VOITURE
Vincent Voiture ^, né à Amiens , mais nourri à Paris et à la Cour, me fourniroit beaucoup de choses à dire de lui, si on n'en trouvoit déjà beaucoup ailleurs. La plupart des ouvrages qu'il a laissés sont en un genre où Tauteur se fait connoitre lui-même malgré qu'il en ait, et peint, s'il faut ainsi dire, son humeur, et les circonstances de sa vie. La pièce qu'on a imprimée sous le nom de sa Pompe funèbre^ contient aussi une
< Stratonice parut en 1641 . Oa attribue aussi à Malleville la traduction ^Almérinde, autre roman du même auteur italien, Luc Asserino. — Paris, Courbé, 1646, in-S».
> On lit VoYCTURE dans les deux pièces, Tune latine, l'autre françoise, qu'il publia en sortant du collège : et on lit Voictrur dans un Recueil de vers récités en i6i0, sur la mort de Henri IV, par des écoliers du collège de Galvi du nombre desquels il étoit. (0.)
' Ouvrage de Sarasin, et l'un des plus jolis que nous ayons en ce genre, (o.) — On a fait aussi la Pompe funèbre de Scarron et la Pompe funèbre de La Calprenède.
VOITUHE. 213
bonne partie de ses aventures, et entin son génie et le caractère de son esprit est, à ce qu*on dit, très-nalveraent représenté dans le troisième volume de Cyrus en la personne de Callicrate ^ Bien que sa naissance ne fût pas relevée, son mérite fit qu'il vécut familièrement avec les personnes de la plus haute condition.
^ Le Gyrus , après avoir dit que Parthénie ( Mademoiselle de Souvré), avait pour amants le prince de Salamis (le marquis de Sablé), qu'elle épousa depuis, et le prince Polydamas (le duc de Montmorency), ajoute (vi*" part, liv, 1<") : c Le troisième étoit un homme d*assez basse naissance, nommé Callicrate (Voiture) qui, par son esprit , en étoit venu au point qu'il alloit de pair avec tout ce qu'il y avoit de grand à Papbos, et parmi les hommes et parmi les dames. Il écrivoit en prose et en vers fort agréablement et d'une manière si galante et^i peu commune qu'on pou- Yoit presque dire qu'il l'avoit inventée : du moins sais-je bien que je n'ay jamais rien vu qu'il ait pu imiter, et je crois même pouvoir dire que personne ne l'imitera jamais qu'imparfaitement. Car enfin d'une bagatelle, il en faisoit une agréable lettre; et si les Phrygiens disent vrai, lorsqu'ils assurent que tout ce que Midas touchoit devenoit or, il est encore plus vrai de dire que tout ce qui passoit dans l'esprit de Ca//icra/6 devenoit diamant : estant certain que du sujet le plus stérile, le plus bas et le moins galant, il en tiroit quelque chose de brillant et d'agréable. Sa conversation étoit aussi très-divertissante à certains jours et à certaines heures, mais elle étoit fort inégale, et il y en avoit d'autres où il n'ennuyoit guère moins que la plupart du monde l'ennuyoit luy-mesme. En effet , il avoit une délicatesse dans l'esprit qui pouvoit quelquefois plutôt se nommer caprice que délicatesse, tant elle éloit excessive. Sa personne n'éloil pas extrêmement bien faite; cependant il faisoit profession ouverte de galanterie, mais d'une galanterie universelle, puisqu'il est vray que Ton peut dire qu'il a aimé des personnes de toutes sortes de conditions. 11 avoit pourtant une qualité dangereuse pour un amant, étant certain qu'il u'aimoil pas moins à faire croire qu'il étoit aimé qu'à
ti4 DES ACADÉMICIENS EN PARTICULIER.
Son père étoit marchand de vin en gros et suivant la Cour', homme cfui aimoit la bonne chère, et fort connu des grands. Il avoit trois fils, un aîné qui mourut jeune, celui-ci qui étoit le second, qu*il n'aimoit point, et dont il avoit accoutumé de dire qu'on Tavoit changé en nourrice, parce qu'il ne bu voit que de Teau, étant de fort foible complexion, et enfin un cadet qu'il aimoit fort tendrement, parce qu'il étoit bon compagnon comme lui, et qui mourut depuis à la guerre du roi de Suède, après avoir fait de fort bonnes actions. Comme la Cour est le théâtre de l'envie, la naissance de Voiture lui étoit souvent reprochée par des railleries et des bons mots. Ainsi, on dit qu'un jour, chez H. le due d'Orléans, étant entré fortuitement dans une chambre où quelques officiers éloient en débauche, il y en eut* un qui lui fit ce couplet, le verjre à la main :
rétre... Comme U avoit Tesprit impérieux, il aimoit à avoir ton**' jours que1qu*un quMl pût mépri>er impunément; et, comme II n'eût assurément pu trouver cela parmi des personnes de qualité et des personnes raisonna l)les, il en souffroit quelques autres, seulement pour avoir le plaisir de pouvoir les tourmenter et d'être plutôt leur tyran que leur amant, de sorte que Ton peut assurer que Jamais nul autre que lui n'a eu des sentiments dans le cœur si opposés qu'étoient tous les siens. Au reste, tout le monde a toujours bien su qu'il adoroit plus dans son cœur Vénus Anadyomène que Vénus Uranie; car enfin, il ne pouvoit comprendre qu'il pût y avoir de passion détachée des sens. »
> On le trouve mêlé à des affaires importantes de ce temps dans le commerce des vins. (Voy. Recueil d'édits concernant les marchands de vin suivant la cour.)
* Le baron de Blot, gentilhomme ordinaire de GattiMi, duc d'Orléans. Il étoit Ghauvigny, excellente maison d'Auvergnt. Il
voituhiî;. sitt
Quoi 1 Voiture^ tu dégénère ?
I{ors d'ici» maugrebi de toi.
Tu ue vaudras jamais ton père :
Tu ne vends du vin^ ni n'en fooi >.
Une autre fois on fit cette épigramme, sur ce qu^on croyoit qu'il recherchoit la fille d'un pourvoyeur de chez le Roi, et qu'on parloit de les marier :
0 que ce beau couple d'amants Va goûter de contentements !
Que leurs délices seront grandes!
Ils seront toujours en festin ^ €ar si la Prou fournit les viandes^ Voiture fournira le vin.
Madanae Des Loges jouant au jeu des proverbes avec lui, et voulant en rejeter quelqu'un des siens : « Celui-là ne vaut rien, dit-elle, percez-nous-en d'un autre *. »
On attribue aussi à M. de Bassompierre ce mot sur Yoilure : « C'est dommage qu'il ne soit du métier de son père; car aimant les douceurs comme il fait, il ne
môBrut à Blois. Sa mort se trouve dans la Gaiette âê Loret, au 13 mars 4695. Et parcelle dale, pour le remarquer eu pauam, nous apprenons celle du Voyage de Bachaumont et Chapelle , où Von voH que ces deux voyageurs, lorsqulfs furent à Blois, demandèrent des nouvelles de sa mort comme d'une chose loule récenle. (o )
^ Ce couplel esl cité dans Tallemanl des Réaux, HistorieUe de Voiture,
' c Un jour, se trouvanl dans une grosse compagnie où il faisoit le récil d'une aventure plaisanle, M°**< Des Loges , conlre laquelle il'avoH parlé sans la connoîlre, cbercbanl à le piquer, lui dil : Monsieur, vous nous avez déjà dil cela d'autres fois, tirez-nous du nouveau » (Tallemanl des Réaux, Histomlle de Voiture),
nous auroit fait boire que de l'hypocras. » Et celui-ci encore : a Le vin qui fait revenir le cœur aux autres, le fait pâmer, » voulant dire qu'il appréhendoit d'être raillé sur ce sujet.
Quant à moi, je n'ai pas fait difficulté de rapporter son origine, parce que suivant mon sentiment, si ceux qui naissent nobles sont plus beureux, ceux qui mériteroient d*ètre nobles sont plus louables. On dit qu'il s'introduisit à la Cour en partie par le moyen de M. d'Avaux ', avec qui il avoit étudié au collège de Boncour, et qui étoit de môme âge et avoit les mêmes inclinations que lui. M. de Chaudebonne ^ fut le premier qui le mena à l'hôtel de Rambouillet, c'est-à-dire au. rendez-vous de tout ce qu'il y avoit de plus beaux esprits et de plus honnêtes gens à la Cour, dont le cabinet de la célèbre Arlhénice étoit toujours rempli.
Il fut ensuite à M. le duc d'Orléans, alors frère unique du Roi, lequel, durant les brouilleries de ce royaume s'étant retiré en Languedoc, il l'y suivit. De là il fut envoyé par lui pour quelques affaires en Espagne, d'où il passa par curiosité jusques en Afrique,
' « M. d* A vaux a jeté les premiers fondements de sa réputation... Depuis, M. de Ctiavigny n'a pas peu contribué à rétablir par les marques d'estime qu'il lui a données. >> (Avis au lecteur, par Pinchesne).
^ « M. de Chaudebonne, dit-il dans une de ses lettres, l'avait réengendré. » — M. de Chaudebonne était chevalier d'honneur de la duchesse d'Orléans. — On lit en outre dans VAvîs au lecteur. placé par Pinchesne en télé de son édition des œuvres de son oncle : « M. le cardinal de La Valette a été un des premiers qui l'ait poussé auprès des Princes et des Princesses. »