STANCES BACHIQUES
Il est vrai que mon jugement Abhorre les hommes sauvages, Lesquels ont fait pour leurs breuvages Le choix de ce fade élément.
Craignant que ce bon jus ne leur monte à la tête
Et trouble leur cerveau, Ils prennent à peu près la nature de bête,
l\e buvant que de l'eau.
Si l'avantage de raison Que prouve notre suffisance Ne paroît point dans notre enfance Et demeure comme en prison, C'est qu'en suçant le lait d'une pauvre nourrice,
On ne boit pas de vin, Et que Dieu, tout fâché de nous voir dans ce vice, ÎNe nous est pas bénin.
Il faut laisser en paix la mort Avecqiie sa rigueur commune.
Je me moque de la fortune ; Nargue de l'empire du sort !
Quittez donc mon esprit, vain maître de ce monde,
Trop orgueilleux Destin ; Je ne crains rien de vous, quand, à la table ronde, On me donne du vin.
Grand roi Bacchus, Dieu de nos cœurs, Nous suivons vos plus belles choses.
Laissons les lauriers et les roses Pour les amants et les vaii^queurs.
Nous jurons seulement par le nom de la vigne ;
Et le mot de divin Ne pourroit, ce me semble, exprimer rien de digne; S'il ne rimoit en vin.
Loin Mercure, loin Apollon !
Je n'invoque point votre grâce;
iiO P 11^ CES JUSTII- ICATIVL.S.
xMiise, je hais votre Parnasse ; Adieu fontaine, adieu vallon ; Vos petits partisans y ont perdu leur rime.
Les buveurs d'eau, punis, Sont contraints de laisser ce qu'ils avoiont d'estime Aux enfants de Denis'.
Saint-Amant eût-il eu le prix
Qu'on donne aux beautés de son style,
Eût-on jamais vu Théophile
Régner sur tous les bons esprits ; L'adorable Molière - eût-il fait voir sans peine,
S'il n'eût bu comme nous, Les rares qualités de cette Polyxène Qui fait tant de jaloux ?
Pensez-vous que le ])on Faret Pût tirer, au siècle ou nous sommes, Les portraits des honnêtes hommes ^ Ailleurs que dans le cabaret?
Quoiqu'une femme ici branle toujours la tête
Au doux jus du raisin, Croyez-vous que Du Bosc '■> en eût fait une honnête Sans le secours du vin?
' Denis, A-.cvjso-, Bacchus.
- Voy. ci-dessus, pp. 107 et iOT.
^ Allusion au livre de Faret, rifonnclc Homme. Voy. p. 11. ^ Le P. Du Bosc a écrit l'Honncle Femme, -2 vol. in-\'2, et col ouvrage fait suite en quelque sorte à celui de Faret.
PIRCRS JUSTIFICATIVES. 4il