DE VAUGELAS
pas débauché, les divers voyages qu'il avoit faits à la suite de son maître, et d'autres rencontres fâcheuses, ont fait qu'il est mort pauvre, et que son bien n'a pas été suffisant pour payer ses créanciers. Il mourut âgé d'environ soixante-cinq ans, d'un abcès dans l'estomac, qui s'étoit formé durant le cours de plusieurs années, et qui lui donnoit de temps en temps une douleur de côté qu'on attribuoit à la rate. Enfin, en Tannée 1649 ', ayant été extraordinairement travaillé pendant cinq ou six semaines de cette même douleur, il se sentit soulagé, et croyant être bien guéri, il voulut même aller prendre l'air dans le jardin de l'hôtel de Soissons^, où il avoit un appartement. Mais le lendemain matin son mal le reprit avec plus de violence. De deux valets qu'il avoit, il envoya celui qui étoit demeuré auprès de lui appeler du secours. Mais avant le retour de celui-là, l'autre, étant survenu, le trouva qu'il rendoit l'abcès par la bouche, et lui ayant demandé, tout étonné, ce que c'étoil : Vous voyez, mon aihi. répondit-il froidement et sans émotion, ce peu que a est que l homme. Après ces paroles il n'en prononça plus, et n'eut que quelques moments de vie.
C'étoit un homme agréable, bien fait de corps et
' Guicheiion , historien très-exact et qui étoit ami particulier deVaugelas, dit qu'il mourut au mois de février 1650. (o.) — Hurtaut, Dict. hist. de Paris, dit aussi que Vaugelas est mort en 1650, et ajoute qu'il fut enterré à Saint-Étienne-du-Mont.
' L'hôtel de Soissons était situé rue de Grenelle. (Sauval, t. II, p. 68.) — « Ce logis est si vaste et si commode, qu'il n'y a dans Paris que le Palais Cardinal (Royal) où il y ait plus de logement. » (Id. ibid., p. 216.)
232 DES ACADÉxMIClENS EN PARTICULIER, d'esprit, de belle taille; il avoit les yeux et les cheveux noirs, le visage bien rempli et bien coloré. Il étoit fort dévot, civil et respectueux jusques à l'excès, particulièrement envers les dames, pour lesquelles il avait une extrême vénération. Il craignoit toujours d'offenser quelqu'un, et le plus souvent il n'osoit pour cette raison prendre parti dans les questions que l'on mettoit en dispute. Il étoit fort assidu à l'hôtel de Rambouillet. Ses plus particuliers amis étoient M. Faret, qui avoit été comme son disciple, M. de Chaudebonne', M. Voiture, et, sur la fin de sa vie, M. Chapelain et M. Conrart. Mais surtout il avoit lié une société très-étroite avec le baron de Foras, qui vit encore, et qui étoit aussi bien que lui de chez M. le duc d'Orléans. Ils s'appeloient frères, et s'étoient- mis ensemble dans la dévotion, en laquelle, aussi bien qu'en leur amitié, ils persévérèrent constamment.
Depuis son enfance il avoit fort étudié la langue françoise. Il s'étoit principalement formé sur M. Coëffeteau, et avoit tant d'estime pour ses écrits, et surtout pour son Histoire romaine, qu'il ne pouvoif presque recevoir de phrase qui n'y fût employée. M. de Balzac a dit sur ce sujet : « Qu'au jugement de M. de Yaugelas, il n'y avoit point de salut hors de l'Histoire romaine, non plus que hors de l'Eglise romaine*. » Son principal talent étoit pour la prose.
' M. de Chautlebonne avoit quitté, en 1648, la maison de Madame, où le niaïquis de Vardes l'avait remplacé comme chevalier d'honiieur et avoit, ainsi que Vaugelas, une charge dans la maison de Monsieur, Gaston, duc d'Orléans.
- Balzac avoit écrit « que comme il n'y a point de salut hors
Dt: VALiGELAS. ^233
Quant à la poésie, il avoit fait quelques vers italiens qu'on estimoit beaucoup. Mais il ne se mèloit point d'en faire en françois, si ce n'étoit sur-le-champ, pour quelque galanterie. Comme par exemple, il arriva qu'un jour passant à Nevers, où la princesse Marie, maintenant reine de Pologne, se trouvoit alors, quelques-unes de ses demoiselles, qui faisoient une quête, vinrent dans rhôtellerie où il étoit; il ne les sut voir, à cause d'un remède qu'il venoit de prendre 5 mais il leur envoya deux pistoles avec cette épigramme :
Empêché d'un empêchement Dont le nom n'est pas fort honnête, Je n'ai pu d'un seul compliment Honorer au moins votre quête.
Pour en obtenir le pardon, Vous direz que je fais un don.
Aussi honteux que mon remède ; Mais rien ne paroît précieux Auprès de l'ange qui possède Toutes les richesses des cieux.
C'étoit la Princesse, dont il entendoit parler. J'ai encore une autre épigramme de lui faite in-promptu^ sur un mot de travers que lui. avoit dit un portier de l'hôtel de Rambouillet, en lui faisant un message de la part de madame la Marquise.
Tout à ce moment maître Isaac, Un peu moins disert que Balzac, Entre dans ma chambre et m'annonce
(le l'Eglise romaine, il n'y a point aussi ûefraiicois hors de l'Hisloiie romaine. » Voyez ses OEuvres in-folio, l. I, p. 682. (0.)
Que Madame me dérenonce.
— Me déienonce, maître Isaac ?
— Oui, Madame vous dérenonce.
— Elle m'avoit donc renoncé ?
Lui dis-je d'un sourcil froncé.
Portez-lui pour toute réponse, Maître Isaac, que qui dérenonce Se repent d'avoir renoncé :
Mais avez-vous bien prononcé ?
On poLivoit se passer de ces épigrarnmes, mais des grands hommes les moindres choses sont précieuses. Il avoit l'esprit présent, et faisoit souvent des réponses fort agréables, comme celle dont je vous ai parlé ailleurs, qu'il fit au cardinal de Richelieu'. 11 n'a laissé que deux ouvrages considérables, l'un qui est imprimé et l'autre qui ne l'est pas encore, lorsque j'écris ceci*.
Le premier est ce volume de Remarques sur la langue frariçoise^ contre lequel M. de LaMothe-le-Vayer a fait quelques observations, et qui depuis peu a aussi été combattu par le sieur Dupleix, mais qui, au jugement du public, méiite une estime très-particulière^. Car nonseulement la matière en est très-bonne pour la plus grande partie, et le style excellent et merveilleux; mais encore il y a dans tout le corps de l'ouvrage je ne sais
1 Page 108.
2 C'est-à-dire en 1652.
* Les contemporains sont presque unanimes pour faire l'éloge de ce curieux et très-important ouvrage. Voyez, outre les jugements rapportés par Baillet {Jugements des sacanis, t. II), une lettre fort intéressante de Godeau {Lettres de M. Godeau, 1715, 1 vol. in-12, pp. 378-591). — Voyez aussi plus haut, p. 115.