‹ Histoire de l'Académie française (volume 3)Chapitre 49 sur 89 · PRONONCÉE LE 22 JUILLET · texte numérisé non relu

PRONONCÉE LE 22 JUILLET

Par M. Pbllisson, alors Directeur de l'Académie.

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Cette joie générale et publique du retour et des conquêtes de Votre Majesté ne peut éclater ailleurs, ni plus vivement, ni plus justement que dans l'Académie françoise.

Quand chacun revoit avec un nouveau plaisir un trèsgrand Roi, un très-bon maître, nous ajoutons par-dessus les autres un Protecteur très-auguste, qui n'a daigné prendre ce titre que pour nous. S'ils goûtent également le repos qu'on doit à ses travaux héroïques, nous joignons celui des Muses à celui de l'État. Si, parmi tant d'autres biens, la gloire immortelle de Votre Majesté, qui honore son royaume et son siècle, touche principalement les esprits, elle ne se répand pas seulement sur nous comme sur tous les François; elle est propre-

■su DISCOURS ACADÉMIQUES

ment notre partage, l'objet de nos veilles, l'espérance de notre gloire même et de cette immortalité' que nous cherchons par nos écrits. Que nous serions heureux, Sire, si, dans ces communs devoirs, nos expressions nous distinguoient autant que nos sentiments! Mais c'est le propre de la grande admiration et de toutes les passions violentes de donner la voix aux muets et de rendre l'éloquence muette. Le peuple, jusqu'au plus bas, jusqu'à celui qu'on prendroit pour insensible, parle en ces occasions d'une manière si naturelle et si vive que nulle étude ne la sauroit imiter; ces Compagnies illustres, oracles de la justice, qui sembloient ne se devoir expliquer que par des arrêts, deviennent pour VotreMajesté fertiles en riches etbrillants panégyriques^ l'Académie, après avoir cultivé avec tant de peine l'art de bien parler, n'a point de paroles en un sujet si ample, presque réduite à honorer par sa confusion et par son silence ce qu'elle nj^ peut ni relever ni égaler par ses discours. Peut-être qu'une si vive lumière éblouit davantage ceux qui, comme nous, n'en détournent jamais leur regard. Peut-être que, devant également le tribut de nos louanges à toutes les grandes actions de Votre Majesté, à peine nous arrêtons-nous sur l'une, que toutes les autres nous rappellent et rendent nos efforts inutiles pour être trop partagés.

En effet. Sire, que laisser et que choisir dans cette abondance de matière et dans cette courte étendue de travail? 11 est vrai qu'on nommera désormais Condé et

* A l'immortalité est la devise de l'Académie. {Note du texte).

DE PELLISSON. 3nn

Bouchain parmi les premières places du monde, pdi-les circonstunces et par les suites de leur conquête. Il est vrai que nous aurons éternellement devant les veux la justesse du projet surpassé par celle de l'exécution; l'armée ennemie deux fois accourue, non pas au secours mais au spectacle, vaincue sans avoir même l'honneur de combattre, contente d'admirer un Roi, soit (ju'il se présente, soit qu'il se retire en bataille, toujours également maître de lui-même, des siens et des ennemis, et dont le cœur magnanime compte pour le premier fruit d'une si belle victoire de pouvoir se rendre plus facile à la paix '. Il est vrai enfin qu'on pense et qu'on sent encore, en parlant à Votre Majesté, tout ce qu'on pensoit, tout ce qu'on sentoit auprès d'elle en ce beau jour, lorsque, la ^ oyant si libre dans un péril si proche, on condamnoit un moment avec tout l'État les mouvements trop généreux de son courage, un moment après on les louoit, on les admiroit, on les suivoit, on se tenoit pour assuré de vaincre avec elle. Mais, Sire, pour célébrer tant de grandes choses^ faudroit-il oublier celles que la postérité n'oubliera jamais? le mémorable passage du Rhin: la même journée deux ans après revenue aussi triomphante à Besançon; la Franche- Comté prise, rendue, reprise, toujours avec plus d'éclat; les maximes de la guerre changées; l'art inouï jusqu'à Votre Majesté d'attaquer et d'emporter presque en même temps les places les plus grandes et les plus fortes; le

* Le Roi se relâcha aussitôt sur les préliminaires.

{Note du texte.)

torrent de ses premières conquêtes de Flandres et de toute l'Europe liguée contre elle, mais jusqu'ici pour faire trouver seulement à ses armes invincibles, avec beaucoup plus de résistance, beaucoup plus d'honneur. En seroit-ce assez, et cacherions-nous dans ce tableau le débris encore fumant des flottes d'Espagne et de Hollande jointes ensemble, et l'infortune du plus fameux de leurs capitaines, digne en sa mort d'être honoré des éloges et des généreux regrets de Votre Majesté. Voudroit-elle qu'on lui dérobât en cette seule campagne trois combats sur mer, qu'on peut dire qu'elle a gagnés elle-même, elle qui n'a pas seulement relevé et rétabli, mais presque tiré de rien les forces navales des François, comme pour faire revivre en nos jours toute la magnanimité des Romains', lorsque n'ayant encore ni flotte ni expérience de la navigation, instruits et excités tout ensemble par un seul vaisseau de guerre que la fortune fit échouer sur leurs côtes, ils entreprirent de disputer à Carthage et à toute l'Afrique l'empire de la mer qu'ils lui enlevèrent bientôt après ? Avec tous ces traits, combien s'en faudroit-il, Sire, que le tableau ne fût achevé, si nous ne voulions, comme peintres malhabiles, n'y représenter que du lointain, au lieu d'y faire régner et d'y toucher principalement les objets les plus proches. Nous le savons, Sire, on reverra longtemps

* Polyb., lib. I, sect. 20. El àv y.xî p-àXiara oûvi^ct ti: av 70 u-s-za- Xo'iJ'Uxcv y.ai TTpûêoXov rf ; Pwjasciwv atseacw;... x. t. X. — On peiil juger par là, autant que par chose du monde , de quelle magnaniuiité et de quelle audace les Romains faisoient profession, etc.

{yo(e du texte.)

DE PELLISSON. 3o7

après nous les traces de Louis le Grand ; on suivra nonseulement sur la carte et dans Thistoire, mais sur les lieux mêmes, ses marches, ses campements et les misérables cabanes qu'il a voulu habiter; mais on ne le trouvera pas moins grand au milieu de ses Etats et dans ses palais magnifiques. Ici, sous un air serein et tranquille, il formoit ces foudres dont le bruit a retenti par tout le monde, et eux qui grondent encore sur le point d'éclater; il préparoitpour ces lins que l'on croyoit impossibles les moyens sages et cachés, également surprenants au commencement de chaque campagne; il interrompoit ses plaisirs pour écrire de sa main propre l'ordre et la suite de ce qu'il devoit exécuter; il choisissoit, il marquoit les postes qu'il alloit occuper en Flandres, plus savants que ses ennemis mêmes dans leur propre pays. Ici, par un miracle, en vain attendu, en vain demandé au ciel sous nos plus grands Rois durant tant de siècles, il réduisoit la Noblesse à ne plus combattre que pour lui, à ne plus connoître de faux honneur ni de valeur criminelle. Ici, rien ne se faisoit que par ses ordres; et quatre vastes abîmes, le détail des troupes, des finances, des affaires étrangères, du dedans du royaume noccupoient qu'une partie de son esprit, pendant que ses lois (ses lois en effet, non seulement pour porter son nom, mais parce qu'il les faisoit lui-même) redressoient l'État, et que sa régularité dans tous ses devoirs, plus que la peine, plus que la récompense, nous enseignoit à remplir les nôtres. Ici il écoutoit tout le monde, toujours prêt, toujours attentif, et décidoit, plein d'équité comme de lumière, tantôt seul,

;0 DISCOURS ACADÉMIQIES.

tantôt au milieu des plus sages, mais toujours avec leur admiration, les différends des particuliers, pendant que sa magnanimité, toujours mêlée de la même justice, nourrissoit les arts, distinguoit le mérite, redoubloit le prix des biens et des honneurs par la manière de les donner. Ici il savoit pardonner nos fautes, supporter nos foiblesses, descendre du plus haut de sa gloire dans nos moindres intérêts, tout à ses peuples, général, législateur, juge, maître, bienfaiteur, père, c'est-à-dire véritablement Roi.

Nos éloges, Sire, seroient toujours au-dessous de Votre Majesté comme nos remercîments très-humbles au-dessous de ses bienfaits. Que le Ciel qui nous la donnée prenne soin de nous acquitter envers elle 5 qu'il répande sur sa personne sacrée autant de grâces qu'elle en répand sur nous; qu'il abrège nos jours pour en ajouter aux siens et pour rendre son règne aussi long qu'il est glorieux! Nous ne pouvons faire de plus grands souhaits ni pour Votre Majesté ni pour nous-mêmes.

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