi une réfutation de ce conte dans VAthenœum français,

• 11 est rapporté tout entier ce testament dans les Hommes U- Imtres de Perrault, à l'article de Racine, (o.) — Le texte en a été reproduit dans les Mémoires de Louis Racine.

^ Despréaux a fait l'épitaphe de son ami. Voy la nouvelle édition de la correspondance de Boileau et de Brossette, donnée par M. Laverdet. Gliez Techener, 1 vol. in-8«, *858.

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^tre qu'à l'ombre de ces allées couvertes, où vous trou- Tez la promenade si agréable, il me seroit revenu dans la conversation divers traits, qui présentement ne s'offrent pas à mon esprit.

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