REMERCIMENT
PRONONCÉ Dana leur Assemblée le 30 décembre ICCiZ.
L'Académie françoise, ayant désiré d'entendre en pleine assemblée la lecture de cet ouvrage, qui n'étoit encore que manuscrit, quelques jours après, elle ordonna de son propre mouvement, en faveur de l'Auteur, que la première place qui vaqueroit dans le Corps lui seroit destinée, et que cependant il auroit droit d'assister aux assemblées et d'y opiner comme Académicien, avec celle clause que la même grâce ne pourroit plus être faite à personne pour quelque condition que ce fût. C'est le sujet du remercîment suivant. {Note tirée de l'édit. de 1672.)
Messieurs,
Si vous avez attendu de moi un remercîment qui réponde à la grandeur de votre bienfait ou à la dignité de cette Assemblée, je ne doute point que vous ne vous I. 21
repentiez bientôt de m'avoir si généreusement obligé. Mais si on peut dire des grâces que vous faites comme on a dit quelquefois de celles du ciel, qu'on les mérite quand on en recounoît parfaitement la valeur, jamais homme ne les mérita mieux que moi, et vous ne fîtes jamais une élection plus judicieuse.
Je sais combien il est glorieux d'être membre d'un si noble Corps -, quelle utilité est jointe à cet honneur -, de quel plaisir cette utilité est accompagnée ^ combien de défauts me défendoient d'aspirer à ces avantages; combien d'obstacles en la chose même vous défendoient de me l'accorder.
Ces diverses considérations se présentent à moi sans cesse. Il n'y en a pas une qui ne m'arrête, qui ne me touche sensiblement, qui ne me donne pour vous, Messieurs, quelque particulier mouvement de reconnoissance.
Commencerai-je par la gloire dont me comble une si rare faveur? Les Rois, les conquérants, et quelquesuns même de ces héros dont ranliquité a fait des Dieux, ont pris autrefois à grand honneur d'être faits bourgeois de certaines républiques. Cependant, Messieurs, à le considérer comme il faut, un Etat, quelque florissant et quelque illustre qu'il puisse être, qu'est-ce autre chose qu'un amas de gens que l'intérêt et la nécescité seulement joignent ensemble, où régnent tantôt les richesses, tantôt la force et la violence, tantôt lintrigue et la fourbe, et très-rarement le mérite et la vertu? Certes, si la pompe extérieure ne nous éblouit,
et si nous n'en jugeons par les yeux plutôt que par la raison, autant que le sage est au-dessus de la multitude, Tesprit au-dessas du corps, et le désir de savoir au-dessus de celui de vivre, autant l'Académie est audessus de la République, autant l'honneur que vous m'avez fait surpasse celui dont se glorifioient autrefois et ces Rois et ces conquérants, et ces Dieux mêmes de Tanlipuité. Et quand de ces réflexions générales jadescends à de plus particulières, quand je me remets devant les yeux cette célèbre compagnie établie en la première ville du premier royaume du monde, formée par le plus grand ministre qui fut jamais, et protégée encore aujourd'hui par un autre qui, pour tout dire, ne pouvoit être plus digne de lui succéder-, quand je me la représente composée de tant d'excellents hommes connus, estimés et admirés de toute l'Europe ; quand je m'imagine que j'aurai à l'avenir une place au milieu d'eux et que je verrai mon nom parmi les leurs voler par tout l'univers et prendre part aux louanges immortelles qui leur sont dues, l'oserai-je dire, Messieurs? je doute si je veille ou si je dors, et si ce n'est point ici un de ces beaux songes qui, sans nous faire quitter la terre, nous persuadent que nous sommes dans le ciel.
Mais, Messieurs, ces beaux songes ne laissent rien après eux, au lieu que la gloire à laquelle vous m'appelez doit être bientôt suivie d'une utilité réelle et solide. Que sert-il de le dissimuler? Si dès mon enfance les belles-lettres ont été ma passion, si j'ai toujours re-
gardé l'art de bien écrire commme la fin et le dernier but de tous mes travaux, il ne m'étoit ni facile ni possible d'y parvenir sans la faveur que vous me faites. Il y a véritablement un petit nombre de gens extraordinaires que la nature prend plaisir à former, qui trouvent tout en eux-mêmes, qui savent ce qu'on ne leur a jamais enseigné, qui ne suivent pas les règles, mais qui les font et qui les donnent aux autres. Tels êles-vous, aujourd'hui, Messieurs; tels ont été aux siècles passés quelques grands personnages de Rome et d'Athènes. Mais quant à nous, qui sommes d'un ordre inférieur, si nous n'avons que nos propres forces et si nous n'empruntons rien d'autrui, quel moyen qu'avec un seul jugement et un seul esprit, qui n'ont rien que d'ordinaire et de médiocre, nous contentions tant de différents esprits, tant de jugements divers à qui nous exposons nos ouvrages? Quel moyen, que de nous-mêmes nous assemblions une infinité de qualités dont les principales semblent contraires? que nos écrits soient en même temps subtils et solides, forts et délicats, profonds et polis? que nous accordions toujours ensemble la naïveté et l'artitice, la douceur et la majesté, la clarté et la brièveté, la liberté et l'exactitude, la hardiesse et la retenue, et quelquefois même la fureur et la raison? C'est beaucoup si la naissance nous donne une partie de ce qui est nécessaire pour ces grandes choses : nous devons recevoir tout le reste de l'institution: il nous faut avoir recours aux préceptes, aux exemples, à des amis, à des maîtres : et ces préceptes, ces exem-
pies, ces amis, ces maîtres, c'est parmi vous. Messieurs, que je me propose de les trouver. Que dirai-je maintenant de la douceur que je me figure dans vos conférences? Ceux que vous y admettez peuvent bien représenter en quelque sorte et l'honneur et le profit qu'ils en attendent; mais pour ce plaisir que vous apporte sans doute l'agréable commerce des bonnes choses, ce plaisir que la vertu jointe à l'amitié, que l'union des esprits et la conformité des désirs louables mêlent à toutes vos conversations, il faut, si je ne me trompe, le goûter pour le comprendre; il se sent et ne se peut exprimer. Je vous en prends à témoin, Messieurs; j'en prends à témoin ces heures qui coulent si vite et ces importunes ténèbres qui d'ordinaire viennent plutôt que vous ne voudriez vous séparer et rompre ces Assemblées.
Mais je m'arrête trop longtemps, Messieurs, à ce qu'il y a de moins particulier en votre bienfait. C'est ainsi que je devrois vous remercier si vous aviez accordé cet honneur à mon mérite, à mes instantes supplications, à la nécessité de remplir votre Compagnie et d'obéir à vos règlements. Maintenant que vous fermez les yeux à tous mes défauts, que vous prévenez et mes poursuites et mes espérances, que vous oubliez pour moi vos coutumes et vos lois, qu'il ne se présente point d'obstacle si grand que votre bonté ne le surmonte, avec quels termes et avec quelle éloquence, fût-ce la vôtre même, vous pourrois-je dignement remercier ? Je veux bien ne point examiner
ici ces défauts que vous n'avez pas voulu considérer et qui vous dévoient empêcher de penser à moi, et plût à Dieu que je pusse m'en corriger entièrement ou vous les cacher toute ma vie ! Mais je ne saurois me taire de cet excès, de cette profusion de vos faveurs, de cette forme de m'obliger pour ainsi dire contre toutes les formes. Je crains, Messieurs, d'en parler trop hardiment; vous avez fait, ce me semble, en cette rencontre et plus que vous deviez, et plus que vous ne pouviez; vous avez préféré en quelque sorte ma gloire à la vôtre, l'intérêt d'un particulier sans mérite à celui de tout votre auguste Corps. Je pensois, Messieurs, et vous l'avez cru peut-être, que ce seroit la principale matière de mon discours. Mais quelle apparence de m'étendre davantage sur un sujet oîi, si je veux me louer de votre bonté, je me vois presque contraint de blâmer votre indulgence, où tous mes remercîments seroient des reproches, où je ne saurois ni vous défendre sans orgueil, ni vous accuser sans ingratitude? A la vérité, si l'Académie n'a jamais tant fait d'honneur à personne, jamais personne n'eut un si ferme et si véritable dessein de l'honorer; si elle a violé pour moi ses propres lois, elle ne se plaindra jamais que je les viole; mais je crains bien que toutes mes bonnes résolutions ne puissent pas excuser la sienne. Qui suis-je, Messieurs, pour faire qu'on ébranlât en ma faveur des fondements posés avec tant de jugement et affermis par l'usage de tant d'années? Qui suis-je, que pour me donner entrée en ce sacré lieu, il faille, non pas ouvrir
les portes, mais, si je l'ose dire, en abattre les remparts et les murailles, comme ou faisoit pour un Roi triomphant et victorieux? La vanité m'emporteroit, Messieurs, si j'allois plus loin ; je sens cette douce confusion de pensées que donnent la joie et la reconnoissance, et toutes les autres passions agréables, quand elles sont au plus haut point : et dans ce désordre de mon esprit, tout ce que je puis, c'est de reprendre mes propres paroles et de finir de même que j'ai commencé, et de m'écrier pour toute conclusion : a Si vous avez attendu de moi un remercîment qui répondît à la grandeur de votre bienfait ou à la dignité de cette Assemblée, je ne doute point que vous ne vous repentiez déjà de toutes les grâces que vous m'avez faites ; mais si c'est les mériter que. d'en reconnoîlre parfaitement la valeur, jamais homme ne les mérita mieux que moi, et vous ne fîtes jamais une élection plus judicieuse. »