I. oo
Nous avons trouvé la pièce suivante, relative au grave différend de Boissat et du comte de Sault ; elle se Joindra utilement à celles qu'a recueillies Pellisson :
ïiemercimenl à la noblesse de Dauphiné, par M. de Boissac [sic).
Messieubs,
« Je me trouve obligé de vous rendre très-humbles grâces des deux importantes faveurs que J'ai reçues de vous en cette occasion ; Tune est que, abandonnant vos soins domestiques et vos propres intérêts, vous êtes venus de tous les endroits de la province contribuer vos sentiments incorruptibles à la réparation de mon honneur ; l'autre, que, ayant établi ma satisfaction sur le fondement de mon innocence, vous m'avez témoigné d'en être persuadé lorsque vous me l'avez procuré si considérable en l'un et en l'autre de ces bienfaits.
» Permettez-moi de remarquer qu'ils portent dès à cette heure leur récompense, puisque, d'avoir prêté vos soins à la Providence divine pour finir un malheur interminable par toute autre voie que par celle-ci, ce vous doit être la matière d'un extrême contentement : Joint que l'honneur que vous avez acquis en réparant le mien, et les louanges que va vous donner tout le royaume vous seront un payement bien sortible à votre naissance et à vos inclinations. Mais puisque, outre ces récompenses, qui sont les plus chères aux belles âmes, on en trouve encore dans le souvenir d*avolT obligé des personnes recounoissantes, ayez, s'il vous plaît, celle de vous imaginer que la mémoire de vos bontés ne me sortira jamais de la pensée, et que Je ferai toute ma vie éclater la haute obligation que vous acquerrez sur moi^ et les preuves éternelles de ma gratitude. Que si vous avez daigné me vouloir du bien en un temps où vous ne pouviez me regarder
quVn qualité de malheureux, et où je u'avois point d'autre charme pour vous plaire que celui d'adversité, à plus forte raison dois-Je prétendre à cet houueur, maintenant que vous me considérez comme le sujet de votre gloire, qui vous a donné Toccasion d'apporter un remède extraordinaire à un mal de même nature, et de faire voir qu'étant les enfants de ceux qui se donnarent > volontairement à nos Rois, vous vous êtes réservé la liberté de persuader la justice à leur lieutenant.
> Je vous conjure donc, Messieurs, de m'aimer aujourd hui comme votre ouvrage, et de trouver bon que, après vous avoir très-instamment appelés mes maîtres et mes juges, je prenne encore la hardiesse de vous appeler mes pères, puisque c'a été en quelque façon me donner la vie que de me rendre les accompagnements qui la font trouver agréable et heureuse.
> Il me semble que je lis déjà dans vos visages l'assu-* rance de ce que je désire, et qu'il ne me reste plus maintenant qu'à vous demander pardon de la véhémence avec laquelle les désordres de mon esprit, joints à la rapidité de ma colère et de ma douleur, m'ont obligé de vous entretenir ces jours passés. En cela j'avoue que je pourrois être cru déraisonnable, si ceux d'entre vous qui ont reçu des offenses ne jugeoient par leurs sentiments du trouble qu'apportent les outrages excessifs. Mais, pour opposer à cette faute quelque action qui soit plausible, je vous supplie. Messieurs, de considérer de quelle passion je révère cet illustre Corps en général et en particulier, et de vous souvenir qu'il y a plus d'une année qu'après l'entretien de cet agréable entre-
^ Forme adoptée par quelques écrivains du seizième siècle» et que Ton trouve encore quelquefois, mais plus rarement, au dixseptième.
»i« PIÈCES JUSTIFICATIVES.
metteur par qui vous m'envoyâtes vos volontés à Vienne, je me préparai à l*obéissance que je vous rends aujourd*huî que j'ai fait douze lieues pour me venir faire accommoder par vous, que je me suis dévoué avec un aveugle abandonnement à ce qu'il vous a plu me prescrire, et enfin que les paroles que vous avez si judicieusement consultées, pareilles à un puissant exorcisme, ont cliassé de mon esprit le démon de la haine, sans qu'il me soit resté de toutes les agitations passées qu'un peu d'étourdissement, tel que le peut avoir laissé cette fâcheuse affaire dont je ne vous veux plus entretenir, puisque je vous ai promis ce que vous m'avez demandé, de ne m'en ressouvenir jamais. >
(Mss. Du PuY, t. 510, Biblioth. Impér,)
ACADÉMIES ANIÏRIEDRES A L'ACAMHU FRANÇOISE.'
La plus ancienne mention qu'on trouve d^ Académies ^ dans le sens de réunions littéraires, est celle-ci, tirée de l'histoire de Provence par Notre-Dame, et rapportée par Du Verdier, qui, dans sa Bibliothèque (édit. in-folio, Lyon, 1585, p. 447), à l'article de Geoffroy du Lvc^ s'exprinie ainsi :
■ ... Le poète. •., depuis laissant courir ces amours folles, s'accompagna de Rostang de Cuers, Remond de Brignoile,
« Voy. p. 187.
PIECES JUSTIFICATIVES. 5i7
Luquet-Rodilhat de Toulon, Manuel Balb, seigneur du Muy, Bertrand Amy, du prieur de La Celle, Luquet de Lascar, Guilhen de Pyngon, archidiacre d'Orange, Arturus de Cormes, et de plusieurs autres faisant une Académie et s'assemblant tous les jours près l'Abbaye, etc. — Trépassa Tan 1340. »
Il faut de là franchir plusieurs siècles et arriver à TAcadëmie fondée par J.-A. de Baïf et Joachim Thibaut de Courviile. Les statuts portant fondation et règlement de cette Académie royale de poésie et de musique dont ils étoient « les entrepreneurs, » furent signés par le roi Charles IX, et registres en Parlement le 4 décembre 1570.
Sous Henri III, à la sollicitation de Pybrac, une autre Académie s'établit au Louvre; Ronsard, Du Perron, Balf, Des Portes, Ponthus de Thyard en étaient les principaux membres; il existe encore dans quelques bibliothèques publiques, en Suède et à Paris, des discours prononcés par Ronsard.
En 1589, à la mort de Balf, Mauduit le musicien, qui lui avait été associé par ordre d'Henri III, continua l'Académie; mais la musique était le principal objet et le principal attrait des réunions. Sauvai parle longuement des nouveaux statuts projetés par Mauduit pour son Académie transformée.
Marguerite de Valois tenait aussi des conférences qu'on n'a pas hésité à regarder comme une des sources de l'Académie française. Voici à ce sujet un passage que nous avons relevé dans la notice consacrée par l'abbé Le Bœuf à Antoine Leclerc de La Forêt (Hist. d^Auxerre^ t. II, p. 512) :
« La reine Marguerite de Valois l'ayant fait maître des requêtes de son hôtel, il brilla dans les savantes conférences qui se teuoient chez cette princesse et en sa présence. Il dressoit le plan de ces conférences et en formoit le résultat.
Elles rouloient sur des matières d'érudition ; les sujets en étoient sagement choisis, et le mérite de ceux qui, sons h direction du sieur de La Forêt, se chargeoient de les diseuter avoit une approbation universelle. Leur nom fait encore honneur à la république des lettres^ Ces assemblées ont été comme le prélude des Académies qui se sont établies depuis. »
Le passage suivant, tiré de V Analyse de la philosophie du chancelier Bacon (t. II, ch. m, p. 52), donnerait à penser qu*il existait en France, vers le même temps, des conférences académiques auxquelles aurait assisté le chancelier :
« Je reviens de France..., et voici ce que Je vous rapporte de Paris. Un homme illustre par son état, et qui honoroit les talents de son crédit et de ses lumières, m'invite un jour à une assemblée où vous manquiez, ce me semble : m'en désavouerez-vous ? C'étoit environ cinquante hommes à qui rage donnoit une certaine dignité revêtue de cet air de probité sans quoi la vieillesse ne saurait être respectable.
« Les uns avoient abandonné les honneurs pour être plus vertueux ; d'autres y avoient renoncé d'avance parce qu'ils en craîgnoient le poison; les autres gardoient encore leur poste au service de la patrie. On y voyoit des magistrats et des prélats également zélés et cependant pacifiques; le reste étoit composé de simples citoyens qui n'avoient pas besoin de rang pour être distingués. Us formoient un cercle où toutes les places étoient égales, parce que la modestie ne veut point
Des Portes, Régnier, Maynard, Victor Cayet, Scipion Du Pleix qui , dans son Hisloire de Louis XIII ^ rapporte ce fait , et dans l'Épître dcdicatoire de sa Métaphysique à H. Bertier, cvéque de Rieux; ajoutez Pierre Louvet, liistorien de Beauvals; Savaron, historien de Clermont ; le P. Goêflfeteau , mort évéque de Mar* seille, (Note de l'abbé Le Rœuf.)
de préférence. Pendant qu'il régnoit un silence général, il entre un homme que tous les autres paroissolent attendre. On se lève, il s'assied le premier, et, d'un air mêlé de compassion et de dédain, qui sembloit annoncer ce qu'il devoit dire, il prononça le discours que vous allez entendre, etc. »
Au dix-septième siècle, Thonneur d'avoir donné naissance à rAcadémie a été attribué à diverses personnes par des biographes flatteurs. Nous avons vu que, pour Pellisson, ami de Conrart, le père de l'Académie française, est Conrart lui-même; pour l'abbé de Marolles, mademoiselle de Gournay aurait plus que tout autre contribué à l'établissement de la célèbre Compagnie, par les réunions qui se tenaient chez elle, soit rue de TArbre-Sec, soit ensuite rue Saint-Honoré, près de l'Oratoire; pour Papillon, biographe de Chauveau le graveur, l'Académie -n'aurait pas d'autre origine que les assemblées qui se tenaient régulièrement chez lui ; enfin P. Cadot, dans sa Vie manuscrite de 6. Colletet^ place dans son logis du faubourg Saint-Victor, illustré déjà par les réunions des amis de Ronsard, le berceau de l'Académie.
Pour nous, sans accepter aucune d^ ces causes en particulier, à l'exclusion des autres, nous les admettons toutes en général, et nous ajoutons que l'idée et la vogue de ces conférences fut sans doute beaucoup répandue par les jésuites qui, dans leurs collèges, où se pressaient alors jusqu'à vingt mille élèves, avaient institué, sous le nom d'Académies^ des assemblées où les plus forts de leurs écoliers étaient seuls admis à traiter et à débattre des questions littéraires. — Enfin nous avons dit l'influence que nous supposons aux conférences de Renaudot.
Nous n'avons pas à parler ici des Réunions qui se formèrent depuis sur le modèle de l'Académie française : chez la vicomtesse d'Auchi, chez Ménage, chez MM. Du Puy, chez
le marquis de Sourdis, chez Tabbé d'Aabignac, chez Pascal. Nous ferons uoe exception cependant en faveur d'Habertde Montmort, académicien, parce que ses assemblées eurent des statuts particuliers qu*il est intéressant de rappeler'. Quant à Tabbé d'Aubignac, qui a laissé le projet d'une seconde Académie, nous reparlerons de son ouvrage, postérieur à celui de Pellisson, dans notre second volume.