JEAN -JACQUES RENOUARD
DE VILLA Y ER , Doyen des Conseillers d'ÉUt reçu i 1* Académie en I «50, mort le 5 mars 1 691 .
Je vois par les registres de l'Académie, qu'il lui marqua beaucoup de zèle dans la triste affaire de Furetière2. C'est le seul endroit par où il me soit connu \ Mais si
1 Collègue de M. de Bezons, M. de Villayer était, non conseiller d'Etat ordinaire» mais conseiller servant par semestre.
* Voy. aux Pièces justificatives le résumé de cette affaire.
* Chapelain, dans sa liste présentée à Colbert, parle ainsi de M. de Villayer :
« Villayer. — On n'a rien vu de lui par écrit qui puisse faire juger de l'étendue de son esprit et de la force ou de la foiblesse de son style. Ses confrères de l'Académie témoignent que ce quil dit, lorsqu'il y fut admis, etoit bien pris pour le dessein, fort délicat pour les pensées, et fort pur pour l'expression, et que, quand il opine, il le fait élégamment et sensément. • — (Ouvr. cité, p. 238.)
— Le discours de réception de Fontenelle, qui succéda a M. de Villayer, parle à peine de lui : « Oserois-je, dit-il, si je ne comptois sur votre secours, succéder à un grand magistrat dont le génie, quelque dislance qu'il y ait entre les caractères de conseiller d'État et d'Académicien, embrassoit toute cette étendue.» — Ni Thomas Corneille, dans sa réponse, ni l'abbé de Lavao, qui prit ensuite la parole, n'ont rien dit de M. de Villayer.
— Il semble que Charpentier, dans la réponse qu'il 6t au discours de réception de Tourreil, ait eu en vue M. de Villayer, quand il a dit : c C étoit un usage établi dans l'Académie de n'y
le mérite des enfants fait la gloire des pères, il ne faut point d'autre éloge à M. de Villayer, que son petit-fils, aujourd'hui maître des Requêtes, qui sait, à la fleur de l'âge, respecter ses devoirs, et, au milieu de l'opulence, aimer le travail.
1SAAG DE BENSEHADE,
Conseiller d'État', reçu à l'Académie le 17 mai 167 4, mort le 19 octobre 16
11 naquit en 1612 à Lyons, petite ville de la haute Normandie. Il sortoit d'une famille huguenote3, mais
recevoir personne qui n'eût imprimé quelque ouvrage pour répondre de son heureuse application aux lettres ; et nous nous souvenons toujours d'un simple conseiller d'État qui, souhaitant ardemment une place en cette Compagnie, Gt mettre sous la presse un traité de sa composition, qu'il ne laissa sortir de son cabinet que pour répondre à une coutume si louable.» — Ce qui rend cette application probable, c'est qu'il n'y avait pas un an que M. de Villayer était mort quand Charpentier prononça ce discours.
1 Faisant allusion au serment de fidélité prêté par les conseillers d'État, et aux suites terribles qui atteignaient ceux qui y manquaient, témoin M. de Tbou, le chancelier Séguier, c en donnant ses lettres de conseiller d'Étal à Benserade, lui dit : Savez-vous bien que ces lettres sont plus importantes que vous ne croyez, et qu'elles pourraient servir à vous faire couper le col? » (Mémoires-anecdotes de Segrais, dans les Œuvres, t. II. p. H6, édit. 1755.)
* Benserade fut enterré à Saint-Étienne-du-Mont.
* On n'a aucune certitude ni sur le lieu de sa naissance, ni snr la qualité de ses parents. Pavillon, qui lui succéda, fait allusion à l'origine qu'on lui prétait d'être issu des seigneurs de Malines,
il ne fut pas longtemps nourri dans Terreur, car il reçut le sacrement de confirmation à l'âge de sept ou huit ans. On nous a même conservé la réponse qu'il fit à l'évêque, qui, en le confirmant, lui proposa de changer son nom d'/iaac, parce que les calvinistes affectoient de porter des noms de l'Ancien Testament. «Volontiers, dit-il, pourvu qu'on me donne du retour '. » Cette répartie promettoit, ce semble, qu'il sauroit un jour défendre son bien : et cependant on dit que son père lui ayant laissé une succession fort embrouillée, il aima mieux, quoique Normand, abandonner tout que de plaider.
Je ne m'arrête point ici à discuter ce qui est de sa noblesse ». S'il avoit laissé des enfants, ce serait leur affaire. Mais il n'a laissé que des poésies ; et à cet égard peu importe qu'il descendit ou non des anciens sei-
et d'avoir eu dans sa famille M. de La Meilleraie, grand maître de l'artillerie sous Louis XIII. Ce qui fait dire à Ménage : « M. de Benserade, à ce que j'ai entendu dire, étoit fils d'un procureur de Gisors, et j'ai été fort surpris lorsque M. l'abbé Régnier lut ici dernièrement la harangue de M. Pavillon. * (Menogiana, I, 53.)
1 Voyez le Discours sommaire de M. l'abbé Tallèmant le jeune, touchant la Vie de M. de Benserade, à la téte des Œuvres de Benserade, édition de Paris, 1697.
Benserade, dans ses premiers ouvrages imprimés, écrivoit son nom ainsi : Bensseradde; ensuite il l'écrivit Baisser ode, qui est l'orthographe que M. l'abbé Tallèmant conserve ; mais enfin il ne récrivit plus lui-même que Benserade , et on ne le trouve point autrement écrit dans les registres de l'Académie (o.) — L'orthographe suivie dans les registres de l'Académie ne prouve rien, car on y trouve souvent le même nom écrit de toutes les manières possibles.
1 Voyez le Dictionnaire de Bayle, à l'article Benseradf, remarque n. (o.)
Î38 DP BENSERADE.
gneurs de Malines, et que du côté maternel il tint à la
maison de la Porte, et à celle de Vignancourt.
Quoi qu'il en soit, toujours est-il certain que le cardinal de Richelieu, et le duc de Brézé ', deux excellents protecteurs, dont M. de Benserade ne profita guère, le regardoient comme leur parent2.
Un peu plus de conduite eût poussé loin sa fortune sous le Cardinal, dont le dessein étoit qu'il fit des études sérieuses, et que par là il méritât d'être avancé dans l'Église. Mais le théâtre eut pour lui plus d'attraits que la Sorbonne. Une actrice lui tourna la tète -, il s'amusa dès lors à faire des vers galants, et môme des comédies3.
1 Segrais dit, dans ses Mémoires- Anecdotes : « M. le duc de Brézé, que nous avons vu de noire temps, avoil l'âme grande et généreuse. Benserade qui le savoit et qui en avoit ressenti des marques, pleuroit toutes les fois qu'il enlendoit parler de lui. M. de Brezé, qui l'ai moi t à cause de son bel esprit, le menoit avec lui sur mer, et le faisoit de moitié de ce qu'il gagnoit au jeu , et sous ce prétexte il lui doonoit quelquefois de bonnes sommes, quoiqu'il n'eût rien gagné. > (p. 35.) — L'abbé d'Aubignac nous fait amplement connaître ce caractère généreux du duc de Brézé, son élève, dans le Discours qui précède le roman de Macarise.
1 Richelieu lui faisoit seulement une pension de six cents livres. Quand il mourut, Benserade, assez indiffèrent à celle mort, lui fit cette épilaphe un peu légère :
Ci gît, oui gît, par la morbleu, Le cardinal de Richelieu, Et, ce qui cause mou eonai, M;i peusiou avecques lui.
5 On Ut dans les Mémoires- Anecdotes de Segrais, p. 87 : • Le cardinal de Richelieu prit Benserade en affection et lui donna six cents livres de pension pour /aire ses éludes t ce n'étoit pas une grosse somme, mais c'etoil beaucoup pour un écolier. Benserade
DE BENSERADE. Î39 Apres la mort du Cardinal, il s'attacha au duc de Brézé1, qui commandoit une armée navale. Mais à la seconde campagne qu'il flt sous lui, il le vit tuer d'un coup de canon 2. Et comme il n'avoit poipt encore de grade dans la marine, il prit le parti de se réfugier à la cour, où il étoit déjà très-connu en qualité de bel esprit5.
m'a dit lui-même qu'étant en théologie, ilalloit plus souvent à la comédie qu'en classe, et qu'étant devenu amoureux d'une comédienne, il avoit fait une pièce de théâtre qui avoit été bien
revue. »
— Les frères Parfait nous ont conservé le nom de la pièce : c'étoit ClSopdtre, — et de la comédienne, c'étoit Mlle Bellerose. (Ht&toire du Théâtre, franchis, tome VI, 1746, page 115, note.)
1 Armand de Maillé, premier duc de Brézé, était fils du maréchal de Brézé et de N'icolle du Plessis de Richelieu, sœur puînée du Cardinal, dont la mère était de la famille de La Porte. Comme grand maître, chef et surintendant général de la navigation et du commerce, il commanda plusieurs fois les (lottes françaises et remporta plusieurs batailles navales, à Cadix, en 10 M), etc. — Lieutenant général de l'armée d'Italie, il y fut tué au siège d'Orbitelli à l'âge de vingt-sept ans.— Tallemanl prétend qu'en partant le duc de Brezé avait demandé une abbaye pour son protégé Benserade.
* Au siège d'Orbitelli, juin IGiô (o.)
* Des Beaux parle assez mal de la bravoure de Benserade qui, dit-il, ■ démentit bien le sang des Altcncerages dont il se disoit issu ; car dans un comhat il se cacha à fond de cale... ■
* Des Beaux, à ce qu'on lit dans la note qui précède, ajoute : « Après, il se poussa le mieux qu'il put à la cour, cl, par le moyen de Lyonnc, qui se diverlissoit a faire des bouts rimes avec lui au cabaret, il eut quinze cents francs de pension de la Beine, et même il loucha quatre mille livres |*>ur aller en Suède faire compliment à la Beine qui avoit pense être assassinée par un régcol de collège hors du sens. 11 n'y alla pas pourtant, mais l'argent lui demeura. »
Brosselle, dans son Comme» foire sur Dt$préaux, raconte ainsi
Pour apprendre que
I n poète à la Cour fut jadis à la mode,
ne remontons pas jusqu'aux temps de François Ier, ou de Charles IX, qui, non contents de protéger les poètes, se divertissoient eux-mêmes à faire des vers. La fortune de M. de Benserade nous fait voir que ce goût-là n'étoit pas encore tout à fait perdu dans ce qu'on appelle la vieille cour de Louis XIV. D'abord la Reine-
l'origine de la nouvelle fortune de Benserade après la mort de Richelieu ; c'est dans une note qui s'applique à ces vers où l'auteur fait appel aux poêles pour chanter la gloire de Louis XIV :
« Benserade, dit le commentateur, étoit à peu près sans ressources quand un trait d'etourderie lui procura la protection et même l'amitié du cardinal Mazarin. On avoit lu chez la Reine régente, après son souper, quelques vers de Benserade que le Cardinal avoit trouves bons, et qui lui avoient fait dire qu'étant luimême fort jeune, c'étoit aussi par des vers de galanterie qu'il s'étoit fait connoitre à la cour de Rome. Benserade, à qui cela fut rapporté quelques instants après, courut sur-le-champ chez Son Éminence qu'il trouva couchée. Mais il fit tant d'instances pour entrer, en assurant que ce qui l'amenoit étoit d'une extrême importance, que le Cardinal en étant averti, consentit à le voir. Benserade vole aussitôt se jeter à genoux au chevet du lit, et dit au Cardinal qu'il étoit si transporté de joie, si pénétré de reconnoissance de l'honneur que Son Éminence avoit liien voulu lui faire en se comparant à lui, qu'il se seroit cru le plus ingrat de tous les hommes s'il avoit différé d'un instant à venir l'en remercier. La bizarrerie du procédé, l'air tout hors de lui-même avec lequel il parloit , ce qu'il mêla d'ingénieux et de plaisant à ses remerclments, tout cela divertit le Cardinal qui, le prenant dès ce moment en amitié, lui promit d'avoir soin de lui. Cette promesse fut si bien exécutée, que Benserade ne tarda pas à voir son sort assuré. »
Que de ion nom chanté par la bouche de» belles Beoseratie en tous licu\ Amuse les ruelles.
DE RENSEUADK. 2il
Mère lui assura une pension de mille ccus1. Il étoit d'ailleurs secouru par quelques dames riches et libérales'1. Dans la suite il obtint jusqu'à sept mille livres de pension sur des bénéfices. Enfin, avec diverses gratifications du Roi, accumulées, et placées sur l'hôtel de ville de Lyon, il se fit une rente viagère de cinq cents écus. Voilà donc un poète, qui n'avoit hérité de ses pères que des procès, et qui se voit environ douze mille livres d'un revenu le plus clair du monde.
Joignons aux récompenses pécuniaires, tous les agréments que peut désirer un bel esprit dans une cour magnifique et galante, uniquement occupée d'un jeune Roi. Les ballets en faisoient alors un des principaux divertissements ; et M. de Benserade fut, durant plus de vingt ans, presque seul chargé de composer les vers qui s'y récitoienl. Il prit un tour nouveau et hardi. Ce fut de confondre, mais finement, le caractère des personnes qui dansoient, avec le caractère des personnages qu'ils représentoient. Je m'explique. Si le Roi, par exemple,
* Tallemant des Beaux, dit quinze cents livres. (Voyez. la noie précédente.)
1 Tallemant, discours cité plus haut, (o.) — Tallemant de> Réaux est moins discret que son cousin l'abbé Tallemant. Il nomme en toutes lettres madame de la Rocbe-Guyon, Catherine-Gillonne Guyon de Matignon, née en l«0t, qui avoil épousé Fr. de Silly, comte, puis duc de là Rocbe-Guyon : « Il avoil une maison à l'année auprès de l'hôtel de la Rocbe-Guyon, un carrosse à couroune, trois laquais; il avoit de la vaisselle d'argent chez lui et n'étoit pas trop mal meublé... Benserade et elle se brouillèrent, el insensiblement les trois laquais furent réduits à un, et le carrosse disparut. Benserade disoit que ses chevaux étoient malades. » (Tallemant des Réaux, historiette de Mme de la Rocbe-Guyon et de Benserade, édition in-18, t. VIII. )
représentoit Neptune, les vers convenoient également à Neptune et au Roi. Si quelque dame jouoit le rôle d'une Déesse, elle se trouvoit peinte et caractérisée ellemême dans ce qu'on disoit de la Déesse. Autant de récits, autant d'allégories; la plupart obligeantes^ mais sans fadeur; quelques-unes satiriques, mais sans fieis^ toutes justes, variées, intéressantes. Pour y réussir, il falloit autre chose que la science de rimer : il falloit, non-seulement un grand usage de la cour, mais une liberté bien circonspecte, une hardiesse bien mesurée, de peur qu'un degré de moins ne gàtàt l'ouvrage, et qu'un degré de plus ne perdit l'auteur.
Il fit à peu près dans le môme goût les Portraits des quarante Académiciens vivants en 168-4'. J'ai entendu dire que c etoit une pièce très-plaisante 2. Mais la lec-
1 Tel est le titre que le P. Le Long nous donne dans sa Bibliothèque historique, n° 16982, où il en parle comme d'un discours en prose. Mais il se trompe. C'est une pièce de 193 vers, intitulée : Liste de messieurs de l'Académie francoise, dont il y a un exemplaire dans la Bibliothèque du Roi. Voici par où elle commence :
De ce corps c/lèbre et rare
Louis le Grand te déclare
Le protecteur, le soutien ;
Et l'on peut mettre à la marge
Que tous les Rois voudroient bien
Qu'il s'en Uni à cotte charge, (o.)
— Nous donnons cette note d'après l'édition de 1743 ; celle de la première édition se bornait a constater Terreur du P. le Long. Ajoutons que le manuscrit de celte pièce curieuse, porté sur les catalogues, ne se retrouve plus à la Bibliothèque impériale.
! Benserade traitait fort légèrement l'Académie. En voici une preuve que nous empruntons au Alenagiana (tome I, p. 228, édition 1694).
• Dans le temps que chaque corps de ractier faisoit remercier
ture qu'il en fit dans une assemblée publique, mortifia plusieurs de ses confrères, et lui apprit que la délicatesse des gens de lettres pouvoit l'emporter môme sur celle des courtisans
Un autre genre où il excelloit, et dont l'antiquité n'a point fourni de vrais modèles aux François, seuls en possession d'y réussir, ce sont les chansons2. Elles tiennent de l'ode et de l'épigramme, sans être précisément ni l'une ni l'autre, puisqu'elles ont un tour qui leur est propre, et qui peut cependant être varié à l'infini. Pour la matière, elles n'en ont point d'affectée. La tendresse de l'élégie, les grâces naïves de l'églogue, le badinage de la comédie, le fiel de la satire, et presque tout ce qui constitue quelque espèce particulière de poésie, appartient de plein droit aux chansons.
Qnand M. de Benserade sortoit de ces ingénieuses bagatelles, il sortoit de son caractère. Les grands sujets
Dieu en diverses élises de Paris pour le rétablissement de la santé du Roi, M. de Benserade, dans un éloge du Roi, qu'il récitoit à l'Académie, dit : « Le marchand quitte son négoce pour aller aux pieds des autels; l'artisan quitte son ouvrage; le médecin quitte son malade et le malade n'en est que mieux. » M. de Benserade pajoit toujours son lecteur de quelque bon endroit : mais ce qu'il faisoil nVtoit pas châtie. »
1 Je parlois ainsi dans mes premières éditions. Mais depuis, ayant entendu lire celte même pièce dans une compagnie nombreuse et de gens d'esprit, je dois avouer qu'elle parut froide. Et c'est assez le sort des plaisanteries qui tombent non sur la chose mais sur la personne, de n'axoir qu'un mérite local et passager, (o.) — Note de IVdilion de 17 t T».
* Si ce u eat peut-être Aujct. on et Horace dans quelques-unes de leurs odes, (o.)
lui convenoient peu ; encore moins les sujets de piété. Saurions-nous qu'il eût paraphrasé en vers quelques chapitres de Job sans un sonnet dont il accompagna cette paraphrase en l'envoyant à une dame ? Je parle du fameux sonnet, qui fut mis en parallèle avec celui de Voiture à Uranie. Tout le monde sait que la cour fut partagée sur ces deux pièces } qu'il se forma deux factions, qui disputèrent beaucoup, et ne décidèrent rien; que les uns, sous le nom de Jobelins, suivoient l'étendard du prince de Conti ; et que les autres, sous le nom d' Uranins, avoient à leur tete madame de Longueville*.
' Loret, dans sa Muse historique (lettre du 5 novembre 1650), mentionne ce sonnet de Job et rappelle la querelle des deux sonnets a propos d'une aventure fâcheuse arrivée à Benserade : le poète avoit été volé. Loret raconte ainsi ce vol ;
L'autre soir le brave Rouville, Allant assez tard par la ville.
Son carrosse fut arrêté.
Et son manteau fut emporté.
Il avoit lors pour camarade Le beau monsieur de Bcoserade Qu'on prit peine aussi de voler.
Dont il ne peut se consoler.
A la clarté d'une bougie, Il avoit fait une élégie Que l'on tira de son gousset ; S'il en fut fiche. Dieu le sait.
Plus une ode toute divine Sur le sujet d'une blondioe.
Oo lui prit aussi tout de gob Son ravissant sonnet de Job Que par raison ou par manie Plusieurs aimoicnt mieux qu'L'ranie... .
{Nour. édit., p. 56.)
5 Voyez la Jeunesse de madame de Longueville, par M. Victor Cousin, 2e édit. 1853, in-8°, pages 328-340. L'illustre écrivain y retrace, pièces en main, les phases de cette grande querelle.
DE BKNSERADE. 215
Heureuses les cours, où il n'y aura que de semblables divisions, propres à orner les esprits, sans pouvoir aigrir les cœurs!
Il y avoit plus de quarante ans que M. de Benserade jouissoit de toute sa gloire, lorsqu'il s'avisa de publier ses Métamorphoses en rondeaux1. Comme il défendoit, a ce qu'on dit, ses ouvrages, « avec un tel entêtement,
1 Ce livre mérite une mention particulière. Le titre porte : Métamorphoses d'Ovide en rondeaux, imprimées et enrichies de figures par ordre île Sa Majesté et dédiées à monseigneur le Dauphin. — A Paris, de l'imprimerie royale, 1076. — C'est un volume in- 4°, remarquable par le luxe de l'exécution. H est précédé d'un admirable frontispice, dessine par Lebrun et gravé par le burin délicat de Sebastien Le Clerc. Une lettre de Lebrun, imprimée en tête du volume, explique l'allégorie du frontispice : elle est datée du lar novembre 1674. Ensuite viennent, sans pagination : un rondeau redouble au Hoi, l'epilre dédicatoire au Dauphin, en rondeau; la préface, rondeau; l'extrait du privilège du Roi, rondeau; enfin l'errata, qui e«t encore un rondeau; au bas de cette dernière pièce, deux fautes seulement sont indiquées. L'ouvrage lui-même est com|*>se de 224 rondeaux imprimes aux pages impaires; les pages paires portent en outre un sommaire en français et un court fragment d'Ovide, une gravure de Sebastien Le Clerc ou de Fr. Cbauveau : ceux-ci n'ont pas toujours signe leurs de>sins, que leur genre dillerenl su Hit à distinguer.
Apres l'ouvrage viennent deux rondeaux adresses en apparence au Dauphin, mais qui portant eu acrostiches le nom de la t elle madame de Ludie Enfin viennent un rondeau accro^ticlie à Louts qunUtrse (t»r), un drrmer ruintvau et eutiu un rondeau redouble pour la conclusion de l'ouvrage.
Perrault di . l ire que « ces rondeaux >ur les M> tnmnrj hnse* d'Ovide -ont bim loin de valoir les* ingt-quatre mille livres dont Louis XIV gratifia l'auteur. ■ M" 'de S» vigne, écrivant a »a tille, lui dit «les Hon.ieaux . .. ils sont fort nu-U s; avec un crible il en resterait peu; c'est une chose étrange que l'imprevsion. » Kenserade en a uni envuve un riche exemplaire soit a Chapelle, soit a
246 DE BENSERADB.
que ceux même qu'il consultait, ne pouvoient lui dire leurs pensées, sans s'exposer de sa part à d'étranges emportements 1 ; » ce fut en vain que ses amis lui témoignèrent n'approuver de tout son livre, que V Errata, qui compose aussi un rondeau, dont voici la fin :
Pour moi, parmi des fautes innombrables, Je n'en commis que deux considérables, Et dont je fais ma déclaration, C'est l'entreprise et l'cu-cution, A mon avis fautes irréparables Dans ce volume.
Toute la France en jugea de mûme. Il y avoit pourtant, si je ne me trompe, une grande différence à mettre ici entre l'entreprise et feTrcution. Pour l 'entreprise , elle est folle ; il n'y aura pas deux voix là-dessus. Quand
M. du Bosc, minisire protestant; celui à qui il l'adressa et à qui il demandoit son opinion, lui répondit .
A In fontaine où l'on pui&i* cette eau Qui fait rimer et rtacine et Boileau, Je ne bois point, ou bien je ne bois gnrrr nans un be*oin, si j'en avoi» affaire.
J'en boirois moin* que ne fait un moineau.
Je tirerai pourtant de mon cerveau Plus aUéroent, s'il le faut, un rondeau Que je n'avale un plein verre d'eau claire A la fontaine.
De ce» rondeaux un livre tout nouveau A bien des gens n'a pas eu l'heur de plaire. Mais, quant à moi, j'en trouve tout fort beau. Papier, dorure, images, caractère.
Hormis les vers qu'il falloit laisser faire A La Fontaine.
1 Tallemant, discours cité plus haut, (o.)
uiyiiizeo
Di: BK»\SER ADK. 117
môme les Métamorphoses auroient été toutes également propres à mettre en rondeaux, ce qui n'est pas, encore falloit-il considérer qu'un livre entier de rondeaux endormirait, ou plutôt assommeroit par trop d'uniformité. Mais, pour T exécution, elle est tout aussi bonne dans cet ouvrage, qu'elle l'avoit été dans les ouvrages précédents du même auteur.
Pourquoi donc les uns ont-ils plu, au lieu que l'autre a été sifllé ? Distinguons les temps. Quand M. de Benserade commença, tout étoit bon : pourvu que des vers fussent pleins de pensées galantes, on ne s'avisoit guère d'y chereber de la raison, de l'élévation, de l'harmonie ; il y eut même un intervalle de mauvais goût, pendant lequel on ne baïssoit pas le burlesque, les équivoques, les pointes ; et ce fut proprement le règne de M. de Benserade. Mais quand ses Bondeaux parurent, le goût avoit bien changé. Corneille, Molière, Bacinc et Despréaux, par leurs ouvrages excellents, avoient fait détester le mauvais, et mépriser le médiocre. Si bien que les Bondeaux de M. de Benserade, qui trente ou quarante ans plus tôt eussent trouvé des admirateurs, ne trouvèrent pas môme des lecteurs.
Il fit imprimer, en môme temps que ses Bondeaux, un recueil d'environ deux eenls fables, réduites en autant de quatrains : comme si deux cents sujets, les uns courts, les autres longs, avoient demandé précisément le môme nombre de vers.
Après ces quatrains, dont trente-neuf ont été graves au labyrinthe de Versailles, non-seulement il ne donna plus rien au public, mais il lit divorce avec le grand
248 DE BEN'SEKAUE.
monde. Jusqu'alors esclave de la cour â, il voulut enfin se voir libre, et à la campagne. Gentilly fut le séjour qu'il choisit. On alloit encore dans ma jeunesse visiter les restes des ornements dont il avoit embelli sa maison et ses jardins. Tout y respiroit son esprit poétique. On n'y voyoit qu'inscriptions gravées sur l'écorce des arbres, et je me souviens entre autres de celle-ci, qui se présentoit la première.
Adieu Fortune, Honneurs, adieu vous et les vôtres;
Je viens ici vous oublier.
Adieu toi-même, Amour, bien plus que les autres
Difficile à congédier.
Quoi ! difficile pour un septuagénaire, à qui la gravclle annonçoit la mort d'un moment à l'autre ? Mais les portes disent tout ce qu'ils veulent. Heureusement la solitude lui inspira des sentiments plus salutaires, et il en vint à ne trouver plus de consolation que dans les
1 II avoit été jusque-là loge au Louvre ; un mot rapporte par Mlle île Montpensier dans ses Mémoires, montre qu'il avoil assez de liherté auprès d'Anne «l'Autriche ; nous avons dit, d'après Tallem:int, qu'il devoii aller en Suède, vers la Keiue,ce qui fait assei connoitre le rang qu'il tenoit a la Cour; comme il ne lit pas le voyage, Scarron, qui l'a grandement loue ailleurs, l'en railla en datant une de ses lettres :
L'an qui* le sieur ih- Bcuscrade N'alla punit a sou anil><is>adc.
Mais la reine Christine lui écrivit :« Louez-vous et gloriliezvous de votre bonne fortune qui vous empêche de venir en Sunle. Un esprit aussi délicat que le vôtre s'y fût morfondu, et vous vous seriez enrhume fort spirituellement. » (16o5. — Cf. Dictionnaire des Précieuses, Bibliothèque clzHirienne, tome il, pages 15H et suivantes.
DE RKNSKHADE. 210
psaumes, occupé uniquement ou à les réciter ou à les traduire en vers françois K. Sa religion surtout éclatoit dans ses douleurs, qui se portèrent enfin à une telle violence, que malgré son grand âge il résolut de se faire tailler. Mais sa constance ne fut pas mise à cette dernière épreuve, parce qu'un chirurgien, en lui voulant faire une saignée de précaution, lui piqua Tarière -, et au lieu de travailler à étancher le sang, prit la fuite 2. On n'eut que le temps d'appeler le Père Commire, son
1 II aroit traduit ou paraphrasé ceux qui entrent dans les Heures «le l'Eglise. Voyez là-dessus une de ses lettres du 3 novembre 1690, imprimée parmi celles du comte de Russy. (o.) — Maillet, dans ses Jugements des Savants, tome v, page 5U5, dit : n La i «induite de notre poète nous donne lieu, par sa gloire, de distinguer deu* Kenserades, dont le premier peut passer pour le vieil homme, dont quel<|ues-uns de ses amis prétendent qu'il s'est d« pouille en renonçant à toutes les galanteries et les licences de sa jeunesse et en reformant sa .Muse, l'autre est ce nouvel homme dont on présume qu'il s'est revêtu et dont il pourra nous donner des marques édifiantes dans la traduction ou paraphrase poétique qu'il nous prépare, dit-on, de VO/ficr de la Sainte Vierge. » — Edition in-t°, 1722.)
* Le Mercure galant (oc t. 1GÎM; rapporte sa mort en des ternies qui semblent contredire en partie le récit de l'abbé d'Olivet :
« La maladie qui a emporte M. de lienserade l'a surpris dans la préparation qu'il faisoit pour se faire tailler de la pierre, et tout l'art des médecins n'a pu réparer la faute des chirurgiens. Il a eu une fièvre violente, accompagnée de rêveries; mais comme il a toujours eu beaucoup de religion et qu'il s'etoit préparé à l'opération qu'on lui devoil faire en véritable chrétien, pénètre des vérités de la foi, s'ahandonnanl entièrement aux ordres de la Providence, tous les discours qu'il tenoil, quoiqu'ils fussent prononces avec véhémence, suivant son tempérament, s'adressoienl a Dieu, à qui il se plaignoit, en lui demandant en même temps de la patience dans ses douleurs qui etoient extrêmes. » — Ajou-