MICHEL LE CLERC
Mais sans entrer ici dans le détail de ses autres ouvrages il suffira de savoir que la traduction du Tasse en vers françois est celui qui l'a le plus occupé, et qui a le moins réussi 2.
Que nous traduisions un Homère, un Démosthènes, nous ne pouvons nous en prendre, si nous échouons, qu'à notre peu d'esprit, qui ne nous aura pas permis d'exprimer, ni peut-être de bien sentir les beautés de nos originaux. Au lieu que si nous travaillons d'après
N'a pas longtemps s'ourdirent grands débats
Sur le propos de leur Ipnigenic.
r.oras lui dit : « La pièce est de mon cru. •
Leclerc repond : « Elle est mienne et non vôtre. •
Mais aussitôt que la pièce eut paru,
Plus n'ont voulu l'avoir fait l'un ni l'autre.
1 Collelet, Discours du sonnet, page 104, parle de quelques tra<ruclions en vers latins, faites par M. Le Clerc ; mais comme il ne dit point si elles sont imprimées, je n'en fais pas mention parmi les ouvrages de M. Le Clerc, o.) Voici le passage : t ... Le docte conseiller d'Olive, du Mesnil, Saint-BIaneat, Tholosain et Le Clerc d'Alby traduisirent encore quelques autres sonnets du même auteur ^Chapelain), en vers latins élegants, que je communiquerai aux curieux de belles choses quand il leur plaira, avec la même franchise que ce fameux poète héroïque me les a depuis peu communiques. » (Traite du sonnet, Paris, Sotnmaville, 1658, 1 vol. in-lC.)
1 11 n'y en a que les cinq premiers chants d'imprimés ; mais il en avoit fait la suite; car on trouve dans le Mercure galant, septembre 1091, qu'il en lut vingt strophes à une assemblée publique de l'Académie, (o.) — Un privilège flatteur fut accorde à Le Clerc : w A ces causes, y est-il dit, désirant que le public ne soit pas prive de l'utilité de cet ouvrage, dont la lecture ne peut apporter que de la satisfaction et de bonnes instructions, et voulant témoigner audit sieur Le Clerc l'estime que nous faisons de sa personne et de son travail... » Le privilège est daté du 6 septembre 1662, et l'achevé d'imprimer seulemeut du 2 janvier 1667.
MICHEL LE CLEHC. i:>.i
quelque auteur moins parfait, Tamour-propre est ingénieux à nous, consoler; il associe l'auteur lui-même à notre disgrâce -, il nous persuade que si notre traduction n'est pas goûtée, c'est que nous avons eu tort de choisir un original, dont le caractère ne convient ni au pays ni au siècle où nous vivons.
Or c'est là précisément le cas où se croyoit M. Le Clerc. 11 ne se reprochoit pas d'avoir mal traduit le Tasse, mais il se reprochoit de l'avoir traduit. Et comme la neuvième satire de M. Despréaux parut dans le même temps que cette traduction, il se figura qu'en censurant l'auteur, elle avoit plus contribué que toute autre chose, à la chute du traducteur
Je n'examinerai pas s'il est bien vrai, comme s'en flattoit M. Le Clerc, qu'il eût rempli tous les devoirs d'un traducteur fidèle. Mais puisque l'occasion m'y invite, et que d'ailleurs c'est un point de critique assez curieux, je vais rapporter ce que M. Despréaux dit, peu de temps avant sa mort, à une personne qui lui demandoit s'il n'avoit point changé d'avis sur le Tasse.
« J'en ai si peu changé, dit-il, que relisant dernière- « ment le Tasse, je fus très-fâché de ne m'être pas ex- « pliqué un peu au long sur ce sujet, dans quelqu'une « de mes Réflexions sur Longin. J'aurois commencé « par avouer que le Tasse a été un génie sublime, «< étendu, heureusement né à la poésie, et à la grande « poésie. Mais ensuite, venant à l'usage qu'il a fait de
1 Despréaux n'a jamais parle de Le Clerc ; mai? il a mentionné «.a traduction du Tasse dans le ;ir chant du Lutrin, vers 1 4 !> - La 9' satire ne parle que du Ta^e.
Sîtf MICHEL LE CLERC.
« ses talents^ j'aurols montré que le bon sens n'est pas u toujours ce qui domine chez lui ; que dans la plupart « de ses narrations il s'attache bien moins au nécessaire « qu'à l'agréable ; que ses descriptions sont presque < toujours chargées d'ornements superflus 5 que dans m la peinture des plus fortes passions, et au milieu du « trouble qu'elles venoient d'exciter, souvent il dégé- « nère en traits d'esprit, qui font tout à coup cesser le « pathétique -, qu'il est plein d'images trop fleuries, de « tours affectés, de pointes et de pensées frivoles, qui, « loin de pouvoir convenir â sa Jérusalem, pouvoient à « peine trouver place dans son Aminte. Or, conclut « M. Despréaux, tout cela opposé à la sagesse, à la gra- « vité, à la majesté de Virgile, qu'est-ce autre chose que « du clinquant opposé à de l'or 1 ? »
J'étois présent à ce discours, et je m'aperçois que l'envie de recueillir jusqu'aux moindres leçons d'un si grand maître m'a presque fait perdre de vue M. Le Clerc, qui étoit ici mon principal objet. Je reviens à lui seulement pour dire qu'il avoit entrepris un ouvrage assez singulier, sous le titre de Conformité des Poètes grecs, latins, italiens et françois. Son dessein étoit de montrer que la plupart des poètes ne sont que des traducteurs les uns des autres ; et que tel qui croit produire de son chef, ne fait proprement que se ressouvenir de ce qu'il a lu. Il en vouloit surtout à Santeuil,
1 On se rappelle le vers de Desprcaux :
Et le clinquant du Tasse à tout l'or de Virgile,
Ce passage en est le commentaire.
MICHEL LE CLERC. 235 qui, dans la conversation, l'avoit traité de traducteur, avec un air de mépris. Feu M. Huet, de qui je tiens ce projet de M. Le Clerc, avoit là-dessus une idée qui mériteroit d'être approfondie. Il prétendoit que tout ce qui fut jamais écrit depuis que le monde est monde, pourroit tenir dans neuf ou dix in-folio , si chaque chose n'avoit été dite qu'une seule fois. Il en exceptoit les détails de l'histoire \ c'est une matière sans bornes : mais, à cela près, il y met toit absolument toutes les sciences, tous les beaux-arts. Un homme donc à l'âge de trente ans, disoit-il, pourroit, si cela éloit, savoir tout ce que les autres hommes ont jamais pensé. Au lieu que le nombre des livres s'étant multiplié à l'infini, car il y a plus de trois cent mille volumes connus en Europe, l'homme qui jusqu'à l'âge de cent ans n'aura fait que lire, peut à peine se flatter d'avoir lu
1 Jugement de Chapelain :
« Le Clerc : Écrit raisonnablement en prose françoise et non sans esprit. En prose, il est beaucoup au-dessus des médiocres, soit qu'il en fasse de son chef, soit qu'il traduise. La Jérusalem du Tasse, dont il a déjà quelques chants achevés, moutre la force et la délicatesse de sa veine. Ses mœurs «ont douces, et il croiroil un bon conseil. •
PAl L PELL1SSON FONTANIEH,
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Je date sa réception à l'Académie du jour qu'il y entra pour la première fois en qualité de surnuméraire. Ce fut le jour qu'il la remercia de ce qu'après avoir entendu lire son Histoire de F Académie, elle lui avoit fait l'honneur de le nommer dès lors à la première place vacante, et d'ordonner qu'en attendant il auroit droit d'assister à ses assemblées : mais avec cette clause bien remarquable, « que la même grâce ne pourroit plus être faite à personne, pour quelque considération que ce fût. »
Vers la lin de l'année suivante, il cessa dVtrc surnuméraire, et prononçant alors un nouveau discours, comme pour une seconde réception, il se plaignit « des murmures excités de tous côtés, dit-il, contre ce misérable livre, qui, tout innocent qu'il étoit, n'avoit pas eu le bonbeur de satisfaire également tout le monde1. »
1 Voyez, parmi les Harangues de l'Académie celle de M. Pellisson, du 17 novembre [o.)
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Aurions-nous cru, si ce n'étoit pas un fait attesté par l'auteur, que son Histoire de l'Académie, un ouvrage regardé aujourd'hui comme un chef-d'œuvre par tout ce qu'il y a de personnes qui ont du goût, ait pu cependant n'être pas bien reçue à sa naissance ? Pour moi, je ne saurois me persuader que les mécontents en aient voulu à la forme de cette histoire, car que voit-on en ce genre de plus achevé? Peut-on mieux narrer que M. Pellisson? Quelle naïveté, jointe à un art infini! Quels tours ingénieux, sans que la simplicité en souffre! Mais surtout, et c'est par où M. Pellisson se distingue de ces écrivains qui ne parlent qu'à l'esprit, et dont l'élégance aride n'a rien qui nourrisse l'imagination du lecteur, il a le secret « de mettre dans les moindres peintures et de la vie et de la grâce »
Pourquoi donc l'ouvrage dont nous parlons, le plus parfait de ceux que M. Pellisson a mis au jour, n'eut-il pas le bonheur de satisfaire tout le monde2 ? Je crois en deviner la raison. C'est la liberté qu'il prend, et qu'il a dû nécessairement prendre , de caractériser les Académiciens dont il écrit la vie. On ne sauroit presque ni louer, ni censurer impunément les gens de lettres, à moins qu'il n'y ait un long intervalle entre leur mort et le temps où Ton parle d'eux. Les censure-t-on? c'est offenser ceux de leurs amis qui leur ont survécu; leur
1 M. deFénelon, depuis archevêque de Cambrai, dans son Discours a l'Académie, (o.)
* Sortît et Guj Patin ont attaqué assez ouvertement ce livre, le premier en le discutant el le critiquant dans son Discourt sur l'Acadcmi'1 française (voy. i. I, p. -468), le second dans ses lettres, ou il s'appuie sur le jugement de Corneille (voy. dans les Lettres de Guy Patin celle du 21 octobre 1655).
donne- t-on des louanges? c'est courir encore un danger plus évident, parce que la jalousie des vivants ne peut guère souffrir qu'on détourne, ou du moins qu'on partage l'admiration qu'ils exigent du public. Ainsi je comprends aisément que M. Pellisson eut des murmures à essuyer de tous côtés , quelque tempérament qu'il eût gardé, et dans ses critiques et dans ses éloges : ne disant ni trop ni trop peu, donnant finement à pénétrer les talents et la portée de chacun, ne louant que par des faits, et ne blâmant pour l'ordinaire que par son silence.
Mais pour parler exactement de M. Pellisson, reprenons les choses de plus haut, et n'oublions rien de ce qui nous peut servir à bien connoltre un de ces hommes rares dont la mémoire intéresse les honnêtes gens.
Il étoit né à Béziers en 1024. Au nom de Pellisson1 ,
1 Voyez dans les nouveaux Moréris les ancêtres de M. Pellisson, commencer par Raymond, qui fut ambassadeur de France en Portugal, maître des requêtes, premier président du Sénat de Chambéry, et commandant en Savoie pour François Ie». (o.) —
L'article du Moréri de 1732, rédigé d'après des mémoires particuliers, permet d'établir ainsi la généalogie de Pellisson :
N. Pclliuon.