DU ROI LOUIS QUATORZIÈME
Prononcé dans rAcadémie ffratiçoia<«.
Le troisième février 1671 , l'Académie étant exlraordinairement assemblée en présence de Monseigneur Séguier, chancelier de France, son Protecteur; après que messire François de Harlay de Cliampvalon, archevêque de Rouen, nommé par Sa Majesté à rarchevêché de Paris, a été reçu en l'une des quarante places d'Académicien, vacante par la mort de feu messire Hardouin de Pérélixe de Beaumont, archevêque de Paris, autrefois précepteur du Roi, et a remercié la Compagnie par un discours très-éloquent, mêlé des louanges de Sa Majesté, Paul Pellisson Fontanier, se trouvant Directeur, a dit :
Monsieur .
Cette assemblée extraordinaire, ce concours de nos Académiciens, leurs yeux, leur visage, leur attention, leur silence même, vous ont déjà dit combien ils se sentent honorés de votre présence et touchés de vos
bontés. Mais ils attendent de moi quelque chose de plus et veulent que je parle, beaucoup moins pour la nécessité que pour l'éclat, en un jour que nos registres marqueront à l'avenir entre les plus grands et les plus solennels. Je ne vois pas un de mes Confrères, maintenant ravis de se pouvoir dire les vôtres, qui, par un zèle très-juste pour vous, mais trop injuste pour moi, ne s'imagine que je dois dire tout ce qu'il pense, et le dire avec son esprit, ses lumières et sa délicatesse, que je n'ai pas.
Les uns se promettent que, pour la gloire de l'Académie, je relèverai votre auguste caractère, plus relevé de lui-même que tous les discours humains ; les autres ne doutent pas que je ne fasse valoir le sang illustre, les alliances des maisons souveraines, les honneurs et les emplois, et, ce qu'on ne peut oublier en ce lieu, les lettres si souvent et si heureusement jointes aux armes, dans les grands hommes dont vous sortez. Ceux-ci s'arrêtent principalement aux qualités personnelles , soit celles de l'honnête homme, soit celles du prélat, également accomplies en vous-, ceux-là en particulier, au profond savoir, à qui l'âge même n'a pas été nécessaire; un grand nombre à l'adresse judicieuse mêlée de douceur et d'autorité qui se rend, toutes les fois qu'il le faut, maîtresse des assemblées, des compagnies et des peuples mêmes pour leur utilité propre et pour celle de l'État; tous ensemble, à cette éloquence de toutes les sortes, tantôt privée, tantôt publique, tantôt préparée, tantôt soudaine, toujours assurée de persua-
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cler ou de plaire, et dont vous venez de renouveler l'idée, si belle, si vive, si noble dans nos esprits.
Pour moi, Monsieur, je connois, j'admire, je sens comme eux tous ces avantages et mille autres que nous pensons posséder nous-mêmes en vous possédant. Mais quand ils m'auroient prêté toutes leurs voix pour faire éclater de si grandes choses autant qu'elles le méritent, je ne sais si le concert de tant d'éloges, quelque juste et quelque harmonieux qu'il pût être, ne blesseroit point vos oreilles pour être trop près de vous.
Ne pourrois-je point me soutenir par la nouveauté, et découvrir en quelque partie de l'art, pour ainsi dire, moins fréquentée, des louanges que votre pudeur écoutât sans peine, qu'elle ne pût refuser, qu'elle fût bien aise de publier elle-même ?
Ou je me trompe, ou j'entrevois quelque jour et quelque lumière à ce dessein ; car quand je regarde quelle est la main qui vous donne à nous, qui nous donne à vous^ quand je vois la place la plus importante du clergé françois, celle qui demande le plus toutes les grandes qualités, soit civiles, soit ecclésiastiques, vous être déférée à l'instant et sans hésiter, non point par l'ordre de la succession, ni de l'âge, ni par le hasard, ni par la cabale, mais par le jugement et le choix d'un prince sage et habile s'il en fut jamais : je me persuade que les louanges infinies et inépuisables d'un si grand Roi, encore que vous les écoutiez toujours avec joie, encore que vous les portiez vous-même plus haut que personne du monde, comme nous venons de l'éprouver,
retombent néanmoins toutes sur vous, vous reviennent et vous cippartiennent désormais ; et qu'au lieu d'abandonner votre élcge, je le continuerai peut-èlre d'une manière plus noble, si je commence le sien.
Le plus fameux des anciens en l'art du panégyrique avoit à parler de la plus grande beauté du monde, célèbre par ses aventures, sortie, comme il disoil. du sang de leurs Dieux, reçue après sa mort entre les Déesses, et donnant sans cesse des maripies de son pouvoir. Il passe légèrement tant de grands endroits, que chacun voyoit comme lui -, mais il s'arrête au jugement de Thésée, qui crut devoir tout entreprendre pour elle 5 puis, décrivant en particulier toutes les autres actions de ce grand homme, les monstres domptés, l'injustice et la violence réprimées, les lois établies, les villes fondées ou délivrées de la servitude, il croit avoir assez élevé rhéroïne en élevant le héros.
J'essayerai, quoique avec un génie bien différent, quelque chose de semblable. Vous me le permettez, Messieurs. Il y a des temps et des matières au-dessus des lois ; il y a, vous le savez, des irrégularités plus heureuses que les règles mêmes. C'est d'ailleurs louer, selon nos coutumes, notre auguste fondateur Louis XIII que de parler d'un tel fils, la plus haute et la plus durable récompense qui ait été accordée sur la terre à sa sagesse, à sa tenqiérance, à sa justice, à sa piété -, c'est louer sans affectation et sans envie notre grand Protecteur présent, la voix, mais la digne voix d'un si grand maître, l'interprète aussi vénérable qu'éloquent et que
fidèle de ses pensées royales, le premier dépositaire de ses volontés et de son pouvoir 5 c'est louer en môme temps l'illustre Confrère dont nous réparons si heureusement la perte, qui a travaillé durant tant d'années à former, avec la nature, avec Dieu même, l'ouvrage le plus parfait que nous puissions admirer aujourd'hui ; c'est vous louer enfin, Messieurs, et tous les membres de ce Corps qui partagent si diversement et en tant de sortes, ou la confiance du Monarque, ou ses bonnes grâces, ou ses bienfaits, ou son approbation et son estime.
Ne pensez pas toutefois. Messieurs, que je veuille vous prévenir en sa faveur par cette espèce d'inlérêl. Oubliez pour un peu de temps toutes les grâces que vous en avez reçues et toutes celles que les belles-lettres en reçoivent tous les jours. Ne vous souvenez plus que vous êtes nés François. Elfacez même de voire imagination, si toutefois il est possible, cette bonne mine digne de l'empire, comme parloient les Anciens, cet air, ce port, cette majesté si douce et si redoutable, ce mélange d'humanité et de grandeur qui éclate dans ses yeux, qui échappe à tous les efforts de la peinture et de la sculpture, et qui s'imprime si vivement dans les cœurs. Il me suffit que vous connoissiez la France et que vous l'ayez connue autrefois. En quel lieu de cette vaste monarchie ne le trouverez-vous point lui-même plus grand que la monarchie et tel que je voudrois vous le pouvoir représenter?
Je ne prétends pas cependant ne rien oublier d'une
si ample matière dans un discours d'aussi peu d'élendue que celui-ci, ni parcourir également avec vous toutes les parties de lÉtal. Au contraire, j'éviterai, Messieurs, je le déclare, |)lulôtc|ueje ne chercherai dans mon sujet tout ce qu'on a le plus remarqué, le plus loué jusqu'à cette heure. Je passe à dessein une iniinilé de choses, dont chat une à part seroit tout l'ornement d'un panégyrique pour un prince moindre que le nôtre. Je laisse la Noblesse ou purifiée ou soumise aux ordres de la justice ^ une partie du Tiers-Etat occupée aux travaux utiles, inconnus auparavant dans le royaume, et le partage des étrangers; tout ce qu'il y a de plus difficile et de plus grand entrepris pour le bien du commerce, jusqu'à la jonction des mers, déjà si avancée, et qui passoit auparavant pour le vain discours des gens de trop de loisir ; le peuple en général soulagé ; la fécondité récompensée 5 les procès abrégés-, les lois réformées ; l'économie servant à la magn.ificence et à la libéralité.
Mais ni le grand Archevêque que nous recevons aujourd'hui parmi nous, ni mes propres sentiments, ne me permettent de passer aussi légèrement sur l'Église, pacifiée depuis peu , florissante depuis longtemps par l'application du prince, par ses soins et par sa piété. Vous, Messieurs, à qui tous les siècles sont présents comme le nôtre et qui voyez avec douleur les vicissitudes humaines s'étendre à tout ce qu'il devroit y avoir de plus immuable parmi les hommes, jusqu'à la religion , jusqu'aux autels . remontez à huit ou neuf cents ans dans nos histoires, plus loin encore, presque jiis-
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(|irau temps heureux et malheureux tout ensemhle îles martyrs et de leurs miracles : vous ne trouverez point ailleurs, je ne crains pas de le dire, les premières places de l'Église remplies en France de plus excellents sujets, le mérite plus distingué par la récompense, Findignité plus flétrie et plus éloignée par le mépris. Si quelqu'un en peut douter, qu'il regarde seulement les victoires non sanglantes que le travail, que le savoir, que la piété de nos prélats et de leurs troupes sacrées remportent à toute heure sur ceux que des temps tous différents et le malheur de nos pères avoient séparés de la foi. Heureux les captifs volontaires qui suivent avec joie le char de ce triomphe ! mais ingrats en même temps, ou obligés de reconnoître que, si c'est l'ouvrage des pasteurs, le choix des pasteurs est l'ouvrage du Roi, comme le Roi celui de Dieu même !
Je ne fin rois point, Messieurs, si je ne me renfermois désormais dans quelques réflexions particulières, simples et abrégées sur les travaux de notre Monar(|ue. Je veux bien , et il est juste, qu'on admire dans ses maisons royales la nature surmontée par l'art -, les fontaines, les canaux, ou plutôt les rivières et les mers,- par des conduits souterrains, occuper la place des sablons stériles et des terres altérées-, mais qui ne l'admirera luimême infiniment davantage, si, par les voies plus secrètes, plus obscures et plus inconnues du gouvernement dont il est lui seul l'ouvrier, le conducteur et le maître, il a su corriger, surmonter et changer en mieux les mœurs, les inclinations et le génie de ses peuples ?
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Vous avez vu, Messieurs, sous la régence d'une Reine très-pieuse, rimp:élé se montrerquelquefois hardiment, aujourd'hui morte ou muette à la Cour.
Vous avez vu auparavant, sous le règne d'un Roi très-sobre, ce que nous ne voyons plus, l'excès opposé à cette vertu, passant du bas peuple aux personnes de qualité, déshonorer la France comme quelques-unes des nations voisines.
La fureur des duels, invétérée et confirmée par tant de sièiles, étoiten notre seule nation un mal incurable, dont la guérison est maintei:ant si parfaite, que nous commençons à l'oublier avec le mal même.
Le commerce maritime étoit impossible aux François, incapables, disoit-on, de chercher un profit où l'on commence presque toujours par des pertes-, où Ton ne s'avance que par le bon ordre, par la persévérance et par le travail. Ce commerce cependant, aussi bien que mille autres avantages, nous fait aujourd'hui autant de jaloux que nous avons de voisins.
En quel lieu du monde étoit-il autrefois plus permis et plus facile aux particuliers , en quel lieu du monde leur est-il aujourd'hui plus difficile et moins permis de ne point faire leur charge, d'abuser de leur autorité, d'être dispensés des lois, de se dispenser eux-mêmes de leur devoir?
Quelles histoires, quels livres, quelles nations et quelles langues n'ont parlé de l'insolence du so'dat françois et du peu de discipline de nos troupes? Elles vivent maintenant, nous l'avons vu de nos yeux en Flandre, elles vivent même dans les villes conquises plus réguliè-
rement que leurs propres habi'.anis, pendant que les sujets d'Espagne, tremblants, captifs et renfermes dans leurs murailles, n'osent les perdre de vue et s'éearler à la campagne par la seule crainte deleurs propres garnisons.
D'oii viennent, Messieurs, tant de changements à la fois, et si l'cmarquables? Y a-t-il quehjue révolution extraordinaire, quelque conjonclion et quelque constellation nouvelle dans le ciel "^ Dispensons-nous de l'observer : laissons-en le soin à ces nouvelles académies royales, filles ou sœurs de la nôtre, ouvrages encore de la même révolution, ou plutôt de la même main, si magnifique et si puissante. Ce qu'il y a de certain et d'indubitable, c'est que nos Roi':; sont nos astres; leurs regards, nos influences; leurs mouvements et leur conduite, la première source sur la terre de nos vices et de nos vertus.
Mais peut-être que le Roi dont nous parlons s'est borné lui-même au dedans de son Etat. Demandez-le. Messieurs, à toutes les nations du monde, à qui l'on peut dire qu'il est et qu'il a toujours été presque aussi présent qu'à nous, ou parla protection, ou par l'amitié, ou par la crainte, ou par l'hommage libre et volontaire que les plus éloignées rendent si souvent à sa réputation et à sa vertu.
Je ne puis encore, Messieurs, toucher ici que rapidement et, comme en courant, la matière de plusieurs volumes. Je ne dirai rien des victoires et des progrès avant la paix des Pyrénées, cij sa modestie lui fait prendre bien moins de part qu'il n'en doit avoir. 11 commence à gouverner lui-même , ayant désormais, pour
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premier ministre, le génie joint au courage, au travail, au secret, à la fermeté, à la ponctualité et à Texactitude. L'Espagne veut usurper sur nous, dans une cour voisine, une égalité injurieuse et qu'on ne lui peut jamais accorder : elle est aussitôt contrainte, ce qu'on n'avait jamais vu encore, de céder la préséance par une déclaration solennelle et publique. Dunkerque et la Lorraine cependant se réjouissent de revenir à l'empire irançois. On viole à Rome la dignité d'un ambassadeur : le Roi en tire une double gloire, et de faire hautement réparer TofTense et de l'oublier. La pyramide, tout abattue qu'elle est par lui-même , subsistera deux fois dans l'histoire, monument de sa puissance et monument de sa bonté.
Un prince ecclésiastique, son allié ne peut dompter une ville aussi forte que rebelle, obstinée dans sa faute par un faux amour de religion et de liberté. Tout le parti protestant se doit émouvoir pour elle dans l'Empire. Elle se rend toutefois à la vue de nos troupes, ou plutôt au seul nom de noire Monarque, comme si elle venoit de voir tomber ses bastions et ses murailles, et chacun approuve ce qu'il n'a pu empêcher.
Le Turc est déjà bien près de Vienne avec cent mille hommes, il n'a plus de rivière qui l'arrête. Toute l'Allemagne tremble, presque toute la chrétienté. Six mille François d'une valeur héroïque le vont délivrer et dissipent cette épouvantable armée, méprisant leur vie par la noble ardeur d'obéir et de plaire à leur Roi.
Les Hollandois, ses alliés se trouvent pressés par un ennemi voisin et plein de vigueur : il les sauve avec
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générosité d'un péril extrême, niîînorant pas. mais ne mettant pas en compte ses intérêts à venir. Ils sont en même temps engagés en une guerre cruelle avec l'Angleterre : il se déclare pour eux comme il Ta promis : il conserve néanmoins le pouvoir et l'autorité d'arbitre entre les deux nations, et se départ magnanimement de ses propres avantages pour leur donner la paix.
On refuse à la Reine ce que le sang et les lois lui donnent. Après avoir combattu par les raisons, le voilà qui marche à la tète de ses armées; qui étonne les plus vieux et les plus sages capitaines par sa conduite, les plus braves et les plus déterminés soldats par sa valeur; qui force, qui gagne, qui inonde places et provinces entières, comme un torrent que 1 hiver même rend plus rapide, sans qu'il manque rien à sa gloire, que ce qui man(}ue toujours à celle des héros : c'est qu'on se résout avec peine à leur résister et à les attendre, et que leur réputation laisse beaucoup moins à faire ù leurs armes.
Mais ce torrent va noyer et ravager, comme l'on pense, amis et ennemis avec la même fureur. Il surprend à la vérité amis et ennemis, mais d'une autre sorte. 11 se retire beaucoup aa-deçà de ses justes bornes ; le conquérant est au-dessus de ses conquêtes : ni ces belles et grandes possessions, ni les espérances infiniment plus belles et plus grandes, ne lui persuadent ou de violer ou d éluder une parole donnée : rare exemple d'honneur, de modération et d'équité î
Parmi tant de prospérités et de triomphes, s'il faut que la forlune ou plut(^t cette sagesse supérieure qui ne
semble aveugle qu'à l'aveuglement humain, le traite une fois ou deux, comme tout le reste des plus grands hommes, et ne se montre pas toujours également favorable aux bons desseins, on croiroit qu'elle ne veut humilier la nation que pour relever davantage le mérite du prince. Aussitôt que nos troupes, et nos troupes les meilleures et les plus fortes, séparées de la France par des mers et éloignées des yeux du maître, manquent à exécuter ses ordres, ou n'en peuvent recevoir de nouveaux, ce n'est plus ce que c'étoit auparavant, L'Afrique et Candie voient deux entreprises contre les infidèles, grandes, généreuses, pieuses à jamais, louables en tout ce qu'elles ont de lui, être néanmoins suivies d'un succès contraire, comme pour faire sentir aux François ce qu'ils savoient seulement jusques alors: que leurs victoires étoient beaucoup moins un effet de leur valeur, qu'un elîet de sa conduite.
Qu'ajouterons-nous à cet éloge. Messieurs, ou plutôt qu'en pourrions-nous retrancher? Ce prince ne seroitil point, comme tant de princes, moindre que lui-même à ceux qui l'approchent; autre en ses discours qu'en ses actions; tellement attaché au devoir de Roi, qu'il en oublie tous les autres, celui de père, celui de particulier; sans magnanimité pour ceux qui le servent ; sans con sidération et sans bonté pour tout ce (jui est au-dessous de lui; de difiicile accès à ses peuples; impatient du moins et chagrin par la multitude des occupations importantes, qui est de tous les défauts le plus pardonnable, et celui que les grands hommes surmontent peutêtre le dernier?
Rien moins, Messieurs. De près plus que de loin, on découvre à luus momenis davantage sa véritable grandeur : jamais cjue des sentiments, jamais que des expressions de roi. J'ai cru mille fois qu'il n'étoit pas né, mais qu'il avoit été fait notre maître, comme sans comparaison plus raisonnable que pas un de ses sujets. Quelque autre par une politique basse et maligne, mais qui n"a que trop d'exem[)les dans les histoires, porteroit envie à son successeur ou se conlenleroit d'avoir mis au monde un prince en qui la nature lui représentoil déjà d'elle-même tous les premiers traits de ses propres vertus. Il choisit au contraire pour cette éducation royale tout ce qu"il peut découvrir de plus éclairé, de plus sage, de plus droit, de plus ferme, de plus généreux, de plus honnête, de plus capable, déplus savant, comme s'il n'y devoit plus penser lui-même-, il y pense comme si personne ne devoit le seconder dans ce travail, jusqu'à mettre par écrit pour ce cher fils et de sa main, les secrets de la royauté et les leçons éternelles de ce qu'il faut éviter ou suivre, non plus seulement père de cet aimable prince, ni père des peuples mêmes; mais père de tous les Rois à venir? Quel de nos Monarques a prévenu, comme lui, par ses libéralités et par ses grâces, les désirs mêmes des siens? En quel temps a-t-on vu les présents plus magnifiques, les récompenses [)lus fréquentes ou plus grandes, même du fond de son épargne et de tout ce qu'il pourroit retenir? Quel particulier remar(iuant aussi finement les défauts des autres, les a aussi humamement dissimulés? Où est l'homme de sa cour, qui se plaigne d'un mot un peu moins con-
certê, ou d'une raillfrie pi |unntc? Qui est-ce qui n'en a point été écoulé, et en tous lieux, avec patience et douceur? Qui est-ce qu'il n'a point obligé, même dans les refus? Qu'on me montre le m.illieureux et l'infortuné . qu'ai-je dit ? qu'on me fasse voir l'importun et le fâcheux, à qui il ait jnmais dit une parole dure et fâcheuse. Qui l'a jamais vu en colère, ou gémir sous le pénible fardeau qu'il porte, comme s'il le trnuvoit plus grand que ses forces, ou perdre sa tranquillité propre, pendant qu'il conserve celle de l'État?
Je prends à témoin cependant les mains aussi laborieuses qu'habiles, nuit et jour occupées sous lui à Texécution de ses grands desseins, s'il se passe rien, soit au dedans, soit au dehors du royaume, ni aux plus petites choses ni aux plus grandes, qui ne lui passe et repasse incessamment devant les yeux; si ce n'est point par lui que s'entretiennent en tous les dim.its du monde les négociations étrangères; que nos provinces sont calmes; que Paris a tous les jours plus d'abondance, plus de sûreté et plus de beauté; que les manufactures s'avancent; que les arts libéraux fleurissent, que les sciences triomphent; que les charges se remplissent; que toutes les grâces s'accordent; que les revenus de l'Etat se dispensent; que les troupes se conservent et s'exercent; que la mer se couvre de ses vaisseaux de guerre, et voit décharger nos marchandises où n'alloit auparavant que le seul bruit de son nom; que nos fortifications étonnent la Flandre; que la multitude, que la grandeur, et (|ue la pompe di-s bâtiments royaux surprennent également le François et l'étranger; que les
spectacles passent l'imaginalion même, donnés aa peuple, non comme autrefois par les Grecs et par les Romains, pour en acquérir l'empire, mais par un pur effet de mnirnanimilé et de bonté •, s'il n'est pas vrai enOn qu'un seul homme, et par conséquent le plus grand des hommes, fait avec facilité ce prodigieux nombre de choses, que nous avons peine à retenir et à com|)ter.
Il faut, Messieurs, que je contienne mon admiration dans quelque sorte de bornes. Emue et excitée qu'elle «st par tant de divers objets, elle oublieroit le temps et le lieu, elle passeroit aux figures les plus hautes et les plus hat(lies;j"appelleroiscommeen jugementdevantvousles Rois de toutes les nations et de tous les siècles ;i'interrogerois comme présents, lesplus grands de nosRois, qui regardtnt sans doute du ciel avec plaisir et sans envie les merveilles de leur successeur. Je demanderois au Ministre même, qui a tant pris de soin de son enfance et de ses Etats, s'il eût attendu ce fruit de ses conseils-, s'il eût pu prédire ce que nous éprouvons ; et si l'on a passé ses vues les plus éloignées et les plus grandes. Consolezvous toutefois, Cardinal illustre, vous qui pouviez ou égaler ou elTacer tous les autres : ce n'est pas une honte d'être elï'acé par lui. C'est assez pour votre gloire d'avoir eu quelque part à la sienne. Mais vous, dont nous sommes plus particulièrement obligés à célébrer les louanges, premier protecteur et premier auteur de notre Société, génie tutélaire de ces assemblées, fameux cardinal de Richeheu, de qui la mémoire sera vénérable par toute la terre, tant (jue Ton parlera cette langue,
tant qu'il y aura des savants, tant qu'il y aura des ministres, et des peuples et des rois ; àme grande, âme haute, aigle dont je ne puis suivre le vol; pouvez-vous suivre des yeux celui de Louis quatorzième et voir ce qu'il exécute aujourd'hui, sans avouer... Mais où m'emporte le mouvement de mon zèle? Achevez, Messieurs, achevez, et que ce soit avec tout votre esprit, tout votre travail, toutes vos forces (car il en est besoin) ^ achevez un jour pour l'honneur de la France et pour le vôtre, le Panégyriqueque je viens d'ébaucher. Et puisque vous êtes témoins de ma foiblesse, soyez-le de ma passion ou, si vous voulez, de mon emportement; et que s'il m'eût été possible, ébloui des lumières d'un si grand Roi, charmé de ses vertus, pénétré de ses bontés, j'aurois fait mdle et mille fois davantage.
Vous, Monsieur, par qui j'ai commencé et par qui je dois finir : encore qu'il n'y ait sorte de gloire où vous ne puissiez prétendre, comptez toujours pour la plus grande de toutes, celle d'en être si particulièrement estimé. Chérissez cette Compagnie : et pendant qu'elle vous cède avec respect et avec joie tous les autres avantages, sans qu'elle en excepte même celui de bien parler, souiïrez seulement qu'elle vous dispute celui de bien connoître le Prince, c'est-à-dire de le révérer et de l'aimer'.
* Ce discours fut , dès son apparition , traduit en italien par l'abbé l'egnier Des Marais, en latin |)ar racadéinicien Jean Doujat, eu espagnol par l'abbé Pelicaut, et enlin même en anglais.