‹ Histoire de l'Académie françaiseChapitre 11 sur 180 · J.-L. GUEZ DE BALZAC · texte numérisé non relu

J.-L. GUEZ DE BALZAC

quant'. Les amis de M. de Balzac répliquèrent pour lui2 ; et alors la guerre s'allumant de plus en plus, le général mùme des Feuillants , caché sous le nom de P/njliarque*, publia deux volumes, où il traite le pauvre Balzac non-seulement de plagiaire et d'ignorant , mais de voluptueux, de libertin et d'athée

1 II a pour titre : Conformité de l'éloquence de M. de Balzac avec celle des plus grands personnages du temps passé et du présent, fo.) — On a réimprimé ce libelle dans le recueil qui contient, outre les œuvres latines de Balzac, un certain nombre d'autres pièces; ce recueil est joint au 2r volume de l'édil. iu— folio de Balzac, et le livret y occupe les pages 1ÎJ9-172.

* Entre autres le prieur Ogier, qui publia V Apologie pour M. de liolzac en 1027.

Quant à M. de Balzac, il ne lit lien paroi Ire là-dessus que di\sepl ans après, car son apologie laite par lui-même, sous le titre de Relation à Mcnandre, ne parut que dans ses Œuvres diverses, imprimées pour la première lois eu Kilo, fo.) — On a réimprime l'apologie d'Ogier dans le recueil cite à la noie précédente; elle occupe les pages 100-I.jO.

3 Phyllarque, comme qui diroit Pnnze des feuilles, par allusion à sa qualité de général des Feuillants, 11 se nommoit en son véritable nom, Jean Voulu. Ses deux volumes contre Balzac, inlilulcs Lettres de Phy Unique à Arhte, parurent, le premier en 1027, et le second en \i>2H. (o.)

* Dans sa Relation à Mcnandre, c"e>l-à-dire Mayuard, Balzac relève ainsi les epithèles que lui prodigue le P. (loulu : « M m'appelle exécrable, détestable, abominable, et me donne pour épitliètes ordinaires quatre ou cinq de ces vilaines rimes dont le seul nom pourrait effrayer les bonnes gens el mettre l'alarme en mon voisinage. 11 lait de moi un impie, uti ennemi du genre bumain, un corrupteur de la jeunesse, un perturbateur du repos public, un criminel de lèse-majesté divine et humaine. Outre cela, a tin d'éviter, à mon avis, la répétition des mêmes termes et de changer la face de son discours, il nie traite d'infâme, de profane, d'Epicurien, de Néron, »'e Sardanapale. Saco'ère passe plus avant,

J.-L. GlEZ DE UALZAC. 69 Pas la moindre apparence de tout cela dans les écrits de M. de Balzac1, qui étoit réellement un homme de bonnes mœurs et plein de religion. Mais que ne voit-on pas dans un auteur quand on le lit avec les yeux de la colère, de la vengeance, ou d'un zèle faux et amer, passion la plus aveugle de toutes*?

Je ne dis rien de quelques petits écrivains qui se déclarèrent pour l'un ou pour l'autre parti 3 ; car, du moment qu'un auteur célèbre a une guerre sur les bras, aussitôt il s'élève une nuée de combattants qui veulent, à quelque prix que ce soit, paroitre dans la m^lée; mais après la bataille leur nom retombe dans l'oubli, et l'on ne se souvient que des chefs '.

elle va jusqu'au démoniaque. Kt quand quelquefois il veut s'adoucir et apporter du tempérament à la violence de son esprit , après que la grande émotion est passée et qu'il semble que le calme soit revenu, pour se réconcilier avec moi, il dit que je suis un sot et un ignorant, m (F.urres diverses de Balzac, é<!it. des Elzev. 16')8, p. 188.)

1 Cependant le cardinal de Bertille, au dire de Vigncul-Marville 'dom Bonaventurç d\\rgonne\ parlait de lui ainsi : « Je s< uliaiteroisque M. de Balzac fut plus chrétien et plus pieux qu'il ne paroil dans ses ouvrages; mais cela ne fait rien à son style. » Met. tt/iist. et de /»/.,edit. 1702, t. i, p. HO.)

• Il est diflicite de ne pas voir ici une allusion que fait l'abbé d'Ollvel aux tristes différends qu'il eut avee le P. Du Cerceau et le P. Castel. apn s la publication des Tutcttlanf s de Ci» < ton, qu'il avait traduites

1 Je ne m'eng ager »i p:ts non plu- a raconter la querelle de (iirac et de Costar, survenue longtemps après : elle ne regarde qu'indirectement M. de Balzac : d'ailleurs l'affaire seroit d'une di*cus- <ion, qui me conduirait trop loin, (o.) — Voyez, sur ce sujet le Nenaijitino, edil. 1G1M, l. I, pages I2I-1Ï8.

1 C i li ■ it s , parmi ses ennemis Tin •oplule, le /w Ja\ei /ne, et

70 J.-L. Gl'EZ DE BALZAC

Au reste, les vains efforts d'une critique outrée, bien loin de ternir la gloire de M. de Balzac , ne servirent qu'à en augmenter l'éclat, il lit dans la suite beaucoup de petits ouvrages , tous marqués au môme coin. Il en fit de critiques, de moraux, de politiques, de théologiques. Il s'y montra toujours le créateur de son élocution. Il eut quantité d'imitateurs , mais dont aucun ne l'égala1, et s'il eut un concurrent dans l'art de bien écrire une lettre , c'est que. pour aller au même but, Voiture prit un chemin tout différent.

Voiture et lui étoient à peu près de même âge. Us

l'auteur {? René Bary) qui, sons le pseudonyme de du Pescbier, publia en 1629 une comédie écrite avec des centons de Balzac, sous ce litre : « La Comédie des Comédies, traduite de l'italien en langage de l'orateur francois, par le sieur du Pesehier; à Paris, par Nicolas La Cosle, pour l'auteur. » — Cette pièce curieuse a été réimprimée dans V Ancien Théâtre frannns, publie par le libraire P. Jannet (t. IX.) Biblioth. ehérihenne.

1 On sait que Boileau, par raillerie, a écrit deux lettres, l'une dans le style de Balzac, l'autre dans le ^enn- de Voiture. Codeau, dans les lettres qu'il écrivait à Balzac, essayait aussi d'imiter sa manière ; quand on publia sa correspondance en 1715. ou eut soin d'avertir le lecteur de celle particularité. Votez Lettres de M. (iodeau, 1713, 1 vol. in-li, p. H. — Ricbesouive, ce professeur impudent ou naïf de plagiat , dans son volume intitule « le Masque des Orateurs; c'est-u-dtre la manière de déguiser toutes sortes de discours » (1GGT), au ch. XVIII' et dernier, a donne un LUemple familier du plaaianisme sur l'une des lettres de t;rtlzac,ôu 2 nov. 1033, à M. Le Maître.

Enfin, ajoutons que Chevreau, dans la '2' partie d'un gros volume de lettres publié en IB 12, in-8\ a donne de nouvelles lettres contre Mareisse (Balzac), ou il imite et exagère son style pour le rendre ridicule, mais sans tomber dans les injures de l'ancien Pliylhrque, dont il prend le nom.

J.-L. Gl'EZ DE BALZAC. 71 nvoient l'un el l'autre beaucoup d'esprit. Ils culti voient l'un rt l'autre la prose et la poésie '. Ils apportoientrun et l'autre un soin extrême à la composition de leurs ouv rages2. Ils possédoient l'un et l'autre tout ce qu'il y avoit de beau en françois , en italien, en espagnol, en latin. Balzac fit divers ouvrages en latin -, et Voiture montra par quelques essais que , pour se distinguer aussi en cette langue , il n'avoit qu'à vouloir s'en donner la peine. Voilà en quoi ces deux illustres écrivains se ressembloient.

A cela près , rien de plus opposé que leurs caractères : l'un se portoit toujours au sublime , l'autre toujours au délicat: l'un avoit une imagination élevée, qui jetoit de la noblesse dans les moindres choses ; l'autre , une imagination enjouée qui faisoit prendre à toutes ses pensées un air de galanterie. L'un, môme lorsqu'il vouloit plaisanter, étoit toujours grave 3 ; l'au-

1 Balzac ne cultivait guère, en fait de poésie, que la poésie latine. Voiture, à de rares exceptions près, n'a ^uère écrit de vers qu'en français.

* Pour Bal/.ac, il avoue qu'une petite lettre fui eoiltoit plus qu'un nins livre à ce dévoreur de livres , en parlant de Saumaise, t. i. p. 878. El dans une autre de ses lettres, p. 920, il s'écrie : O bienheureux écrivains, M. de Saumaise en latm, et M. de Scudèry en françois! S admire votre facilité et t'admire votre abondance! Vous pouvez écrire plus de calepins que moi d'nlmanacks.

A l'égard de Voit un1, il n'y a qu'à voir la Vvfnisc de ses ouvrages par Costar, pages 16 el 17. (o.)

1 Le savant Surbiere dit à peu pre> la même chose, et s'appuie sur des exemples : « 11 lâche quehjuefoisderire, nmis c'est toujours du bout des lèvres, et d'un ris sardonien, que personne ne doit avoir envie d'imiter. Hem arquez un peu les titres burlesques de

72 J.-L. GMEZ DE BALZAC,

tre , dans les occasions même sérieuses , Irouvoit à rire 1 ; l'un vouloit Cire admiré , 1 autre se rendre aimable.

On fut longtemps partagé sur leur mérite, comme il arrive nécessairement lorsqu'il s'agit de comparer deux auteurs qui n'ont pas écrit dans le même goût. Enûn la postérité, qui seule peut établir le trai mérite des ouvrages a, s'est accordée en ce point que ni Balzac ni Voiture ne lui paraissent être sans défauts. Et pour me borner ici à ce qui regarde le premier, on est revenu, il y a longtemps, de ses hyperboles3 : on lui reproche l'affectation et l'enflure ; on ne lui trouve pas toujours ce vrai que la nature veut partout, et qui n'est autre chose que la nature elle-même.

Par où donc M. de Balzac, malgré ses défauts, se fit-il regarder de toute la France comme le plus éloquent homme de son siècle? Par le secret qu'il trouva de

ses entreliens : Préface de l'Histoire du mois prochain ; Histoire en petit; Deux histoires en une, qui tiennent du Roman Comique et qui nous font attendre quelque aventure du sieur de La Rapiniêre ou de La Rancune, mais dans lesquelles, au lieu d'une invention plaisante et de quelque enjouement qui nom apprête à rire, nous ne trouvons que chagrin et mélancolie en termes bien mesures. » (Sorberiuna, f GDI , p. 4L)

1 On peut faire une réserve en faveur de la belle et éloquente lettre éerite par Voiture sur la prise de Corbie. ' Despreaux, Réflexion septième sur Lon^in. {o ( 3 Nous savons par une lettre de Chapelain qu'un bel esprit ayant fait une énigme sur l'hyperbole où le nom de Ralzac était iujuricusement prononcé, madame de Sablé la présenta à madame de Rambouillet. Celle-ci, admiratrice de Ralzac, ne voulut pas admettre cette pièce dans le recueil d'énigmes qu'elle faisait.

J-L. Gl EZ DE BALZAC. 73

donner à notre langue un tour et un nombre qu'elle natoii pas auparavant Mais ceci demande un éclaircissement qu'il faut prendre de plus loin.

Jusques à François 1er, notre langue fut assez négligée2. Elle sortit du chaos, pour ainsi dire, avec les sciences et les arts, dont ce prince fut plutôt le père que le restaurateur. En peu de temps, à la vérité, elle * fit d étonnants progrès , ainsi que nous le voyons par les écrits d'Amyot pour la prose, et de Marot pour les vers; mais , attentifs à leurs plus pressants besoins, les écrivains de ce temps n'alloicnt pas tant à polir notre langue qu'à l'enrichir 3. Il ne s'agissoit pas encore de chercher l'agréable, qui consiste dans l'élégance et dans l'harmonie, il falloit pourvoir d'abord au nécessaire, qui consiste dans l'abondance des mots et dans la construction.

Enfin Malherbe vint, et le premier en France I it sentir dans les vers une juste cadence,

dit M. Despréaux. Mais cette cadence, Malherbe ne la vouloit que pour les vers -, car nous lisons dans sa vie « qu'il se moquoit de ceux qui disoient que la prose a voit ses nombres; et qu'il sYloit mis dans l'esprit que

1 Fntrrttcns d'Aii.stv et tl'hwjtnc. Quatrième édition île Cratnoi y, page 150. (<>.)

1 La connaissance imparfaite ,],? „nlre ancienne littérature a •'•«are Despréaux dans son art portique; nous invoquons la ni^mc eveuse en faveur de l'abue d'Olnet, <|ui traite le même sujet d'une manii re aussi |>eu conforme aux idées modernes.

J l/aldie d'Olivet, en écrivant celle plirn^e, a oublié que la langue n'a pas enrichi, mais appauvri sa nomenclature en se perfectionnant.

Page 1