FRANÇOIS EUDES DE MEZERAY
Historiographe de France, reçu à l'Académie en 1648, mort le 10 juillet 1*83.
Il naquit en 4 G10 à Ry1, village de Basse-Normandie, entre Argentan et Falaise. On l'envoya pour ses études à l'Université de Caen, où il fit de grands progrès, surtout dans la poésie. 11 conçut môme une telle opinion de sa facilité à faire des vers, qu'à l'âge de vingt ans il la regardoit comme un talent capable d'assurer et sa gloire et sa fortune.
Plein de cette idée, il vint chercher à Paris son illustre compatriote M. des Yveteaux2, qui avoit toute sa vie
1 D'Isaac Eudes, chirurgien établi à Ry,etde Marthe Corbin. Le P. Jean Eudes, instituteur d'une congrégation de prêtres nommés Eudistes, étoit l'aîné des Mézeray. (o.) — Le P. Le Long donne à la mère de Mézeray le nom d'Anne [ou Marthe] Corbiu, et écrit Rye et non Ry le lieu de sa naissance. 11 dit que François Eudes, second fils du chirurgien, prit son nom de Mézeray d'un hameau voisin de Rye. Son plus jeune frère, Charles Eudes, exerça dans son pays la profession de son père. Charles Eudes laissa deux garçons et une fille dont le mari, appelé Àzor Corbin, aurait, selon le même auteur, écrit la Vie de Mézeray.
* Nicolas Vauquelin des Yveteaux, mort le 0 mars 1640, a l'âge de 90 ans. (o.) — Sa femme, dit le P. Le Long, était marraine de Mézeray : entend-il parler de la Du Puy ? — Voy. Tallemant.
cultivé les Muses et qui, jusque dans une extrême vieillesse, ne fut pas moins aimable par le goût qu'il conservent pour les amusements du bel âge que considérable par l'honneur qu'il avait eu d'être précepteur de Louis XIII. La première fois que M. de Mézeray parut chez lui, il entendit conter une aventure galante, dont aussitôt il résolut de faire une comédie. Toute la nuit il rima, et dès le lendemain son premier acte fut achevé. Jl avoit cru par une si grande diligence surprendre agréablement M. des Yveteaux et mériter ses bonnes grâces. Mais le sage vieillard3 lui fit honte de sa facilité, lui représenta que c'étoit un défaut presque incorrigible, avec lequel on étoit sûr de ne faire jamais un bon vers, et prenant enfin un ton d'autorité, lui conseilla sérieusement de s'appliquer à la politique et à l'histoire, deux connoissances qui pourraient servir à le pousser dans le monde
Tout jeune qu'étoit M. de Mézeray, il se rendit à la solidité de ce discours, et avec d'autant plus de soumission que sa ressource la moins douteuse consistoit dans le crédit de M. des Yveteaux, qui en effet lui procura peu de temps après, dans notre armée de Flandre,
* On sait ce qu'étalent pour des Yveteaux les « amusements du bel âge. » — Il a d'ailleurs son Historiette dans Tallemaul, où l'on pourra se renseigner.— Voy. l'édition P. Paris, 1. 1.
* Sage en cela, bien entendu. Il ne faudrait pas croire à cette sagesse d'une manière absolue.
3 Dans les Approbations du Parnasse, mises au devant des œuvres poétiques de maître Adam (1644), on trouve, p. 96, deux épigrammes latines de Mézeray. C'est la seule poésie de lui que nous connaissions ; il > prend le titre de Rerum francicarum scriptor hislorkus.
idS DE MÉZERAY.
l'emploi d'officier pointeur 1 . Il n'y fut que pendant deux campagnes ; assez pour voir des armées de près, et pour se familiariser avec les termes de la milice : en sorte qu'un jour, s'il vouloit écrire, il pût éviter les fautes où tombent ces auteurs qui s'exposent à parler guerre sans en savoir la langue. Il revint a Paris, il s'enferma dans le collège de Sainte-Barbe2-, et là, enseveli durant six ou sept années de suite dans un tas d'imprimés et de manuscrits, il prépara, il arrangea les matériaux de notre histoire.
Avant que de se mettre à la composition d'un ouvrage, il faut avoir travaillé à se faire un style. Rien de plus utile pour cela que de traduire -, car la nécessité où Ton se trouve d'essayer vingt phrases, avant que de tomber sur une qui réponde exactement à la pensée de l'original, nous fait mieux sentir la propriété des mots et nous donne une plus grande abondance de tours. Aussi fut-ce par des traductions que M . de Mézeray commença, et ce travail, joint à ses principales études, l'épuisa de telle sorte qu'une fièvre lente étant survenue, on désespéra de sa vie. Le cardinal de Richelieu, appliqué à découvrir tout ce qu'il y avoit de mérites cachés dans les galetas de Paris, apprit en même temps le nom, les projets, la maladie du jeune historiographe, et sur-le-
1 L'officier pointeur servait dans l'artillerie. Il avait la charge de mettre le canon en mire au moyen d'un quart de cercle et d'un plomb. — Le pére Le Long précise le titre de la charge donnée à Mézeray. Il aurait eu le grade de capitaine-pointeur.
8 Le collège Sainte-Barbe existe encore, et il n'est pas moins hospitalier qu'autrefois, quoiqu'il soit un établissement privé.
champ lui envoya cinq cents écus d'or, dans une bourse ornée de ses armes '.
Rassembler des matériaux et les mettre en ordre, ce fut ce qui occupa davantage M. de Mézeray. Du moment qu'il fut en train d'écrire, sa plume courut avec cette prodigieuse vitesse, dont je parlois tout à l'heure, mais qui est bien plus supportable en prose qu'en vers. Il publia son premier in-folio, qu'il n'avoitque trente-deux ans. Les deux autres, qui suivirent de fort près2, n'emportèrent pas môme tout son loisir. Car, dans l'intervalle du second au dernier de ces trois immenses volumes, il continua l'Histoire desTurcs depuis 1612 jusqu'à
1 Le P. Le Long rapporte autrement le commencement des relations de Mézeray avec le cardinal de Richelieu. < Il ne garda pas longtemps, dit-il, son emploi. Car s'étant trouve à une thèse de philosophie où il disputa avec applaudissement, le cardinal de Richelieu qui était prosent, lui lit dire de le venir trouver ; et après les questions nécessaires pour savoir qui il étoit et ce qu'il faisoit, il lui dit que son emploi ne convenoit pas à un homme qui savoit quelque chose, qu'il restât à Paris et qu'il auroit soin de lui. En effet, dès le lendemain, il lui envoya cinq cents ccus d'or dans une bourse. Celle Éminence le recommanda en mourant au chancelier Séguier, chez lequel il demeura jusqu'à la mort de ce grand magistrat, arrivée en 1672. »
* Le premier volume parut en 1643, le second en 1046, le troisième en 16ol.
* L'Histoire générale des Turcs parut en 16î>0, in-folio. C'est une continuation de V Histoire des Turcs composée par Chalcon— dyleel traduite par Yigenére, amenée d'abord jusqu'en 1612 par Thomas Arlus. L'ouvrage de Mézeray fui publié en 1650 avec sa traduction du latin des Annales des Turcs de Leunclavius jusqu'en 1587, et il y ajouta, dans une troisième édition, un sommaire chronologique des principaux événements de cet empire jusqu'en
A près avoir surpassé dans sa grande Histoire de France tous ceux qui avoient fourni avant lui cette carrière, il se surpassa lui-même dans son Abrégé Deux des plus savants hommes de son temps, le fameux docteur Jean de Launoy 2, pour récclésiastique,etM. du Puy, pour le civil, lui servirent à perfectionner cet ouvrage. Heureux si la joie qu'il éutde le voir généralement applaudi n'avoit été troublée par M. Colbert !
Un certain esprit républicain, dont il se faisoit honneur3, l'avoit porté à mettre dans cet abrégé l'origine de toutes nos espèces d'impôts4, avec des réflexions peu nécessaires et qui, n'étant bonnes qu'à nourrir le chagrin du peuple, ne convenoient pas dans la bouche d'un historiographe que la Cour gratitioit annuellement de quatre mille francs \ Sur les plaintes de M. Colbert, il
1662. Le travail personnel de Mézeray est sans valeur. Mais ce qu'avoit demandé de lui le libraire, c'étoit surtout de revoir et de rajeunir le style de Biaise de Vigenère. 1 V Abrégé ne parut qu'en 1(568, en trois vol. in-4°.
* A J. de Launoy, le P. Le Long ajoute M. Dirois, et donne également Tun et l'autre comme des « personnages illustres par leur science et leur probité. »
3 C/est ce qui a fait dire à Bayle (sous le nom de Henri III, note C) « qu'il est de tous les historiens celui qui favorise le plus les peuples contre la Cour. »
* Mézeray avait composé une Histoire de la maltote. « Le Faucheur, son exécuteur testamentaire, la jeta au feu, de peur, dit-il, lorsqu'on lui en fit des reproches, que cette histoire n'empêchât l'exécution du testament du défunt fait en sa faveur. • (Le P. Le Long.)
5 « M. le chancelier Séguier, dit le P. Le Long, qui avoit conçu de l'estime pour Mézeray, lui donna une pension etun brevet d'historiographe de France. Le Roi le gratifia encore d'une autre pen-
promit de se corriger dans une seconde édition1. Il se corrigea en effet, mais d'une manière qui choqua et le public et le ministre : le public, parce que la vérité y étoit altérée; le ministre, parce qu'au fond ces adoucissements n'étoient que des palliatifs. Enfin, pour ne pas laisser cette hardiesse impunie dans un auteur de nom, d'abord on supprima une moitié de sa pension, et comme il en murmura, peu de temps après on supprima l'autre.
Il fit mine après cet accident de ne vouloir plus écrire, mais l'habitude étoit prise, il ne put la rompre. Seulement il choisit une matière qui, par l'éloignement des temps, ne donnât d'ombrage à personne. Il écrivit sur Y Origine des François, et cette dernière production, estimée de tous les connaisseurs, mit le sceau à la gloire qu'il s'étoit acquise \
Après la mort de M.Conrart3, l'Académie lui conféra
sîoq et le cardinal [Mazarin] voulut se rattacher en lui en donnant une troisième, aussi il lui fut fort dévoué. » Le savant érudit ajoute que c'est à tort qu'on a attribué h Mézeray les pamphlets publiés en 1652 sous le nom de Sandricourt.— Larroque soutient l'opinion contraire et donne une longue liste de ces pamphlets.— Ajoutons aux bienfaiteurs de Mézeray cités ici le comte Magnus de La Gardie et le duc de Brunswick-Lunébourg.
1 Celte seconde édition parut en 1673.
Pour savoir plus particulièrement en quoi diffèrent les diverses éditions de Mézeray, tant de sa grande histoire que de son abrégé, voyez la Bibliothèque historique du P. le Long, (o.) — M. J. Taschereau, dans sa Vie de Molière (notes du 1" livre), a cité deux lettres peu connues de Mézeray qui peuvent donner la mesure de son indépendance.
* Mézeray publia ce dernier ouvrage à l'âge de 7Jans,en 1682. — ln-8°. Amsterdam.
3 Conrart mourut en 1675.
l'emploi de Secrétaire perpétuel : non qu'elle Tait jamais regardé comme un écrivain correct ; mais en ce tempslà surtout, cette place ne pouvott être donnée qu'à un homme laborieux et de bonne volonté, parce qu'il falloit que le Secrétaire fit, en son particulier, le canevas du Dictionnaire, pour préparer d'une assemblée à l'autre le travail de la Compagnie.
Voilà ce que j'avois recueilli sur M. de Mézeray, avant que d'avoir vu sa vie imprimée depuis peu en Hollande sans nom d'auteur 1 . Je viens de la lire : avec quelle surprise ! Étoit-ce donc la peine de faire un livre pour nous apprendre qu'un historien, dont la mémoire doit être chère aux François, étoit un homme bizarre « jusqu'à l'extravagance la plus outrée; ami de la débauche, même sur ses vieux jours ; sans religion, si ce n'est la veille de sa mort2? »
Tous les témoins cités par l'auteur de cette vie sont morts, excepté un seul. Qu'ai-je donc fait? J'ai écrit à ce seul témoin vivant3, pour savoir si les deux contes
1 Cette Vie de Mczeray, dont le P. Le Long avoit consulté le manuscrit est de Larroque.ela clé imprimée iu-1 2, à Amsterdam, en 1726. Le P. Le Long juge moins sincèrement cet ouvrage que l'abbé d'Olivetet assure que les faits qui y sont rapportés ont été fournis à l'auteur par M. Du Hainel, prieur de Saint-Lambert, et M. Touret, anciens amis de Mezeray et qui l'a voient connu trèsparticulièrement.
• Ces paroles ne sont pas tirées textuellement du livre de Larroque, mais résument sa pensée.
5 M. du Châtel, avocat au parlement de Normandie» homme d'un rare mérite, et d'un savoir très-étendu.
Ou l'auteur de la vie de Mézeray me demandera mes preuves;
que Ton dit tenir de lui sont bien vrais. Par la réponse que j'en ai reçue et qui est fort détaillée, j'ai vu jusqu'à quel point l'auteur s'est joué de la vérité. Jamais faiseur de romans ou de panégyriques n'entendit si bien que lui l'art d'altérer le fonds et de feindre les circonstances.
Qu'il me pardonne, je l'en supplie, la vivacité qui m'emporte malgré moi en cette occasion. Si c'est l'auteur que Ton m'a nommé, je déclare qu'il m'est connu pour un homme plein d'honneur'. Aussi voit-on aisément que dans la Vie de Mézeray il n'a voulu que rire et faire rire. Mais ce qui me fâche, c'est qu'un écrivain vertueux ait en quelque sorte autorisé, par son exemple, ceux qui font, par étourderieou par noirceur, ce qu'il a fait dans un esprit de plaisanterie. Car enfin, à parcourir ces satires anonymes, ces oua, ces gazettes littéraires, dont le nombre se multiplie impunément tous les jours à la honte de noire siècle, ne diroit-on pas qu'il s'est formé une conspiration qui en veut à l'honneur des gens de lettres?
Pour moi, engagé par la nature de l'histoire que j'écris à jeter les yeux sur ces misérables livres, dans l'espérance d'y apprendre quelques faits remarquables, je ne saurois dire combien j'y ai trouvé de choses inventées à plaisir, et de la fausseté desquelles j'ai preuve en main.
et alors je n'aurai qu'à lui produire la lettre de M. du Châtel;
Ou il souscrira par son silence à ce que je dis ici, et alors la réputation de Mezpray sera censée dûment n parce, quant aux deux extravagances qu'il lui impute, paye r».i, etc. (o.)
1 Celte vie, nous l'avons dit plus haut, est attribuée à M. de La r roque.
Dfci MÉZERAY.
On me dira que j aurois dû réfuter ces mensonges. Point du tout : ce seroit faire trop d'honneur à de vils écrivains sans nom, sans autorité, dans qui Ton ne voit aucune droiture, aucun principe ni d'humanité ni d'éducation. Je dis plus : ce seroit immortaliser leurs médisances, plutôt que de les anéantir. Et quelle pitié de voir que M. Bayle, un si beau génie, se plaise à déterrer les plus méprisables brochures, pour en tirer des anecdotes scandaleuses qui reçoivent dans ses in-folio une seconde vie, plus durable que la première ! Il connoissoit la malignité du cœur humain, il a voulu la chatouiller ; mais soyons très-contents de n'avoir point de lecteurs à ce prix '.
Quand môme ces anecdotes seroient certaines, de quelle utilité peut-il être d'en faire mention ? Vous me parlez d'un homme de lettres, parlez-moi donc de ses talents, parlez-moi de ses ouvrages-, mais laissez-moi ignorer ses foiblesses, et, à plus forte raison, ses vices. Il n'y en a que trop d'autres exemples, sans les placer dans des hommes pour qui d'ailleurs vous me demandez mon estime.
Je conviens que dans une histoire générale on doit suivre la maxime de Cicéron : « Ne rien oser dire qui soit faux, et oser dire tout ce qui est vrai. » Il est à propos d'y peindre les vices des princes, et de leurs
1 Ne craignoit-il point la malédiction lancée dans ces deux ▼ers du bon Amyot? (o.)
Maudit sois-tu, qui vas faisant recueil Dos maux de ceux qui gisent au cercueil.
(Opuscules de PluUrque. De ta Curiosité.)
Diqitized
JEAN-BAPTISTE COLBERT. 17.i ministres , parce qu'ordinairement ce sont choses de notoriété publique, et qu'il est important d'être informé de ce qui a nui ou servi au gouvernement. Mais dans l'histoire, dans la vie d'un simple particulier, je soutiens que cette maxime doit être bien restreinte par celle-ci : Cui bonoî Tout ce qui ne peut tourner, ni à la louange du mort, ni à l'instruction des vivants, à quoi est-il bon't>
xvri