GODEAU, COLLETET
GODBAU.
Hé quoi I chère noorrissons des filles de mémoire.
Qui du siècle à venir obtiendrez la victoire ;
Beaux mignons de Pallas, vrais favoris des Dieux,
Vous n*étes pas encore arrivés en ces lieux I
Auriez- vous bien si tard les pieds dessous la table?
Non, les plus doux festins n*ont pour vous rien d^aimable;
Les lièvres, les lapins, les cailles, les perdrix,
Les canards, les faisans vous sont tons à mépris;
Laissons-là ces ragoûts pour le bien d'un infâme
Et prenons les plaisire que trouve une belle âme (a).
Mais voici Colletet qui hâte un peu le pas,
Je Tai toujours connu sobre dans ses repas.
Bonjour, cher Colletet.
COLLBTBT.
Grand évéquc de Grasse, Dites-moi, s'il vous platt, comme il faut que je fasse : Ne dois-je pas baiser votre sacré talon?
godbàu.
Nous sommes tous égaux, étant fils d* Apollon. Levez-vous, Colletet.
COLLETET
Votre magnificence Ne permet, Monseigneur, une telle licence I
[a) Dans rédition de Des Maiz^aiT, les quatre vers qui préeMent sont supprimes ; quelques-niis des autres ont reçu des modifirations sans importance.
GODEAU
Leveas-vous promptement, Je suis toat en courroux ; De vous voir devant moi si longtemps à genoux (a).
COLLETBT.
Très-révérend seigneur il vaut mieux vous complaire.
GODEAU
Attendant nos Messieurs que nous faudra-t-il faire ?
COLLETET
Je suis prêt d'obéir à votre volonté.
GODEAU
Parlons comme autrefois, avecque liberté. Vous savez, Colletet, à quel point je vous aime.
COLLETET
Seigneur, votre amitié m'est un honneur extrême.
GODEAU
Colletet, Je vous aime et chéris sur ma foi (6). Souffrez donc un moment que Je parle de moi. Avez-vous vu mes vers, ces beaux vers qu on adore ?
COLLETET
Je les ai déjà lus, mais je les lis encore; C'est tout mon entretien dedans mon cabinet. Tout en est excellent, tout est beau, tout est net.
GODEAU
Manquai-je en quelque endroit à garder la césure ? A-t-on vu dans mes vers une seule rature ?
(a) Rien ne sauroit changer le commerce entre nous. Je suis évèque ailleurs; ici, Godeau pour tous.
[b) Oh ! bien, seul avec tous ainsi que je me voi , Je vais prendre le temps de vous parler de moi. Avez-vous lu mes vers ?
— . Vos vers 1 je les adore.
412 PIÈCES JLSTIFrCATIVES.
Sui8-je pas scnipiileox à bien choisir les mots (a) ? Je suis très-excellent, quoi que disent les sots.
COLLETET
Vraiment un envieux seroît bien misérable, Qui ne vous trouveroit partout incomparable. Je sais bien, Monseigneur, que les plus médisants S'ils lisent vos écrits deviendront complaisants.
OODEAU.
Non pas, cher Colletet ! cette méchante race
Peut dire que mes vers sont froids comme la glace.
COLLETET
Ils se feront moquer.
GODE AU
Vraiment ils ont beau Jeu.
COLLETET
Ils savent votre ardeur.
GODEAU
Je suis tout plein de feu.
COLLETET
Monseigneur, il est vrai.
GODEAU
C'est à tort qu'on m'accuse.
(a) Après ce vers on lit, dans l'édition de Des Maiicaut : Ne fais-je pas parler chacun bien à propos ? Le décorum latin, eu franrois bienséance, N'est si bien observé nulle part, que je pense. CoUetet, je me loue, il le faut avouer; Mais c*est fort justement que je me puis louer.
COLLITBT.
Vous êtes de ceux-là qui peuvent, dans U vie, Mépriser tous les traits de la plus nuire envie. Vous n'aviez pas besoin de votre dignité Pour vous mettre à couvert de la malignité. *
GODBiU.
On se flatte souvent ; mais, si je ne m'abuse, S'attaquer à (iudeau.... rfr.
S*attaqQer à Godeau, c'est se prendre à la Muse. Et qui m'accusera de la stérilité, N\i qu'à lire une fois mon Benedicite.
0 l'ouvrage excellent !
GOLLETET.
0 la pièce admirable !
GODEAU
Chef-d'œuvre précieux !
GOLLETET.
0 merveille adorable 1
GODEAU
Que peut-on désirer après un tel effort?
GOLLETET.
Qui ne sera content aura ma foi grand tort; Mais sans pnrlcr de moi trop à mon avantage, Suis-Je pas, Monseigneur, un très-grand personnage ?
GODEAU
Colletet, mon ami, vous ne faites pas mal.
GOLLETET.
Quoi? je prétends traiter tout le monde d'égal (a). J'ai bien plus de vigueur que n'avoit Théophile, Je crois fort approcher du bon père Virgile. Que pourriez-vous encor reprendre dans mes vers ?
GODEAU
Colletet, tes discours sont un peu trop couverts.
GOLLETET.
Il est certain que j'ai le style magniflque.
GODEAU
Vous parlez un peu mieux qu'un garçon de boutique.
[a) Moi, je prétends traiter tout le monde dV>gal Ku matière d'écrits ; le bien, c'est autre chose : De richesse et de t&uç la furtuiic dispose. Que pourricz-\ous
COLLBTBT.
Ha ! le respect m'échappe !... Et mieux que vous aussi.
GODBAU.
Parlez bas, Colletet, quand vous parlez ainsi.
COLLSTST.
C'est vous, monsieur Godeau, qui me faites l'outrage.
GODBAU.
Me voulez-vous contraindre à louer votre ouvrage?
COLLBTBl^
J'aitant loué le vôtre!
GODBAU.
Il le méritoit bien.
COLLBTBT.
Je le trouve fort plat pour ne vous celer rien.
GODBAU.
Si vous en parlez mal, vous êtes en colère.
COLLBTBT.
Si j'en ai dit du bien, c'étoit pour vous complaire.
GODBAU.
Golletet, je vous trouve un gentil violon*.
COLLBTBT.
Nous sommes tous égaux, étant fils d'Apollon ^
GODBAU.
Retirez-vous d'ici, sortez donc grosse béte.
^ Ce mot, qui se trouve dans la première édition de Richelet, ne paraît pas dans Furetière. II signifiait un gueux, un drôle, un sot personnage. M. Francisque Michel, Éludes de philologie comparée sur l'argot, cite de nombreux exemples de ce mot. On peut
y joindre celui-ci, tiré du Francion de Sorei : A laissé pour
monument de sa mémoire quantité de violons de sa façon, » c*està-dlre d'enfants, de petits gueux.
' Golletet répète ici ce qu'avait dit plus haulGodeau lui-même.
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 4i:>
COLLBTST.
Oui, je m'en vais sortir, vous me rompez la tète.
godbâu.
Sar mon Dieu, ce maraud me mettroit en péché, Si j'étois avec lui plus longtemps attaché. C'est un gueux, un coquin, il ne dit rien qui vaille ; Ha! Dieu, je ne veux plus de pareille canaille (à).