‹ Histoire de l'Académie française (volume 2)Chapitre 75 sur 158 · PROCÈS DE FURETIÈRE · texte numérisé non relu

PROCÈS DE FURETIÈRE

Enfin ses factums agirent fortement en sa faveur sur Topinion publique, et si quelques violences de langage en déparent l'éloquence et la verve indignée , on reconnut qu'il avait raison, et Ton eut quelque indulgence pour des violences de langage que justifiaient presque, ou qu'expliquaient du moins, les emportements des Académiciens qui l'avaient exclu de la Compagnie. Toutes les pièces de ce grand procès ont été recueillies en Hollande (169^) ; elles forment deux volumes, dont nous essaye* rons de donner une idée sommaire.

Premier factum, — Le premier factum de Furetière n'est pas écrit contre l'Académie, mais «contre quelques-uns de Messieurs de l'Académie françoise. » Sans dire ceux à qui il s'en prend, il exclut formellement « le cardinal d'Estrées, l'archevêque de Paris, le coadjuteur de Rouen, Bossuet, M. de Novion, le président de Mesmes, les ducs de Coislin et de Saint-Aignan, Bussy-Rabutin, le marquis de Dangeau, Renouard de Villayer, Pellisson, Flécbier, Gallois, Huet, Racine, Despréaux, Thomas Corneille et autres qui ont un vrai mérite dans la littérature, v

Ou devrait le féliciter plutôt que l'accuser d'avoir entrepris son Dictionnaire en même temps que l'Académie travaille au sien ; elle montre la politesse de la langue, Furetière s'attache à en faire voir Tabondance. En droit, l'Académie a un privilège qui défend de faire des dictionnaires pendant vingt ans, à dater du jour où celui qu'elle prépare sera achevé d'imprimer; mais c'est tout un siècle de monopole qu'elle réclame! Un tel privilège n'a pu être et n'a été obtenu que par surprise. Aussi qu'est-il arrivé ? C'est que le Chancelier n'a tenu aucun compte de celte clause exclusive, quand il a donné à Rochefort, àDanetetauP. Pomey des privilèges pour leurs dictionnaires, ; et qu'il n'a pas refusé absolument celui de Furetière. Quoi ! > l'Académie veut avoir seule le droit de faire un Dictionnaire : craint-elle donc la concurrence ? veut-elle donc que son lexique soit le seul et non le meilleur? Et si elle fait des fautes, car elle n'est pas infaillible, qui les critiquera? des omissions, qui y suppléera?

« Ces Messieurs, continue Furetière, me font une objection qui seroit plausible, si elle étoit vraie. Ils disent que je leur ai dérobé tout leur travail, et que j'ai compris dans mon Dictionnaire celui de TAcadémie. » A ce reproche, on répond : que les plans de l'un et de l'autre sont différents; que les termes du Dictionnaire académique qui se trouvent dans celui de Furetière sont du domaine public, à telle preuve que l'Académie lésa trouvés déjà dans des livres antérieurs. Insistant sur la différence des deux plans, Furetière prouve que : i* les définitions, 2« les épithètes des mots, 3*» les phrases propres et figurées, 4<» les proverbes, sont autant de points où les deux travaux sont complètement différents. — Mais il est un fait plus significatif encore. Le Dictionnaire de l'Académie n'aura pas, en étendue, le quart de celui de Furetière : tout ce qui, dans celui-ci, se trouve en plus n'est pas copié assurément. « Quant au reste, dit Furetière, je défie ces Messieurs de me montrer en tout leur Dictionnaire deux douzaines de phrases qu'ils puissent dire leur appartenir en propre et ne se point trouver dans les autres Dictionnaires; je les défie de montrer douze décisions qu'ils aient faites et qui ne soient point dans Yaugelas, Ménage et autres auteurs qui ont écrit sur la langue ; ils n'ont rien à eux que cette prétendue autorité dont ils se vantent de déclarer le bon usage des mots dont ils font le catalogue : que peut-on donc leur avoir volé ? » Pour vider enfin cette question de plagiat, Furetière revient sur ce point que son Dictionnaire, eût-il pillé FAcadémie, lui rend au centuple ce qu'il aurait pris; il rappelle qu'il a donné une preuve bien grande de désintéressement, puisqu'il a offert à la Compagnie ou de publier le Dictionnaire universel sous le nom de l'Académie, ou d'effacer tout ce qui serait semblable dans les deux ouvrages, ou de la citer avec éloge, ou de le marquer dans l'impression, comme s'il Pavait pris ou emprunté d'eux.

Un dernier reproche fait à Furetière, c'est que , étant du Corps, il soit entré en concurrence avec ses confrères. Rien ne s'explique mieux. Furetière voyant par lui-même ce que le public ignorait , c'est-à-dire combien le Dictionnanre de l'Aea-

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demie serait peu utile^ a entrepris de faire mieux, ce que n'aurait pas facilement tenté quiconque aurait jugé le livre sur sa réputation. — Dans la seconde partie de son factura, Furetière présente une comparaisoo des Dictionnaires de TAcadémie, de Richelet et du sien. Aucune preuve n'était meilleure pour l'excuser de son prétendu plagiat et montrer que son travail était entièrement original.

Second factura, — Dans son second factura^ Furetière désigne nommément ses adversaires; ce sont MM. Régnier-Desmarais^ alors secrétaire perpétuel de l'Académie française, Charpentier, François Tallemant, Paul Tallemant, Boyer, Le Clerc et La Fontaine.

Dans l'intervalle du premier au deuxième factum, le procès a fait un pas ; Furetière a été exclu de l'Académie, et la sentence d*exclusion a été présentée au Roi, qui, au lieu de la confirmer, a renvoyé aux juges ordinaires la connaissance de l'affaire. Dans ce second mémoire, l'auteur s'attache à prouver ces trois points : \° que l'Académie n*a aucun pouvoir pour le juger; 2° qu'elle n'a observé aucune forme de justice en se constituant juge et partie; S" qu*au fond, le crime dont on Taccuse mérite plutôt des éloges et des récompenses qu'une note et une déposition. Mais avant d'aborder les preuves de ces trois points, Furetière détrompera le public de la haute idée qu'il a pu se faire de ses adversaires, si dégénérés des premiers Académiciens. Quels hommes c'étaient que les Balzac, les Voiture, les Corneille, les Racan, ks Chapelain, les Desmarets, les d'Ablancourt! et quels successeurs ils ont dans*Cotin, Cassagne, Ballesdens, Tallemant, Le Clerc, Barbier d'Aucour ! Ceux-ci ont si bien compris leur infériorité, qu'ils ont prié des personnes de la première qualité de souffrir qu'on mît leur nom dans la liste. Quelquesuns l'ont sagement refusé; les autres l'ont accepté par courtoisie. 11 faut donc considérer l'Académie dans ses deux parties fort différentes : l'une qui est composée de personnes illustres par leur naissance, leurs dignités et leur littérature : ce sont des Académiciens honoraires, qui n'ont point de part au Diction-

naire; l'autre ne consiste qu'en des Académiciens jetonniers. (c'est ainsi que les a baptisés le grand Corneille), qui sont assidus à l'Académie pour y gagner des jetons plutôt que pour y rendre service au public... C'est donc cette partie basse de l'Académie qui fait seule le Dictionnaire. Il ne s'y trouve ordinairement que dix ou douze personnes sans nom et sans autorité.

Après cette sortie, Furetière nous montre, dans l'exercice de leurs fonctions académiques, le jeune abbéTallemant,Boyer, Le Clerc, Quinault, Charpentier, l'abbé de Lavau, Doujat, l'abbé Tallemant aîné, Benserade, La Fontaine, Régnier-Desmarais, et enfin Perrault. Après ces attaques contre tant de personnes, attaques plutôt malignes et spirituelles qu'elles ne sont méchantes, il n'est pas étonnant que le procès de Furetière, gagné peut-être devai]^ le' public, que le ridicule amuse, ait été à jamais perdu devant l'Académie. S'appuyant toujours sur cette donnée que les Académiciens zélés sont ceux qui recherchent les jetons, que ce sont ses ennemis, qu'ils sont incapables, Furetière examine les procédés dont use la Compagnie dans son travail sur les mots. Si encore tout le temps payé par le Roi aux jetonniers était occupé à des études sérieuses ! Mais non ; occupée d'un i^aiii cérémonial et de futiles discussions, l'Académie a mérité que Mézeray et Patru l'aient qualifiée d'Académie délibérante, députante et remerciante; ils auraient pu l'appeler encore querellante, s'ils avaient vu les belles disputes qui s'élèvent parfois entre ses i^embres, comme une fois entre Charpentier et Pabbé Tallemant, qui se battirent, en pleine séance, à coups de dictionnaires.

Après avoir ainsi montré au pubhc la qualité de ses adver^saires, Furetière s'applique à démontrer que l'Académie n'avait pas le droit de le juger et de l'exclure, que la sentence d'exclusion prononcée par l'Académie est nulle, et que, fut-elle valable, elle est glorieuse pour lui: martyrem facit causa^ nonsupplicium (le crime fait la honte, et non pas l'échafaud).

Doit-on conclure de ces allégations contre divers membres de l'Académie que Furetière ait eu en vue l'Académie entière? Nullement; et Furetière, qui ne pardonnera pas leur faute aux mé-

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