DE LA TROUPE ACADEMIQUE
Messieurs, asseyez-vous sans tarder davantage ; Réformons, s'il se peut, notre mauvais langage^ Qu'on tâche d'opposer quelque chose de beau. Levez-vous, s'il vous plait, docte et sage Godeau ?
(iODEAU.
Vous êtes obligeant ; mais cette déférence Seroit due à quelque autre avec plus d'apparence.
DESMAHETâ.
Ils sont au cabaret ! Messieui's, quelle impucleuce ! Vous voyez parmi vous uu chancelier de Krauce Qui vient de son logis, en ce mcchaut quartier. Sachant bien le respect que l'on doit au métier ; Et ces vieux débauchés, au mépris de la gloire, Lorsque nous travaillons fout leur plaisir de boire !
GOUEAl.
Je \uis entrer l-'aret suivi de Sainl-Aiiiaiit.
CUAPELAIX.
VA si je ne me trompe, ils ont bu largement. a) Ici l'editiou ilj Des Jlaizeaux introduit une scène où paraissent Saint- A niant cl ("arct ; tous deuv ivres, ils traitent fort légèrement et le Chancelier et l'Acadcluic. Le (.li,uicclier. indigne, les fait sortir. — Le conuncuceuieut de la scène qui suit présente quelques variantes sans importance.
M. LE CHANCELIER
Je sais bien ce qu'on doit à votre dignité.
GODEAU
Je reçois cet honneur sans l'avoir mérité ;
Je le dois. Monseigneur, à votre courtoisie;
Mais, s'il faut déclarer ici raa fantaisie,
Je vous dirai, Messieurs, qu'il est très-important,
Ainsi qu'il m'a semblé d'ôter or et d'autant.
Qu'en dites-vous. Messieurs? Là je ne fais qu'attendre
Que quelque émulateur s'apprête à les détendre.
SERISAY.
Silhon s'oppose enfin.
M. LE CHANCELIER
Parlez distinctement.
SERISAY.
Commencez donc, Godeau.
GODEAL.
Voici mon sentiment :
Je dis qu'or et d'autant sont sans délicatesse; En ces mots je reprends la trop grande rudesse.
SILHON.
Inepte sentiment, absurde vision) Je maintiens que ces mots fout la conclusion : L'un d'eux fait l'épilogue, ou bien la conséquence; L'autre sert à prouver dans le champ d'éloquence.
GODEAU
Le premier sent l'école et tient trop du pédant; Le second est trop vieux.
LA TROUPE
îSous en disons autant.
SILHON («).
Vous frappez tous des mains, et j'ai beaucoup à dire.
GODE AU
Poursuivez à présent.
SILHON.
Que l'on vous baille à rire.
CHAPELAIN
Il est bien échauffé, qu'on lui tâte le pouls.
M. LE CHANCELIEH.
C'est assez disputer; Messieurs, asseyez-vous. Que quelque autre succède à l'évèque de Grasse. Parlez, vous, Chapelain, sans user de préface.
CHAPELAIN (b).
Messieurs, je vais parler, puisqu'on me l'a permis, Sur un point où je crois vous avoir pour amis. Je dis que la coutume, assez souvent trop forte, Fait dire improprement que Von ferme la porte : L'usage tous les jours autorise ces mots. Qui nous feroient passer ailleurs pour de grands sots. Craignez-vous votre argent, rubis, perles, musc, ambre, Vous poussez votre porte %\ fermez votre chambre.
(a) SILHOX.
Qiùils soient bannis des \ers et conservés en prose.
DESMARETS
Aujourd'hui prose et vers sont une uième chose.
CHAPELAI>".
Il est bien échauffé etc.
[b) CUAPELAIK.
Il conste, il nous appert sont termes de barreau, Que leur antiquité doit porter au tombeau.
SILBO\.
J'estime en Chapelain la bonté de nature Qui veut donner aux mots même la sépulture.
CHAPELAIN
Horace les fait naître et puis les fait mourir : Sans quekiue métaphore on ne peut discourir.
44« l'IECES JUSTIFICATIVES.
SERISAV.
Kn matière d'État, vous savez que nos rois Tiennent toujours qr.elque air de ces anciennes lois; De même, dans les mois, c'est n'être pas bien sage D'abolir tout d'un coup ce qu'approuve l'usage.
L\ TKOLPE.
Digne laisonnement, noble comparaison, Chapelain n'a pas tort et vous a\ez raison (a).
BOIS-KOBEBT.
Messieurs, je veux ôter un vrai mot de coquette Du commun, à ravir.
SILHON,
Les mots peuvent niuurir ; mais jamais métaphore >"'a\oit dresse tombeau pour de tels morts encoi'e.
LA thovpe.
Il consle, il nous appert doivent être abolis. Mais on ue les voit pas encore ensevelis.
GOMbACD.
Je dis que la coutume, assez souvent trop forte. Fait dire improprement que l'on ferme la porte. L'usajçe tous les jours autorise des mots Dont on se sert pourtant assez mal à propos. Pour avoir moins de froid à la lin de decemlue. On sipoutser sa porte et Ton ferme sa chamlin-.
SEBISAY .
Eu matière d'État, vous savez — a Gombaud n'a pas de tort et vous avez raison.
BOlS-ROBERT.
Messieurs, je veux ôter uu terme de coquette; C'est le mot d'n rarir.
l'estoile. ,
n est bon en tleurette.
Cent et cent faux galants en leur fade entretien De ce mot d'à ravir se servent assez bien. Et principalement dans les amours de ville, A rarir se rendi'a chaque jour plus utile.
LA TROCPE.
Nous u" avons parmi nous <pie des auteia^s de Cour, El. parlant, enuiniisdetc dernier amour.
PIECES Jl STJIICATIVES. 449
LA TROUPE
Cette affaire vaut faite.
Les (lames île (|iiarfier auront leur colefie A qui nous laisserons le droit de bourgeoisie.
GOMBERVILLE
One ferons-nous. Messieurs, de car et de pourquoi ?
DESMARETS
Que deviendroit sans car l'autorité «lu Roi ?
GOMBERVILLE
Le Roi sera toujours ce que le Roi doit être. Et ce n'est pas un mot qui le rend notre maître.
GOMBACD.
Beau titre que le car au suprême pou\oir. Pour prescrire aux sujets la règle et le devoir !
DESMARETS
Je vous connois, Gombaud, vous êtes hérétique Et partisan secret de toute république.
GOITBACO.
Je suis fort bon sujet et le serai toujours. Prêt à mourir pour car après un tel discours.
DESMARETS
De car viennent les lois; sans car.point d'ordonnance. Et ce ne seroit plus que désordre et licence.
GOMBACO.
Je demande pardon si trop mal à propos
J'ai parlé contre un mot qui maintient le repos.
GOMBERVILLE à Desmarcts.
L'effort de notre esprit en chose imaginaire Vous rendra. Desmarets, un grand visionnaire. Le Poète, le Vaillant, le Riche, l'Amoureux Feront de leur auteur un aussi grand fou qu'eux.
DESMARETS
l'n faiseur de romans, père de Polexandre,
A corriger les fous n'a pas droit de prétendre.
M. LE CHANCELIER
Ni vous autres. Messieurs, droit de vous quereller. Laissez le car en paix ; il n'en faut plus parler.
GOMBERVILLE
Et le pourquoi. Messieurs ?
LA TB3UPB.
Sans cesse il questionne.
Qu'il soit moins importun, ou bien on l'abandonne.
l'estoile.
Souffrez aussi, Messieurs, que je mette en avant Qu'on retranche j«rf/s avec auparavant (a).
M. LE CHANCELIER
Ce qu'il a proposé me semble raisonnable.
LA TROUPE
Si vous le trouvez bon, nous l'avons agréable.
BAUDOUIN
Je condamne à mon tour l'importun effectif. Et veux mettre agissant en la place d'actif.
LA TROUPE
Hé bien 1 nous défendons qu'aucun de nous les mette, Renvoyant effectif au faiseur de gazette.
M. LE CHANCELIER (b).
Que dis-tu, Colletet?
COLLETET
J'en condamne un peu moins; Je me contenterai de blâmer néanmoins.
HABERT
Condamner néanmoins l d'où vous vient cette audace?
[à] Je ue saurois souffrir le vieux auparavant, Qui se trouve cent fois à la place d'avant.
BAUDOUIN
Pour mes traductious, c'est un mot nécessaire. Et si l'on s'en sort mal, je n'y saurois que faire.
l'estoile.
Peut-être voulez-vous garder encor jadis.
BAUDOUIN
Sans lui, comment rimer si bien k paradis?
l'estoile.
Paradis est un mot ignoré du Parnasse, Et les deux dans nos vers auront meilleure grâce.
(é) SERISAT,
Que dira Colletet ?
COLLETET
Le plus grand de mes soins Est d'oter nnnobslanl et casser néanmoins-
Ce mot, à votre avis, n'a-t-il point bonne grâce? Il remplit bien la phrase, il coule doucement; Il met dans le discours un certain ornement, Et, s'il n'est trouvé bon d'un homme de cervelle, On le condamnera.
COLLETE! .
Faisons langue nouvelle.
Puisque l'Académie en a bien le pouvoir ; Tandis que nous voici faisons notre devoir. Néanmoins a mille ans ; la troupe académique Laissera-t-elle un mot de la langue gothique ?
HABEBT.
S'il étoit plus nouveau, je le tiendrois suspect ; Plus il est ancien, plus on lui doit respect.
COLLETET
Laissez donc ainsi soit, piéça, les blandices, Dont la vieille Gournay fait toutes ses délices.
HABERT
On les a retranchés, non pas pour être vieux, Mais pour ce qu'aisément on pourra dire mieux.
COLLETET
Vraiment, gentil Habert, un homme de votre âge
BABERT.
Condamner néanmoins! d'où vient cette pensée? CoUetet, avez-vous la cervelle blessée?
Néanmoins ! qui remplit et coule doucement, Qui met dans le discours un certain ornement.... Pour casser nonobstant, c'est un méchant office Que nous nous rendrions dans les cours de justice.
DESMARETS
Puisque car est sauvé, laissons le reste eu paix. Et faisons une loi qui demeure à jamais : Il Les auteurs, assemblés pour régler le langage, « Ont enfin décidé dans leur aréopage : n Voici les mots soufTerts, voici les mots cassés — » .Monsieur de .Serisay, c'est à vous, prononcez.
-im PIECES jrSTIFICATlVES.
Ne devroit point aimer cet antique langage. Il nous demeure encore le mot de tontesfois. Je crois que nos messieurs me donneront leurs voix.
M. LE CHANCELIEB.
C'est assez discouru sur une telle affaire; Gombaud, il faut parler; c'est à vous à vous taire.
GOMBAUD
J'approuve la censure, et n'ai rien vu blâmer Qu'on ne dût, sur ma foi, justement réformer.
M. LE CHAÎNCELIEK.
Vous, monsieur de Bréval.