REMERCIMENT
raoNoifci
L'Académie françoise, ayant désiré d*entendre en pldiULMsemblée la lectare de cet oavrage, qui n'étoit encore que mattè^ cril f quelques jours après» elle ordonna de son propre mou?€ment, en faveur de TAuteur, que la première place qui vaqueroit dans le Corps lui seroit destinée, et que cependant il auroit droit d'assister aux assemblées et d'y opiner comme Académicien, avec cette clause que la même grâce ne pourroit plus être faite à personne pour quelque condition que ce fût. C'est le Hj^t du remerctment suivant. (Note tirée de Védit. de 1679.)
Messieurs ,
Si vous avez attendu de moi un remerctment qui réponde à la grandeur de votre bienfait ou à la dignité de cette Assemblée, je ne doute point que vous ne vous
repentiez bientôt de m'avoir si généreusement obligé. Mais si on peut dire des grâces que tous faites cofnrae on a dit quelquefois de celles du ciel, qu'on les mérite quand on en reconnott parfaitemefnt la valeur, jamais homme ne les mérita mieux que moi, et vous ne fltes jamais une élection plus judicieuse.
Je sais combien il est glorieux d'être membre d'un si noble Corps-, quelle utilité est jointe à cet honneur ^ de quel plaisir cette utilité est accompagnée \ combien de défauts me défendoient d'aspirer à ces avantages ; combien d'obstaclei» èft te «hô» rt*ême vous défendoient de me l'aecorder^
Ces diverses considérations se présentent à moi sans
cesse. Il n'y en a pas une qui ne m'arrête, qui ne me
touche sensiblement, qui ne me (ïonne pour vous,
■:^. Messieurs, quelque particulier mouvement de recon-
- fbmmeiieerai-je par la gloire dont m% een»ble bb» si rare farciff ? Les Roi», ks canqnérawl», ert qôelqué»- uns même de ces héfos dont l'antiquité a fait dfesDietrt, ont pris autrefois à grand honneur c('ê(re faits tourgeins de cerUiims républiques^ Cependani^ Messiear»^ à lé «tfhsidérer éomfmef il fâtcÉt, nh État, qcfe^qtM^ Èmis^ san( et queïc[ae iflustfe qu'ail puisse ê(fe, t^^ë^-e^ éttÈ'^ tre chose qu'un amas de gens que l'intérêt et la nécescité seulement joignent ensemble, ôè régirent tantôt les rtches^s, tantôt la force et la violence, tantét Tîntrigue et U fourbe, et très-rarement le mérite et 1» vertu? Certes, si la pompe extérieure ne nous éUouity
et si nou^ ù'en jugeons par les yeux pltilôl que pàt ià CsisoD, autant que h sage est au-dessus de )a Multitude, Tesprit au-dessus du corps, et le désir de sm(ftr aù-dessug de celui de vivre, autant l'Acadénrie est audessus de la République, autant l'honneur que vous m'avez fait surpasse celui dont se gloriGoient autrefois et ces Rois et ces conquérants, et ces Dieux mômes de l'antipuité. Et quand de ces réflexions générales je descends à de plus particulières, quand je me remets devant les yeux cette célèbre compagnie établie en la première ville dii premier royaume du monde, forrftéé par le plus grand ministre qui fut jamais, et protégée' encore aujourd'hui par un autre qui, pour tout dire, ne pouvoit être plus digne de lui succéder-, quand je me la représente composée de tant d'excellents hommes connus, estimés et admirés de toute l'Europe ; quand je mt'imagine que j'aurai à l'avenir une place au miMcitt d'eux et que je verrai mon nom parmi les leurs vole^ par tout l'univers et prendre part aux louanges imnïortelles qui leur sont dues, l'oserai-je dire. Messieurs? je doute si je veille ou si je dors, et si ce n'est point ici cm de ces beaux songes qui, sans nous faire quitter ht terre, nous persuadent que nous sommes dans le ciel.
Mais, Messieurs, ces beaux songes ne laissent rieh après eux, au lieu que la gloire à laquelle vous m'appelez doit être bientôt suivie d'une utilité réelle et solide. Que sert-il de le dissimuler? Si dès mon enfance les belles-lettres ont été ma passion, si j'ai toujours re-
gardé Tart de bien écrire commme la fin et le dernier but de tous mes travaux , il ne m'étoit ni facile ni possible d'y parvenir sans la faveur que vous me faites. Il y a véritablement un petit nombre de gens extraordinaires que la nature prend plaisir à former, qui trouvent tout en eux-mêmes, qui savent ce qu'on ne leur a jamais enseigné, qui ne suivent pas les règles, mais qui les font et qui les donnent aux autres. Tels êtes-vous, aujourd'hui, Messieurs; tels ont été aux siècles passés quelques grands personnages de Rome et d'Athènes. Mais quant à nous, qui sommes d'un ofdre inférieur, si nous n'avons que nos propres forces et si nous n'empruntons rien d'autrui , quel moyen qu'avec un seul jugement et un seul esprit, qui n'ont rien que d'ordinaire et de médiocre, nous contentions tant de différents esprits, tant de jugements divers à qui nous exposons nos ouvrages? Quel moyen, que de nous-mêmes nous assemblions une infinité de qualités dont les principales semblent contraires? que nos écrits soient en même temps subtils et solides , forts et délicats, profonds et polis? que nous accordions toujours ensemble la naïveté et l'artifice, la douceur et la majesté, la clarté et la brièveté, la liberté et l'exactitude, la hardiesse et la retenue, et quelquefois même la fureur et la raison? C'est beaucoup si la naissance nous donne une partie de ce qui est nécessaire pour ces grandes choses; nous devons recevoir tout le reste de l'institution; il nous faut avoir recours aux préceptes, aux exemples, à des amis, à des maîtres : et ces préceptes, ces exem-
pies, ces amis, ces maîtres, c'est parmi vous, Messieurs, que je me propose de les trouver. Que dirai-je maintenant de la douceur que je me figure dans vos conférences? Ceux que vous y admettez peuvent bien représenter en quelque sorte et l'honneur et le profit qu'ils en attendent; mais pour ce plaisir que vous apporte sans doute l'agréable commerce des bonnes choses, ce plaisir que la vertu jointe à l'amitié, que l'union des esprits et la conformité des désirs louables mêlent à toutes vos conversations, il faut , si je ne me trompe, le goûter pour le comprendre; il se sent et ne se peut exprimer. Je vous en prends à témoin, Messieurs ; j'en prends à témoin ces heures qui coulent si vite et ces importunes ténèbres qui d'ordinaire viennent plutôt que vous ne voudriez vous séparer et rompre ces Assemblées.
Mais je m'arrête trop longtemps, Messieurs, à ce qu'il y a de moins particulier en votre bienfait. C'est ainsi que je devrois vous remercier si vous aviez accordé cet honneur à mon mérite, à mes instantes supplications, à la nécessité de remplir votre Compagnie et d'obéir à vos règlements. Maintenant que vous fermez les yeux à tous mes défauts, que vous prévenez et mes poursuites et mes espérances, que vous oubliez pour moi vos coutumes et vos lois, qu'il ne se présente point d'obstacle si grand que votre bonté ne le surmonte, avec quels termes et avec quelle éloquence, fût-ce la vôtre même, vous pourrois-je dignement remercier ? Je veux bien ne point examiner
n» DISCOURS ACADÉMIQUES
ici ces défauts que vous n'avez pas voulu considérer et qui vous dévoient empêcher de penser à moi, et plût à Dieu que je pusse m'en corriger entièrement ou vous les cacher toute ma vie ! Mais je ne saurois me taire de cet excès, de cette profusion de vos faveurs, de cette forme de m'obh'ger pour ainsi dire contre toutes les formes. Je crains, Messieurs, d'en parler trop fai^diment; vous avez fait, ce me semble, en cette rencontre et plus que vous deviez, et plus que vous ne pouviez ; vous avez préféré en quelque sorte ma gloire à la vôtre, l'intérêt d'un particulier sans mérite à celui de tout votre auguste Corps. Je pensois, Messieurs, et vous l'avez cru peut-être, que ce seroit la principale matière de mon discours. Mais quelle apparence dû m'étendre davantage sur un sujet où, si je veux me louer de votre bonté, je me vois presque contraint de blâmer votre indulgence, où tous mes remerctments seroient des reproches, où je ne saurois ni vous défendre sans orgueil, ni vous accuser sans ingratitude? A la vérité, si l'Académie n'a jamais tant fait d'honneur à personne, jamais personne n'eut un si ferme et si véritable dessein de l'honorer •, si elle a violé pour moi ses propres lois, elle ne se plaindra jamais que je les viole; mais je crains bien que toutes mes bonnes résolutions ne puissent pas excuser la sienne. Qui suis-je, Messieurs, pour faire qu'on ébranlât en ma faveur des fondements posés avec tant 4^ jugement et affermis par Fiisage de tant d'années? Qui suis-je, que pour me donner entrée en ce sacré lieu, il faille, non pas ouvrir
D& PELLiSSON. Sn
les portes, mais, si je Tose dire, en abattre les remparts et les murailles, comme on faisoit pour un Roi triomphant et victorieux? La vanité m'emporteroit , Messieurs, si j'allois plus loin ^ jg sens cette douce confusion de pensées que donnent la joie et la reconnoissance, et toutes les autres passions agréables, quand elles sont au plus haut point : et dans ce désordre de mon esprit, tout ce que je puis, c'est de reprendre mes propres pàroles^et de finir de môme que j'ai commencé, et de m'écrier pour toute conclusion : u Si vous avez attendu de moi un remercîment qui répondit à la grandeur de wàin bienfait ou à la dignité de cette Assemblée, je ne doute point que vous ne vous repentiez déjà de toutes les grâces que vous m'avez faites 5 mais si c'est les mériter que d'en reconnoître parfaitement la valeur, jamais homme ne les mérita mieux que moi, et vous ne fîtes jamais une élection plus judi-