PREMIÈRE PARTIE
Touchant l'Académie en corps, on ne peut avoir que deux questions à proposer :
I. Que lui est-il arrivé de mémorable, et qui ait contribué à maintenir, ou à illustrer cet établissement?
II. Quelles ont été ses entreprises, ses occupations? Pour ne rien confondre, je ferai mieux de traiter
séparément ces deux articles, que de suivre toujours Tordre des temps qui eût souvent troublé Tordre des matières.
Quand on écrit Torigine d'une nation ou d'une monarchie, on fait valoir jusqu'aux moindres événements qui paroissent des pronostics de sa grandeur future. Tel a été l'usage des anciens histonens,etc est sans doute pour s'y conformer que M. Pellisson rapporte, comme une chose très-glorieuse pour TAcaJémie, la visite qu'en elle reçut du baron Spar, grand seigneur de
Suède1. Mais l'estime qu'elle s'étoit .acquise dès lors dans les pays étrangers, ne tarda pas à lui attirer une antre visite infiniment plus honorable. Je parle de celle que lui rendit la reine de Suède cllc-memc, cette fameuse Christine2, qui se plaisoit si fort au commerce des savants, et qui, presque à la fleur de l'âge, préféra un loisir philosophique aux embarras de la royauté.
Avant que de quitter la couronne, elle avoit envoyé son portrait à l'Académie. On eut l'honneur de l'en remercier; et voici sa réponse, dont l'original est heureusement venu jusqu'à nous.
Messieurs ,
Comme j'ai su que vous désiriez mon portrait, j'ai commandé qu'on vous le donnât ? et ce présent est doublement reconnu, et par la manière dont vous l'avez reçu dans votre célèbre Académie, et par les éloquentes paroles que vous avez employées à m'en rendre grâce. J'ai toujours eu pour vous une estime particulière, parce que j'en ai toujours eu pour la vertu ; et je ne doute point que vous ne m'aimiez dans la solitude, comme vous m'avez aimée sur le trône. Les belles-lettres, que je prétends y cultiver en repos et avec le loisir que je me réserve, m'obligent même de croire que vous m'y ferez part quelquefois de vos ouvrages, puisqu'ils sont dignes de la réputation où vous êtes, et qu'ils sont presque tous écrits dans votre langue, qui sera la principale de mon désert. Je ne manquerai
1 Voy. tome ï, p. 1 16. — Le comte de Spar était des amis de la reine de Suède. Dans le recueil des lettres de Christine, on voit plusieurs lettres qu'elle écrivit à la femme du comte : elle vante sa beauté et l'assure «le son affection. (Litres de Christine, reine de Suède. Villefrancho, IT.'ift, 2 vol. in-12, passim.
- Voy. aux Pirccs justificatives divers extraits relatifs à la visite que lit la reine de Suède à l'Académie françoise.
A lîlt! V Ki:s DANS L'ACADÉMIE y
pas de vous en témoigner ma reconnoissance, et de tous faire voir quand je pourrai vous être utile, que je serai toujours. Messieurs, lrès-:ilIectionn«'e à vous servir,
CHHISTINK.
A iy.il, le juin l(ï54 «.
Traversant donc la France en i(î5H, elle voulut honorer l'Académie de sa présence, mais sans pompe, et sans avoir donné le temps de se préparer à la recevoir d'une manière plus digne et d'elle et de l'Académie. Elle choisit un jour ordinaire d'assemblée, et ne déclara son dessein que le matin même. Ce qui fut cause que plusieurs Académiciens ne purent être avertis à temps, et que ceux qui s'y trouvèrent n'eurent rien à lire où la Princesse fût intéressée.
Alors l'Académie s'assembloit chez M. le Chancelier Séguier, son Protecteur. La princesse, en arrivant dans la salle où l'on devoit la recevoir, lui demanda de quelle sorte les Académiciens seroient devant elle, ou assis ou debout? Un d'eux, consulté par M. le Chancelier, dit que du temps de Ronsard il se tenoit une assemblée de gens de lettres à Saint-Victor, où Charles IX alla plusieurs fois, et que tout le monde étoit assis devant lui. On se régla là-dessus; de manière que la Reine s'étant assise dans son fauteuil, tous les Académiciens, sans en attendre l'ordre, s'assirent sur leurs chaises autour d'une longue table : M. le Chancelier à la gauche de la Reine, mais du coté du feu: à la droite de la Reine, mais du
» La 2e édition porte : 1650. C'est le 1G juin 1634 que la reine alnliqua en faveur de Charles-Gustave, son cousin, comte palalin «les Deux-Ponts.
côté de la porte, le Directeur de l'Académie, suivi de tout ce qu'il y avoit d'Académiciens, selon que le hasard les rangea; et au bas bout de la table, vis-à-vis de la Reine, le Secrétaire de la Compagnie.
Quand on fut placé, le Directeur (c étoit M. de La Chambre) se leva pour faire son compliment. Tous les autres se levèrent aussi, et l'écoutèrent debout, excepté M. Séguier. Pendant le reste de la séance, qui fut d'environ une heure, ils demeurèrent assis, mais découverts } et le temps se passa à lire diverses pièces de leur composition , vers et prose.
Une chose assez plaisante, et dont la Reine se mit à rire toute la première, ce fut que le Secrétaire voulant lui montrer un essai du Dictionnaire, qui occupoit dès lors la Compagnie, il ouvrit par hasard son portefeuille au mot jeu, où se trouva cette phrase, jeux de prince, qui ne plaisent quà ceux qui les fout, pour signiûer des jeux qui vont à fâcher ou à blesser quelqu'un.
Je passe d'autres particularités, que Téloignement des temps rendroit aujourd'hui moins intéressantes, et qu'on peut voir dans une lettre de M. Patru à M. d'Ablancourt
Quatre ou cinq ans après, le Roi choisit parmi ceux qui composoient l'Académie françoise, « un petit nombre
1 C'est la sixième des lettres de Patru à d'Ablancourt : elle n'est point dalle, mais on y supplée par un* lettre de Gui Patin a Charles Spon, du 22 mars 1658. Deux ans auparavant, la reine de Suède étoit déjà venue en France, et avoit clé haranguée par M. Patru, au nom de l'Académie. Les registres de ce temps-là sont perdus : ceux qui restent ne commencent qu'en 1673 (o.).
ARRIVEES DANS l/ACADÉMIE. H
« de savants les plus versés dans la connoissance de « l'histoire et de l'antiquité, pour travailler aux inscrip- « tions, aux devises, aux médailles'. » Et de là sortit en 1663 une espèce de colonie, qui, sous le titre d'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, s'est accrue de nos jours avec tant d'éclat.
Une autre Académie, dont les découvertes ont porté la gloire du nom françois bien au delà des mers, l'Académie des Sciences, commença en 1666.
Jusqu'alors l'Académie Françoise n'avoit pas encore approché du trône; mais cette distinction lui fut enfin accordée comme par hasard sur les remon trances de M . Rose . Secrétaire du Cabinet1. Le Roi, au retour de la cam-
1 Voyez les Lettres- Pilent» qui confirment rétablissement de l'Académie des Inscriptions, et de celle des Sciences, en 1713 (o.). — Voy. aux Pièces justificatives.
» Toussaint Rose, secrétaire du cabinet, serrant par quartier avec MM. Bar tel, Talon et Galland, aux gages de 1,200 livres, fut reçu membre de l'Académie à la place de Coorart. Son discours de réception, qu'il prononça le ii décembre 1075, dans la même séance où fut reçu M. de Cordemoy à la place de Ballesdens, rappelle le service rendu par lui a l'Académie :« La bonté, dit-il, avec laquelle il plaît au Roi de nie souffrir auprès de lui, et peut-être le généreux souvenir qui vous reste de quelque témoignage superflu de ma bonne volonté, ont eu beaucoup plus de part que ma propre considération au précieux don que vous me faites. » — Une note jointe au texte de son discours porte : « J'eus le bonheur d'être employé par C Académie auprès du Roi, en l'an 1067, afin qu'il plût à Sa Majesté de l'admettre à lui rendre ses respects en corps, comme les autres Compagnies souveraines au retour de ses campagnes et dans les occasions solennelles, ce qui lui fut accordé. » (Recueil de harangurs prononcées par Messieurs de l'Académie françoise. -Paris, J.-B. Coigoard, 1098.— \ vol.lu-4°, P. ÎT3.)
i2 DES CHOSI-S REMARQUABLES
pagne i<>67 ayant été harangué scion l'usage par les Compagnies supérieures, alla ensuite à la chasse; et comme il permettoit qu'on l'entretînt librement au débotté, les harangues du matin y furent toutes ressassées l'une après l'autre. Sur quoi M. Rose2 dit agréablement que, dans des occasions où il s'agit d'éloquence, c'étoit un abus de ne pas y appeler une Compagnie, la seule qui soit instituée pour cultiver l'éloquence; et que sa Majesté , après avoir réformé tant d'autres abus dans son royaume, ne devoit pas souffrir celui-là. Il n'en fallut pas davantage; le Roi ordonna: «Que dans toutes t « les occasions qu'il y auroit de le haranguer, l'Aca- « demie Françoise y seroit reçue avec les mêmes hon- « rieurs que les Cours supérieures; » et l'Académie jouit pour la première fois de cette prérogative, après la conquête de la Franche-Comté, en 1668 3.
Tour ne pas interrompre sans raison l'ordre chronologique, marquons en cet endroit l'établissement des deux prix qu'elle distribue tous les deux ans, l'un d'éloquence, l'autre de poésie.
Quant au prix d'éloquence, il a été fondé par M. de Balzac, mort en 1654. Divers obstacles empêchèrent que sa volonté ne pût être mise à exécution jusqu'en
1 II ^agit de ta campagne que Ht le Roi en Flandre pour prendre possession de ce qui etnit échu à la reine Marie-Thérèse, par suite de la mort du roi d'Espagne, son père.
• M. Rose avait auprès du Roi tout son franc-parler. Voy. le Journal de Dangeau, t. I, p. 52.
' Le Recueil des Harangues académiques ne nous a point conservé le discours qui fut alors prononcé.
!G7I ». Et comme son fonds avoit profité jusqu'alors, ce prix qu'il avoit fixé à deux cents livres, fut porté à trois cents. C'est une médaille d'or qui d'un e<Hé représente saint Louis, et de l'autre, une couronne de lauriers avec ce mot : A l'Immortalité, qui est la devise de l'Académie.
Pareille somme est destinée au prix de poésie. Trois Académiciens, du nombre desquels éloit M. Pcllisson3. en partagèrent d'abord les frais; la Compagnie les fit trois fois de suite en corps, après la mort de M. Pellisson; enfin M. de Clermont-Tonnerre , évéque de Noyon, et membre de l'Académie, fonda ce prix3 à perpétuité. C'est aussi une médaille d'or, qui a d'un côté la figure du Roi, et sur le revers la devise de l'Académie.
Plus de six mois avant la fête de saint Louis, jour que r Académie distribue ses prix en pleine assemblée, elle répand par toute la France un imprimé, où elle marque sur quels sujets on doit composer pour l'année courante, et où elle avertit :
' On sait cela par l'affiche des prix de l'aimée I C7f . o.)
• On m'a dit que les deux adjoints de M. Pellisson étniem M. Conrarl et M. de Bezons. Apres la mort de M. Courant, les deux survivants partagèrent les frais; et quand M. Pellisson se trouva seul, il les lit seul. On sait cela sûrement à lYgard de M. Pfllissou; mais pour les deux autres, on ne le sait que par conjecture; car leur argent finît porte au libraire de l'Académie, sans que personne sut d'où il veioul. (o.)
1 11 donna trois mille fruiirs. <jui furent eouslilucs sur l'Hôlelde» ville de Paris en ItilW. Ou trouve dans le Uticurr galant (juin de la même année le discours qu'il lit a ce sujet dans l'Académie. (• )
I. Que les pièces qui seront présentées pour le prix d'éloquence doivent avoir une approbation signée de deux docteurs de la Faculté de Paris, et y résidant actuellement;
II. Qu'elles ne doivent être tout au plus que d'une demiheure de lecture, et qu'il faut les finir par une courte prière à Jésus-Christ;
III. Que les pièces qui seront présentées pour le prix de poésie, ne doivent pas excéder cent vers; et qu'il faut y ajouter une courte prière à Dieu pour le Roi , séparée du corps de l'ouvrage, et de telle mesure de vers qu'on voudra;
IV. Que toute sortes de personnes seront reçues à composer pour les deux prix, hors les Quarante de l'Académie, qui en doivent être les juges ;
V. Que les auteurs ne mettront point leur nom à leur ouvrage, mais une marque ou un paraphe, avec un passage de l'Ecriture sainte pour les discours de prose, et telle autre sentence qu'il leur plaira pour les pièces de poésie;
VI. Que les pièces des au leurs qui se seront lait conuoître, soit par eux-mêmes, soit par leurs amis, seront rejettes et ne concourront point; et que tous Messieurs les Académiciens ont promis de se récuser eux-mêmes, et de ne pas donner leurs suffrages pour les pièces dont les auteurs leur seront connus ;
VII. Que les auteurs feront remettre leurs pièces au libraire de l'Académie, port franc, et avant le 1er du mois de juillet, sans quoi elles ne seront pas reçues.
il est certain que ces deux prix mettent parmi nos jeunes écrivains une noble jalousie, qui sert infiniment à perfectionner leurs talents; et c'est à quoi peut-ôtre nous devons une partie des orateurs et des poètes que nous avons eus depuis 1(571
1 Od en jugera par la liste «les auteurs qui ont remporté les prix fl 'éloquence et de poésie depuis U>71 jusqu'à l'époque ou s'arrête I losloire de l'aldie d'Olivel, en 1700. Nous trouions I" pour l'élo-
ARItl VKKS DANS L'ACADEM I E.
Au commencement de Tannée suivante, la perle que l'Académie Ht de M. le Chancelier Seguier la mit
quence : en 1671, Mlle de Scudéry; — en 1673, l'abbé Melun de Maupertuis ; — en 1675 et 1677, M. Le Tourneux; — en 1679; M. Savary en 1681 et 1683. M. de Tourreil; — en 1685, M.... — eu 1687, FoDtenelle; — en 1089, r*abbé Raguenet;— en 1691, M. deClerville;— en 1693, M. Philibert ; — eu 1695, M. Brunei ; — en 1697, 1(;99 et 1701, M. Mongln.
2° Pour la poésie : en 1671, 1677, 1683 et 1685, La Monnoie; — en 1673, l'abbé Genest; — en 1679, l'abbé Juliard du Jarry; — en 1681 et en 1683 avec La Monnoie), 51. duPerrier; — en 1687, M Ht» Deshoulières; — en 1689, l'abbe Maumenel; — en 1691, 1093 et 1697, Mlle Bernard; — en 1695, M. de LaGrancbe, avocat en Parlement, très-vanté dans l'ouvrage de Verlron cité plus haut , p. 5 ; — en 1692, M. de Clerville.
» Il mourut le 28 janvier 1672. (o.)
— L'Oraison funèbre du chancelier fut prononcée, an nom de l'Académie française, d'abord en l'église des Carmes du Saint- Sacrement des Billettes, par ïabbe de La Chambre, curé de Sainl-Barthelemy, puis, a l'hôtel Seguier, en présence de la Compagnie, par l'abbé Tallemanl le Jeune. Segrais, dans ses Mémoires-Anecdotes {Œuvres, 1753, t. u), nous fournit quelques particularités : « M. Chapelain evitoit tant qu'il pouvoit d'être choisi pour Directeur de l'Académie franchise, par la crainte qu'il avoil que quelqu'un de la Compagnie ne mourût pendant le cours de sa charge, et qu'il ne lui en coulât vingt livres pour les frais du service dans l'église des Billettes. Cependant nous eûmes l'adresse de le faire Directeur daus le temps de la maladie de M. le Chancelier Seguier, notre Protecteur, dont il mourut. Vers la tin de se.trois mois, sachant que l'Académie coiiliuuoit souvent ses Directeurs, il eut grand soin de demander qu'on procédât a lui douner oo successeur. On remit la délibération pour quelques jours, en attendant qu'il y eût un plus grand nombre d'Académiciens. M. le Chancelier étant mort dans cet intervalle, M. Chapelain etoil iu- <oD»olahle : « Me >oilà, disoit-il, ruine. Mou bien n'y >uflira pas; je me consolerois» m c'cloil un Minple Académicien, mais t 'est le Protecteur de l'Académie; celte dépense *a me réduire a l'au-
10 DES CHOSES KEMAIiUl JAULES
)dans lu nécessité de songer à un nouveau Protecteur. Die avoit eu déjà plusieurs occasions de paroi tre devant le Roi, et d'éprouver ses bontés. Ainsi, sansavoirégardà la timidité de quelques Académiciens , qui doutoient que le Roi voulût agréer le titre de Protecteur, après que deux de ses sujets l'avoient porté si longtemps, il fut ariélé que la proposition lui en seroit faite par M. de Harlay, archevêque de Paris. Académicien luimême, et L'homme de France né avec le plus de talent pour la parole
On persuada sans peine à un prince qui aimoit passionnément la gloire, et qui faisoit tous les jours de si grandes choses pour la mériter, qu'il avoit un intérêt personnel à protéger l'Académie.
J'ai appris de M. Huet, qui étoit alors le précepteur de M. le Dauphin, que la Compagnie étant allée remercier le Roi de ce qu'il daignoit s'en déclarer le Protee-
mône. » — M. Pairu, qui étoit présent : « M. le cardinal de Richelieu, dit-il, valoit bien M. le Chancelier. J'étois Directeur quand
11 mourut, et je fis faire son service tout seul a mes dépens; mais il ne m'en coûta que deux pistoles de plus, et le service fut trèshonorable. » M. Chapelain, qui ne pretendoit pas qu'il lui en coûtât une si grande somme, représenta si bien que cela ne suftisoitpas,et qu'il u'etoit pas assez riche pour supporter ces dépenses, qu'il obtint que chacun de la Compagnie y contrihueroit ; de sorle que les uns donnèrent un ecu d'or el d'autres un ecu, chacun a sa fantaisie, el par là il n'y contribua que ce qu'il voulut, et peut-être y gagna-t-il encore.» (pp. ISO-i.'il.)
1 On trouve dans le Recueil des Uarangues Académiques (1608, in-4°, p. 20:2), un « Compliment fait en Hili par M. Charpentier, au nom de l'Académie, à monseigneur l'Archevêquede I aris,après que le Koi s'en fut déclare Protecteur. »
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\KRI\ EES DANS L'ACADEMIE. 17
teur, Sa Majesté voulut que M. le Dauphin fût témoin de ce qui se passeroit dans une occasion si honorable aux lettres ; que M. de Harlay, chargé de parler au nom de tous, mit dans un grand jour Futilité de cet établissement, qui avoit produit, en moins de quarante ans, plus d'écrivains célèbres en tous genres, que la France jusqu'alors n'en avoit eus depuis le commencement de la monarchie; qu'ensuite, par divers traits de notre histoire, il avoit représenté quels honneurs les gens de lettres avoient toujours reçus des plus grands princes, d'un Charlemagne. d'un saint Louis, qui ne les x croyoient pas d'un moindre ornement dans un État, que ceux qui le défendent ou l'agrandissent par les armes ; qu'après ce discours, le Roi paroissant en quelque façon ému, donna de très-grandes marques d'estime à la Compagnie, se fit nommer l'un après l'autre tous ceux des Académiciens dont le visage ne lui étoit pas connu, et dit en particulier à M. Colbert, qui étoit là dans son rang de simple Académicien : « Vous me ferez « savoir ce qu'il faudra que je fasse pour ces messieurs, w Peut-être M. Colbert,ce ministre si zélé pour les beauxarts, n'a-t-il jamais reçu d ordre plus conforme à sa propre inclination.
Au reste, celte occasion n'est pas l'unique où M. de Harlay prit vivement les intérêts de l'Académie; car, pour dire ceci en passant, la Compagnie, lorsqu'elle alla complimenter le Roi sur la mort de madame la Dauphine', n'ayant pas été reçue selon l'usage, avec tous
' Reg. de l'Acad. 13 mai 1690. (o.) — On trouve dan» le Recueil de» Harangue* académique» deui discours prononce» par labbé
les honneurs rendus aux Cours supérieures , il s'en plaignit directement au Roi ; et afin de rendre plus sensible la faute de l'officier, il dit à Sa Majesté « que « François Ier, lorsqu'on lui présentait pour la première « fois un homme de lettres, faisoit trois pas au-devant « de lui. »
Mais voyons par quelles faveurs le Roi signala d'abord sa protection. Ce qui pressoit le plus, c'étoit d'assigner un lieu où l'Académie pût régulièrement s'assembler1. Elle fut placée au Louvre même, dans l'appartement qu'on lui a toujours conservé depuis. Et comme ceux
de Lavau au nom de la Compagnie, à l'occasion de la mort de madame la Daupbine. L'un s'adresse au Roi, l'autre au Dauphin. (Pages 575-577.)
1 On trouve, dans \e Recueil des Harangues académiques : 1° un « Compliment fait en mai 1672 à madame la Chancelière Seguier, par M. Perrault, lorsquel'Académie françoisequilta l'hôtel Seguier, où elle s'assembloit, pour tenir ses conférences au Louvre ; » — 2« un « Compliment fait le 13 juin 1672 par M. Charpentier à M. Colberl sur ce qu'il avoit obtenu du Roi que l'Académie tint ses séances au Louvre. » ^ages 204 et 205.) — A la ûn de cette seconde Harangue, on lit : « M. Colbert donna une audience trèsfavorable à ce discours, et répondit fort obligeamment qu'il ne s'étonnoit pas si une des plus éloquentes Compagnies du rovaume faisoit des compliments si éloquents, qu'il lui en eloit très-obligé, mais qu'il eût souhaité qu'elle l'eût traite avec moins de cérémonie et en qualité de confrère, sans l'appeler Monseigneur. > — L'Académie donna pour sujet du prix de poésie en 1675: c L'honneur que le Roi a fait à l'Académie fraoçoise en acceptant la qualité de son Protecteur et lui donnant le logement au Louvre.»
— Le Mercure galant parle de la concession d'une salle au Louvre, faite par le Roi à l'Académie, dans les nouvelles du 25 juin au 2 juillet 1672. — Voyez aux Pièces justif. les extraits des mémoires de Ch. Perrault, et une pièce latine de P. Daugières.
qui dans ce temps-là travaillèrent à l'histoire métallique du Roi, étoient tous de l'Académie Françoise, ils n'oublièrent pas de faire entrer cet événement dans leur histoire, autant pour la gloire du Roi, que pour celle de leur Compagnie
Peu de temps après, le Roi chargea M. Colbert de faire un fonds pour les besoins que l'Académie peut avoir comme bois, bougies, journées de copistes2; et Sa Ma-
1 Voici l'explication que Ton trouve de cette Médaille, dans l'Histoire du Roi :
« Apollon tient sa lyre appuyé sur le trépied d'où sortoîent c ses oracles. Dans le fond paroit la principale face du Louvre. La c Légende, APOLLO PALATINUS, signifie Ajnllon dans le Palais • d'Auguste, et fait allusion au Temple d'Apollon, bâti dans l'en- « ceinte du Palais de cet Empereur. L'Exergue, ACADEMIA « GALLICA 1NTRA REGI A M EXCEPTA. M. DC. LXXII. L'Aca- « démie Frmiroi.sc dons le Louvre. 1072 (o.) — La médaille ellemême, reproduite dans les éditions originales de l'abbé d'Olivet, porte 1673. Mats c'est une faute du graveur. Voici le texte qui accompagne la médaille, dans V Histoire métallique : c Le Chancelier elanl mort, tous les Académiciens, d'un commun consentement, résolurent de ne plus reconnoitre d'autre Protecteur que le Roi même, et Sa Majesté ne dédaigna pas d'agréer leur résolution. Celte insigne faveur fut également utile et glorieuse à la Compagnie. Le Roi lu combla aussitôt de ses grâces et ordonna qu elle tiendroil désormais ses séances dans le Louvre ou il lui donna un appartement magnifique, et tout ce qu elle pouvoit de- »irerpour la commodité de ses assemblées. »
1 On trouve, dans le H>runl d.s Il'iramja s académiques, deja cite. p. -22, un ■ Compliment fait le Mi janvier Ib73 par M. Charpalier a M. Colbert, après qu'il cul fait sa\oir a la Compagnie que le Roi lui avoit donne l'ordre de taire un fonds lous les ans pour les menu- besoin* de l'Académie, comme bois, bougies, journée* de copistes |H»ur transcrire le hiclioiiiuirc, même pour taire
jesté voulut que dans lu suite il y eût pour chaque séance quarante jetons 1 à partager entre les Académiciens présents, quoique l'assiduité, purement gratuite jusqu'alors, ne se fût jamais ralentie.
Apparemment ce fut aussi par les soins de M. Colbert, qu'ils eurent pour commencer leur bibliothèque six cent soixante volumes tirés de celle du Roi. Il y en a un catalogue imprimé2, où se trouvent Tordre donné par le Roi au garde de la bibliothèque de les envoyer à l'Académie, et le certiûcat de M. Perrault qui reconnolt, comme bibliothécaire de V Académie, qu'ils ont été portés dans le lieu où elle s'assemble, et mis en sa garde. Mais à la mort de M. Perrault, elle n'a point lait revivre cet emploi de bibliothécaire, qui faisoit comme un quatrième otticier, dont effectivement elle n'a pas grand besoin, si le nombre de ses livres ne s'augmente pas.
Tandis que le Roi la combloit de nouvelles grâces, on peut bien croire qu'il ne refusa pas de lui confirmer ses anciens privilèges. Elle fut pleinement rétablie dans son droit de Commit timus 3 qui avoit été restreint
des jetons d'argent pour être distribues au nombre de quarante, a chaque jour d'assemblée, aux Académiciens qui se trouveroieni présents. » — Nous verrous, daus l'analyse des factums de Furetière (voyez aux Pièces justificatives), ce qu'il dit des jetons et des académiciens jetonniers.
1 Var. 2l Mit. : quarante jetons d'argent.
» A Nancy, le 51 août 1673. (o.) — Nous le donnons aii\ Pièces justificatives.
* Par une déclaration du j décembre 1673, coulirmee plusieurs foi* depuis, et tout de nouveau enregistrée au Parlement, le H fâ-
ARRIVÉES DANS L'ACADÉMIE. Jj\ aux quatre plus anciens de la Compagnie1, et qui est presque le seul droit utile dont elle jouisse. A la vérité, dans le temps dont je parle, plus du tiers des Académiciens a recevoit des gratifications annuelles de la cour, mais qui n'ont pas été converties en pensions, ni attachées au corps de l'Académie.
En 1670. le Roi ordonna qu'aux pièces de théâtre qui se joueroientà la cour, il y auroit six places marquées pour des Académiciens; et lorsque MM. Charpentier, de Benserade, Rose, Furcticre, Quinault et Racine, allèrent se mettre en possession de ces places, non-seulement ils y furent installés avec honneur5, mais les officiers du gobelet eurent ordre de leur présenter des rafraîchissements entre les actes, de même qu'aux personnes les plus qualifiées de la cour.
Jusqu'aux moindres difficultés qui pouvoient naître
dans l'Académie, le Roi vouloit qu'on lui en rendit
compte. Telle fut celle-ci. Le Directeur seul avoit un
fauteuil, les autres n'étoient assis que sur des chaises;
en sorte que les Académiciens, ou Cardinaux, ou Ducs,
(»u en un mot d'un rang extrêmement distingué, étoient
d'une manière peu convenable à leur rang, surtout dans
vrier 1 721 - o. — Voy«»/-en le texte aux t'irccs justificative*. I.* Recueil des Harangues acadt'miqurs donne \>. 238' la « Harango* de M. de Scgrais, faite à M. Colbert le 4 janvier 1674 snr le reUhliswmenl des commit timua de l'Académie françoise. »
' Par l'ordonnance du moi» d'août 1669. (o. Pièces juttifirut ir r*
» Voyez, ci-dessous l'Article de Cu \pp.laim. où sonl cites les u«iin« de* Académiciens gratifies en !»>62. (û.| •< Retires 27 janvier 1670. (o.)
les séances publiques. Pour y remédier, le Roi ordonna que désormais chaque Académicien auroit sonfauteuil', ce qui sauvoit en même temps et les égards dus aux grands noms, et cette égalité flatteuse dont l'Académie se fit dès sa naissance une loi inviolable.
Elle s'est vu disputer le plus beau de ses droits honorifiques, je ne sais à quelle occasion ni par quel motif. Quoi qu'il en soit, rapportons ici son placet au Roi, nonseulement parce qu'il contient le fait, mais encore parce qu'il est écrit avec une sagesse et avec une politesse qui peuvent servir de modèle.