SCÈNE PREMIÈRE (a
TRISTAN, SAINT- AMANT, qui «e moquent de l'Académie ' .
TRISTAN
Ami qui ne rirolt de notre Académie ? Maillet* a-t-il Jamais reçu plus d'infamie
> Dans l'édition donnée par Des Maizeaux, avec les corrections et modifications faites sous ses yeux par Saint-Évremont, la première scène a pour personnages Saint-Amant et Faret. — Nous désignons aussi celte édition pajr sa date, 1753. — La première, datée de « Tan de la Rérorme, » est précédée d*une dédicace signée DES Gavenets, et dédiée « Aux Auteurs de TAcadémie qui se mêlent de réformer la langue. »
' Marc-Antoine de Maillet, poêle ridicule dont s'est fort moqué
Saint-Amant. Voy.la nouvelle édition de ses Œuvres, Bibliothèque elzév.y t. I.
(a) SCÈXE l»*. — SAIXT-AMANT, FARET.
tAlirr-AWANT,
Faret, qui ue riroit de notre Académie ? A-t-on TU do no> jours une telle infamie ?
Qu*on en voit aujourd'hui dans ces petits auteurs, Qui se font estimer comme rares docteurs?
SAINT-AMANT
Sont-ce pas nos Messieurs qui réforment la langue. Dis-moi quand finira leur dernière harangue? Sont-ils venus à hout de leur avant-propos? Réponds-moi, ch«»r Tristan.
TBISTAN.
Par ma foi sont des sots ; Quoique hien peu savants, ils ont bien le courage De gloser tous les jours dessus notre langage; Mais ils passent deux ans à réformer six mots.
SAINT-AMANT
FI faut pour les payer....
TBISTAN.
Quoi ?
SAINT- AMANT
Leur rompre les os.
Ces petits escroqueurs ont-ils pas bonne grâce l)*amuser le public avecque leur grimace?
Passer huit ou dix ans à réformer six mots !
Pardieu, mon cher Farct, nous sommes de grands sots.
PABBT.
Tant sots qu*il tous plaira. Mais les premiers de Franee
Sont les admirateurs de notre suffisance.
Quoi ! trouvez-TouB maurais que de paurres auteurs
I)e\ant les ignorants s*érigcnt en docteurs? ■
S'ils peuvent se donner du crédit, de rcstimc,
L'erreur des abusés n*est pas pour eux un crime. •
Après tout, où trouver de ces rares savants
Dont le nom immortel percera tous les ans ?
Si pour l'Académie il faut tant de science,
Tous et moi pourrions bien ailleurs prendre séance.
9Alirr-AMilfT.
Oui, mais je n'aime pas que monsieur de Godeau, Fvcepté ce qu'il fait, ne trouve rien de beau :
Faire un petit recaeil, ane traduction, Composer quatre vers pleins de dévotion, Un sonnet pour un grand, ou bien l'épithalame, Ajouter s'il se peut la petite épigramme, Béver cinq ou six mois sur Tobjet le plus beau, Pour faire voir au Jour quelque méchant rondeau, Mépriser hautement les vers de Théophile, Admirer en tous lieux la beauté de leur style. Se ravir les premiers de leurs inventions, C*est vraiment mériter de bonnes pensions.
TBISTAN.
La vanité chez eux n'est pas le plus grand crime.
SAINT-AMANT
Ils font tous leurs efforts pour se mettre en estime.
TBISTAN.
Sans mentir, à leur goût rien n*est trouvé parfait. Bien ne semble excellent de ce qu'ils u*ont pas fait; Molière ' à leur avis ne fait pas bien en prose; Ta belle Solitude et ta Métamorphose ; Ta Jouissance aussi, tes belles Visions^ Ont abusé le peuple ainsi qu'illusions.
< François de Molière, sieur d'Essartines.Voy. ci-dessus, p. 105.
* Saint- Amant a fait en effet des poèmes intitulés : La SoHtvdr, la Métamorphose de Lyrian et de Sylvie, Jouissance, Visions, Dans cette dernière pièce, il pleure la mort prématurée de son ami Molière d'Essartlnes.
Qu*un fat de Chapelain aille en chaque ruelle D'un ridicule ton réciter sa Pueelle, Ou que, dur et contraint, eu ses vers amoureux. Il fasse un sot portrait de l'objet de ses vœux ; Que son esprit stérile et sa veine forcée Produisent de grands mots qui n'ont sens ni pensée. Je voudrois que Gombaud, L*Estoile et Collctct En prose comme en vers eussent un peu mieux fait ;
S\l?»T-AMA?iT.
Qui de ces grands docteurs fait voir plus d'insolence?
TIIISTAN.
Pour moi, Je n'en sais point qui garde le silence. L'orgueilleux Chapelain, TEstoile avec Godeau IV*ont jamais pu trouver ouvrage qui fût beau, Baudouin, Colletet, TEstoile et Ladreville Sont de ces grands auteurs qui courent par la ville, Sans oublier pourtant le gentil Bois-Robert, Gombaud la froide mine, et le petit Habert.
SAINT-AMANT
Certes, j'en souffrirois si leurs belles merveilles Contentoient nos esprits et charmoient nos oreilles ; Mais Chapelain est rude en ses vers amoureux ; Il veut galantiser, le pauvre malheureux. Et, faisant le portrait de sa chère comtesse, Au lieu d'un beau visage il peint une diablesse. Godeau, pour faire court, ne vaut pas un teston, l!lût-il toujours sur lui l'orange et le citron. Ladreville, dit-on, fait assez bien un conte, fi'Estoile un madrigal, et n'en a point de honte. 11 fait de l'esprit doux, mais il est plat un peu ;
Que des Amis rivaux Dois-Robert ayant hoQtc,
Revînt H sou talent de faire bien un conte.
Fufîn....
FAnrr.
Vous avez tort de mépriser Godeau.
Il a l'esprit fertile et le tour assez beau;
Tout le défaut qu'il a, soit en vers, soit en prose,
(.\'st qu*en trop de façons il dit la même chose.
L'Ëstotle fait des vers avec le Cardinal.
Colletet est bon homme et n'écrit pas trop mal.
Rois-Robert est plaisant autant qu*on sauroit l'être ;
Il s'est assez bien mis dans Tesprit de son maître.
A tous SOS madrigaux il donne un joli tour,
Kt fcroit dos leçons au\ Grecs de leur amour.
PIRCES JUSTIFICATIVES. iOU
Gombaud pour un châtré ne manque point de feu ; Baudouin fait des vers au-dessous des images; ^ Colletet pour cinq sols vous fera des ouvrages; Bois-Robert est passable en matière d^amour ; Il n*ajuste point mal un petit air de cour ; Il se voudroit piquer de faire une élégie; Toutefois il n*a pas la plus fine magie. Habert à tout le moins passera pour auteur, Et peut être estimé jeune prédicateur.
TRISTAN
Tu ne me parles point du marquis sans épée? Sa verve en cet endroit sera bien occupée. Ëncor que diras-tu du seigneur de Breval ^ ?
SAINT-AMANT
Il seroit excellent; mais il rime à cheval.
TRISTAN
Dieux ! qu'ils sont bien dépeints.
SAINT- AMANT
En faut- il davantage?
TRISTAN
Non, c*est assez parler d'auteurs et de langage.
SATNT-AAIANT.
Allons-nous en trouver le compère Faret, Et réformer les mots dedans le cabaret.
1 Le marquis de Breval ne fut pas membre de rAcadémie, non
plus que Ladreville, dont il est parlé à la page précédente. Yoy.
ci-dessus, p. 49.
Baudouin fait des vers au-deisous des images, Hais Darila traduit est un de ses ouvrages. Gombaud, pour un châtré, ne manque pas de feu.... J'eutends quelqu*un qui monte. Arrêtons-nous uu pe.i : Je commence à le voir. C*est l'évèque de Grasse.
8ii:<T-AMA,>T.
Il faut se retirer et lui céder la place.
Nous reviendrons bientôt. Allons, mon cher Farct,
Trouver, proche d'ici, quoique bon cabaret.