DEPUIS SON INSTITUTION
Je viens maintenant aux occupations de TAcadémie depuis son institution. Vous avez vu dans son projet qu'elle se proposoit de donner, non-seulement des règles, mais encore des exemples, et d'examiner trèssévèrement ses propres ouvrages , pour parvenir la première à la perfection où elle vouloit amener les autres. Ainsi, après le dessein du Dictionnaire, de la grammaire, de la rhétorique et de la poétique, dès le second jour du mois de janvier 163o, avant même que les lettres de l'établissement fussent scellées, on fit par sort avec des billets un tableau des Académiciens 5 on ordonna que chacun seroit obligé de faire à son tour un discours sur telle matière , et de telle longueur qu'il lui plairoit-, qu'il y en auroit un pour chaque
7i TRAVAUX
semaine, commençant par la première du mois de février suivant; que ceux qui se défieroient de leur mémoire pourroient lire ce qu'ils auroient composé; qu'on écriroit aux absents, afin que sils ne pouvoient venir prononcer leurs discours, il les envoyassent. Mais la bizarrerie du sort ayant mis aux premiers rangs quelques personnes absentes, ou qui n'étoient pas en état de s'attacher à ces exercices, on changea Tordre du tableau en cela, et on mit en leur place d'autres Académiciens présents, de ceux qui y témoignoient le plus d'inclination. Ainsi, au lieu de M. Maynard, qui étoit le premier dans le catalogue, on mit M. du Chaslelet : au lieu de M. de VEstoile. qui étoit le second, M. de Bourzeys : au Heu de M, Bardin, qui étoit le troisième, M. Godeau, maintenant évêque de Grasse ; et au lieu de M. deColomby. qui étoit le sixième, M, deGombauld. Il y eut vingt de ces discours prononcés de suite dans l'Académie.
Le premier *, de M. du Chastelet, Sur l'Éloquence française.
Le second "^^ de M. de Bourzeys, Sur le dessein de r Académie, et sur le digèrent génie des langues. C'est celui-là même dont notre commun ami M. de Saint- Alby, qui nous promet depuis si longtemps une relation de ce qu'il a vu dans l'Académie délia Crusca^ a gardé durant plusieurs années une copie sans en savoir l'auteur, et qui, à mon avis, n'est pas un des moindres.
Le troisième ^ est de M. Godeau, Contre l'Éloquence.
' 5 février 165a. — * 12 février 1655. — ' 22 février 1635.
Le quatrième ' est de M. de Boisrobert, Pour la défense du Théâtre.
Le cinquième^, de M. de Montmor, maître des requêtes, De l'utilité des Conférences.
Le sixième ^ est de M. de Gombauld, Sur le Je ne sais quoi.
Le septième ^, de M. de La Chambre, Que les François sont les plus capables de tous lespeupleSy de la perfection de V Eloquence.
Le huitième ^ ., de M. de Porchères-Laugier, à la louange de l'Académie, de son Protecteur et de ceux qui la composoient .
Le neuvième *', de M. de Gomberville, Que lorsqu'un siècle a produit un excellent héros^ il s'est trouvé des personnes capables de le louer.
Le dixièm.e '' est de M. de lEsloile, De t excellence de la Poésie, et de la rareté des parfaits Poètes, où, entre autres choses, il déclame fort agréablement contre la servitude de la rime, et se venge de tout le mal qu'elle lui a jamais fait souffrir.
L'onzième ^ est de M. Bardin, Du style philosophique.^ 011 il prétend montrer que la philosophie, suivant les divers sujets, est capable de toutes les sortes d'éloquence 5 que surtout elle n"a pas besoin des termes barbares dont on l'embarrasse dans les écoles 5 et pour en donner un exemple, il explique, en un langage fort pur el fort naturel, deux propositions fort subtiles de mé-
1 26 février 1655. — - 5 mars 1655. — ' 12 mars 1655. — ^ 10 mars 1655. — ^ Dernier d'avril 1655. — ^ 7 mai 1653. — ' H mai 1655, — * 21 mai 1655.
taphysique : Qu'il y a quelque chose qui est plus que toxity et quelque chose qui est moins que rien. Par la première, il entend Dieu; et par la seconde, le Pèche. 11 prononça ce discours, qui est fort beau, huit jours avant sa mort.
Le douzième ' est de M. de Racan, Contre les Sciences.^ qui a été imprimé depuis peu, avec quelques-unes de ses poésies-, étant absent^ il l'envoya de chez lui à l'Académie-, la lecture en fut faite par M. de Serizay.
Le treizième ^ est de M. de Porchères-Laugier, Des différences et des conformités qui sont entre V amour et l'amitié.
Le quatorzième*, de M. Chapelain, Contre r Amour, où par des raisons ingénieuses, dont le fond n'est pas sans solidité, il tâche d'ôter à cette passion la divinité que les poètes lui ont attribuée.
Le quinzième % de M. Desmarests, De l'Ainour des esprits, ovi il entreprend de faire voir que si l'amour dont M. Chapelain a parlé, doit être blâmé et méprisé, celui-ci est non-seulement estimable, mais encore a quelque chose de divin.
Le seizième^ est de M. de Boissat, De l'Amour des corps, où par des raisons physiques, prises des sympathies et des antipathies, et de la conduite du monde, il veut faire voir que l'amour des corps n'est pas moins divin que celui des esprits.
Le dix-septième ^ fut envoyé par feu M. de Méziriac,
1 9 juillet 16ÔU.
- On sait que Racan bégayait beaucoup, et c'est là sans doute le motif de sou absence.
3 25 juillet 163o. — '• 6aoùt J65o. — ^ 15 août 1655, — ^ 2 septemla-e 1055. — " 10 décembre 1055.
et lu dans l'assemblée par M. de Vaugelas; il est intitulé De la Traduction. En ce discours, l'auteur, qui étoit estimé très-savant aux belles lettres, et surtout en la langue grecque, après avoir loué l'esprit, le travail, et le style d'Amyot en sa version de Plutarque, et, connne il semble, avec assez d'ingénuité, prétend montrer qu'en divers passages qu'il a remarqués jusques au nombre de deux mille, ce grand traducteur a fait des fautes très-grossières, de diverses sortes, dont il donne plusieurs exemples. J'ai appris que tout le reste de ses remarques avec sa nouvelle traduction de Plutarque, sont entre les mains de madame de Méziriac sa veuve ', et en état d'être bientôt publiées-, alors on jugera mieux si ce qu'il prétend est vrai ou non \ mais quand il le seroit même, je ne sais si cet exemple doit plus rebuter qu'encourager ceux qui s'adonnent à traduire : car si d'un côté c'est une chose déplorable qu'un aussi excellent homme qu'Amyot, après tout le temps et toute la peine que chacun sait qu'il employa à cet ouvrage, n'ait pu s'empêcher de faillir en deux mille endroits, c'est de l'autre une grande consolation, que malgré ces deux mille fautes, par un plus grand nombre de lieux o\\ il a heureusement rencontré, il n'ait pas laissé de s'acquérir uneréputation iunnortelle. Mais je reviens aux discours-
' Il n'en a paru, jusqu'à présent, (jue le pou qui s'en trouve dans le Plutarque de M. Dacier : mais le manuscrit original de Méziriac, où sont généralement toutes les notes de cet auleur, tant sur la traduction d'Amyot, que sur le texte de Plutarque, se conserve dans la Bibliothèque du Roi. (o.)
^ Des vingt discours, dont M. Pellisson nous apprend ici les sujets, il n'y en a que cinq d'imprimés : savoir ceux de Godeau,
prononcés dans T Académie. Les trois derniers, pour
aller jusqu'au nombre de vingt, sont :
Celui de M. Colletet ', De l'Imitation des anciens.
Celui de M. l'abbé de Cérisy ^, Contre la pluralité des langues.
Et celui de M. Porcbères-d'Arbaud ^, De T Amour des sciences.
Ces discours étoient prononcés de huit en huit jours, si ce n'étoiL quand ceux qui les dévoient faire avoient une excuse légitime, ou qu'il survenoit quelque autre sorte d'empêchement. On les donnoit à examiner ensuite à deux ou trois Académiciens, commis par l'assemblée, qui lui en faisoient un rapport exact. Mais parce que cet examen occupoit trop de temps, et emportoit tout celui des conférences, il fut résolu que ces commissaires pourroient passer outre aux choses dont ils seroient d'accord, sans rapporter à la Compagnie que les plus importantes, et celles où ils auroient été partagés.
Je trouve que trois Académiciens se dispensèrent de faire de cette sorte de discours à leur tour, quoiqu'ils en fussent très-capables.
Premièrement * M. deSerisay, qui pria la Compagnie d'agréer que M. de Porchères-Laugier haranguât en sa
La Chambre, Racan, Méziriac et Colletet; mais on a encore îles copies de plusieurs autres. Quoique ces discours aient été faits à la liâle, et que la plupart ne renferment pas beaucoup d'érudition, je ne sais pourtant si les curieux n'en verroienl pas avec plaisir le Recueil, (o.)
' 7 janvier 1650. — - 21 janvier 1650. — ^10 mars IGôG. — * Registres, riO avril \Q7>':\.
place; et voilà pourquoi vous trouverez dans le catalogue que je viens de faire, deux discours de cet Académicien : le premier au rang de M. de Serisay, et le second au sien propre.
M. de Balzac, comme on le peut voir par une de ses lettres imprimées ', se contenta d'envoyer à M. du Chastelet quelques ouvrages de sa façon, le priant de les lire à l'Académie, et de les accompagner de quelquesunes de ses paroles, qui suffiroient, disoit-il, pour le tenir quitte envers elle , non-seulement du remerciement, mais encore de la harangue qu'il lui devoit,
M. de Saint-Amant aussi demanda, et obtint d'en être exempt^, à la charge qu'il feroit, comme il s'y étoit offert lui-même, la partie comique du Dictionnaire, et qn'il recueilleroit les termes grotesques^ c'est-à-dire, comme nous parlerions aujourd'hui, burlesques; mais ce mot de burlesque , qui étoit depuis longtemps en Italie, n'avoit pas encore passé les monts-, et M. Ménage remarque fort bien en ses Origines, qu'il fut premièrement employé par M. Sarasin longtemps après. Alors on peut dire, non-seulement (ju'il passa en France, mais encore qu'il s'y déborda et qu'il y fit d'étranges ravages. Ne sembloit-il pas, toutes ces années dernières, que nous jouassions à ce jeu où qui gagne perd? Et la plupart ne pensoient-ils pas que pour écrire raisonnablement en ce genre, il sufïîsoit de dire des choses contre le bon sens et la raison? Chacun s'en
' C'est en la suite de la 2<" partie, livre iv, lettre 6. (o.) * Registres, 14 décembre 1657.
croyoit capable en Tun et en l'autre sexe, depuis les clames et les seigneurs de la Cour, jusques aux femmes de chambre et aux valets. Cette fureur de hurhsqiie^ dont à la fin nous commençons à guérir, étoit venue si avant, que les libraires ne vouloient rien qui ne portât ce nom -, que par ignorance, ou pour mieux débiter leur marchandise, ils le donnoient aux choses les plus sérieuses du monde, pourvu seulement qu'elles fussent en petits vers : d'où vient que durant la guerre de Paris, en 164-9, on imprima une pièce assez mauvaise, mais sérieuse pourtant, avec ce titre, qui fit justement horreur à tous ceux qui n'en lurent pas davantage : La Passion de Notre-Seigneur en vers burlesques ; et le savant M. Naudé, qui fut sans doute de ce nombre, l'a comptée dans son Dialogue ' entre les ouvrages burlesques de ce temps.
Je vous demande pardon de cette digression, qu'un juste dépit contre cet abus insupportable m'a arrachée. Pour rentrer dans mon sujet, l'Académie consumoit tout le temps de ses conférences à écouter ou à examiner ces discours. Cette occupation étoit bien du goût de quelques-uns des Académiciens; mais la plupart s'ennuyoient d'un exercice qui, après tout, tenoit un peu des déclamations de la jeunesse, et le Cardinal témoignoit aussi qu'il attendoit de ce Corps quelque chose de plus grand et de plus solide. On commençoit donc à parler du Dictionnaire et de la Grammaire, quand la
* Le Dialogue de Mascurat et de Saint-Ange, ou Jugement fJe tout ce quia été écrit pour et contre le cardinal Mazarin,! v. in-i".
fortune suscita à l'Académie un autre travail qu'on n'attendoit pas.
Comme il ne faut bien souvent pour donner le branle à tout un royaume, qu'un seul homme, quand il est élevé aux premiers rangs, la passion que le Cardinal avoit pour la poésie dramatique l'avoit mise en ce temps-là, parmi les François, au plus haut point où elle eût encore été. Tous ceux qui se sentoient quelque génie ne manquoient pas de travailler pour le théâtre : c'étoit le moyen d'approcher des grands, et d'être favorisé du premier ministre, qui, de tous les divertissements de la Cour, ne goùtoit presque que celui-là. Il importe, avant que de passer outre, ({ue vous compreniez combien il s'y attachoit. Non-seulement il assistoit avec plaisir à toutes les comédies nouvelles; mais encore il étoit bien aise d'en conférer avec les poètes, de voir leur dessein en sa naissance, et de leur fournir luimême des sujets. Que s'il connoissoit un bel esprit qui ne se portât pas par sa propre inclination à travailler en ce genre, il l'y engageoit insensiblement par toute sorte de soins et de caresses. Ainsi, voyant que M. Desmarests en étoit très-éloigné, il le pria d'inventer du moins un sujet de comédie, qu'il vouloit donner, disoit-il, à quelque autre, pour le mettre en vers. M. Desmarets lui en porta quatre bientôt après. Celui à'Aspasie^ qui en étoit l'un, lui plut infiniment; mais après lui avoir donné mille louanges, il ajouta « que celui-là seul qui avoit été capable de l'inventer seroit capable de le traiter 'dignement, » et obligea M. Desmarests à
l'entreprendre lui-même, quelque chose qu'il put alléguer. Ensuite ayant fait représenter solennellement cette comédie devant le duc de Parme, il pria M. Desmarests de lui en faire tous les ans une semblable *. Et lorsqu'il pensoit s'en excuser sur le travail de son poëme héroïque de Clovis, dont il avoit déjà fait deux livres, et qui regardoit la gloire de la France et celle du Cardinal même, le Cardinal répondoit qu'il aimoit mieux jouir des fruits de sa poésie, autant qu'il seroit possible, et que, ne croyant pas vivre assez longtemps pour voir la fm d'un si long ouvrage, il le conjuroit de s'occuper pour l'amour de lui à des pièces de théâtre, dans lesquelles il put se délasser agréablement de la fatigue des grandes affaires. De cette sorte, il lui fit composer l'inimitable comédie des Visionnaires^ la tragi-comédie de Scipion^ celle de Roxane^ Mirame, et l'Europe"^. Il est certain même qu'une partie du sujet et des pensées de Mirame étoient de lui : et de là vint qu'il témoigna des tendresses de père pour cette pièce, dont la représentation lui coûta deux ou trois cent mille écus, et pour laquelle il fit bâtir cette grande salle de son palais, qui sert encore aujourd'hui à ces spectacles. Personne ne doute aussi qu'il n'eût lui-même fourni le sujet de trois autres comédies, qui
' Cette pièce, qui est la première de Desmarests, fut imprimée en 1636, in-A", par Jean Camusat.
^ Aspasic parut en 1656; — Scipion, en 1657, — Mirame, en 1641; — Europe, en 1G45; — Rojanc, en 1017; — les Visionnaires, aussi en 1657. — A ces pièces, il faut joindre, pour former le théâtre complet deDesmaresls, Éiiç/cDic, tragédie en prose, 16 12.
sont îes Tuileries. T Aveugle de Smyrne ', et la grande Pastorale. Dans cette dernière, il y avoit jusques à cinq cents vers de sa façon ; mais elle n\i point été imprimée comme les deux autres, et en voici la raison. Lorsqu'il fut dans le dessein de la publier, il voulut que M. Chapelain la revit, et quil y fit des observations exactes. Ces observations lui furent rapportées par M. de Boisrobert, et, bien qu'elles fussent écrites avec beaucoup de discrétion et de respect, elles le choquèrent et le piquèrent tellement, ou par leur nombre, ou par la connoissance qu'elles lui donnoient de ses fautes, que sans achever de les hre, il les mit en pièces. Mais la nuit suivante, comme il étoit au lit, et que tout dormoit chez lui, ayant pensé à la colère qu'il avoit témoignée, il fit une chose sans comparaison plus estimable que la meilleure comédie du monde, c'est qu'il se rendit à la raison. Car il commanda que l'on ramassât, et que l'on collât ensemble les pièces de ce papier déchiré ^ et après l'avoir lu d'un bout à l'autre et y avoir fait grande réflexion, il envoya éveiller M. de Boisrobert, pour lui dire qu'il voyoit bien que Messieurs de l'Académie s'entendoient mieux que lui en ces matières, et qu'il ne falloit plus parler de cette impression. Il faisoit composer les vers de ces pièces, qu'on nommoit alors les Pièces des cinq Auteurs.^ par cinq personnes différentes, distribuant à chacun un acte, et achevant par ce moyen une comédie en un mois. Ces
' Ces deux pit^ces ont paru cliez Courlx' en 1638, sous le nom de J. Baudoin.
La Comédie des Tuileries, par les cinq aulhours, à Paris, chez
cinq personnes étoient Messieurs de Boisrobert, Corneille, CoUetet, de l'Estoile et Rotrou, auxquels, outre la pension ordinaire qu'il leur donnoit, il faisoit quelques libéralités considérables, quand ils avoient réussi à son gré. Ainsi M. CoUetet m'a assuré que lui ayant porté le Monologue des Tuileries^ il s'arrêta particulièrement sur deux, vers de la description du carré d'eau en cet endroit :
La cane s'iiumecter de la liourbe de l'eau, D'une voix enrouée et d'un battement d'aile, Animer le canard qui languit auprès d'elle;
et qu'après avoir écouté touLle reste, il lui donna de sa propre main cinquante pistoles ', avec ces paroles obligeantes, « que c'étoit seulement pour ces deux vers qu'il avoit trouvés si beaux, et que le Roi n'étoit pas
Aug. Courbé, iôSS, in-i". — Dédiée à Mgr le chevalier (i'Igliy par J. Baudoin. — Privilège du 28 mai 1638, signé Conrart; achevé d'imprimer le 19 juin. Le texte est précédé d'un avis A%i Lecteur et du Monologue des Tuileries par G. CoUetet.
L'Aveugle de Smyrne, tragi-comédie par les cinq autheurs, à Paris, chez Aug. Courbé, 1658, in-i". — Privil. du 28 mai 1658, signé Conrart ; achevé d'imprimer le 17 juin. — L'ouvrage est dédié par J. Baudoin à M. le marquis de Coislin, colonel des Suisses : « Je prens la hardiesse de vous le présenter, encore qu'il ne soit pas de moy, pour ce qu'ayant eu le soing de luy faire voir le jour, il est raisonnable que je l'aie aussi de lui chercher un azile. » — Au Lecteur: « ....Vous pourrez juger de ce que vaut cet ouvrage, soit par l'excellence de sa matière, soit par la forme que luy ont donnée quatre célèbres esprits....»
' Soixante, suivant cette épigramme de CoUetet lui-même : (o.)
Armand, qui pour six vers m'as donné six cents livi-es, Qnc ne puis-je à ce prix te vendre tons mes livres !
assez riche pour payer tout le reste. « M. Colletet ajoute encore une chose assez plaisante. Dans ce passage que je viens de rapporter, au heu de La cane s'humecter de la bourbe de l'eau, le Cardinal voulut lui persuader de mettre Barbotter dans la bourbe de l'eau. Il s'en défendit, comme trouvant ce mot trop bas^ et non content de ce qu'il lui en dit sur l'heure, étant de retour à son logis, il lui écrivit une lettre sur ce sujet, pour lui en parler peut-être avec plus de liberté. Le Cardinal achevoit de la lire, lorsqu'il survint quelquesuns de ses courtisans, qui lui firent compHment sur je ne sais quel heureux succès des armes du Roi, et lui dirent « que rien ne pouvoit résister à son Eminence. — Vous vous trompez, leur répondit-il en riant, et je trouve dans Paris même des personnes qui me résistent. » Et comme on lui eut demandé quelles étoient donc ces personnes si audacieuses : « Colletet , dit-il ; car après avoir combattu hier avec moi sur un mot, il ne se rend pas encore, et voilà une grande lettre qu'il vient de m'en écrire. » Il faisoit, au reste, représenter ces comédies des cinq auteurs devant le Roi et devant toute la Cour, avec de très-magnifiques décorations de théâtre. Ces Messieurs avoient un banc à part, en un des plus commodes endroits; on les nommoit même quelquefois avec éloge, comme on fit à la représentation des Tuileries, dans un prologue fait en prose ', où, entre autres choses, l'invention du sujet fut attribuée à M. Chapelain, qui pourtant n'avoit fait que le réformer
' Co prologue en itrose iva pas éle iniiirinié avec la comédie.
en quelques endroits; mais le Cardinal le fit prier de lui prêter son nom en cette occasion, ajoutant a (ju'en récompense, il lui prêteroit sa bourse en quelque autre. » Or ce fut environ ce temps-là que M. Corneille, qu'on avoit considéré jusqu'alors comme un des premiers en ce genre d'écrire, ayant fait représenter son Cicl^ fut rais, du moins par l'opinion commune, infiniment audessus de tous les autres. Il est malaisé de s'imaginer avec quelle approbation cette pièce fut reçue de la Cour et du public. On ne se pouvoit lasser de la voir, on n'entendoit autre chose dans les compagnies, chacun en savoit quelque partie par cœur, on la faisoit apprendre aux enfants , et, en plusieurs endroits de la France , il étoit passé en proverbe de dire : Cela est beau comme le Cid. Il ne faut pas demander si la gloire de cet auteur donna de la jalousie à ses concurrents; plusieurs ont voulu croire que le Cardinal lui-même n'en avoit pas été exempt, et qu'encore qu'il estimât fort M. Corneille, et qu'il lui donnât pension, il vit avec déplaisir le reste des travaux de cette nature, et surtout c«ux oii il avoit quelque part, entièrement effacés par celui-là. Pour moi, sans examiner si cette âme, toute grande qu'elle étoit, n'a point été capable de cette foiblesse, je rapporterai fidèlement ce qui s'est passé sur ce sujet, laissant à chacun la liberté d'en croire ce qu'il voudra, et de suivre ses propres conjectures \
Entre ceux qui ne purent souffrir l'approbation
^ Voir aux pièces juslilicalivcs.
(ju'on donnoit au Cid^ et qui crurent qu'il ne Tavoit pas méritée, M. de Scudéry parut le premier, en publiant ses Observations contre cet ouvrage, ou pour se satisfaire lui-même, ou, comme quelques-uns disent, pour plaire au Cardinal, ou pour tous les deux ensemble. Quoi qu'il en soit, il est bien certain qu'en ce différend, qui partagea toute la Cour, le Cardinal sembla pencher du côté de M. de Scudéry, et fut bien aise qu'il écrivît, comme il fit, à l'Académie françoise. pour s'en remettre à son jugement. On voyoit assez le désir du Cardinal, qui étoit qu'elle prononçât sur cette matière; mais les plus judicieux de ce Corps témoignoient beaucoup de répugnance pour ce dessein. Ils disoient « que l'Académie, qui ne faisoit que de naître, ne devoit point se rendre odieuse par un jugement, qui peutêtre déplairoit aux deux partis, et qui ne pouvoit manquer d'en désobliger pour le moins un, c'est-à-dire une grande partie de la France 5 qu'à peine la pouvoit-on souffrir sur la simple imagination qu'on avoit qu'elle prétendoit quelque empire en notre langue : que seroit-ce si elle témoignoit de l'afîecter. et si elle entreprenoit de l'exercer sur un ouvrage qui avoit contenté le grand nombre et gagné l'approbation du peuple ? que ce seroit d'ailleurs un retardement à son principal dessein, dont l'exécution ne devoit être que trop longue d'elle-même; qu'enfin M. Corneille ne demandoit point ce jugement-, et que par les Statuts de l'Académie, et par les Lettres de son érection, elle ne pouvoit juger d'un ouvrage que du consentement et à la prière de lauteur. « Mais le Cardinal uvoit ce dessein en tète, et
88 TRAVAIX
ces raisons lui paroissoieùt peu importantes, si vous en exceptez la dernière, qu'on pouvoit détruire en obtenant le consentement de M. Corneille.
Pour cet effet, M. de Boisrobert. qui étoit de ses meilleurs amis', lui écrivit diverses lettres, lui faisant savoir la proposition de M. de Scudéry à l'Académie. Lui, qui voyoit bien qu'après la gloire qu'il s'étoit acquise il y avoit vraisemblablement en cette dispute beaucoui) plus à perdre qu'à gagner pour lui, se tenoit toujours sur le compliment, et répondoit « que cette occupation nétoit pas digne de l'Académie; qu'un libelle, qui ne méritoit point de réponse, ne méritoit point son jugement: que la conséquence en seroit dangereuse, parce qu'elle autoriseroit l'envie à importuner ces Messieurs, et qu'aussitôt qu'il auroit paru quelque cbose de beau sur le théâtre, les moindres poètes se croiroient bien fondés à faire un procès à son auteur par devant leur Compagnie. » Mais enfin, comme il étoit pressé par M. de Boisrobert, qui lui donnoit assez à entendre le désir de son maîlre, après avoir dit dans une lettre, du 13 juin 1637, les mêmes paroles que je viens de rapporter, il lui échappa d'ajouter celles-ci : « Messieurs de l'Académie peuvent faire ce qu'il leur plaira ; puisque vous m'écrivez que Monseigneur seroit bien aise d'en voir leur jugement et que cela doit divertir Son Eminence. je n'ai rien à dire. »
1 « Corneille, dit M. Taschereau^ aurait été fort à plaindre s'il n'avait pas eu de meilleurs amis que Boisrobert, comme on l'a vu par la lettre de celui-ci à >rairet, par la parodie du Cid qu'il faisait jouer devant le Cardinal. » (Vie de Corneille, biblioth. elzév., 1855, p. 508 et aussi les pp. 59 et 73.)
Il n'en falloit pas davantage , au moins suivant l'opinion du Cardinal, pour fonder la juridiction de l'Académie, qui pourtant se défendoit toujours d'entreprendre ce travail -, mais enfin il sen expliqua ouvertement, disant à un de ses domestiques : « Faites savoir à ces Messieurs que je le désire, et que je les aimerai comme ils m'aimeront. »
Alors on crut qu'il n'y avoit plus moyen de reculer, et l'Académie s'étant assemblée le 16 juin 1637, après qu'on eut lu la lettre de M. de Scudéry pour la Compagnie, celles qu'il avoit écrites sur le même sujet à M. Chapelain, et celles que M. de Boisrobert avoit reçues de M. Corneille; après aussi que le même M. de Boisrobert eut assuré l'assemblée que M. le Cardinal avoit agréable ce dessein, il fut ordonné que trois commissaires seroient nommés pour examiner le Cid^ et les Observations contre le Cid; que cette nomination se feroit à la pluralité des voix par billets qui ne seroient vus ({ue du Secrétaire. Cela se fit ainsi, et les trois commissaires furent M. de Bourzeys , M. Chapelain et M. Desmarests. La tâche de ces trois Messieurs n'étoit que pour l'examen du corps de l'ouvrage en gros-, car pour celui des vers, il fut résolu qu'on le feroit dans la Compagnie'. Messieurs de Cérisy, de Gombauld . Baro et l'Estoile furent seulement chargés de les voir en particulier et de rapporter leurs observations, sur lesquelles l'Académie ayant délibéré en diverses conférences , ordinaires et extraordinaires ,
' Sur la part et le rôle de Cha[)elaiii en toute cette affaire, voir aux pièces justilicatives tles extraits de ses lettres.
M. Desmarests eut ordre d'y mettre la dernière main. Mais pour Texamen de l'ouvrage en gros, la chose fut un peu plus difïicile. M. Chapelain' présenta premièrement ses mémoires ^ il fut ordonné que Messieurs de Bourzeys et Desmarests y joindroient les leurs 5 et soit que cela fût exécuté ou non, de quoi je ne vois rien dans les registres, tant y a que M, Chapelain fit un corps, qui fut présenté au Cardinal, écrit à la main, j'ai vu avec heaucoup de plaisir ce manuscrit apostille par le Cardinal, en sept endroits, de la main de M. Citois, son premier médecin. Il y a même une de ces apostilles dont le premier mot est de sa main propre ; il y en a une aussi qui marque assez quelle opinion il avoit du Cid. C'est en un endroit , où il est dit que la poésie seroit aujourd'hui bien moins parfaite qu'elle n'est, sans les contestations qui se sont formées sur les ouvrages des plus célèbres auteurs du dernier temps, la Jérusalem^ le Paslor Fido j en cet endroit, il mit en marge : « L'applaudissement et le blâme du Cid n'est qu'entre les doctes et les ignorants, au lieu que les contestations sur les autres deux pièces ont été entre les gens d'esprit. » Ce qui témoigne qu'il étoit persuadé de ce qu'on reprochoit à M. Corneille, que son ouvrage péchoit contre les règles. Le reste de ces apostilles n'est pas considérable ; car ce ne sont que de petites notes , comme celle-ci , où le premier mot est de sa main : « Bon, mais se pourroit mieux exprimer, » et cette autre : « Faut adoucir cet exemple. » D'où on re-
' Registres, 50 juin 1057.
cueille pourtant qu'il examina cet écrit avec beaucoup de soin et d'attention. Son jugement fut enfin que la substance en étoit bonne, a mais qu'il falloit (car il s'exprima en ces termes) y jeter quelques poignées de fleurs.» Aussi n'étoit-ce que comme un premier crayon* qu'on avoit voulu lui présenter, pour savoir en gros s'il en approuveroit les sentiments. L'ouvrage fut donc donné à polir, suivant son intention, et par délibération^ de l'Académie, à Messieurs de Serizay, deCérisy, de Gombauld et Sirmond. M. de Cérisy, comme j'ai appris, le coucba par écrit, et M. de Gombauld fut nommé par les trois autres, et confirmé par l'Académie, pour la dernière révision du style. Tout fut lu et examiné par l'Académie en diverses assemblées, ordinaires et extraordinaires, et donné enfin à l'imprimeur. Le Cardinal^ étoit alors à Charonne, oîi on lui envoya les premières feuilles: mais elles ne le contentèrent nullement; et soit qu'il en jugeât bien, soit qu'on le prit en mauvaise humeur, soit qu'il fût préoccupé contre M. de Cérisy, il trouva qu'on avoit passé d'une extrémité à l'autre, qu'on y avoit apporté trop d'ornements et de fleurs, et renvoya à l'heure même en dihgence dire qu'on arrêtât l'impression. Il voulut enfin que Messieurs de Serizay, Chapelain et Sirmond le vinssent trouver, afin qu'il pût leur expliquer mieux son intention. M. de Serizay s'en excusa, sur ce qu'il
* Une première esquisse.
* Registres, 1 7 juillet I(>Ô7.
' Registres, 51 juillet iOÔT.
étoit prêt à monter à cheval pour s'en aller en Poitou V Les deux autres y furent. Pour les écouter, il voulut être seul dans sa chambre, excepté ]\Iessieurs de Bautru et de Boisrobert . qu'il appela comme étant de l'Académie. Il leur parla fort longtemps, très-civilement , debout et sans chapeau.
M. Chapelain voulut, à ce qu'il ma dit, excuser M. de Cérisy, le plus doucement qu'il put ; mais il reconnut d'abord que cet homme ne vouloit pas être contredit. Car il le vit s'échauffer et se mettre en action, jusque-là que s'adressant à lui, il le prit et le retint tout un temps par ses glands, comme on fait sans y penser, quand on veut parler fortement à quelqu'un et le convaincre de quelque chose. La conclusion fut, qu'après leur avoir expliqué de quelle façon il croyoit qu'il falloit écrire cet ouvrao;e, il en donna la charce à M. Sirmond, qui avoit en effet le style fort bon et fort éloigné de toute affectation. Mais M. Sirmond ne le satisfit point encore; il fallut enfin que M. Chapelain reprît tout ce qui avoit été fait, tant par lui que par les autres, de quoi il composa l'ouvrage tel qu'il est aujourd'hui, qui. ayant plu à la Compagnie et au Cardinal, fut publié bientôt après, fort peu différent de ce qu'il étoit dès la première fois qu'il lui avoit été présenté écrit à la main, sinon que la matière y est un peu plus étendue et qu'il y a quelques ornements ajoutés.
^ On a vu plus haut qu'il était intendant de la maison du duc de La Rochefoucauld, gouverneur du Poitou, qui avait dans cette province sa terre de Marsiilac, et un peu au sud, dans TAugouuiois, son duché de La Rochefoucauld.
Ainsi furent mis au jour ', après environ cinq mois de travail, les Sentiments de l'Académie françoise sur le Cid ^ sans que, durant ce temps-là, ce Ministre qui avoit toutes les affaires du royaume sur les bras, et toutes celles de l'Europe dans la tète, se lasscàt de ce dessein et relâchât rien de ses soins pour cet ouvrage. il fut reçu diversement de M. de Scudéry, de M. Corneille et du public.
Pour M. de Scudéry, quoique son adversaire n'eût pas été condamné en toutes choses, et eût reçu de trèsgrands éloges en plusieurs , il crut avoir gagné sa cause et écrivit une lettre de remercîment à la Compagnie^, avec ce titre : A Messieurs de l'illustre Académie^ où il leur rendoit grâces avec beaucoup de soumission, « et des choses qu'ils avoient approuvées dans ses écrits, et de celles qu'ils lui avoient enseignées en le corrigeant, » et témoignoit enfin d'être entièrement satisfait de la justice qu'on lui avoit rendue. Le Secrétaire fut chargé de lui faire une réponse. Le sens en étoit qu'il l'assuroit « que l'Académie avoit eu pour principale intention de tenir la balance droite et de ne pas faire d'une chose sérieuse un compliment ni une civilité; mais qu'après cette intention, elle n'avoit point eu de plus grand soin que de s'exprimer avec modération et de dire ses raisons, sans blesser personne 5 qu'elle se réjouissoit de la justice qu'il lui faisoit, en la reconnoissant juste; qu'elle se revancheroit à l'avenir de son équité, et qu'aux occasions où il lui
1 Registres, 23 novembre 1637.
^ Registres, 21 décembre lfi37.
n TRAVAUX
seroit permis d'être obligeante , il n'auroit rien à désirer d'elle. »
Quant à M. Corneille, bien qu'il se fût soumis avec répugnance à ce jugement, s'y étant pourtant résolu pour complaire au Cardinal, il témoigna au commencement d'en attendre le succès avec beaucoup de déférence. En ce sens il écrivit à M. deBoisrobertdans une lettre du lo novembre 1637 : «J'attends avec beaucoup d'impatience les Sentiments de l'Académie , afin d'apprendre ce que dorénavant je dois suivre^ jusquelà, je ne puis travailler qu'avec défiance, et n'ose employer un mot en sûreté. » Et en une autre du 3 décembre : '( Je me prépare à n'avoir rien à répondre à l'Académie que par des remercîments, » etc. Mais lorsque les sentiments sur le Cid étoient presque achevés d'imprimer, ayant su par quelque moyen que ce jugement ne lui seroit pas aussi favorable qu'il eût espéré, il ne put s'empêcher d'en témoigner quelque ressentiment, écrivant par une lettre, dont je n'ai vu qu'une copie, sans date et sans suscription : « Je me résous, puisque vous le voulez,^ àjTT^Jaiss£Ji__coudaniner piir votre illustre Académie. Si elle ne touche qu'à une moitié du Cid, l'autre me demeurera tout entière. Mais je vous supplie de considérer qu'elle procède contre moi avec tant de violence, et qu'elle emploie une autorité si souveraine pour me fermer la bouche, que ceux qui sauront son procédé auront sujet d'estimer que je ne serois point coupable, si l'on m'avoit permis de me montrer innocent. »
Il se plaignoit ensuite comme si on eût refusé d'é-
coûter la justification qu'il vouloit faire de sa pièce, de vive voix, et en présence de ses juges : de quoi pourtant je n'ai trouvé aucune trace, ni dans les registres, ni dans la mémoire des Académiciens que j'ai consultés. Il ajoutoit à cela : « Après tout, voici quelle est ma satisfaction; je me promets que ce fameux ouvrage, auquel tant de beaux esprits travaillent depuis six mois, pourra bien être estimé le sentiment de l'Académie françoise, mais peut-être que ce ne sera point le sentiment du reste de Paris; au moins j'ai mon compte devant elle, et je ne sais si elle peut attendre le sien. J'ai fait le Cid pour me divertir, et pour le divertissement des bonnêtes gens qui se plaisent à la Comédie. J'ai remporté le témoignage de l'excellence de ma pièce, par le grand nombre de ses représentations, par la foule extraordinaire des personnes qui y sont venues, et par les acclamations générales qu'on lui a faites. Toute la faveur que peut espérer le sentiment de l'Académie est d'aller aussi loin ; je ne crains pas qu'il me surpasse, etc. » Et un peu après : « Le Cid sera toujours beau, et gardera sa réputation d'être la plus belle pièce qui ait paru sur le tbéàtre, jusquesà ce qu'il en vienne un autre qui ne lasse point les spectateurs à la trentième fois, etc. »
Enfin, lorsqu'il eut vu les sentiments de l'Académie, je trouve qu'il écrivit une lettre à M. de Boisrobert, du 23 décembre 1637, dans laquelle après l'avoir remercié du soin qu'il avoit pris de lui faire toucber les libéralités de Monseigneur^ c'est-à-dire de le faire payer de sa pension, et après lui avoir donné quel([ues ordres
pour lin faire tenir cet argent à Rouen, il disoit : « Au reste, je vous prie de croire que je ne me scandalise point du tout de ce que vous avez montré, et même donné ma lettre à Messieurs de l'Académie. Si je vous en avois prié, je ne puis m'en prendre qu'à moi : néanmoins, si j'ai bonne mémoire, je pense vous avoir prié seulement par cette lettre de les assurer de mon trèsliumble service, comme je vous en prie encore, nonobstant leurs sentiments. Tout ce qui m'a fàcbé. c'est que Messieurs de l'Académie s 'étant résolus de juger de ce différend, avant qu'ils sussent si j'y consentois ou non, et leurs sentiments étant déjà sous la presse, à ce que vous m'avez écrit, avant que vous eussiez reçu ce témoignage de moi ; ils ont voulu fonder là-dessus leur jugement, et donner à croire que ce qu'ils ont fait n'a été que pour m'obliger, et même à ma prière, etc. » Et un peu après : « Je m'étois résolu d'y répondre, parce que d'ordinaire le silence d'un auteur qu'on attaque est pris pour une marque du mépris qu'il fait de ses censeurs : j'en avois ainsi usé envers M. de Scudéry ; mais je ne croyois pas qu'il fût bien séant d'en faire de même envers Messieurs de l'Académie, et je m'étois persuadé qu'un si illustre Corps méritoit bien que je lui rendisse compte des raisons sur lesquelles j'avois fondé la conduite et le choix de mon dessein ; et pour cela, je forçois extrêmement mon humeur, qui n'est pas d'écrire en ce genre, et d'éventer les secrets de plaire que je puis avoir trouvés dans mon art. Je m'étois confirmé en cette résolution, par l'assurance que vous m'aviez donnée que Monseigneur en seroit bien aise, et me
proposois d'adresser l'épîlre dédicatoire à Son Eminence, après lui en avoir demandé la permission. Mais maintenant que vous me conseillez de n'y répondre point, vu les personnes qui s'en sont mêlées, il ne faut point d'interprète pour entendre cela-, je suis un peu plus de ce monde qu'Héliodore, qui aima mieux perdre son évèché que son livre, et j'aime mieux les bonnes grâces de mon maître que toutes les réputations de la terre ; je me tairai donc, non point par mépris, mais par respect, etc. » Cette lettre contenoit encore beaucoup d'autres choses sur la même matière, et au bas il avoit ajouté par apostille : « Je vous conjure de ne montrer point ma lettre à Monseigneur, si vous jugez qu'il me soit échappé quelque mot qui puisse être mal reçu de Son Eminence. »
Or, quant à ce qui est porté par cette lettre, que l'Académie avoit commencé de travailler à ses Sentiments^ et même à les faire imprimer avant le consentement de M. Corneille, comme M. de Boisrobert lui avoit écrit, je ne sais pas ce qui s'étoit passé entre eux, ni ce que M. de Boisrobert pouvoit lui avoir mandé, pour l'obliger peut-être avec moins de peine de consentir à ce jugement, comme à une chose déjà résolue et commencée, que sa résistance ne pouvoit plus empêcher. Mais je sais bien par les registres^deJ/Académic^ qui sont fort fidèles et fort exacts enj^e tenips^, qu'on ne commença d'jL^adejMiu^id^queJeJ^Ji^^ que ce fut après qu'on y eut lu une lettre de M. Corneille ; que cette première dont je vous ai parlé, et où il disoit : Messieurs de l" Académie pevvejit faire ce qu'il I. 7
leur plaira^ etc., est datée de Rouen du 13 du même mois -, qu'ainsi elle pouvoit être arrivée à Paris, et montrée à l'Académie le 16, et qu'enfin on ne donna cet ouvrage à l'Imprimeur qu'environ cinq mois après. M. Corneille, qui depuis a été reçu dans l'Académie, aussi bien que M. Scudéry, avec lequel il est tout àfait réconcilié, a toujours cru que le Cardinal et une autre personne de grande qualité avoient suscité cette persécution contre le Cid : tém.oin ces paroles qu'il écrivit à un de ses amis et des miens, lorsqu 'ayant publié V Horace, il courut un bruit qu'on feroit encore des observations, et un nouveau jugement sur cette pièce. — « Horace, dit-il, fut condamné parles Duumvirs 5 mais il fut absous par le peuple ; » témoin encore ces quatre vers qu'il fit après la mort du Cardinal, qu'il considéroit d'un côté comme son bienfaiteur, et de l'autre comme son ennemi :
Qu'on parle mal ou bien du fameux Cardinal, Ma prose ni mes vers n'en diront jamais rien : Il m'a fait trop de bien pour en dire du mal. Il m'a fait trop de mal pour en dire du bien.
Tels étoient les sentiments des parties les plus intéressées, touchant ce travail de l'Académie françoise. Le public le reçut avec beaucoup d'approbation et d'estime. Ceux-là même qui n'étoient pas de son avis ne laissèrent pas de la louer ; et l'envie qui attendoit depuis si longtemps quelque ouvrage de cette Compagnie, pour le mettre en pièces, ne toucha point à celui-ci. Pour moi, je ne sais si les plus fameuses Académies d'Italie ont rien produit de meilleur ou d'aussi bon en
de pareilles rencontres. Je compte en premier lieu pour beaucoup que, sans sortir des bornes de la justice, ces Messieurs pussent satisfaire un premier ministre toutpuissant en France, et leur Protecteur, qui certainement, quelle qu'en fût la cause, étoit animé contre le Cid. Car je sais fort bien qu'il eût souhaité qu'on le traitât plus rudement, si on ne lui eût fait entendre avec adresse qu'un juge ne devoit pas parler comme une partie, et qu'autant qu'on témoigneroit de passion, autant perdroit-on d'autorité. Que si ensuite vous examinez ce livre de plus près, vous y trouverez un jugement fort solide, auquel il est vraisemblable que la postérité s'arrêtera; beaucoup de savoir et beaucoup d'esprit, sans aucune affectation de l'un ni de l'autre; et depuis le commencement jusques à la fin une liberté, et une modération tout ensemble qui ne se peuvent assez louer.
Au reste, ceux qui se sont figuré que l'Académie n'étoit qu'une troupe d'esprits bourrus, qui ne faisoient autre chose que de combattre sur les syllabes, introduire des mots nouveaux, en proscrire d'autres', pour
1 « Il s'étoit glissé une fausse opinion parmy lo peuple dans les . premiers temps de l'Acadëmie^ qu'elle se donnoit l'aulhorité de. faire de nouveaux mots et d'en rejeter d'autres à sa fantaisie. La publication du Dictionnaire fait voir clairement que l'Acad»;mie n'a jamais eu cette intention, et que tout le pouvoir qu'elle s'est attribué ne va qu'à expliquer la signification des mots et à en déclarer lo bon et le mauvais usage, aussi bien que des façons de parler de la langue qu'elle a recueillies ; et elle a été si scrupuleuse sur ce point, quelle n'a pas mesme voulu se charger de plusieurs mots nouvellement inventés, ni de certaines fa<;ons de
tout dire, gâter et affoiblir la langue françoise, en voulant la réformer et la polir : ceux-là, dis-je, pour se désabuser, n'ont qu'à lire cette pièce ^ ils y verront un style mâle et vigoureux, dont l'élégance n'a rien de gêné ni de contraint^ des termes choisis, mais sans scrupule et sans enflure ; le Car^ et plusieurs autres de ces mots, qu'on accusoit l'Académie de vouloir bannir, fort souvent employés. Ils verront même que bien loin d'en introduire de nouveaux, elle en a gardé quelquesuns qui sembloient vieillir, et dont peut-être plusieurs personnes eussent fait difficulté de se servir. Ainsi elle a employé le mot cV autant, pour dire -parce que^ et celui A' aucunement ^ pour dire en quelque sorte ^ qui ne se disent que rarement aujourd'hui en ce sens-là. Page 185 : U autant que les unes ont été faites devant les règles^ etc. Page 14, parlant de l'Académie, et s'est aucunement consolée^ etc. Page 89 : Nous serions aucunement satisfaits. Page 113 -.Rodrigue retourne chez Chimène.^ non plus de nuit.^ que les ténèbres favorisoient aucunement sa témérité, etc.
ApTès queJ\AcadijT^ le
QVZ, on délibéra de nouveau quelle occupation elle auroit'. On ordonna que les discours seroient continués, et que M. Sirmond, qui étoit le premier en ordre, seroit prié d'apporter le sien ^ ce qu'il ne fit pourtant que six mois après ^. Je n'ai point vu ce discours, et n'en ai pu
parler affectées que la licence et le caprice de la mode ont voulu introduire. »
(Préface du Dictionnaire, 1"^ édit.)
1 Registres, 7 décembre 1637. — * Registres, ô mai J638.
savoir le sujet qui n'est pas exprimé dans le registre. Mais la principale pensée de l'Académie en ce tempslà ' fut le dessein du Dictionnaire^ auquel on se proposa de travailler sérieusement. M. de Vaugelas, qui avoit fait depuis longtemps plusieurs belles et curieuses observations sur la langue, les offrit à la Compagnie qui les accepta et ordonna qu'il en conféreroit avec M. Chapelain ^, et que tous deux ensemble ils donneroient des mémoires pour le plan et pour la conduite de ce travail. M. de Vaugelas ^ donna les siens, qui étoient fort courts, et ne touchoient que le gros de ce dessein, auquel il offroit de nouveau de contribuer ses remarques, et il divisoit ces remarques en trois espèces : (( La première, qui appartenoit proprement au Dictionnaire, ne regardant que les mots simples; la seconde, pour la construction , qui appartenoit à la Grammaire ; la troisième, consistant en certaines règles, qui n'étoient pas proprement du ressort du Dictionnaire ni de la Grammaire, parce qu'elles ne regardoient ni le barbarisme ni le solécisme, les deux matières sur lesquelles la Grammaire et le Dictionnaire emploient toute l'étendue de leur juridiction, qui néanmoins, disoit-il, étoient très-nécessaires pour la netteté, l'ornement, la grâce, l'élégance et la politesse du style, et d'autant plus nécessaires, qu'il y avoit moins de personnes qui le sussent que de ceux qui savent* écrire sans barbarisme et sans solécisme, desquels un style
1 Registres, 14 décembre 1(537. — -Registres, litiécembre 1657. ' Registres, 18 janvier 1638.
102 IK.WALX
peut être affranchi, et ne laisser pas d'être extrêmement imparfait. "
Quant à M. Chapelain, dès le premier établissement de l'Académie, il avoit fait un ample projet du Dictionnaire, qui avoit été vu par la Compagnie. Il le lui présenta de nouveau j et parce qu'il descend fort au particulier, et que c'est sur ce même plan qu'on travaille encore aujourd'hui à cet ouvrage, peut-être ne sera-til pas hors de propos de rapporter ici à peu près ce qu'il contenoit, comme je lai promis en un autre endroit. Ce projet donc disoit :
Que le dessein de l'Académie étant de rendre la langue capable de la dernière éloquence, il falloit dresser deux ample^ traités, l'un de Rhétorique, l'autre de Poétique; mais que, pour suivre l'ordre naturel, ils devroient être précédée par une Grammaire, qui fourniroit le corps de la langue, sur lequel sont fondés les ornements de l'oraison et les figures de la poésie ; que la Grammaire comprenoit, ou les termes simples, ou les phrases reçues, ou les constructions des mots les uns avec les autres; qu'ainsi, avant toutes choses, il falloit dresser un Dictionnaire qui fût comme le trésor et le magasin des termes simples et des phrases reçues, après lequel il ne resteroit, pour achever la Grammaire , qu'un traité exact de toutes les parties de l'oraison et de toutes les constructions régulières et irrégulières, avec la résolution des doutes qui peuvent naître sur ce sujet; que, pour le dessein du Dictionnaire, il falloit faire un choix de tous les auteurs morts, qui avoient écrit le plus purement on notre langue, et les distribuer à tous les Académiciens, afin que chacun lût attentivement ceux qui lui seroient échus en partage, et que sur des feuilles différentes il remarquât par ordre alphabétique les dictions et les phrases qu'il croiroit fran(X>ises, cottanî le passage d'où il les auroit tirées; que ces feujije? lussent rapportées à la Compagnie, qui, Jugeant de çe*^
phrases et de ces dictions, recueilleroit en peu de temps tout le corps de la langue, et inséreroit dans le Dictionnaire les passages de ces auteurs, les reconnoissaot pour originaux dans les choses qui seroient alléguées d'eux, sans néanmoins les reconnoître pour tels dans les autres, lesquelles elle désapprouveroit tacitement si le Dictionnaire ne les contenoit; et parce qu'il y pourroit avoir des phrases et des mots en usage, dont on ne trouveroit point d'exemples dans les bons auteurs, qu'en cas que l'Académie les approuvât, on les marqueroit avec quelque note qui témoigneroit que l'usage les autorise; que ce Dictionnaire se feroit en un même corps, en deux manières différentes : la première, suivant l'ordre alphabétique des mots simples, soit noms, soit verbes, soit autres, qui méritent le nom de racines, qui peuvent avoir produit des composés, des dérivés, des diminutifs, et qui d'ailleurs ont de» phrases dont ils sont le fondement;
Qu'en cette manière, après avoir mis chaque mot simple avec une marque, pour faire connoître quelle partie d'oraison il seroit, on mettroit tout de suite les composés, les dérivés, les diminutifs, et les phrases qui en dépendent, avec les autorités, lesquelles on pourroit néanmoins omettre pour les mots simples, comme étant hors de doute et assez connus de tout le monde ; qu'on y pourroit ajouter l'interprétation latine en faveur des étrangers; qu'on y marqueroit le genre masculin, féminin ou commun de chaque mot, avec des notes; qu'il y en auroit d'autres pour distinguer les termes des vers d'avec ceux de la prose; d'autres pour faire connoître ceux du genre sublime, du médiocre et du plus bas ; qu'on y observeroit les accents aux syllabes longues; qu'on y marqueroit aussi la différence des é ouverts et des fermés pour la prononciation ; qu'on se tiendroit ' à l'orthographe reçue, pour ne pas troubler la lecture commune et n'empêcher pas que les livres déjà imprimés ne fussent lus avec facilité ; qu'on travailleroit pourtant à ôter toutes les superfluités qui pourroient être retranchées sans conséquence; qu'en la seconde manière, tous les mots simples ou autres seroient mis en confusion dans l'ordre alphabétique.
lOi TRAVAUX
avec le seul renvoi à la page du grand Dictionnaire, oii ils seroient expliqués ; que là même on pourroit marquer tous les mots, toutes les phrases hors d'usage , avec leur explication, pour l'intelligence des vieux livres où on les trouve, avec cet avis que ces mots ou phrases sont de la langue , mais qu'il ne faut plus les employer ; qu'enfin, pour la commodité des étrangers, on pourroit encore, si on vouloil, ajouter un troisième corps des seuls mots latins simples, avec le renvoi à la page du grand Dictionnaire, où ils expliqueroient les mots françois; que pour éviter la grosseur du volume, on excluroit du Dictionnaire tous les noms propres des mers, fleuves, villes, montagnes, qui se trouveroient pareils en toutes les langues, comme aussi tous les termes propres qui n'entrent point dans le commerce commun, et ne sont inventés que pour la nécessité des arts et des professions, laissant à qui voudroit la liberté de faire des Dictionnaires particuliers pour l'utilité de ceux qui s'adonnent à ces connoissances spéciales.
Tel fat le projet du Dictionnaire que M. Chapelain dressa, et qui fut approuvé par l'Académie. Il est vrai que quelque temps après ', iM. Sillion, qui se trouvoit Directeur, proposa s'il ne seroit pas meilleur, pour en venir bientôt à bout, de suivre les Dictionnaires communs en y ajoutant seulement ce que l'on jugeroit à propos. Mais je ne vois pas que cette proposition, qui fut alors renvoyée à la prochaine assemblée, ait été ni reçue ni mise même en délibération depuis. Il est vrai aussi qu'on n'a pas suivi ponctuellement tout ce qui est dans ce projet, comme on le peut voir en ce qui regarde les citations.
Il fut bien résolu d'abord qu'on suivroit le projet en
' Registres, 1" mars 1638.
DE L'ACADEMIE. lOo
cela, el on commença un catalogue des livres les plus célèbres en notre langue ', On y mit à diverses fois, à mesure qu'on s'en avisoit :
Pour la prose, Amyot, Montaigne, du Vair, Desportes, Charron, Bertaud, Marion, de la Guesle, Pibrac, d'Espeisses, Arnauld, le Catholicon d'Espagne, les Mémoires de la reine Marguerite, Coëffeteau, du Perron, de Sales, évèque de Genève, d'Urfé, de Molière*, Malherbe, du Plessis-Mornay^ ce qu'il y avoit en lumière de M. Bardin et de M. du Chastelet, deux Académiciens qui étoient déjà morts; le cardinal d'Ossat, de la Noue, de Dammartin, de Refuge, et Audiguier, auxquels on en auroit sans doute ajouté d'autres, comme par exemple Bodin et Etienne Pasquier, qui ne méritoient pas d'être oubliés ;
Pour les vers, on mit dans le catalogue : Marot, Saint-Gelais, Ronsard , du Bellay, Belleau, du Bartas, Desportes, Bertaud, le cardinal du Perron, Garnier, Régnier, Malherbe, Deslingendes, Motin, Touvant, Monfuron, Théophile, Passerai, Rapin, Sainte-Marthe. Le libraire de l'Académie fut aussi chargé de rapporter de son chef un mémoire de tous les principaux auteurs de la langue, et des dilîérentes pièces qu'on avoit d'eux. Mais un peu après l Académie commença d'app''éhender le travail et la longueur des citations j et ayant
1 Registres, i, 8, 22 février 1638.
2 François de Molière, sieur d'Essartiue, auteur des romans de Polyxène et la Semaine amoureuse. Il était mort assassiné en 1628. (Voir sur ce personnage une longue note dans la nouvelle édition des œuvres de Saint-Amant, bibliutii. elzév., I, p. 90.)
\m IRAN Al X
délibéré plusieurs fois sur cette matière, elle résolut, par l'avis même de M. Chapelain ', qui avoit donné le premier cette pensée, qu'on ne marqueroit point les autorités dans le Dictionnaire, si ce n'est qu'en y travaillant on trouvât bon de citer, sur les phrases qui seroient douteuses, quelque auteur célèbre qui en auroit usé.
Il fut aussi résolu, pour avancer cet ouvrage, qu'on feroit entendre à M. le Cardinal qu'il seroit fort à propos de choisir dans la Compagnie une personne ou deux qui s'y attachassent particulièrement, et qui en eussent la principale charge. M. de Boisrobert fut prié de lui en parler, et de lui proposer Messieurs de Vaugelas et Faret, comme très-propres à cet emploi, et trèscapables de s'en acquitter dignement, s'ils se trouvoient déchargés des soins de leur fortune, et qu'ils pussent y donner tout leur temps. Le Cardinal, comme je le vois par le rapport qu'en fit M. de Boisrobert à l'Académie^, ne répondit rien à cette proposition, soit qu'il ne la goûtât pas, soit qu'il eût l'esprit rempli de quelque autre chose. Cependant il ne se trouvoit personne dans l'Académie qui s'offrît volontairement à prendre sur soi la conduite de ce travail : chacun avoit ses affaires et ses pensées particulières, dont il ne vouloit point se détourner. Ainsi ce dessein, pour lequel on venoit de témoigner tant d'ardeur, commença à languir, et l'on fut huit ou dix mois sans parler du Dictionnaire, l'Aca-
• Registres, 8 mars 1658.
- pe^'istres, 15 mars 1658.
demie s'amusant cependant à d'autres choses, dont je vous parlerai tantôt.
Enfin le Cardinal s'étant souvent plaint qu'elle ne faisoit rien d'utile pour le public, et s'en étant fâché, jusqu'à dire qu'il Tabandonneroit, ces Messieurs résolurent qu'on lui feroit pour une seconde fois la même proposition.
M. de Boisrobert donc, exhorté par tous les Académiciens, et en particulier par M. Chapelain et par quelques autres de ses plus familiers amis, témoigna au Cardinal que l'unique moyen de venir bientôt à bout du Dictionnaire étoit d'en donner la cliarge principale à M. de Yaugelas, et de lui faire rétablir pour cet effet par le Roi une pension de deux mille livres dont il n'étoit plus payé ' ; exagérant là-dessus sa capacité pour ce qui regardoit cette entreprise, sa naissance illustre, et son mérite, qui étoit connu depuis longtemps de toute la Cour. Le Cardinal reçut alors favorablement cette ouverture, et répondit qu'il étoit prêt de donner même la pension du sien, s'il étoit besoin, mais qu'il désiroit de voir comment M. de Yaugelas s'y voudroit prendre. On lui présenta les deux projets ; il goûta fort le plus long, que je vous ai rapporté presque tout entier : la pension de deux mille livres fut rétablie à M. de Yaugelas^. Il en fut remercier le Cardinal ; et comme il avoit l'esprit fort présent et fort poli , avec une longue
' Sur cette pension, accordée par Henri IV au président Favre, père de Yaugelas, et à ses enfauts, voyez plus loin l'article sur Yaugelas et une note de d'OIivet.
» Registres, dernier juin 105^.
pratique de la Cour et des belles conversations, ce fut alors qu'il fit cette heureuse repartie, dont sans doute vous avez oui parler. Car on dit que le Cardinal le vo^^ant entrer dans sa chambre, s'avança avec cette majesté douce et riante qui l'accompagnoit presque toujours, et s'adressant à lui : « Eh bien ! Monsieur, lui dit-il, vous n'oublierez pas du moins dans le Dictionnaire le mot de pension. » Sur quoi M. de Vaugelas, lui taisant une révérence fort profonde, répondit : « Non, Monseigneur, et moins encore celui de reconnoissance. »
Dès lors ' M. de Vaugelas commença à dresser les cahiers du Dictionnaire, qu'il rapportoit ensuite à la Compagnie ; et il fut arrêté ^ qu'à la fin de chaque assemblée on liroit les mots qu'on devoit examiner dans la suivante, afin qu'on eût le loisir d'y penser. On proposa de nouveau une distribution des meilleurs auteurs à tous les Académiciens, pour en tirer les phrases et les élégances de la langue ^ mais on ne l'exécuta pas. On commença d'examiner la lettre A^ où, pour le remarquer en passant, il arriva une chose assez plaisante, c'est que le mot à" Académie ' fut omis en sa place, sans qu'on y prît garde que quelque temps après.
1 Registres, 7 février 1G39. — - Registres, dernier février 1659.
^ Registres, 11 avril 1659. — La 1'"= édition du Dictionnaire de l'Académie donne, sans autre commentaire, dans l'acception dont il s'agit, la définition suivante :
« Académie, selon l'usage de la langue françoise, signi6e une assemblée de quelques personnes qui font profession des belleslettres, des sciences et des beaux-arts : l'Académie françoise l'Académie de la Crusca, etc. »
On résolut depuis ', qu'outre les assemblées ordinaires, il s'en feroit, le mercredi ^, d'extraordinaires pour ce sujet, en deux bureaux, qui se tiendroient en même temps, l'un chez M. le Chancelier, l'autre chez M. d'Ablancourt, en l'absence duquel on le transféra depuis chez M. Sirmond. Avec tout cela ce travail était extrêmement long : et la lettre^ 4,:2g'^'^6"<^^^ ^^ ^ ^^- vrier l639, ne jnt acbpvée que le 17 d'nrtnhre^ environ neuf mois après. On crut^ donc qu'outre ces deux bureaux, il en falloit établir deux autres, l'un le vendredi, chez M. de Bourzeys, l'autre le mercredi, chez M. Conrart 5 et à chacun certains Académiciens avoient ordre de se trouver. Mais ce soin a été presque inutile ; car comme on ne travailloit pas en ces quatre lieux, ni avec même assiduité, ni avec même génie et même force, il a fallu repasser sur plusieurs choses, que ces bureaux particuliers avoient décidées; à quoi on travailloit encore, lorsque j'écrivois cette Relation.
Deux morts sont survenues depuis, qui ont apporté beaucoup de retardement au dessein du Dictionnaire : la première est celle du cardinal de Richeheu , qui, malgré les soins et les diligences du nouveau Protecteur, relâcha beaucoup de cette ardeur, avec laquelle on s'y étoit pris au copmencement j l'autre est celle
1 Registres, 11 juillet 1639.
* Pellisson a écrit mecredi, suivant la prononciation de son temps, et d'accord en cela avec Vaugelas. (Voy. Remarques de Vaugelas sur la langue française, avec des notes de MM. PaU'u et Th. Corneille, 3 vol. in-12, 1738. — T. III, pp. 49 et 50.)
* Registres, 19 mai 16i2.
de M. de Vaugelas', qui avoit, comme je vous ai déjà dit. la conduite de cet ouvrage. Ce n'est pas qu'on n'ait donné la même charge à M. de Mézeray, qui s'en acquitte très-dignement; mais comme M. de Vaugelas avoit eu moins de fortune que de mérite, après sa mort les cahiers du Dictionnaire, avec le reste de ses écrits, furent saisis parmi d'autres choses par ses créanciers, qui prétendoient d'en tirer une somme considérable de quelque imprimeur: de sorte que l'Académie n'a pu retirer ce qui lui appartenoit qu'en plaidant, et après une sentence du Châtelet du 17 mai I60I. Maintenant tout a été mis entre les mains du Secrétaire de la Compagnie, sur la demande qu'il en a faite, mais on a ordonné qu'il en seroit fait une copie, qui demeureroit chez M. le Chancelier. On s'assemble deux fois la semaine, pour avancer ce Dictionnaire : mais sans compter qu'il faut repasser sur une partie de ce qui a été fait dans ces petits bureaux, il n'a été conduit jusqu'ici qu'environ la lettre l : et cette longueur, avec l'incertitude de la fortune que l'Académie doit avoir à l'avenir, peut faire douter s'il s'achèvera jamais^.
Plusieurs ne peuvent assez s'étonner que tant d'hommes illustres par leur mérite, et capables des plus grandes choses, comme leurs ouvrages particuliers le font assez voir, s'amusent depuis si longtemps après un travail qui semble n'avoir rien de noble, et dont pas un deux peut-èlre n'espère de voir la fin. Pour
• En 1649, selon Pellisson; — en février 1650, selon Guiclienon, ami de Vaugelas, dans son Histoire de Bresse. ^ Voir aux pièces justificatives.
DE L^ACADÉMIE. iH
moi, je ne défendrai point l'Académie Françoise par l'exemple vulgaire de celle della Crusca^ qui employa près de quarante ans à son Vocabulaire, dont à la fin elle a tiré beaucoup de gloire, et la langue italienne beaucoup de profit. Mais j'oserai dire qu'à considérer les choses de près, ce dessein et la constance qu'on apporte à l'exécuter ne méritent que des louanges. Je sais bien qu'en cet endroit je passe les bornes de l'Histoire qui, se contentant de faire un rapport fidèle, doit laisser le jugement au lecteur, et demeurer toujours neutre parmi les partis contraires; mais si je manque en cela, vous pardonnerez cette faute, je m'assure, au désir que j'ai de vous expliquer ce que j'ai pensé plusieurs fois sur ce sujet, et d'éclaircir une vérité qui ne me semble pas assez connue.
Premièrement donc, on ne me niera pas à mon avis que le projet d'une Rhétorique et d'une Poétique, dont je vous ai déjà parlé, ne fût très-digne de cette Compagnie. On m'accordera aussi, ce me semble, que pour en venir là, un Dictionnaire et une Grammaire étoient deux choses ou nécessaires, ou pour le moins fort utiles, suivant ce que j'ai rapporté ci-dessus. Ainsi posé, que ces quatre ouvrages, le Dictionnaire, la Grammaire , la Rhétorique et la Poétique eussent été achevés, je ne dis pas dans quatre ans, je dis même dans vingt ou trente, qui est-ce -qui n'en parleroit à l'avantage de l'Académie? Maintenant si vous voulez louer son dessein et blâmer la longueur de l'exécution, c'est louer ce qui lui appartient proprement et blâmer ce qui semble n'être point d'elle et ne devoir
pas lui être imputé. Car si le Cardinal, qui Tavoit formée, eût eu plus de soin de l'entretenir, et s'il eût rendu cette occupation la plus importante et la principale affaire de chaque Académicien ou de plusieurs, je ne doute point que ces quatre ouvrages n'eussent déjcà vu le jour et n'eussent été même suivis de beaucoup d'autres. Que si d'ailleurs , comme je le dis toujours, la véritable gloire consiste à bien servir le public, en quelque manière qu'on le serve, un Dictionnaire de cette sorte , soit que vous le regardiez comme un moyen pour parvenir à la Rhétorique et à la Poétique, soit que vous le regardiez en lui-même, ne peut que faire beaucoup d'honneur à ses Auteurs.
Si quelqu'un, plein de pensées plus hautes, prétend ici superbement mépriser toute cette étude des mots et du langage, je n'en disputerai point avec lui 5 je lui permets volontiers de suivre son inclination, de s'attacher tout entier ou aux affaires du monde, ou aux sciences les plus sublimes. Mais qu'il prenne garde que, poursuivant de faux biens peut-être, ou recevant des opinions pour des vérités et des conjectures pour des démonstrations, lorsqu'il pensera s'attacher seul aux choses solides, il n'embrasse du vent comme les autres : je parle en ce lieu à ceux qui , joignant à des connoissances en effet plus importantes celle des belleslettres, en font un de leurs plus grands plaisirs, qui s'ennuieroient au monde sans cet agréable amusement, qui y trouvent de quoi se consoler dans la mauvaise fortune et de quoi se chatouiller dans la bonne, de quoi s'entretenir avec leurs amis et de quoi se contenter
DE L'ACADÉMIE. Jl.1
dans lu solitude, de quoi même se rendre plus propres à tout ce que le publie et que k société civile peut exiger d'eux : je ne doute point que ceux-Là ne reçussent le Dictionnaire de lAcadémie avec joie, qu'ils n'en fissent beaucoup d'estime et n'y trouvassent une mer-' veilleuse commodité. Quel soulagement ne seroit-ce point pour ceux qui écrivent , lorsque dans la fougue et dans la cbaleur de la composition, ils seroient travaillés de quelqu'un de ces importuns et fâcbeux scrupules sur la langue, de ces petites rémores qui arrêtent tout court les plus grands vaisseaux en baute mer, lors même qu'ils vont à pleines voiles : quel soulagement, dis-je, ne leur seroit-ce point, de s'en délivrer à l'instant pour passer à d'autres cboses plus importantes, et d'avoir une Compagnie si célèbre pour garant de' ce qu'ils auroient écrit ?
Je sais bien que les esprits des François ne sont pas nés à la servitude; je ne voudrois pas même défendre à ceux qui se sentent quelque génie de ne rien donner à leur goût, quand il n'est pas tout à fait extravagant et qu'il ne cboque pas directement celui du public ; mais après tout, en des cboses indilïérenles et qui dépendent purement de l'institution, le témoignage de quarante personnes des plus intelligentes en ces matières a beaucoup de poids et d'autorité, et tous ceux qui sont un peu raisonnables, ne fût-ce que pour avoir la paix, aiment beaucoup mieux céder que combattre. Les Remarques de M. de Vaugelas nous en fournissent un exemple : elles ont été cboquées de plusieurs; il n'y a presque personne qui n'y trouve quel-
dl4 TRAVAUX
que chose contre son sentiment : cependant on connoît bien qu'elles s'établissent peu à peu dans les esprits et y acquièrent de jour en jour plus de crédit. Ce n'est laque l'ouvrage d'un Académicien ; si celui de l'Académie étoit publié, non-seulement il nous résoudroit une infinité de doutes, mais encore il est vraisemblable qu'il affermiroit et fixeroit en quelque sorte le corps de la langue et Fempêcheroit, non pas de changer du tout, ce qu'il ne faut jamais espérer des langues vivantes, mais pour le moins de changer si souvent et si promptement qu'elle fait. Toutes les autres nations reprochent cette inconstance à la nôtre-, nos auteurs les plus élégants et les plus polis deviennent barbares en peu d'années ; on se dégoûte de la lecture des plus solides et des meilleurs, dès qu'ils commencent à vieillir -, et c'est un mal, dont si nous devons jamais guérir, ce ne peut être à mon avis que par ce remède. Ne compterons-nous aussi pour rien l'avantage que ce Dictionnaire nous donneroit, de trouver en un même lieu les sources de tous les mots dérivés, un avis judicieux s'ils sont bas ou nobles, propres aux vers ou à la prose, en quel genre d'écrire ils peuvent être employés plus à propos, une décision presque indubitable de la longueur ou de la brièveté des syllabes pour la prononciation, et des é ouverts ou fermés, qui sont les écueils où choquent si rudement, non-seulement tous les étrangers, mais encore tous ceux qui ne sont pas de rile de France? Certes, qu'on en dise aujourd'hui ce qu'on voudra, la postérité, si elle voit ce Dictionnaire, ou ne s'informera point du temps qu'on aura été à le
DE L'ACADÉMIE iir.
composer, ou si elle s'en informe, en louera d'autant plus les auteurs et s'en croira d'autant plus redevable à l'Académie.
Je passe plus avant : quand ce Dictionnaire ne s'achèveroit jamais, puisque après tout on y travaille sans cesse, qui peut douter que cet exercice de considérer exactement les mots en leur source, d'en remarquer les divers usages, d'observer toutes les phrases qu'on en peut former, ne fût très-propre à un Corps qui se propose pour but l'embellissement de la langue, ne fût très-utile aux particuliers Académiciens pour leur instruction, et par conséquent très-avantageux au public, à qui tous les jours ils font part de leurs ouvrages?
Jai parlé des trois principales occupations de l'Académie depuis son institution : les Discours ou Harangues, les Sentiments sur le Cid et le Dictionnaire. Mais durant tout ce temps-là, et à divers intervalles, elle s'est fort souvent occupée à examiner des pièces qu'on lui présentoit, de ceux de la Compagnie. Je trouve qu'on y a lu, en divers temps, des poésies de Messieurs de Gombauld et de l'Estoile ' ^ la Préface des conjectures sur la digestion de M. de La Chambre '^ \ quelque chose du Prince de M. de Balzac^ qu'il nommoit^ alors
* Registres, 14 janvier 1636. — Voir aux pièces justilicatives. - Registres, 1-4 et 21 avril 1656. — Les poésies de Goml)aul(l
ne furent publiées qu'en 1646. Celles de l'Estoile ont paru dans les Recueils de son temps, mais n'ont jamais été réunies.
3 Registres, 28 avril 1606. — Cet ouvrage do La Chambre a paru, in-4", en 1656.
* Bayle, dans son Dictionnaire, article Balzac, observe ijue
h Ministre d'État-, un Discours politique de M. Sil-
hon, pour la justification de l'administration du cardi-
Pellisson se trompe ici. Mais la remarque de Bayle demande un plus grand éclaircissemenl. Le Prmce de Balzac étoit imprimé dès l'année 1651. Ce qu'il lut à l'Académie en 1656, c'étoient des fragments d'un autre ouvrage, qui devoit faire la suite de son Prince, et qu'il appeloit aloi's le Ministre d'État, mais qui depuis a paru sous le titre d'Arislippe. En voici la preuve dans une de ses lettres, non imprimées, à Chapelain, du 21 janvier 1644 :
« Je vous supplie de savoir en quelle disposition est pour moi le cardinal Mazarin. S'il est galant homme, et qu'il me veuille obliger, j'ai de quoi n'être pas ingrat. Je lui adresserois mon Aristippe, c'est-à-dire tout ce que vous avez vu des Ministres et des Favoris. Mais je ne veux point faire d'avances sans être assuré du succès de ma dévotion. Si vous trouviez quelque sarbacane propre pour lui faire porter de ma part le désir que j'ai de le servir, peut-être qu'avec toute sa haute faveur, il ne rejetteroit pas la bonne volonté d'un artisan qui peut, aussi bieu que Michel- Ange, mettre en enfer ou en paradis un cardinal. »
Apparemment Chapelain voulut employer Voiture pour sonder les intentions du Cardinal, et Voiture prit les choses trop littéralement, à en juger par cette autre lettre de Balzac à Chapelain, du 22 février 1644 :
« Je reçois un billet du cher M. de Voiture, où c'est avec plaisir qu'agiiosco veteris vcstlgla Jlammx. Mais, je vous prie, faites-moi souvenir des paroles de mes lettres. Ai-je voulu faire un si sale marché que celui qu'il me reproche? Savoir d'un homme s'il a agréable qu'on parle de lui, est-ce lui dire en langage suisse : Point d'argent, point de louanges? L'empereur Auguste, qui étoit bien aussi grand seigneur et d'aussi bonne maison que M. le cardinal Mazarin, écrivoit néanmoins en ces termes à un de nos amis : Irasci me tibï scito, quod non in plcrisque ejiismodi scriptis mecuni polissmmm loquaris. An vercris ne apud posteras infâme tibi sif, quod videaris familiaris nohis esse? Ce sera donc à Auguste, Monsieur, à qui j'adresserai mon Aristippe, ou à quelque autre
DE L'ACADÉMIE. Ul
nal de Richelieu' -, un autre de M. de Sirmond^, pour la justification de la guerre contre les Espagnols-, le Prologue de l'Europe de M. Desmarests^ -, des vers de M. de Racau*, et plusieurs autres choses moins importantes. Tout ce (|u'on y présentoit de cette sorte étoit examiné avec tant de soin et avec tant de rigueur, que le Cardinal se crut obligé plusieurs fois d'exhorter l'Académie à en avoir un peu moins. Peut-être vous ferai-je plaisir d'insérer ici ce que j'ai trouvé sur ce sujet dans le registre du lundi 12 novembre 1634, qui vous fera voir aussi quelle est la forme de ces registres.
Sur ce que M. de Boisrobert a encore dit à la Compagnie que M. le Cardinal la prioit de n'affecter pas une sévérité trop exacte, afin que ceux dont les ouvrages seront examinés, ne soient point rebutés, par un travail trop long et trop pénible, d'en entreprendre d'autres, et que l'Académie puisse produire le fruit que Son Éminence s'en est promis pour l'embellissement et la periéction de notre langue ; après que les voix ont été recueillies, il a été arrêté que M. le Cardinal seroit très-humble-
homme de ce siècle-là, puisque les gens de celui-ci se tiennent si roides sur le point d'honneur. »
Par d'autres lettres de Balzac, on voit que ce (ju'il auroit voulu obtenir du cardinal Mazarin, c'étoit que sa pension de deux mille livres sur l'Épargne, dont il étoit mal payé, fût placée sur quelque bénéfice. Mais il ne l'obtint pas ; et son Aristippe, entrepris pour le cardinal de Richelieu, destiné ensuite au cardinal Mazarin, fut enfin dédié à Christine, reine de Suède. (0.)
' 11 ne semble pas que ce discours de Silhon ait été imprimé, au moins sous sou nom, non plus (lue le discours de Sirniond, qui suit.
- Registres, 5 mai 1658. — ^ Registres, dernier janvier 1659. — * l'icgislres, 16 mai 1652.
lis TRAVALX
ment supplié de trouver bon que la Compagnie ne relâchât rien de la sévérité qui est nécessaire pour mettre les choses qui doivent porter son nom ou recevoir son approbation le plus près qu'il se pourra de la perfection. Et en expliquant la nature de cette sévérité, il a été dit qu'elle n'auroit rien d'affecté, ni d'aigre, ni de pointilleux; qu'elle seroit seulement sincère, solide et judicieuse; que l'examen des ouvrages se feroit exactement par ceux qui seroient nommés Commissaires et par toute la Compagnie, lorsqu'elle jugeroit leurs observations; que les auteurs des pièces examinées seroient obligés de corriger les lieux qui leur seroient cotés, suivant les résolutions de la Compagnie. M. de Gombauld ayant supplié l'Assemblée de délibérer si un Académicien, faisant examiner un ouvrage, seroit tenu de suivre toujours les sentiments de la Compagnie en toutes les corrections qu'elle feroit, bien quelles ne fussent pas entièrement conformes aux siens : il a été résolu que l'on n'obligeroit personne à travailler au-dessus de ses forces, et que ceux qui auroient mis leurs ouvrages au point qu'ils sei'oient capables de les mettre, en pourroient recevoir l'approbation, pourvu que l'Académie fût satisfaite de l'ordre de la pièce eu général, de la justesse des parties et de la pureté du langage.
En lisant ces ouvrages, T Académie faisoit fort souvent des décisions sur la langue dont ses registres sont pleins ; elle en faisoit aussi quelquefois de semblables sur la simple proposition de quelque Académicien ; et lorsqu'à la cour, comme il arrive souvent, un mot avait été le sujet de quelque longue dispute, on ne manquoit pas d'ordinaire d'en parler dans l'Assemblée. Telle fut, par exemple, cette plaisante contestation née à l'hôtel de Rambouillet, s'il fallait dire muscardins ou nniscadins, qui fut jugée à l'Académie ' en faveur du dernier^
' Jtegistres, 1" février 1GÔ8.
[)E l'AGADÉMIE. 119
et dont j'ai voulu parler parce quelle sert d'explication à une raillerie que fit M. de Voiture contre ceux qui vouloient dire muscardins^ et qui n'a point été imprimée :
Au siècle des vieux palardins.
Soit courtisans, soit citardins, Femmes de cour ou citardines, Prononcoient toujours muscardins, Et balaidins et balardinos ; Même l'on dit qu'en ce temps-là Cliacun disoit rose muscarde ; J'en dirois bien plus que cela, Mais par ma foi je suis malarde.
Et même en ce moment voUà .
Que l'on m'apporte une panarde'.
• On trouve à ce sujet, dans les œuvres de Balzac, la lettre suivante, qu'il nous a paru intéressant de rappeler. Elle est adressée à Chapelain.
« MOXSIEUR,
« Le soin que vous prenez de m'esclaircir des moindres circonstances des choses me fait bien voir que mon contentement vous est cher, et que vous ne voulez pas que je perde rien par mon absence. Faute de matière, il m'est impossible de vous rendre la pareille, et tout est si sec et si stérile dans ce désert, que je serois muet si vous ne me fournissiez de quoy vous parler. L'usage est pour nmscardins, bien que l'oreille soit pour muscadins. Mais icy comme ailleurs l'usage doit tout régler, et de plus l'origine du mot estant italienne, quel droit avons-nous d'oster une lettre d'un mot qui n'est pas de nostre juridiction ? Quoyque cette lettre soit dure, quoyqu'elle ait esté appelléela lettre canine, quoyque dans muscardins elle face mal à la petite bouche de Monsieur de..., elle ne laisse pas de tenir tousjours son rang dans l'alphabet; elle murmure, elle gronde, elle mord impuntment depuis tant de siècles, elle entre dans plusieurs mots, où elle n'est pas
Ainsi en Tannée 1651, M. Naudé fit consulter cette Compagnie sur le mot rabougri^ qui signilie proprement une plante qui n'est pas venue à sa perfection et à sa juste grandeur, auquel sens on lit dans les anciennes ordonnances, des arbres rabougris. Il se servit, à un procès qu'il avoit au parlement, de la réponse que lui firent deux de ces Messieurs ' après en avoir demandé avis à tout le Corps, et fit même imprimer leurs lettres à la fin d'un petit livre qu'il publia alors contre ses parties. Les étrangers, parmi lesquels notre langue se répand insensiblement, ont aussi quelquefois reconnu l'autorité de l'Académie en de pareilles rencontres. Ainsi, en cette année 1652, elle a été obligée de prononcer sur une gageure de conséquence, qui avoit été faite en Hollande, touchant le mot de température. Mais, comme elle ne fait ces décisions qu'en passant, je ne crois pas m"y devoir arrêter davantage.
Parfois aussi , quand l'Académie n' avoit plus rien à faire, elle lisoit etexaminoit quelque livre françois-, et, pour cetelîet, il fut ordonné'^ qu'il y en auroit toujours dans le lieu de l'Assemblée. J'ai pris plaisir à lire dans les registres l'examen des Stances de Malherbe, ^joi^r le Roi allant en Limousin ; car s'il y a rien qui fasse voir,
moins rude ni moins raboteuse que dans miiscmdins , sans que personne s'en plaigne. » — A Balzac, le xvii novembre mdcxxxvii. (Balzac, œuvr. compl., in-F, I, p. 757.)
Quant aux vers de Voiture, ils ont été imprimés depuis la première édition de V Histoire de V Académie , et on les trouve dans toutes les éditions de ses œuvres.
1 Colletel et La Mothe Le Vayer. — Voir aux pièces justificatives.
* Registres, 16 juillet 465».
ce qu'on a dit plusieurs fois, que les vers n'étoient jamais achevés, c'est sans doute cette lecture. A peine y a-t-il une stance, où, sans user d'une critique trop sévère, on ne rencontre quelque chose ou plusieurs qu'on souhaiteroit de changer, si cela se pouvoit, en conservant ce beau sens, cette élégance merveilleuse, et cet inimitable tour de vers qu'on trouve partout dans ces excellents ouvrages. J'ai dit, sans user d'une critique trop sévère ; car, pour en donner quelques exemples, dans cette première stance ' :
0 Dieu ! dont les bontés, de nos larmes touchées^ Ont aux vaines fureurs les armes arrachées, Et rangé l'innocence aux pieds de la raison ; Puisqu'à rien d'imparfait ta louange n'aspire. Achève ton ouvrage au bien de cet empire, Et nous rends l'embonpoint comme la guérison.
Ces Messieurs - remarquèrent bien que La bonté touchée de nos larmes^ seroit mieux que les bontés ] que le troisième vers,
Et rangé l'innocence aux pieds de la raison,
n'avoit point de sens raisonnable; qu'au quatrième vers.
Ta louange n'aspire à rien d'imparfait,
n'étoit pas bien François ; mais ils ne remarquèrent pas comme une faute, qu'il eût dit à la fin,
Et nous rends l'embonpoint comme la guérison,
' Toute cette discussion a été reprise par Ménage dans ses Observations sur les Poésies de Mallierbe, Paris, 1689, 2« édition, in-8'.
^ Registres, 19 avril 1658.
J22 THAVAUX
quoiqu'à y regarder de près, ce me semble, et dans Tordiiiaire façon de parler, on puisse dire en notre langue, rendre la santé et rendre la ine, mais non pas rendre la guèrison. Or, quant à ce vers,
Et rangé l'innocence aux pieds de la raison,
rAcadémie n'a point de tort, et il est vrai qu'on n'y sauroit trouver un sens raisonnable ; mais cela vient d'une faute d'impression, où on est tombé dans toutes les éditions que j'ai pu voir des Œuvres de Malherbe, et dont personne que je sache ne s'est aperçu jusqu'ici. Au lieu de F innocence ^ il faut mettre l'insolence. Je l'ai cru d'abord par conjecture ; mais je n'en doute plus, depuis que j'ai vu le vers imprimé de cette sorte en trois recueils de poésies françoises, qui sont ceux de J615, 1621 et 1627.
Ranger l'insolence aux pieds de la raison ,
fait un sens non-seulement fort bon, mais encore fort beau et fort poétique.
11 y a une seule stance, qui est la seizième, sur laquelle je ne vois rien dans les registres, sinon qu'elle a été admirée de tout le monde ', et qu'on n'y arien trouvé à redire.
Quand un Roi fainéant, la vergogne des princes, Laissant à ses llatleurs le soin de ses provinces, Entre les voluptés indignement s'endort.
Quoique l'on dissimule, on n'en fait point d'eslimCj
1 Rei^islres, 26 janvier 1658,
DE L'ACAUÉiMlE. 1^^
Et si Ja vérité se peut dire sans crime. C'est avecque plaisir qu'on survit à sa mort.
Cependant dans cette stance, certainement admirable, il a employé le mot de vergogne^ dont plusieurs feroient difficulté de se servir aujourd'hui, et que de moindres juges n'auroient jamais manqué de condamner. ,1e pourrois ajouter plusieurs autres choses semblables, si je ne craignois d'être trop long. Mais il y a deux endroits dont je juge à propos de parler, parce que l'Académie ' a remarqué que Malherbe y avoit manqué lui-même contre ses propres règles. Le premier est en la troisième stance :
Certes, quiconque a vu pleuvoir dessus nos têtes Les funestes éclats des plus grandes tempêtes Qu'excitèrent jamais deux contraires partis, Et n'en voit aujourd'hui nulle marque paroître. En ce miracle seul, il peut assez connoître Quelle force a la main qui nous a garantis.
Malherbe vouloit que les sixains eussent un repos à la fm du troisième vers. Ici cependant il va jusqu'à la fin du quatrième sans se reposer ; mais vous ne vous en étonnerez pas, quand vous saurez ce que l'Académie elle-même ignoroit alors, à mon avis, et que j'ai appris depuis peu dans quelques mémoires que M. de Racan a donnés pour la vie de cet excellent poëte. C'est qu'il avoit fait ces stances, et plusieurs autres de ses pièces, avant que de s'être imposé cette loi. Et de là vient qu'il y a quelques-uns de ses ouvrages où elle n'est pas exac-
1 Pegis|.res, ii6 avril IGôfS.
tement observée, comme par exemple en la consolation
à Caritée, en cette stance :
Pourquoi donc si peu sagement, Démentant votre jugement, Passez-vous en cette amertume Le meilleur de votre saison , Aimant mieux pleurer par coutume.
Que vous consoler par raison ?
Mais je parlerai ci-après plus amplement de cette règle, en parlant de M. Maynard qui en fut le premier auteur.
Je vous ai dit qu'il y avoit encore un endroit où, par le jugement de l'Académie ', Malherbe péchoit contre ses propres maximes. C'est dans la septième stance, en ce vers :
L'infaillible refuge et Tassuré secours.
En ce lieu vous voyez qu'il dit assuré secours^ au lieu de secours assuré^ aussi bien qu'en un autre dont je me souviens :
De combien de tragédies.
Sans ton assuré secours.
Cependant il tenoit pour maxime que ces adjectifs, qui ont la terminaison en é masculin, ne dévoient jamais être mis devant le substantif, mais après : au lieu que les autres qui ont la terminaison féminine, pouvoient être placés avant ou après, suivant qu'on le jugeroit à propos : qu'on pouvoit dire, par exemple, ce redoutable
' Registres, 16 juillet 1658.
Monarque ou ce Monarque redoutable • et tout au contraire, qu'on pouvoiL bien dire, ce Monarque redouté, mais non pas ce redouté Monarque, Je n'ai pas pris cet exemple sans raison et à l'aventure-, car j"ai souvent ouï dire à M. de Gombauld, qu'avant qu'on eût encore fait cette réflexion, M. de Malherbe et lui se promenant un jour ensemble, et parlant de certains vers de mademoiselle Anne de Rohan, où il y avoit,
Quoi ! l'aut-il que Henri, ce redouté monarque....
M. de Malherbe assura plusieurs fois que cette fin lui déplaisoit ' , sans qu'il pût dire pourquoi ^ que cela l'obligea lui-même d'y penser avec attention, et que sur l'heure même en ayant découvert la raison, il la dit à M. de Malherbe, qui en fut aussi aise que s'il eût trouvé un trésor, et en forma depuis cette règle générale.
L'Académie employa près de trois mois -' à examiner ces stances : encore n'acheva-t-elle pas; car elle ne toucha point aux quatre dernières, parce qu'elle eut d'autres pensées, et que les vacations de cette année-là survinrent bientôt après.
Quelques-uns des Académiciens, et deux entre autres, M, de Gombauld ^ et M. de Gombervdle, souflVoient
* « M. de Gombauld m'a aussi souvent conté cet entretien qu'il eut avec Malherbe, mais non pas tout à fait de la sorte que M. Pellisson l'a rapporté : car il m'a toujours dit que ce fut lui qui s'aperçut que redouté monarque ne valoit rien. » (Ménage, Observ. sur les poésies de Malherbe, 2« édit., Paris, Barbin, 1689, p. 274.) 2 Depuis le 9 avril jusques au 0 juillet 1658. (p.) ^ « Je me souviens d'avoir ouï dire à M. de Gombauld (|ue, sous
avec impatience que la Compagnie censurât ainsi les ouvrages d'un grand personnage après sa mort, en quoi ils trouYoient quelque chose de cruel et d'inhu-. main. Mais la modération dont elle usa dans cet examen, et que j'ai déjà remarquée, semble témoigner assez que son intention étoit entièrement innocente. Et si je juge d'autrui par moi-même, j'en suis tout à fait persuadé; car quant à moi, si, bien loin de supprimer tout cet article, je m'y suis étendu un peu plus que de coutume, je sais bien que ni ce désir de jeune homme, de trouver à redire partout, ni aucun autre mouvement blâmable ne m'ont point engagé dans ce discours; qu'au contraire, si j'avois eu moins d'estime et de respect pour Malherbe, je n'aurois point parlé de ses fautes; et qu'enfin je ne les ai rapportées, si l'on peut comparer les choses sacrées aux profanes, que comme l'Ecriture rapporte celle des saints, pour consoler ceux qui ont trop de regret de faillir, et les empêcher de perdre courage.
Telles ont été les occupations de l'Académie. Je trouve bien qu'il y a été proposé en divers temps de faire deux Recueils, un de vers ' et un autre de lettres ^, de ceux de la Compagnie; mais cela n'a jamais été exécuté.
son directorat, ces Messieurs ayant opiné plusieurs jours avec apparat pour condamner une de ces stances, quand il opina, et il opinoit îe dernier en qualité de Directeur, il ne dit autre chose, sinon : « Messieurs, je voudrois l'avoir faite. » (Ménage, Obserf. sur les poésies de Malherbe, 2^ édit., Paris, Barbin, 1680, in-8", p. 26-i.)
' Registres, ô décembre 16ôo, — - Registres, Jo mars 16ô8,