FRANÇOIS DE LA MOTHE LE VAYER
Conseiller d i lût ordioain-, reçu à l'Académie le 4 4 février 1639, mort en I67t
il naquit à Paris en 1588. Sa famille, qui est originaire du Mans, a donné et donne encore aujourd'hui d'excellents sujets à la robe. Il prit dans sa jeunesse le môme parti, et fut longtemps substitut de M. le procureur général du Parlement, charge qu'il avoit héritée de son père'. Il s'en défit enfin pour n'avoir plus à s'occuper que de ses ouvrages 2. Et certainement, si Ton examine la quantité et la qualité de ceux qu'il a mis au jour, on ne croira pas qu'il ait pu avoir quelque autre occupation dans le cours de sa vie. 11 a tout embrassé
1 FelixdeLa Mothe leVnyer.dont l'éloge se voit dans La Croix du Maine, p. 84. (o.) — Osi en l6ôo que le célèbre sceptique succéda à son père dans sa charge.
* Entre MUO, date où le privilège de V Instruction du Dauphin le qualifie encore de substitut du procureur généra!, et 1 6-47 où l'épitre dedicaloire de son premier recueil de lettres montre qu'il n'était pins alors en charge*.
dans ses écrits, l'ancien, le moderne,le sacré, le profane, mais sans confusion. Ilavoit tout lu, tout retenu, et fait usage de tout. Si quelquefois il ne tire point assez de lui-même, pour se faire regarder comme auteur original , du moins il en tire toujours assez, pour ne pouvoir être traité de copiste ou de compilateur ; et sa mémoire, quoiqu'elle brille partout, n'efface jamais son esprit.
« Quand il fut question de donner un précepteur au Roi (c'est du savant Naudé que nous apprenons ceci, et je me sers de ses propres termes), on jeta premièrement les yeux sur M. de La Mothe le Vayer, comme sur celui que le cardinal de Richelieu avoit destiné à cette charge, tant à cause du beau livre qu'il avoit fait sur l'éducation de M. le Dauphin, qu'eu égard à la réputation qu'il s'étoit acquise, par beaucoup d'autres compositions françoises, d'être le Plutarque de la France; mais la Reine ayant pris résolution de ne donner cet emploi a aucun homme qui fût marié1, il fallut par nécessité songer à un autre2. »
Un obstacle innocent lui ayant donc fait manquer la première place qui puisse être confiée à un homme de lettres, il eut la seconde, celle de précepteur de Phi-
1 11 avait, dit M. L. Étienue dans un travail spécial sur La Mothe le Vayer, épouse la veuve d'un Écossais, fille aussi d'un Écossais, conseiller au presidial de Poitiers; elle avait refusé M. de Cadenet, frère du connétable de Luynes. {Essai sur La Mothe Ir Vayer, parL. Etienne. Rennes, Vatar, 1849, 1 vol. in-8% page 5.)
* Dialogue de Mascurat, page 373. fo.)
LA MOTHE LE VAYER. 421 lippe, alors duc d'Anjou, et depuis duc d'Orléans, frère unique de Louis XIV.
Je ne puis dissimuler que la doctrine répandue dans les écrits de ce savant homme, paroît tendre au pyrrhonisme; mais aussi rendons-lui cette justice , qu'il prend toute sorte de précautions, et dans une inûnité d'endroits, pour faire bien sentir qu'il ne confond nullement, et qu'on ne doit nullement confondre la nature des connoissances humaines, dont il nie l'évidence, avec la nature des vérités révélées, dont il reconnolt la certitude.
Peut-on, comme il le prétend, tenir en même temps pour douteux les objets de la raison ou des sens , et pour certains les objets de la foi ? Si ce n'est là une contradiction formelle, c'est du moins un étrange paradoxe Mais je ne laisse pourtant pas de dire, qu'en parlant d'un pyrrhonien de ce caractère, il est juste d'observer, et pour son honneur et pour l'édification publique, qu'il n'a donné ou cru donner nulle atteinte à sa religion2: justice duc surtout à M. de La Mothe le Vayer, dont les glorieux emplois nous parlent en sa faveur, et qui, comme Bayle lui-même Ta dit, « étoit
' M. L. Etienne dit que l'éducation des ducs d'Anjou fut confiée ii la Mothe le Vayer. en IC47. Mais voici ce qu'on lit dans Guy Patin : « M. de La Mothe le Vayer a été installe précepteur di- M. le duc d'Anjou, frère du Uoi. Il est âgé d'environ soixante ans, de médiocre taille, autant stoique qu'homme du monde, homme qui veut être loue et ne loue jamais personne, et soupçonne d'un vice d'esprit dont fiaient atteints Oiagoras et Protagoras. »
(Lettre du 13 juillet i649.)
* Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans la discussion du scepticisme de La Motbe le Vayer : mais je renvoie en toute confiance au travail déjà cite de M. Etienne, ch. n.
t22 LA MOTHE LE VAYER.
un homme d'une conduite réglée, et semblable à celle des anciens sages, un vrai philosophe dans ses mœurs '. »
Au milieu de sa nombreuse bibliothèque, où il pouvoit bien dire avec le bon Chrysale de Molière :
Raisonner est remploi de toute ma maison, Et le raisonnement en bannit la raison,
il se voyoit entouré de livres écrits en divers siècles, en diverses langues, dont l'un lui disoit blanc, l'autre noir2. Frappé d'y trouver cette multiplicité, cette contrariété d'opinions sur tous les points que Dieu a livrés à la dispute des hommes, il en vint à conclure que la sceptique étoit de toutes les philosophies la plus sensée. Heureux ceux qui, comme lui, ne chancellent que dans les routes de l'histoire et de la physique! Un doute éclairé peut quelquefois servir de flambeau pour s'y conduire. Mais si le pyrrhonisme étend ses droits jusque sur la morale, il ne sauroit qu'être l'auteur de tous maux et le destructeur de toute société.
Un événement à remarquer dans la vie d'un philosophe tel que M. de La Motlie leVayer, c'est qu'à lïige de soixante et seize ans3, étant veuf depuis un temps
» Bayle, Dictionnaire, art. Vayfr. fo.)
* Ses voyages, bien plus que ses livres, l'avaient fait réfléchir sur la diversité des coutumes, argument commode et ordinaire sur lequel s'appuient ses discussions sceptiques. Il avait fait les voyages d'Italie, d'Espagne et d'Angleterre, à la suite de diverses ambassade.; et vu, en un mot, la plus grande partie de l'Europe avant la publication de son Ornsius Tubrro.
5 M. Etienne, trompé par Guy Patin, dit a tort 78 ans. — Voyez ci-dessous, p. 123, note 3.
infini', il se remaria. Cependant, lorsqu'on lit ce qu'il a écrit pour et contre le mariage, on jugeroit qu'un homme qui pense ainsi, regrette peu sa première femme, et que si quelqu'un est sûr d'aimer le célibat toute sa vie, c'est lui. Mais combien de choses imprévues contre lesquelles nos plus sages résolutions ne tiennent pas? Il avoit de son premier mariage un fils unique2, né avec de l'esprit, avec d'heureuses inclinations, élevé avec soin, et qui tenoit déjà un rang distingué parmi les gens de lettres. Ce fils unique, âgé seulement de trente-cinq ans, meurt entre les bras de son pére. Qu'on ne s'étonne donc pas que, dans un si juste désespoir, la foiblesse du vieillard l'emporte sur la fermeté du philosophe; d autant plus que la femme dont il fit choix étoit d'un âge qui le mettoit à couvert des mauvaises plaisanteries3.
1 Sa femme ne mourut qu'après 1041, puisque c'est en cette année qu'un appela M. de Perelixe à ia charge de précepteur du Dauphin, charge que la reine n'avait pas voulu lui donner, parce qu'il était marie.
- C'est à lui que Despréaux adresse la quatrième satire : D'où vient, cher le Vayer, etc. Nous avons de lui d'excellentes notes sur une traduction de Florus, qu'il publia en iG.'m» sous le nom de Monsieur, frère du Roi, mais dont vraisemblablement il est l'auteur. 11 mourut en septembre 1004.
Le roman de Tarsix rf Zrtie n'est point de lui : il est d'un de ses cousins, nomme François Le Vayer de lioutiguy, maître des requêtes, mort en UiHH. (o.) — Quand mourut l'abbé Le Vayer, Molii rc adressa à son père une lettre de consolation et un sonnet qui ont été reeemmeul retrouves par M. Mnnmerque dans les manuscrits de Conrart.— Cf. liuy Patin, lettre Ml, p. tHi {cité par M. L. Etienne).
3 t M. «le La Mothe le Vayer, pour se consoler de la mort de son dis unique, s'est aujourd'hui remarié a 78 ans, cl a ejiouse la h Ile de M. de La Haie, jadis ambassadeur à Constaulinople, laquelle
Il mourut dans sa. quatre-vingt-cinquième année, et jusque-là il fut en état de satisfaire pleinement sa plus forte passion, je veux dire de composer des ouvrages, et il faut convenir que la plupart de ceux qu'il Gt dans un âge décrépit dévoient le faire trouver jeune dans sa façon de penser.
Mais cet auteur si fécond avoit près de cinquante ans, lorsqu'il publia le premier de ses écrits1. C'est une observation qui me fait souvenir d'une chose que j'ai entendu conter à M. Huet. La première fois qu'il vit le P. Sirmond, qui était plus que nonagénaire: « Ne vous pressez pas, lui dit ce sage et docte vieillard, de rien donner au public; il n'y a rien dans les sciences qui n'ait ses coins et ses recoins, où la vue d'un jeune homme ne perce pas ; attendez que vous ayez cinquante ans sur la tùte pour vous faire auteur. » 11 ne s'agit pas ici des orateurs, encore moins des poètes; leur objet demande qu'ils profitent du temps où l'imagination a toute sa force.
a bien 40 ans. Elle étoit demeurée pour être Sib) lie. » Guy Patin, Lettre du 30 décembre 1664. — Cf. Dictionnaire des Précieuses, t. i, p. 264, et t. u, p. 201. — La Molbe le Vayer, étant né en 1588 et s'etant marié en 1664 (30 décembre), avait alors 76, et non 78 ans.
1 M. L. Etienne reporte à Tannée 1652 ou 1055 la composition de YOrasius Tubero. — La Molbe Je Vayer n'avoit donc alors <|ue 44 ou 4$ ans.
Conseiller du Rot en set Conseils, l'un des premiers Académiciens, mort le Î2 février 1674.
11 naquit à Paris en io9o, le 4 décembre J. Sa mère qui avoit fort connu Ronsard, et dont l'idée étoit frappée des honneurs que ce poêle avoit reçus de son siècle, souhaitoit passionnément qu'un de ses fils pût entrer dans la même lice. Du moment donc qu'elle vit en celuici d'heureuses dispositions pour l'étude, elle le voua, si j'ose ainsi dire, à la poésie. Dans cette vue, elle le mit en pension dès l'âge de neuf ans chez le célèbre Frédéric Morel3, doyen des lecteurs du Roi, d'où il alloit au collège de Calvi prendre les leçons de Nicolas Bour-
1 Voyez aux Pièces justificatives les extraits des lettres de l'abbé d'Olivet au président Bouhier.
* De Sebastien Chapelain, notaire au ChStelet, et de Jeanne Corbière, fille d'un Michel Corbière, ami particulier de Ronsard, (o.)— Nous avons vu un acte passé au nom dos héritiers de Victor iPalma-) Cayet, par-devant Chapelain et Doujat, notaires au Cbatelet.
3 11 semble qu'il ail eu pour son précepteur M Le Large, qui l'ut aussi celui du comte de Fiesque : c Avec votre permission, écrit-il au comte, je vous ferai souvenir ici de la rigidité sloïque de feu M. Le Large, notre adorable précepteur. »
{Lettre du 23 avril 1634. — Inédite.)
126 CHAPELAIN, bon, excellent poète latin, et qui fut un des académiciens nommés par le cardinal de Richelieu. Il fit d'étonnants progrés sous de si grands maîtres; et nonseulement il se rendit habile dans les humanités, mais à ses heures perdues, il apprit de lui-même l'italien 1 et l'Espagnol2.
Au sortir des classes, il entra chez le marquis de La trousse 3, grand prév ôt de France, qui lui confia d'abord l'éducation de ses enfants, et ensuite l'administration de ses alïaires4. Il y demeura dix-sept ans entiers5,
1 « M. Chapelain, dit Tallemanl, se pique de savoir mieux la langue italienne que les Italiens mêmes. » CKdition P. Paris, ut,
« Pour sa connaissance de la langue espagnole, voyez ci-dessous la note 5, et p. 135, le texte et la note 3.
3 « MM. de La Trousse, dont Chapelain Ht l'éducation, étaient : 1° François Le Hardy, sieur de La Trousse, qui épousa Henriette de Coulantes, tante de M"'** de Sévigne: 2° François Le Hardy, seigneur de Fay, depuis gouverneur de Roses et maréchal de camp. Leur père était Sebaslieu Le Hardy, sieur de La Trousse. » (P. Paris, Commentaire sur Talletnnnl .)
4 Dans les nombreuses lettres écrites par Chapelain à M. de La Trousse, à M. du Fay et à leur so*ur Mmp de Flamarens, on voit sur quel pied était Chapelain dans la maison de leur père : c'était un ami, c'était un frère aîné qui leur donnait des conseils sur l'emploi et la direction de leur fortune, etc., etc. Dans une lettre adressée à Balzac, à la date du ! 7 juillet 1638, il disait, en parlant de la mort de l'aîne de ses élèves : t Ce gentilhomme étoit comme mon enfant. Je m'-étois de tout temps intéressé dans son honneur et dans sa fortune; j'en étois tendrement et respectueusement aimé. »
* Suppose qu'il ait traduit Guzmun d Alfnrache, comme on le croit, ce fut pendant ce temps-là. Mais il n'en convenoil point; et M. Pellisson, lorsqu'il donna la liste des ouvrages publiés jusqu'en 1632 par Chapelain, ne fait point mention de celui-ci,
pendant lesquels, vivant presque toujours à la Cour, il résista par prudence a la tentation de rimer. Il craignoit que s'il s etoit une fois donné pour poète, la calomnie ne vint à lui attribuer tôt ou tard quelqu'une de ces imprudentes satires, qui sont dans les Cours la ressource ordinaire des mécontents et des fous 1 . Mais il ne laissoit pas de s'appliquer sourdement à la Poétique, et il est le premier de nos François qui ait songe à en faire une étude sérieuse. Car jusque-là nos pootes, contents de savoir les règles de la versification, se figuroient qu'à cela près tout étoit arbitraire dans leur art 2.
quoique imprimé longtemps auparavant. Il fout cependant avouer que l'abbé de Marolles, dans son Dénombrement d'Auteurs, ne permet pas d'en douter, (o.) — S'il m'était permis de donner ici mon opinion, je dirais que le style de Guzmau d'Alfarache est tellement différent de tout ce qui existe de Cha|>elain en prose, qu'il semble impossible qu'il soit auteur de cette traduction.
1 11 est étrange que l'abbé d'Oiivet ait donne du long silence de Chapelain cette singulière interprétation. Voici une autre explication que nous trouvons dans ses lettres, et qui est bien plus À l'avantage de sa modestie que de sa prudence : < Croyezmoi, dit-il à Balzac, je suis peu de chose, et ce que je fais est encore moindre que moi. Le monde, par force et contre mon intention, me veut regarder comme un grand porte, et, quand je ne serois pas tout le contraire, je ne \oudrois pas encore que ce fût par la qu'on me regardât. J'ai, ce me semble, de quoi payer en chose meilleure et que je possède plus justement. Et néanmoins encore, je ne >ais si ce ne >croit point présomption de m imaginer qu'en cria je inriïlriois quelque louange. J'éprouve, quant a moi, qu'il n'y a rien de m solide dans la sic que l'estime sincère que nous faisons de tmus-ni< mes par la couuoibsauc* que nous en avons. • (Lettre du \ novembre ltf,V7.)
1 Ici encore nous n oserions essayer de justitîer l'opinion <!<■ I a hne d'Olitel.
Quoique dès lors l'Italie n'eût point mal débrouillé la Poétique d'Aristote1, cependant le cavalier Marin n'avoit suivi que son caprice dans son Adone. Il vint à la cour de France, où étoient Malherbe et Vaugelas, qu'il pria d'entendre la lecture de ce poème, avant que d'en risquer l'impression. Ils lui proposèrent d'y appeler un jeune homme de leur connoissance, qui savoit aussi bien qu'eux l'italien, et mieux qu'eux la Poétique. C'étoit M. Chapelain. Il trouva dans ce poème d'excellentes parties, mais qui n'alloient pas à faire un tout; que le sujet étoit mal pris, mal conduit; que néanmoins on pouvoit, à l'aide d'une préface raisonnée, jeter de la poussière aux yeux, et prévenir les critiques. Il parla en homme si éclairé, que ses trois auditeurs le jugèrent seul capable d'exécuter ce qu'il proposoit. Et cette préface, qu'enfin ils arrachèrent de lui, fut le premier ouvrage par où il se laissa connoltre2 : ouvrage qui ne sufliroit pas aujourd'hui pour établir la réputation d'un auteur, mais qui, dans un temps où personne n'étoit au fait de la Poétique, fut regardé, même parmi les gens de lettres, comme une nouveauté d'un grand prix.
Un rien détermine souvent la vocation d'un écrivain. Quand M. Chapelain vit le succès de sa dissertation, il se crut appelé à faire un poème épique. D'ailleurs, les discours que sa mère lui avoit tenus sur la gloire des
1 Est-ce de Caslelvelro que veut parler l'abbé d'Olivet? Castelvetro s'était plus attaché à combattre, de parti pris et systématiquement la poétique d'Aristote qu'à l'expliquer. Son ouvrage avait eu une grande vogue en France.
' C'est en 1623 que se fil la première édition de V Adone
JEAN CHAPELAIN 129 grands poêles ne s etoient pas effacés de son esprit. Il arrêta donc son sujet : mais naturellement moins vif que judicieux, il employa d'abord cinq années de suite à le méditer, et ne G t son premier vers qu'après avoir ébauché le tout en prose. Tant de flegme, peut-être, n'annonce point cet enthousiasme, qui fait qu'un poète ne sauroit attendre pour rimer que sa raison ait si longtemps délibéré sur ce que son imagination entreprend. Peut-être même que la sécheresse et la dureté qu'on reproche au poème de la Pucelle viennent de ce que l'auteur commença si tard à versifier. Car la mécanique du vers demande une habitude prise de jeunesse.
Les faveurs dont Parnasse m'honore, disoit Malherbe,
Non loin de mon berceau commencèrent leur cours.
Au lieu que M. Chapelain, lorsqu'il mit la main à l'œuvre, passoit trente-quatre ans.
Tant que son plan ne fut vu qu'en prose, les connoisseurs en furent charmés. Jusque-là que MM. d'Andilly et Le Maistre en parlèrent au duc de Longueville, comme d'un projet où la gloire de sa maison étoit intéressée ; et ils en parlèrent si efficacement que, pour engager M. Chapelain à ne point perdre de vue son travail, ce généreux prince lui assura mille écus de pension1.
1 Deux mille francs seulement, selon le Ménagiana, qui accuse méchamment Chapelain d'avoir retardé la publication de sa Pucelle, pour jouir plus longtemps de sa pension. [Menag., édition de 1694, i, 33.)
t30 JEAN CHAPELAIN.
Quelque temps auparavant il avoit eu du cardinal de Richelieu une pension de pareille somme : et cela, au sortir d'une conférence sur les pièces de théâtre, où il montra en présence du Cardinal, qu'on devoit indispensablement observer les trois fameuses unités , de temps, de lieu, et d'action2. Rien ne surprit tant que cette doctrine*, elle n'étoit pas seulement nouvelle pour le Cardinal ; elle l'étoit pour tous les poètes qu'il avoit à ses gages. Il donna dès lors une pleine autorité sur eux a M. Chapelain3. Et quand il voulut que le Cid fût
'Ce passage est difficile à expliquer. H semble que Chapelain a été pensionné du duc de Longueville à 35 ans, c'est-à-dire vers i 630, au plus tard ; il semble aussi que Richelieu lui ait déjà fait une pension, et que ses théories dramatiques aient clé nouvelles pour les cinq auteurs employés par le cardinal. Or, si Richelieu a pensionné Chapelain avant 1630, sa commission dramatique ne fonctionnait pas encore; si la pension a été accordée postérieurement, déjà il s'était trouvé des poètes qui avaient suivi et prôné la règle, entre autres, des trois unités. Mais pour faire court à ces contradictions, voici un passage de Chapelain qui nous apprend la vraie date de la pension à lui accordée par Richelieu : « Je reçois les effets de votre recommandation par Tordre que vous vous êtes fait donner touchant la pension dont il plait à Son Éminence de me gratifier sans en avoir été sollicitée que par votre générosité seule... » {Lettre à Bois-Robert, du 3 décembre 1636.)
1 « Ce fut M. Chapelain, dit le Segraisiana (p. 107), qui fut cause que Ton commença à observer la règle de 24 heures dans les pièces de théâtre. >
' Le 24 janvier 1635, Chapelain fait, pour le Cardinal, le plau d'une comédie d'apparat; la crainte de mal réussir le rend malade (lettre à Bois-Robert). — Déjà à la date du 17 février 1633, il nous apprend qu'il avait travaillé à uue comédie dont il avait fourni le sujet et la disposition, et dont Rolrou avait fait les vers; enûn, en mars 1636, il écrit au comte de Guiche : « Vous saurez qu'il y a
JEAN CHAPELAIN. 131 critiqué par l'Académie, il s'en reposa principalement sur lui, comme on le voit dans l'histoire de M. Pellisson
Peu de savants eurent part AUX libéralités du cardinal Mazarin : il étoit trop distrait par le bruit des armes , cependant la réputation de M. Chapelain frappa ses oreilles, et il lui assigna une pension de quinze cents francs sur l'abbaye de Corbie a.
Toute la cour, toute la France fut entraînée par de tels suffrages en faveur de M. Chapelain. Tous les beaux esprits, Balzac à leur tete, le reconnurent pour leur juge. Lui, au milieu des biens et des honneurs qui sembloient l'accueillir de toutes parts, étoit toujours modeste,
quinze jonrs que je travaille sans discontinuation au plan et disposition d'une tragi-comédie que Mme de Comballet m'a fait l'honneur de vouloir de moi, et que l'Instance qui m'a été faite de sa part ne souffre pas que je perde un moment. »
» Pour d'autres détails sur l'influence de Chapelain à l'Académie, voyez, aux Pièces justificatives, nos extraits de Segrais.
* Tallemant des Réaux dit à ce sujet : a Corbie revint au Cardinal à cause que le cardinal PamÛlio se maria : le brevet fut fait au nom du Roi, et la pension assise sur l'abbaye de Corbie, sans qu'il en coûtât un sou à Chapelain. M. le Cardinal paya la première année de ses deniers ; pour les quatre des troubles, il manda à M. Chapelain qu'il poursuivit les fermiers. Us montrèrent qu'ils n'éloient que comptables; la guerre avoit mis le benélice en non-valeur. Le Cardinal rétabli, Chapelain va trouver Colbert [alors intendant de Mazarin] pour le prier de savoir du Cardinal si son intention étoit qu'il touchât sa pension; si ce ne l'étoit pas,
n'en parleroil jamais. Depuis cela, le frère de Colbert lui apporte tous les ans sa pension. » {Tallemant, édit. P. Paris, t. m, page 272.)
Doui, complaisaut, officieux, sincère ».
Il soutenoit, il rehaussoit par la sagesse de sa conduite l'opinion que Ton avoit de son esprit.
llavoit partagé son poème en vingt-quatre chants3. Les douze premiers parurent en 1656. Jusqu'alors on n'avoit vu de lui que des odes, des sonnets, d'autres petits ouvrages de poésie, tous assez bons pour ne pas nuire à la haute idée que l'on se faisoit d'un poème, le fruit de tant de veilles *. On s'attendoit à un chefd'œuvre, et il faut convenir que la prévention fut d'abord victorieuse, puisqu'il se ût jusqu'à six éditions de
1 Expressions de Despréaux en parlant de Chapelain :
Qu'il toit doux, complaisant, ofûcieui, sincère, Oo le veut, j'y souscrit et suis prêt a me taire.
(Sat. IX.)
1 II n'y en a jamais eu d'imprimé que les douze premiers chants. C'est ce qui fait dire à M. Huet que le public n'ayant vu qu'une partie de ce poëme, des gens raisonnables ne doivent pas sur une partie juger de tout. Il prétend même, et son jugement est bien digne d'attention, que, pour la constitution de la Table et pour les vertus essentielles de l'épopée, ce poëme vaut infiniment. Voyez de quelle manière il s'en explique, et dans ses Mémoires latins, liv. Ht, et dans Huetiana, art. xtx.
Au reste, j'ai entre les mains une copie des douze derniers chants, copie très-correcte, et revue par l'auteur lui-même. Je me ferai toujours un plaisir de la communiquer à ceux qui en auront envie, (o.) — M. Guizot a présenté une intéressante analyse du poëme entier de la Pucelle. [Corneille et son temps, Paris, Didier.)
3 Les œuvres poétiques de Chapelain n*ont pas été recueillies. Presque toujours ce qu'il écrivait se répandait à son insu, sans son nom, et même avec le nom d'un autre poëte que lui. A la fin du dernier volume de lettres que possède de lui M. Sainte- Beuve, on trouve un assez grand nombre de pièces de vers.
JEAN CHAPELAIN. 133 la Pucelle en dix-huit mois1. Deux hardis critiques2 cherchèrent-ils à chagriner M. Chapelain? Son illustre Mécène, le duc de Longueville, prit soin lui-même de son apologie3. Comment? Kn doublant dès lors, et pour le reste de ses jours, la pension qu'il lui fa i soit depuis près de trente ans.
Ajoutons (et ceci prouve incontestablement que l'impression de ce poème ne fit point de brèche d'abord à la réputation de son auteur), ajoutons qu'en i662, le Roi voulant faire des gratifications à tout ce qu'il y avoit de savants célèbres, tant en France que dans toutes les autres parties de l'Europe, ce fut surtout à iM. Chapelain que s'adressa M. Colbert, pour avoir la liste de ces savants, et pour connottre le plus ou le moins qu'ils avoient de mérite, afin que les bienfaits du Roi fussent,
1 II a été fait île la Pucelle une traduction en vers latins, par M. Paulet. Le savant P. Oudin pensait que « cet ouvrage, traduit en beaux vers latins seroit admirable. Il prétendait aussi avoir comparé suffisamment les poésies de Chapelain avec celles de Despréaux pour dire en état de prouver que ce dernier avoit tiré beaucoup d'hémistiches et même des vers entiers du poème de la Pucelle. » (Mélanges historiques et philologiques de Michaull , Paris, Tilliard, 2vol.in-i2, t. n, p. 58.)
* La Mrsnardtere, sous le nom du sieur du Rivage, et Linière, sous le nom d* Êraste. (o.) — L'abbé de Monligny, depuis évêque, et académicien, (il imprimer une apologie.
3 Le duc de Longueville était presque intéressé à soutenir la réputation de ce poème, écrit en vue de relever sa naissance et ses ancêtres. Le poète lui communiquait chaque chant dès qu*U l avait terminé, et le duc indiquait ses corrections et donnait son jugement. Ainsi Taisait Richelieu, qui lui-même et dans la personne de se* ancêtres, y devait être hautement loué.
non-seulement placés, mais mesurés Il y eut soixante gratifies: ainsi les appeloit-on -, et de ces soixante, il y en avoit quinze étrangers'2, et quarante-cinq François, dont plus de vingt étoient alors de l'Académie', ou en
ont été depuis.
Un homme donc, à qui le cardinal de Richelieu, le cardinal Mazarin, et M. Colhert n'ont pu refuser leur confiance ; un homme qui eut relation avec tous les savants de son temps, et qui ne fut le rival d'aucun4,
» Le but principal de cette fameuse liste semble être fort nettement indiqué ; il s'agissait de faire voir à quel emploi pouvait se prêter le talent de chacun en particulier pour célébrer la gloire du Roi.
* Pour l'Italie : Léo Allât ms, bibliothécaire du Vatican; le comte Graziani, secrétaire d'État du duc de Modène; Ottavio Ferrari, professeur en éloquence à Padoue; Carlo Dati, professeur en humanités à Florence ; Vicenzo Viviani, premier mathématicien du Grand-Duc.
Pour la Hollande et la Flandre : Isaac Vossius, historiographe des Provinces-Unie* ; Nicolas Heinsius, résident de L. H. P. en Suède; Jean-Frédéric Gronovius, professeur en histoire à Leyde; Christien Huygens de Zuy lie hem, célèbre mathématicien ; Gaspar Gevartius, historiographe de l'Empereur, et du roi d'Espagne.
Pour l'Allemagne, etc. : Jean-Henri Boëclerus, professeur en histoire à Strasbourg; Thomas Reine tins, conseiller de l'électeur de Saxe; Jean-Christophe Wagenseilius, professeur dans l'Académie d*Altorf ; Jean ffevelius, fameux astronome de Dantzig; Hermannus Conrinçius, professeur en politique à Helmstad. (o.)
* Messieurs Chapelain, d'Ablancourt, Conrart, Gomberville, Cotin, Bourzeys, Charpentier, Perrault, Fléchier, Cassagnes, Desmarets, Corneille, Segrais, Racine, Huet, Méreray, Le Clerc, Gombauld, La Chambre, Silhon, Boyer, Quinault. (o.)
* Impartial que nous sommes, nous devons dire, sans trop nous y fier, que Segrais n'avait pas tout a fait cette opinion. (Voyex Œuvres de Segrais, 1753, t. n, p. 152.)
JEAN CHAPELAIN. 135 mais l'ami et le confident de tous1, le directeur de leurs études, le dépositaire de leurs intérêts ; un homme que l'ambition n'a point tenté, que les faveurs des grands n'ont point ébloui, que les richesses n'ont point tiré de son premier état, que la satire même n'a point aigri ; un tel homme, dis-je, ne méritoit-il pas d'être chéri et loué, comme en effet il l'a été par Balzac, par Sarasin, par Ménage*, par Vaugelas, par MM. de Port-Royal*, et par un si grand nombre d'écrivains illustres, que, si je les nommois tous ici , on croiroit que je fais un catalogue de tout ce qu'il y en a eu, et dedans et dehors le royaume4, durant près de quarante ans?
1 « Voiture, au dire de Tallemant, rappelle l'excuseur de toutes les fautes. » M. P. Paris se demande à ce propos si Molière n'aurait point eu en vue Chapelain pour Philinte, comme Montaualer pour Alccste?
1 H y eut dans leur amitié une interruption de douxe années au moins. (Voyez le Ménagiana et le Scgraisiana.)
* Us parlent de lui, sans le nommer, dans la préface de leur grammaire espagnole, (o.)
4 Le savant Nicolas Heinsius avant appris la mort de M. Chape* lain,la mande en ces termes à Graevius, [Lettre] du 8 mars 1674 : « Me intérim mirifice adfligit exccssuse vivis JobannisCapellani, eu jus memoria semper in hoc pectore erit sanctissiuta. Amisi sane amicuui incomparabilem. Sed tantum virum exornare laudibas merilissimis non est hujus loci.»Et Graevius lui répond :• Incredibile est quanto me dolore mors Capellani affecerit : quam ex le primoro intelligo. Amisit Gallia insigne genlls sua? decus. Magnara jaeturam in eo fecit res literaria, cujus commodis ille perpetuo invigilabat, unus omnium candidissimus ingeniorum «stimalor, que ad optimarum artium dignitatem augendam ubique gentium et plausuet pra?miis incitabat, ipse ingenio, doctrina, gravitate, viuque sanctiUle in primis conspicaus, ut illius memoria» et mentis erga doctrina? politioris cultores omnis ailas perpetuo ait
Quand on aura dit qu'il versiûoit durement, tout sera dit. Mais ne connoit-on rien d'excellent, rien d'admirable, que l'art de faire des vers coulants et harmonieux? Pour bien juger de son mérite, ne confondons point sa personne avec ses ouvrages1. Autrefois on jugeoit de ses ouvrages sur l'idée qu'on avoit de sa personne ; et de là vient que la plupart de ses amis, gens d'ailleurs sensés et de bon goût, estimoient de bonne foi sa Pucelle, quoique peu estimable. Aujourd'hui, si l'on vouloit au contraire, sur l'idée qu'on a de ses ouvrages, juger de sa personne, ce seroit une autre injustice, et d'autant plus criante, qu'elle tomberait sur un homme d'un savoir peu commun2, et d'une vertu encore plus rare. «
debitura. Ego vero privatus sum amico summo, cujus memoriam et desiderium nulla temporis longinquitas apud me oblîterabit. Vides în hocquoque tristissimo casu socielatem «gritudinis raihi lecum esse. » (o.)
1 J'avoue ne pas comprendre le raisonnement de l'abbé d'Olivet. Il semble se plaindre qu'on trouve durs les vers de Chapelain, et qu'on attache du prix à une versification harmonieuse ; et ensuite il demande qu'on distingue la personne des ouvrages. Nais qu'a donc la personne de Chapelain à faire avec des vers trop durs? Si d'Olivet veut défendre Chapelain, au moins qu'il fasse la distinction indiquée par lui et ne sac ri lie pas la poésie à un homme, si remarquable que soit d'ailleurs cet homme. — Du reste, Chapelain, qui faisoit bon marché de sa qualité de poète, pensoit peut-être comme Ménage, que la dureté du vers, insupportable dans les petits poèmes, était indifférente dans les grands ; qu'un colosse trop poli seroit ridicule; et peut-être invoquait-il l'excuse du Tasse, à qui on faisait le même reproche : Le marbre est dur, mais il est beau... : « son duri, e pur son belli i marmi.»
(Cf. Anti-Baillet, p. 221.)
* Chapelain t qui enfin avoit de l'esprit, » dit le cardinal de
Je parle d'une vertu rare : en voici un trait, dont je fournirai la preuve à qui voudra. Dès que M. le duc de Montauzier fut nommé gouverneur de M. le Dauphin, il jeta les yeux sur M. Chapelain pour la place de précepteur, et même obtint l'agrément du Roi, avant que d'en avoir parlé à M. Chapelain. Qu'arrive-t-il ? Que M. Chapelain résiste à M. de Montauzier, et refuse obstinément ce glorieux emploi, alléguant que son grand âge le rendoit trop sérieux, trop infirme, pour qu'il pût se flatter d'être agréable à un prince encore si jeune. Faut-il d'autres marques d'un parfait désintéressement? Et de quel poids après cela peuvent être les invectives de ces écrivains mal intentionnés et mal instruits, qui l'accusent d'une sordide avarice 1 ?
On s'étonnera peut-être de me voir tant de zèle pour la mémoire de M. Chapelain. J'en dirai naïvement le motif; c'est qu'ayant lu plusieurs volumes de ses lettres manuscrites, où son âme se découvre à fond, je lui paye, sans avoir égard aux préjugés, le tribut d'estime que je crois lui devoir.
Retz dans ses Mémoires, a reçu de Ménage, tout malveillant qu'étoil celui-ci, cet éloge qu' f il avoit l'esprit agréable, qu'il ne fournissoit pas seulement à la conversation, mais qu'il la remplissoit toute. » (Edit. cit. I, 343.}
1 Les témoignages sont unanimes sur l'avarice de Chapelain. Cependant il est permis d'en douter en lisant sa correspondance manuscrite. Ainsi, la perte de Fouquet a ruiné un ami du poêle, et cet ami, dit Chapelain « avoit entre les mains la meilleure partie de mon bien. Bien m'en prend, ajoute-t-il, d'avoir la ressource du prince qui me défraye si noblement, et de me trouver muni de la philosophie qui m'a mis l'esprit, il y a longtemps, audessus de la fortune. J'ai été beaucoup plus ému d'avoir vu ex-
11 fut enterré àSaint-Merry, où se lit une inscription latine en son honneur, un peu trop longue pour la rapporter ici, et qu'on peut voir dans le tome quatrième : SUloge9 epùtolarum a viris Ulwtribus scriptarum , page 328.
f!ou»eiller et Secrétaire du Roi, l'gn de» premier» Académicien», mort le 23 septembre 1675.
On a honoré du titre de Héros ' cet Athénien, qui donna son parc aux disciples de Socrate, et dont le nom a formé celui d'Académie. Que ne devons-nous donc pas, nous François, à la mémoire de M. Conrart? Il a été, pour ainsi dire, le père de l'Académie françoise 2; c'est dans sa maison qu'elle est née ; elle ne fut d'abord composée que de ses plus chers amis; sa probité, la douceur de ses mœurs, l'agrément de son esprit lesavoit
pirerma nièce ■ (Chapelain à Godeau, lettre du 7 octobre 1661.) — Et ailleurs : « Ce n'est pas le dommage que m'a causé la ruine du surintendant qui m'a touché le plus... Je vous prie donc de ne m'eu guère plaindre. » (Lettre à Godeau, 18 novembre 1661.)
1 Voyez les extraits des lettres de l'abbé d'Olivet, aux Pièces justificatives.
* Ce que nous avons dit dans notre premier volume (Pièces justificatives, p. 444) des Académies antérieures à l'Académie françoise, prouve assez que cette opinion exclusive ne peut être acceptée d'une manière absolue.
rassembles; et quoiqu'il ne sût ni grec ni latin1, tous ces hommes célèbres Tavoient choisi pour le confident de leurs études, pour le centre de leur commerce, pour l'arbitre de leur goût.
Ils lui confièrent même la charge de Secrétaire, la seule qui soit perpétuelle dans l'Académie : en sorte qu'il étoit proprement l'àme de cette Compagnie naissante, mais une âme qui en gouvernoit les mouvements avec tant de dignité, qu'en peu temps elle l'eût mis au rang des Compagnies les plus augustes de l'Etat.
A la vérité, il possédoit l'italien et l'espagnol ; mais enfin, puisqu'il n'avoit pas la moindre teinture de ce qu'on appelle langues savantes, avouons pour encourager les honnêtes gens qui lui ressemblent, que, sans ce secours, un esprit naturellement délicat et juste peut aller loin. Je ne sais même si M. Conrart, ne voulant être ni théologien ni jurisconsulte, n'eût pas eu assez de sa langue toute seule pour arriver au double but que nous nous proposons dans nos travaux littéraires, éclairer notre raison, orner notre esprit. Rarement la multiplicité des langues nous dédommage de ce qu'elle nous coûte2. Homère, Démosthène, Socrate lui-môme,
f Rien ne prouve que Conrart ait su le grec. Mais H ne semble pas possible qu'il n'ait eu une certaine connaissance du latin quand on voit, dans ses papiers conservés a la bibliothèque de l'Arsenal, ses dissertations critiques sur certains textes de Cicéron et d'Horace. Peut-être a-t-on mis Conrart au nombre des gens qui ne savaient pas le latin, comme Ménage, qui a fait des vers grecs, ne s'est pas compté au nombre des trois Français qui seuls de son temps savaient le grec, selon lui.
» On ne peut s'étonner assex de voir l'abbé d'Ollvet soutenir celtetbese.si peu favorableauxsaines études, aux éludes classiques.
MO VALENTIN CONRAHT.
ne savoient que la langue de leur nourrice. Un jeune Grec employoit à l'étude des choses, ces précieuses années qu'un jeune François consacre à l'étude des mots1.
On a écrit de M. Conrart, qu'entendant lire des traductions, il devinoit où le traducteur avoit bronché2. D'accord : il ne lui falloit pour cela que du sentiment, guide aussi sûr, disons incomparablement plus sûr, qu'un savoir mal digéré. Mais de quoi je doute, c'est que son oreille « pût faire la différence d'un vers de Virgile d'avec un vers de tout autre poète latin3. » Comment le comprendre? Un Allemand qui entendra chanter divers endroits de nos opéras, dira bien, sans savoir le François, ce qui sera de Lulli, et ce qui n'en sera point. Mais pour l'harmonie poétique, n'est-elle pas d'un tout autre genre? Et cet Allemand, qui n'a point l'oreille faite au son de nos mots, mettra-t-il quel-
1 * Nemini dabium esse potest, quin Grxcae nationi multo facilior ad scientias via fuerit qnam cxleris; qaippe in solo judicio, non in memoria excolenda, aat peregrino ullo sermone laborabat. Romanis cal 1ère aliénant linguam necesse fait. Et tamen eu m iis rouito melius qaam cura posleris actum est, quod banc solam ediscebant,noset latinam eorum ediscendam babemus: illi peregrinatione, usu,et commercio cum Graecis, nos improbo labore.» Aie. Borbon. prxfat. m Thucyd , p. 197. (o.)— Est-ce donc pour appuyer son opinion que l'abbé d'Olivetcite ce passage de Bourbon? Mais Bourbon, tout en reconnaissant que les Latins apprenaient le grec plus facilement que nous, dit assez nettement que nous devons apprendre et grec et latin, malgré les difficultés de l'étude.
* Voyez Balzac, tome u, page 654.
n Voyez les Œuvres posthumes de Maucroir, première lettre à un Père de la Compagnie de Jésus.
que différence entre la dureté de Chapelain et la douceur de Racine?
Qu'on ne s'étonne pas, au reste, si M. Conrart, avec tant d'esprit et avec tant de goût, n'a fait que si peu d'ouvrages Trop de modestie, trop de peine à se contenter soi-même, l'envie immodérée de donner à la lecture un temps que la composition nous dérobe, les emplois publics, les soins domestiques, les maladies habituelles, mille raisons peuvent mettre obstacle à la fécondité des meilleures plumes -, et une partie tout au moins de ces raisons avoit lieu à l'égard de M. Conrart, qui fut horriblement goutteux les trente dernières années de sa vie.
Mais au défaut de ses propres ouvrages, ceux d'autrui nous parlent en sa faveur. Car les premiers écrivains de son temps se firent tous un mérite , et comme à
1 Conrart est un écrivain assez fécond : on en voit la preuve par l'examen de ses papiers, conservés à la bibliothèque de l'Arsenal ; mais il a toujours gardé, comme dit Despréaux, un « silence prudent.»
On m'a communiqué, depuis les deux premières éditions de cette histoire, un manuscrit original de M. Conrart, où sont contenues vingt-quatre épitres dans le goût d'Horace. J'en rapporterai un morceau, pour faire juger delà versification : (o.) — vNote de l'édit. de 1743.)
Au-deMous de vingt ans, la fille, en priant Dieu, Dit : • Donne-moi, Seigneur, un mari de bon lieu,
• Qui toit doux, opulent, libéral, agréable. ■
A vingt-cinq ans : • Seigneur, un qui soit supportable,
• Ou qui, parmi le monde, au moins puisse passer. • Enfin, quand par les ans elle se voit pretaer. Qu'elle se voit vieillir, qu'elle approche de trente :
« Un tel qu'il te plaira. Seigneur, je m'en coutente. •
l'envi, de lui dédier quelques-uns de leurs livres Assurément cette foule d'épttres dédicaloires à un simple particulier, qui n'étoit pas un Montoran1, prouve bien restitue qu'on avoit pour lui.
Aussi nous en parle-t-on3 comme d'un homme qui avoit souverainement les vertus de la société. Il gouvernoit son bien sans être ni avare ni prodigue -, et il savoit tirer d'une médiocre fortune plus d'agrément pour lui et pour ses amis, que la fortune la plus opulente n'en fournit à d'autres. Il étoit touché des malheurs d'autrui et trouvoit les moyens d'y subvenir par des voies qu'on n'apercevoit point. Il avoit le cœur très-sensible à l'amitié, et lorsqu'une fois on avoit la sienne, c etoit pour toujours4. S'il y avoit du défaut dans sa conduite à cet égard, c'étoit de trop excuser. Peu de personnes ont eu comme lui l'amitié, la confiance, et le secret de ce qu'il y avoit de plus grand dans tous les états du royaume , en hommes et en
1 D'Ablancourt lui dédia son Minucius Félix et son Lucien ; Coslar, ses Entretiens ; Ménage, ses Origines de la langue Françoise ; Giry, sa traduction du Dialogue des causes de la corruption de l'éloquence; Castagnes, sa Rhétorique de Cicéron ; Borelt son Trésor des recherches, etc. (o.)
1 On sait que c'est à Montauron, financier et homme à la mode, que Corneille dédia, à beaux deniers comptant, sa tragédie de Cinna. — Cf. Vie de Corneille, par M. Guizot et par M. Taschereau.
* Je peins ici M. Conrart d'après ce qui m'en a été dit par feu M. l'abbé de Dangeau, qui, sans y penser, se peigooit luimême, (o.)
* Tallemant n'est pas de cet avis; il fut longtemps brouillé avec Conrart, après avoir été son ami. Mais l'exception conflrme la règle.
VALENTIN CONRART. 14.1 femmes. On le consultait sur les plus grandes affaires -y et comme il connoissoit le monde parfaitement, on avoit dans ses lumières une ressource assurée. Il gardoit inviolablement le secret des autres et le sien. On ne pouvoit pourtant pas dire qu'il fût caché, et sa prudence n'a voit rien qui tint de la finesse. Au reste, s'il disputoit quelquefois, c'étdlt pour la vérité qu'il disputoit ; et comme il la préféroit à tout, son amour pour la vérité avoit aux yeux des personnes indifférentes un air d'opiniâtreté.
Il étoit Parisien, mais d'une famille du Hainaut, et noble depuis longtemps 1 . Né dans le sein du calvinisme, il eut toujours l'esprit préoccupé de ses erreurs, sans que son cœur en fût moins tendre pour tout ce qu'il connut d'honnêtes gens qui pensoient autrement que lui. Il se maria en 1G342, n'eut point d'enfants, et mourut à Paris dans sa soixante-douzième année.
Après sa mort, comme c'était un temps où les bontés du Roi pour l'Académie réveilloient l'attention de la Cour, un des plus grands seigneurs, mais qui ne s'étoit que médiocrement cultivé l'esprit, se proposa pour la place vacante. De le refuser ou de le recevoir, l'embarras paroissoit égal. Ce fut dans cette occasion que M. Patru, avec cette autorité que donne l'âge joint au
1 Dans le Trésor de Borel, page 178, H est dit que Jean Conrart, de qui descend l'académicien, etoil l'un des écuyers du duc de Bourgogne, l'an 1340. (o.) — Malgré la noblesse de Conrart, sa femme, MUc Muisson, était appelée mademoiselle et non madame Conrart, par tous ses correspondants.
* Avec Magdeleine Muisson, sa cousine germaine, fille de Marie Conrart et de Jacques Muisson.
vrai mérite, ouvrit l'assemblée par un apologue : « Messieurs, dit-il, un ancien Grec avoit une lyre admirable ; il s'y rompit une corde; au lieu d'en remettre une de boyau, il en voulut une d'argent; et la lyre, avec sa corde d'argent, perdit son harmonie. »
Je m'imagine voir le peuple romain, qui écoute la fable de Mênénius Agrippa. Celld-ci n'eut pas un effet moins prompt. Elle tomboit, on le voit assez, non sur la condition seule, mais sur l'incapacité du prétendant. Car qui doute que la Cour, bien loin de nuire à un bon esprit, ne soit au contraire l'école la plus propre à le former? Et une Compagnie, dont l'unique but est d'affermir le bel usage de la langue et de travailler sans cesse à la perfection du goût, n'a-t-elle pas de grands secours à espérer d'un seigneur, qui vit dans le centre du goût et de la délicatesse1. Le mélange des seigneurs avec des gens qui ne connoissoient que leurs livres, est comme un sel qui préserve ceux-ci d'un je ne sais quel pédantisme, aussi ennemi de la politesse que l'ignorance même. Il faut du sel pour assaisonner, pour conserver les meilleures viandes, mais il en faut avec modération.
1 Celte thèse a été soutenue par Segrais. Voyez nos extraits, aux Pièces justificatives.
JACQUES CASSAGNES,
Docteur en théologie, Garde de la Bibliothèque du Roi, reçu • l'Académie en 1661', mort le 19 mai 1679.
Né et élevé à Nîmes, dans le sein d'une famille opulente', il vint jeune à Paris, où il prit d'abord les deux routes qui peuvent le plus promptement mener à se faire un nom s. Je veux dire la prédication et la poésie.
• C'est en 1662. Saint-Amant, à qui succédait Cassagnes, n'était mort que le 29 décembre 1661.
* Son père, Michel Cassagnes, fut maître des requêtes du duc d'Orléans, puis trésorier du domaine de la sénéchaussée de Nîmes, (o.)
3 Chapelain, dans son Mémoire des Gens de lettres, parle aussi de l'ambition de l'abbé Cassagnes. Mais à l'en croire, cette ambition était justifiée par des talents. Voici le passage: o Cassaigne. — Est un très-bel esprit et qui écrit bien en prose françoise, arec plus de naturel que d'acquit, surtout dans les lettres humaines, son inclination pieuse l'ayant plus porté à l'étude de la théologie qu'à toute autre. Son génie est soutenu et ses expressions pures et fortes, avec beaucoup de sentiments nobles et moraux. Il seroit plus propre a la chaire qu'à tout si sa foihle santé lui permettoit de s'y appliquer; et si son jugement se peut mûrir et tempérer le beau feu qui l'agile, il y tiendra un des premiers' rangs. Ce seroit aussi une plume à faire d'éclatants panégyriques; enfin, c'est un des jeunes gens de ce siècle de la plus belle espérance et des plusnés à la vertu : car pour l'ambition et l'amour de ses ouvrages, ce sont deux défauts qui ne sont blâmables qu'aux gens d'un âge plus avancé, s (Mélanges de littérature, tirés des lettres-Ms. de M. Chapelain.— Paris, 1726, in-8°, pages 2j3-S:>4.)
il. 10
146 JACQUES CASSAGNES.
Car un savant n'est connu qu'à la longue; il ne l'est même que de ses pareils; et souvent il travaille moins pour lui que pour la postérité. Mais le nom d'un poète, d'un prédicateur vole bientôt de bouche en bouche ; et quand sa réputation ne devroit être que passagère, du moins elle n'est pas tardive, il en jouit.
Une ode que M. l'abbé Cassagnes ût à la louange de l'Académie françoise, lui en ouvrit les portes à l'âge de vingt-sept ans
Un de ses poèmes, où il introduit Henri IV donnant des instructions a Louis XIV, plut infiniment à M. Colbert; et ce grand ministre, qui ne sfrvoit point estimer sans récompenser, lui procura une pension de la Cour, le fit garde de la bibliothèque du Roi 2, et le nomma ensuite un des quatre premiers académiciens dont l'Académie des Inscriptions fut d'abord composée.
Quant à son talent pour la chaire, je n'en sais rien de particulier, si ce n'est qu'après avoir été applaudi dans Paris, il fut nommé pour precber à la Cour, mais
1 Si l'abbé Cassagnes est entré à l' Académie en 1665, à 27 ans; il était né en 1635. — S'il est né en 1035, ce n'est pas à l'âge de 46 ans qu'il est mort, en 1079; c'est à l'âge de 44 ans. Dans l'un de ces deux passages il y a une erreur.
- 1 Non pas garde de la bibliothèque privée du Roi, qui était au Louvre, et dont l'abbé de Chaumoot, de l'Académie française, étai t directeur, mais de la bibliothèque publique du Roi, alors située dans le quartier de l'Université. Le savant Bignon en était grandmaître, et l'évêque de Luçon (Nicolas Colbert) en était le gardien titulaire; mais il avait délégué sa charge à l'abbé Cassagnes. (État de la France.)
JACQUES CASSAGNES. 147
n'y prêcha point et cela, parce qu'un peu avant qu'il dût y paroître, la satire où son nom est lié avec celui de l'abbé Cotin étant devenue publique3, il craignit avec raison de trouver les courtisans disposés à le condamner sans l'entendre, Cependant, à juger de lui par son Oraison funèbre de M. Péréfixe, il n'étoit pas sans mérite pour le temps où il prechoit. Et après tout, si nous voulons dire vrai, qu'étoit-ce parmi nous que l'éloquence de la chaire, avant que les Fléchier nous eussent appris les grâces de la diction ; que les Bossuet nous eussent donnô une idée du pathétique et du sublime; que les ttoimluluue nous eussent fait préférer à tout le reste la raison mise dans son jour? Jusqu'alors, ce qu'on appeloit prêcher, c'étoit mettre ensemble beau-
1 En 1691 avait paru le Sorberiana, où d'Olivet eût pu se renseigner sur la réputation de Cassagnes comme prédicateur : * Je crains que pour trop bien prêcher il ne prêche fort mal, si la gloire d'un prédicateur dépend de la faute de son auditoire. Il n'y a rien de plus régulier que son discours, rien de plus harmonieux que ses périodes, rien de plus solide que ses pensées. Il n'y a pas une seule parole à perdre ni même a transposer dans tout un sermon ; tout est plein de bon sens, de savoir et d'éloquence. Mais c'est ce qui me fait craindre que, ne prêchant que poulies gens d'esprit, qui ont le goût fin, il ne soit pas assez, accommodé aux oreilles du vulgaire, qui veut peu de matière et beaucoup de paroles. ..Mais que M. l'abbe Cassagnes ne laisse pas d'aller son train, quelque prodigalité de doctrine et de politesse dont je le reprenne; qu'il euseigne aux autres prédicateurs comme il faut parler en honnête homme, et qu'il accoutume ses auditeurs à se voir traités en honnêtes gens. •
{Sorberiana, sive excerpla ex ore Sam. Sorbiere.— Tolosa?, Colomiez. 4691. — 1 vol. in-18, pages 88-90).
» Despr eaux, satire ni.vers 60. (o.) — Cette satireparuten 16C3.
148 JACQriiS CASSAliNKS.
coup de pensées mal assorties, souvent frivoles, et les énoncer avec de grands mots1.
Quoi qu'il en soit, le trait satirique dont le cœur de M. l'abbé Cassagnes fut blessé, eut des suites déplorables. Pour un homme ardent, ambitieux, et dans l'âge où l'amour de la gloire a le plus d'empire, quelle douleur de se voir comme arrêté au milieu de sa course par une raillerie devenue proverbe en naissant21. Il fit les derniers efforts pour regagner l'estime du public ; il produisit coup sur coup divers ouvrages, qui certainement dévoient lui faire honneur-, il en méditoit encore un autre de plus longue haleine3, lorsqu'enûn il succomba sous le poids et de l'étude et du chagrin4. Ses parents, avertis que sa tète se dérangeoit, accoururent
1 Étrange erreur qu'explique l'ignorance où Ton était alors des écrits laissés par les sermonnaires de l'époque précédente. Si d'Otivet avait connu les sermons de Cospeau, de Philippe du Bec, d'Isnard, de Jaubert de Barrault, il aurait vu quelle influence avaient eue les ouvrages du P. Dumas et du P. Mazarini (traduit par Baudouin), pour bannir les citations profanes, et quels hommes, même avant la publication de ces ouvrages, avaient su trouver la vraie éloquence.
* Expression empruntée à Despréaux.
3 Des homélies propres à être récitées au prône dans les églises où il n'y auroit point de prédicateur. Voyez les Parallèles des anciens et des modernes, tome m. (o.)
* Peut-être sufGrait-il de sa mauvaise santé, qui nous est connue depuis 1662 par le Mémoire de Chapelain, pour expliquer sa mort prématurée, en 1679. — 11 faut remarquer d'ailleurs qu'il survécgt de seize ans au trait lancé par Despréaux en 1663; qu'il publia de nombreux volumes dans l'intervalle, et qu'il prêcha même en public, puisque c'est lui qui fut chargé de l'oraison funèbre de l'archevêque de Paris , l'académicien Ilardouin de Péréflxe, en 1671.
du fond de leur province, et TayaDt trouvé hors d'état de pouvoir être transporté en Languedoc, furent contraints de le mettre à Saint-Lazare, où il mourut âgé seulement de quarante-six ans. Triste effet de la satire, et qui devoit bien rendre amer pour l'auteur lui-même le plaisir qu'elle pouvoit d'ailleurs lui donner!
OLIVIER PÀTKl,
Atoeat «u Parlement, reçu à l'Académie eu 1640, mort le 16 janvier IGHI.
Il naquit à Paris eu 1601*. Il fut élevé, comme la plupart des Parisiens, avec trop de mollesse. C'étoit le plus bel enfant qu'on pùt voir2. De l'esprit, des manières, du penchant à l'étude, pourvu néanmoins qu'on lui choisit une étude agréable. Il fit excellemment ses humanités ; en philosophie, au contraire, la barbarie des termes le révolta. Sa mère, qui éloit une riche procureuse, lui voyant de l'aversion pour ses cahiers, les je toit elle-même au feu, et lui donnoit des romans à lire. Ensuite, un jour par semaine, elle invitoit quelquesunes de ses voisines, et devant elles lui faisoit rendre compte de ses lectures. Il narroit avec une grâce infinie; toutes ces femmes sortoient charmées ; et l'audi-
• Non père était procureur en la cour.
* Depuis, Ménagea dit que « M.Patru éloit beau et bien fait, mais il n'avoil pas la prononciation belle. »
{Mcnngiana, I, édition citée.
toire grossit à un tel point que, n'y ayant plus de quoi recevoir tout ce qui se présentait, les assemblées furent rompues.
Dans un voyage qu'il fit à Rome en 1623, « il rencontra à Turin M. d'Urfé, qui venoitde donner VAstrèe au public, et il lui parla des beautés de son ouvrage d une manière si intelligente, que ce seigneur, qui passoit alors pour l'auteur françois le plus spirituel et le plus poli, l'engagea à passer au retour par sa maison de Forez, pour l'entretenir à fond de son Asirêe, et lui en expliquer le mystère; mais le jeune voyageur apprit la mort de M. d'Urfc ' en repassant par Lyon 2. »
Pour peu qu'il eût naturellement aimé le faux et le frivole en matière d'éloquence, les romans eussent sans doute achevé de le gâter, surtout dans un temps où le barreau avoit un goût encore plus mauvais, s'il se peut, que les romans même. En ce temps-là, pour être souverainement éloquent, il falloit qu'un avocat ne dit presque rien de sa cause, mais qu'il fit des allusions continuelles aux traits de l'antiquité les moins connus, et qu'il eût l'art d'y répandre une nouvelle obscurité, en ne faisant de tout son discours qu'un tissu de métaphores. Cicéron, que M. Patru se rendit de bonne heure familier, et dont il traduisit une des plus belles oraisons, lui lit comprendre qu'il faut toujours avoir
1 Honore d'Urfé mourut en 1625.
* Voyez l'éloge de M. Patru, au devant de ses plaidoyers, édition de Paris, 1GR1. Ceci en est tiré mot a mot. Le P. Bouhours, ami particulier de M. Patru, et qui lui a dédié le premier volume de ses Remarques sur la langue, est l'auteur de cet éloge, (o.)
OLIVIER PATRU. m
un but, et ne jamais le perdre de vue ; qu'il faut y aller par le droit chemin, ou, si Ton fait quelque détour, que ce soit pour y arriver plus sûrement -, et qu'enfin si les pensées ne sont vraies, les raisonnements solides, l'élocution pure, les parties du discours bien disposées, on n'est pas orateur. Il se forma donc sur Cicéron, et le suivit d'assez près en tout, hors en ce qui regarde la force et la véhémence. Mais outre qu'elle pouvoit ne pas convenir à la douceur de son caractère, si d'ailleurs nous considérons de combien de vices il eut à purger l'éloquence de son siècle, nous lui pardonnerons aisément de n'avoir pas eu toutes les vertus !.
Il fut connu du cardinal de Richelieu par la belle épitre qui est au devant du Nouveau Monde de Laet. Quand les Elzéviers présentèrent ce livre au Cardinal, il lut et relut l'épltre dédicatoire, il la trouva d'un style merveilleux, et, sachant que c'étoit M. Patru qui
1 Vigneul-Marville nous représente ainsi Patru comme avocat : — - On Pappeloit dans sa jeunesse le beau Patru. Il a été un des premiers qui a introduit sur le barreau la pureté du langage, jointe à une manière d'éloquence copiée sur celle des anciens. C'étoit un orateur de Pair de celui que Cicéron appeloit Orator parum vehemens. Le geste, la voix et quelques autres grâces extérieures lui manquant, le reste aveit peu de lustre. Il se tuoit de parler, on se tuoit de l'écouter, et après tout on ne l'cntendoit point... Il ne venoit guère au Palais pour y plaider ni pour y être consulté, sinon sur les difficultés du langage, par un certain nombre d'admirateurs qui se rendoient à son pilier. De mon temps, il ne passoil pas pour un grand jurisconsulte ni pour un avocat utile aux autres et ù lui-même. Ozanetz, Deflita, Petilpled, avec leur vieux style, remportoient tous les écus du Palais, pendant que Patru n'y gagnoit pas de quoi avoir une bonne soupe. »(JTl{. d'hûl. et de Ul., édition I70i, t. 111, p. 48.)
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Favoit faite, il lui destina une place d'Académicien1.
À sa réception, M. Patru prononça « un fort beau remercîment, dont on demeura si satisfait, qu'on a obligé tous ceux qui ont été reçus depuis, d'en faire autant 2. » D'abord ces discours ne furent que des compliments peu étendus : ils se prononçoient à huis-clos, et devant les Académiciens seuls, tant que la Compagnie s'assembla chez M. le chancelier Séguier ; mais depuis qu'elle s'assemble au Louvre, et qu'elle ouvre ses portes les jours de réception, ce ne sont plus de simples remerclments, ce sont des discours d'apparat. Et quoique la matière de ces discours soit toujours la même, l'art oratoire est tellement un Protée, que par leurs formes différentes ils paroissent toujours nouveaux.
Personne, depuis 1640, n'a été dispensé de cet usage, que M. Colbert 3 et M. d'Argenson 4, lesquels ont été
1 Apparemment, les intentions du Cardinal demeurèrent secrètes jusqu'aux approches de l'élection, car Patru eut un concurrent: et voici ce qu'en dit Chapelain dans une de ses lettres à Balzac, du 8 juillet 4640 :
c L'abbé d'Aubignac, pensant avoir uu pied dans l'Académie, repulsam passus est, à cause d'un libelle qu'il avoit fait contre la Roxane de M. Desmarets. On lui a préféré M. Patru, cet excellent avocat, notre ami. » (o.) Nous avons nous-mème cité ce passage, tome I, page 388.
5 Pellisson, Histoire de l'Académie, (o.) — Voyez t. I, p. 159. — Ce discours de réception, fort court d'ailleurs, nous a été conservé.
» En 1667.
* Reçu en 1718, après l'abbé d'Estrées, René de Paulmy, marquis d'Argenson, mourut en 1721 et fut remplacé par Laoguetde Gergy, archevêque de Sens.
reçus l'un et l'autre en des circonstances où l'extrême vivacité des affaires publiques, dont le fardeau tomboit sur eux, les mettoit hors d'état de se prêter pour quelques instants a leur propre gloire. Les motifs particuliers et passagers qui leur ont fait obtenir cette dispense, sont la confirmation de la règle générale. Mais il est triste pour l'honneur des lettres, qu'on n'ait pas usé de la même indulgence envers le feu duc de La Rochefoucauld, auteur de ces Maximes si connues. Car l'obligation de haranguer publiquement le jour qu'il auroit été reçu , fut le seul obstacle qui l'éloigna de l'Académie : et cela, parce qu'avec tout le courage qu'il avoit montré dans plusieurs occasions des plus vives, et avec toute la supériorité que sa naissance et son esprit lui donnoient sur des ho.nmes ordinaires, il ne se croyoit pas capable de soutenir la vue d'un auditoire, et de prononcer seulement quatre lignes en public sans tomber en pâmoison '.
Pour revenir à M, Patru, c'étoit, selon le P. Bouhours, <( l'homme du royaume qui savoit le mieux notre langue. » Ajoutons qu'il la savoit , non pas en grammairien seulement, mais en orateur. Car le grammairien écrit purement, correctement : l'orateur l'imite en ces deux points; mais de plus il veut de la noblesse, de l'élégance , de l'harmonie. Vaugclas n'a prétendu toucher qu'au grammatical. Quant aux beautés de rélocution, « la gloire d'en traiter, dit-il, est réservée tout entière à une personne qui médite depuis quelque temps notre rhétorique, et à qui rien ne manque pour
1 Huet. Comment., lib. y, page 317. ;o.>
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exécuter un si grand dessein ; car on peut dire qu'il a été nourri dans Athènes et dans Rome , comme dans Paris, et que tout ce qu'il y a d'excellents hommes dans ces trois fameuses villes a formé son éloquence. » Une si rare louange s'adresse à M. Patru -, et c'est lui qui devoit être ce Quintilien françoia, que Vaugelas souhaite à la On de ses Remarques
On le regardoit effectivement comme un autre Quintilien, comme un oracle infaillible en matière de goût et de critique. Tous ceux qui sont aujourd'hui nos maîtres par leurs écrits, se firent honneur d'être ses disciples :
Et nous n'aurions besoin d'Apollon ni de Muses, Si Ton avoit toujours des hommes comme lui,
dit-on dans son épitaphe. Cependant, par deux grands exemples que je vais citer, nous verrons que si, d'un côté, il nous est important de nous faire « des amis prompts à nous censurer 2, » d'un autre côté aussi nous pouvons quelquefois, nous devons môme résister à leur censure 3.
1 Despréaux parle de Palm comme d'un Quintilien françois. « M. Palru, c'est-à-dire le Quintilien de notre siècle. » (Lettre àBrossette du 3 juillet! 703.)
* C'est le vers de Despréaux :
Ftitet-vous des amis prompU à tous censurer.
a Rtchelet nous fait connaître quelques écrivains qui ont recherché les conseils de Patru : c Les Messieurs de ma connoissance, dit-il, qui ont consulté M. Patru, ce sont : Perrot d'Ablancourt, Boileau-Despréaux, des Réaux (Tallemant), Frémontd'Ablancourt, Maucroix, le P. Bouhours et Richelet. M. Patru, dans quelques ouvrages qu'on verra peut-être un jour, avoue ce dernier pour son élève. » {Les plus belles lettres, etc., p. 181.)
Premier exemple, celui de M. de La Fontaine. Jamais il n'eût fait ses fables, s'il en eût cru M. Patru : « Ce n'est pas, dit-il dans sa préface, qu'un des maîtres de notre éloquence n'ait désapprouvé le dessein de les mettre en vers. »
Autre exemple, celui de M. Desprèaux, à qui M. Patru sou te n oit que l'Art poétique, dans le détail où il se proposoit d'entrer, n'étoit pas une matière susceptible d'ornement'.
Ainsi ces deux ouvrages, les Fables de La Fontaine , et l'Art poétique de Despréaux, ouvrages admirables et des plus parfaits, sans doute, que nous ayons en notre langue, nous ne les aurions pas si l'autorité d'un habile critique avoit prévalu.
Il faut, ce me semble, qu'un sage écrivain distingue l'entreprise d'avec l'exécution. Pour l'exécution, qu'il s'en rapporte à des amis sincères ; c'est à eux à juger ce qu'elle vaut. Mais pour l'entreprise, qu'il consulte ses forces, et qu'il se livre à son génie-, c'est à lui à se sentir 2.
J'ai dit que M. Patru avoit traduit une oraison de Cicéron ; je me serois mieux exprimé, si j'avois dit
1 On dit que Patru changea d'opinion quand Despréaux lui eut moutré le premier chant de son poème. Despréaux fut toujours ami de Patru , ainsi que Racine qui écoutait volontiers ses levons sévères. Itoileau, dans une lettre a Brosselte, raconte que quand il consultait Racine sur quelque ouvrage, il lui disait plaisamment : ne sis Patru mihi, au lieu de : ne sis patruus mihi. (30e lettre a B rosse t le, du 2 août 1703.)
* L'abbé d'Olivet insiste de nouveau fort longuement sur l'entreprise et l'exécution dans sa notice sur Benserade. Voyez cidessoos.
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qu'il en a fait deux traductions fort différentes Tune de l'autre. Car qu'on lise celle qu'il publia en 1638 l, et qu'on la compare avec celle qui est dans le recueil de ses plaidoyers, on n'y trouvera presque point de tours qui se ressemblent, presque point de phrases qui soient entièrement les mêmes dans les deux éditions. Rien ne fait mieux voir jusqu'où il poussoit sa délicatesse. Un jeune homme qui veut se former à écrire fera plus de proût dans cet examen, que dans un amas de préceptes sur le style. La seconde façon d'un auteur est la critique de la première; cherchons donc en nous-mêmes la raison des changements qu'il a faits ; et quand nous la trouvons, comme il n'est pas bien difficile pour l'ordinaire d'y réussir, figurons-nous que c'est l'auteur qui nous parle, qui nous montre que cette expression est foible, que ce tour est lâche, que pour bien faire il falloit s'y prendre de telle autre manière. Par ce moyen, nous nous donnons en quelque sorte pour précepteur un Corneille, un Racine, un Despréaux; car leurs ouvrages sont pleins de changements. Mais quelquefois leurs corrections tombent sur la pensée : ainsi l'examen que je propose peut se faire encore plus utilement sur la traduction de M. Patru , où les changements ne regardent, et ne sauroient regarder que l'expression.
Il promettoit une rhétorique, mais on n'en trouva qu'un projet informe parmi ses papiers2. Il n'étoit pas
1 Dans le recueil des huit Oraisons de Cicéron, dont quatre sont traduites par d'Ablanconrt. (o.)
* Richelet dit à ce sujet : « On atlendoit de lui une rhétorique et il l'auroit très-bien faite s'il eût eu autant d'honnêtes loisirs
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homme d'un grand travail. D'ailleurs, le soin excessif qu'il apportoit à la correction de ses ouvrages, lui donnoit le temps de vieillir sur une période. Le mal est que ses affaires domestiques en souffrirent \ et qu'à la lin il fut durement vexé par ses créanciers2. Mais fermons les yeux sur les accidents de la fortune; et dans un Académicien si célèbre, après avoir parlé de son esprit, aimons plutôt à voir quelles furent les qualités de l'àme.
qu'il lui en falloit. Mais ici l'on n'assiste guère le mérite tout pur, et, s'il ne va à l'hôpital, il n'en va pas loin. » — Reproche injuste, en ce qui regarde Patru, car il fut généreusement aidé et par Despréaux et par le duc de Montausier. {Les plus belles lettres, etc. A Lyon, 1089,1 vol. in-i2, pages 184, 185,369).
• J'estime autant Fatru, même dan» l'indigence, Qu'un commis engraissé des malheurs de la France,
a dit Despréaux, épitre K, vers 97-98; ailleurs il a déploré le temps (sat. V, vers 123) .
Où Pal ni gagne moins qu'Huot et Le Maiier.
L'estime de Despréaux pour Palru n'était pas stérile. La bibliothèque de celui-ci allait être saisie et vendue. Despréaux la racheta et en laissa la jouissance à son ami. Il lui prêta aussi de l'argent, que Patru ne lui rendit point. Patru n'en resta pas moins lié avec Despréaux, et eut le bon esprit de continuer à chercher sa présence. Au dire des commentateurs, telle est l'explication de ces cinq vers délicats, rangés parmi les épigrammes :
Je l'assistai dans l'indigence :
Il ne me rendit jamais rien ; Mais quoiqu'il me dût tout sou bieu,
Sans peine il souffroit ma présence ;
Oh ! la rare reconnoissance !
* Richelet, élève de Patru, comme celui-ci le disait lui-même, rapporte que l'illustre avocat « fut contraint de se faire sauter quarante mille livres de son bien » et cite le trésorier de France d'Aprigni comme son persécuteur. [Recueil de lettres.)
a II avoit dans le cœur une droiture qui se sentoit de l'innocence des premiers siècles, et qui étoit à l'épreuve de la corruption du monde. Il n'y eut jamais un homme de meilleur commerce, ni un ami plus tendre, plus fidèle, plus officieux, plus commode, et plus agréable. La mauvaise fortune qu'il a éprouvée, selon la destinée de la plupart des hommes de lettres qui ont un mérite extraordinaire, ne put altérer la gaieté de son humeur, ni troubler la sérénité de son visage. Les malheurs d'autrui le touchoient plus que les siens propres ; et sa charité envers les pauvres, qu'il ne pouvoit voir sans les soulager, lors môme qu'il n'étoit pas trop en état de le faire, lui a peut-être obtenu du ciel la grâce d'une longue maladie, pendant laquelle il s'est tourné tout à fait vers Dieu. Car après avoir vécu en honnête homme, et un peu en philosophe, il est mort en bon chrétien, dans la participation des sacrements de l'Eglise, et avec les sentiments d une sincère pénitence »
1 Éloge de M. Patru, déjà cité, (o.) — Joignons à ce jugement celui de Chapelain, dans son Mémoire des gens de lettres:
• Patru. 11 est renfermé dans les matières de jurisprudence; mais, contre la coutume des avocats, il les traite très-elégamment, très-éloquemnieut et très-judicieusement. Il travaille peu, parce qu'il veut trop bien faire. S'il avoit plus d'usage des affaires du monde, il ne seroit pas incapable de l'histoire. On Ta autrefois regardé pour écrire la vie de M. le cardinal de Richelieu. Le peu qu'on a vu de lui fait voir de quoi il est capable. »
(Meianyej, etc., pp. 235-251».)