AU ROI
SlRB,
L'Académie françoise tient de vous tout ce qu'elle est; c'est de vous qu'elle a reçu toutes les grâces et tous les honneurs dont elle jouit ; et quand il vous plaira de l'en priver, elle n'ouvrira la bouche que pour vous marquer sa profonde soumission à vos ordres. Mais elle estime trop aussi ces mêmes honneurs et ces mêmes grâces pour souffrir, sans rien dire, qu'un particulier y donne atteinte ; et c'est ce qui l'oblige à vous porter aujourd'hui ses plaintes respectueuses de l'innovation que le sieur Des Granges, maître des cérémonies, apporte au traitement qu'elle avoit accoutumé de recevoir toutes les fois qu'elle étoit admise à l'audience de Votre Majesté. En ces sortes d'occasions. Sire, le sieur de Siintot, qui l'a précédé dans la même charge, est toujours venu prendre et reconduire la Compagnie au lieu de son assemblée ; les grands maîtres des cérémonies en ont aussi usé plusieurs fois de même ; et c'est un honneur dont elle est en possession dés l'année 1668, que vous l'admîtes pour la première lois à vous rendre publiquement ses respects. Depuis cela, vous avez bien voulu faire encore plus pour elle; vous avez été jusqu'à ne dédaigner pas de
1 Voy. aux Pièces justificatives.
joindre à tous vos titres celui de Protecteur de l'Académie françoise; et cependant un honneur qu'elle avoit eu, même avant une si grande grâce, et auquel la gloire d'une protection si marquée senibloit ne devoir pas permettre de toucher, le sieur Des Granges a entrepris depuis quelque temps de le lui retrancher de son chef, sur ce qu'il prétend qu'elle ne fait pas Corps. Ce n'est pas seulement à l'Académie que cette prétention est injurieuse ; elle l'est même au pouvoir de Votre Majesté, puisque c'est supposer que ses Lettres-Patentes données à une Compagnie pour la former, ne suffisent pas pour en faire un Corps. L'Académie se contente, Sire, de vous exposer simplement la chose. Du reste, elle recevra avec une égale soumission tout ce qu'il vous plaira d'ordonner : trop heureuse, de quelque manière qu'elle soit admise à vos pieds, pourvu que vous receviez toujours avec une égale bonté les assurances respectueuses de son dévouement et de son zèle.
On devine bien quel fut le succès d'un placet si raisonnable; mais des grâces de cette nature ne prouvent point encore assez. Rien de si beau dans un Roi , et dans un Roi si occupé d'ailleurs, que de lui voir donner une partie de son attention et de ses soins à la discipline intérieure de l'Académie. Surtout lorsqu'il y avoit des élections à faire, sa qualité de Protecteur se faisoit sentir : témoin ce qu'on va lire touchant l'élection de M. de La Fontaine, exemple que je choisis entre plusieurs.
Pour se mettre au fait , il faut savoir que l'Académie est obligée, par un ancien statut dont elle ne s'écarta jamais, à ne recevoir personne qui ne soit agréable au Protecteur. Ainsi, toutes les fois qu'il y a une place à remplir, l'ordre est qu'il y ait deux scrutins, l'un pour déterminer à la pluralité des suffrages quel sujet elle
proposera au Protecteur ; l'autre, pour consommer l'élection, après que le Protecteur a répondu en faveur du sujet proposé.
Or il arriva que M. de La Fontaine, ayant été choisi au premier scrutin, et le Directeur, qui étoitM. Doujat, étant allé le lendemain savoir de Sa Majesté si elle agréeroit que l'on procédât au second , le Roi , déjà instruit par d'autres personnes, suspendit cette élection près de six mois. — « Je sais, dit-il en propres termes à M. Doujat, qu'il y a eu du bruit et de la cabale dans l'Académie1; » et M. Doujat , pour lui faire entendre que tout s étoit passé dans les formes ordinaires , voulant lui expliquer quelles étoient ces formes : « Je les sais très-bien , reprit le Roi en l'interrompant, mais je ne suis pas encore déterminé ; je ferai savoir mes intentions à l'Académie*. »
Voici la vérité : car pourquoi la supprimer, aujourd'hui que la mémoire de M. de La Fontaine est, s'il faut ainsi dire , consacrée sur le Parnasse ? D'un côté , la plupart des Académiciens le souhaitoient , à cause de son rare génie et de sa grande réputation ; mais , d'un autre coté aussi, quelques-uns jugeoient qu'ayant fait et publié des poésies où il avait franchi les bornes de la pudeur , il ne devoit pas être admis dans une Compagnie qui met la vertu bien au-dessus des talents, et qui compte parmi ses membres beaucoup de prélats.
» Reg.de l'Acad., 20 nov. 1683. o.
5 Voyez aux Pièces jtisltficntivts d'autres deuils sur l'élection de La Fontaine.
Lu fin, comme il ne laissa pas d'avoir seize voix contre sept 1 , le parti contraire se hâta de prévenir le Roi et d'intéresser sa religion.
Pendant que les ordres du Roi se faisoient attendre, M. de La Fontaine , qui avoit le succès de cette affaire infiniment à cœur, lui présenta une ballade dont le refrain étoit :
I/événement n'en peut être qu'heureux ;
et dans l'envoi , dont il pria madame de Thiange de faire la lecture et le commentaire au Roi . il dit h Sn Majesté :
Ce doux penser, depuis un mois ou deux, Console un peu mes Muses inquiètes.
Quelques esprits ont blâmé certains jeux, Certains récits qui ne sont que sornettes. Si je défère aux leçons qu'ils m'ont faites, Que veut-on plus? Soyez moins rigoureux, Plus indulgent, plus favorable qu'eux, Prince ; en un mot soyez ce que vous êtes : l/événement ne peut m'ètre qu'heureux.
Mais ce ne fut pas encore là ce qui détermina le Roi , ou du moins il ne s'expliqua que lorsqu'on eut nommé M. Despréaux à une autre place qui vint à vaquer*. Alors un député de l'Académie lui en ayant rendu compte , il répondit que le choix qu'on avoit fait de M. Despréaux lui étoit « très-agréable , et seroit généralement approuvé. Vous pouvez, ajouta-t-il. recevoir
1 Les sept voix furent données a Despréaux.
' Celle de Ba/.in de Dezons, mort le 22 mars 1684.
2* DKS CHOSES H EM ARgUABLES
incessamment La Fontaine ; il a promis d'être sage '. »
Au fond , le Roi n'avoit pas été content de la préférence qu'on avoit donnée à La Fontaine sur Despréaux. Ces deux grands poètes avaient été mis en concurrence pour la même place, et les sept voix que La Fontaine eut contre lui avoient été pour Despréaux , qui étoit bien plus connu à la cour. Mais, pendant les six mois qui s'écoulèrent d'une élection à l'autre , le Roi ne laissa qu'à peine entrevoir son inclination , parce qu'il s'étoit fait une loi de ne prévenir jamais les suffrages de l'Académie.
Passons à un autre exemple , qui fera voir que la vigilance du Roi ne se bornoit pas à l'examen du sujet proposé , mais qu'elle alloit même jusqu'à exiger que toutes les formes qui doivent être observées dans les élections le fussent à la rigueur.
Quoique l'Académie française eût choisi pour un de ses membres un savant que l'Académie d'Athènes eut volontiers choisi pour son chef après la mort de Platon, cependant, parce que l'Assemblée n'étoit ce jour-là composée que de dix-sept Académiciens , le Roi fit savoir à ces Messieurs : « Qu'il rcgardoit comme nul tout ce qui s'étoit fait dans leur Assemblée, la Compagnie n'ayant pu rien faire de contraire au règlement , qui demande la présence de vingt Académiciens pour admettre comme pour exclure quelqu'un du Corps; que son intention étoit que tous les règlements et statuts ordonnés pour l'Académie fussent exécutés à la lettre, sans qu'il fût jamais permis d'y apporter aucune restric- > Registres de t Académie, 10 avril 1684.
lion ni interprétation : que. dans les cas qui pourroient souffrir difficulté, il laissoit seulement la voie des remontrances »
Après quoi, la lettre du secrétaire d'État portoit que l'on eût à procéder tout de nouveau à cette élection, suivant les formes ordinaires et avec une entière liberté de suffrages. Mais , de peur qu'on ne soupçonnât que ce qui avoit déplu au Uoi fût autre chose qu'un manque de formalité , il ajoutoit : « Et Sa Majesté m'a commande de déclarer en même temps que ce seroit mal expliquer cet ordre que de croire que le Roi donne aucune exclusion à M. l'abbé Fraguier, dont le mérite est connu : rien n'étant plus contraire à l'intention de Sa Majesté . qui ne souhaite en ceci , comme en toute autre occasion, que de renouveler le zèle de l'Académie sur tout ce qui peut y conserver la discipline et le travail. »
{Juand M. Dacier fut nommé à la charge de Secrétaire perpétuel après la mort de M. l'abbé Régnier, M. le cardinal de Polignae lui écrivit de Marly, où éloit la Cour' : « Le Roi a fait votre éloge. Monsieur, lorsque j'ai eu l'honneur «le l'informer que l'Académie vous avoit choisi pour son Secrétaire perpétuel. 11 étoit trèsnecessaire de lui en rendre compte, car Sa Majesté
• Lettre de M. le comte de Pontcharlrain, Secrétaire d 'filai, eente de Versailles le 12 di-eenil>rc I7u7,et in^ ree dans les registres de l'Acadrmie.
Ou'.i.jtn- ceei ne soit arrivé «|u npr« s ITno, l'ench;»inemenl des main r« s in'oldi|t»a<>il de le r;i|t|>orler en m endroit, {o.
♦ Cellt* lettre, en date du 13 novembre 1713, est insérée dan* le* Registre de l'Académie.
avoit une attention particulière au choix qui seroitfait. »
La charge de Secrétaire perpétuel n'avoit encore vaqué depuis l'établissement de l'Académie que trois fois. A M. Conrart avoit succédé M. de Mézeray, et à celui-ci M. l'abbé Régnier Comment cette charge n'eùt-elle pas attiré l'attention du Roi, puisqu'il regardoit de si près à l'élection d'un simple Académicien? ïl n'entendoit pas que des places qui doivent être la récompense du mérite, pussent être données à la faveur , et souvent ce sage prince a recommandé que toutes les fois qu'il y auroit une élection à faire , on eût uniquement égard au plus digne 2.
Avouons cependant, puisqu'aussi bien je serai obligé de le dire ailleurs, qu'il y a eu des cas où la Compagnie s'est vue dans la nécessité de céder à des recommandations puissantes. Mais, en même temps, ne laissons pas périr la mémoire d'une action courageuse, qui lui fil grand honneur dans le monde et dans l'esprit du Roi. Un domestique d'un grand seigneur 3 employa l'intercession de M. le Dauphin, j'entends de celui qui mourut en 1711 4, pour se faire nommer à une place vacante; et ce prince eut la bonté d'ordonner au marquis de Dangeau qu'il fit pour cola toutes les démarches les
1 Voyez t. i, p. 4M).
* Registres de l'Académie, en dix ou douze endroits, et surtout au 2i nov. *fl!H. (o )
s C'est-à-dire : une personne attachée à la maison d'un «rand seigneur.
* Louis de France, surnomme le grand Dauphin, (ils de Louis XIV et de Marie-Thérèse d'Autriche, né à Fontainebleau le I" novembre 18BÎ, mort à Meudon le l i avril 171 1.
ARRIVEES DANS 1/ACADEMIK.
plus vives. 11 les lit avec l'empressement d'un courtisan : jusque-là qu'il se fit apporter de Versailles à l'Académie, ayant une violenle atlaque de goutte le jour de Téleclion. 11 eut beau parler au nom d'un prince adore des François, et pour qui tous les Académiciens eussent volontiers donné leur sang, il ne pul obtenir leurs suffrages pour un sujet qui ne leur sembloit pas avoir les qualités requises ; et bien loin que M. le Dauphin s'en fâchât, il applaudit publiquement à leur fermeté.
Autant qu'ils seront rigides et inexorables en cas pareils, autant l'Académie sera-t-elle llorissante. Par le* sujets qu'elle choisira, elle fera elle-même sa destinée. Peut-être n'aura-t-elle pas toujours des Corneilles et des Racines , parce que la France peut-être n'en aura pas toujours. Mais le discernement et l'honneur de l'Académie seront à couvert, pourvu que dans tous les temps elle possède ce que le royaume produit de meilleur '. Kt il n'y a pas à craindre iju'en se rendant diflicile elle rebute les prétendants. Au contraire, l'ambition des bons sujets n'en sera que plus excitée, lorsqu'il verront que l'Académie rejette constamment les médiocres , au hasard de se rendre , comme il lui arrive , l'objet de leurs insipides satires.
1 Je dis uniquement ce qu'il est a souhaiter que l'Académie fa>>e toujours, et je ne dii point, comme ut\ critique m'en accuse, qu'elle ait toujours pos>fdè tout ce qu'il y avoil de meilleur. Car oe sait-on pas que souvent il y a des personnes d'un mérite éclatant qui, pour des raisons particulières, ne tournent pas leurs vues du côte de l'Académie 1 Je n'ai donc rien à changer ici, étant bien persuade qu'un lecteur équitable ne donnera pas a ma proposition no sens et une étendue qu elle n'a point, lo.) — Note ajoutée dans l'édition de 1743.
Je ne sache que M. le président de Lamoignon 1 qui ait paru, aux yeux du public, dédaigner le titre d'Académicien , puisqu'ayant été nommé il refusa '2. Mais quoique ceci ne soit arrivé qu'après 1700, qui est l'époque où je finis mon Histoire , j'ai cru qu'il éloit à propos d'en parler ; et j'en parlerai d'autant plus savamment que j'en ai été instruit par M. le cardinal de Rohan lui-même [dont le témoignage réfute Assez 11* s
» Chrétien -François de Lamoignou, président a mortier au parlement de Paris, mort le 7 août 1 709. (o.)
5 Segrais cite Arnauld d'Andilly comme ayant refuse le même onneur. Voici le passage :
« Monsieur Arnauld d Andilly n'ayant pas voulu accepter une place vacante dans l'Académie francoisc, qui lui fut offerte, le cardinal de Richelieu voulut qu'on insérât dans les Statuts l'article qui porte que personne n'y sera admis s'il ne le demande. Il a été observe d'abord assez régulièrement, mais on s'est beau coup relâche depuis qu'où eut reconnu que plusieurs personnes, très-capables de faire honneur à l'Académie, ne postuloient pas pour y avoir entrée; et l'on sest résolu d'y contrevenir avec d'autant plus de facilité qu'où savoit que la raison principale pour laquelle M. Arnauld d'Andilly s'etoit excuse « toit que le cardinal de Richelieu lui'avoil refuse l'agrément de la charge d'intendant de la maison de feu Monsieur. Lorsqu'on lui porta lu parole, il s'etoit contente de remercier en disant que la resolution qu'il avoit prise de passer la plus grande partie de sa vie à la campagne ne convenoit pas à cet engagement qui demandoit la présence aux assemblées de I Académie. Ce fut là le prétexte de son refus, qui etoit véritable dans le fond. Mais la cause principale fut celle que j'ai dite: il etoit diflicile que M. Arnauld d'Andilly n'eût pas un peu de ressentiment delà dureté du Cardinal.» ( Ut /noires- Anecdotes. — Œuvres de Segrais , IT'^i, t. u, pages 152-135.
petites épigrammes où l'on représente cette affaire sous une autre face*].
Tout Paris a connu l'abbé de Chaulieu'2, homme d'un commerce aimable , et dont les poésies sont ingénieuses, faciles, originales, à la morale prés, qui est celle d'Épicure. Il se mit en tête d'être de l'Académie, et il engagea feu M. le Duc à solliciter en sa faveur. Par où il avoit déplu à M. de Tourreil, c'est ce que je ne sais point ; mais le fait est que M. de Tourreil, alors Directeur de l'Académie, voulant anéantir la brigue de l'abbé de Chaulieu, le propre jour de l'élection, déclara que M. le président de Lamuignon se mettoit sur les rangs.
Au seul nom de ce magistrat, qui étoit d'un mérite supérieur, à le prendre même dans la sphère d'un homme de Ici 1res, toute la Compagnie se tourna de son coté. Mais le soir même qu'il fut élu, feu M. le Duc lui envoya demander secrètement, et avec instance, de remercier, comptant que l'Académie seroit par là obligée d'en revenir à l'abbé de Chaulieu.
On sut dans le monde le refus de M. do Lamoignon, sans que la cause en fut connue de personne. Le Koi\ pour empêcher qu'il n'eu rejaillit contre l'Académie un peu de honte, jeta les yeux sur un sujet illustre par
1 Le passage entre crochets manque a la V* édition. Nous rempruntons a l'édition de 1713.
» Guillaume Amfrye de Chaulieu, inlendanl de MM. de Vendôme, mort a Paris le 11 juin 1720. (o.;
3 Dans le 4* volume de la Correspondant e administrative de Colitert, 00 trouve une lellu- du Koi mii ce mijiU. Vuy. le texlc aux Pièces /usltjicuttvt t.
DES CHOSES REMAKQl ABLES la naissance, par les dignités, par les qualités naturelles et acquises : sur un sujet qui, en occupant cette même place, fit oublier qu'elle pût avoir été dédaignée par quelqu'un. Tout cela se trouvoit, et au plus haut point, dans M. le cardinal de Rohan, alors coadjuteur de Strasbourg. Il partoit pour l'Alsace, il avoit pris congé du Roi : la veille même de son départ, à dix heures du soir, Sa Majesté lui envoya dire par un secrétaire d'État, qu'elle souhaitoit qu'il différât de quelques jours, et qu'il demandât la place vacante, qui étoit celle de M. Perrault.
Après de si grandes attentions, et qui viennent de la part d'un si grand Roi, il est assez inutile que j'entre dans mille autres détails. J'aurois pu, à l'exemple de M. Pellisson, parler des auteurs qui ont dédié ou présenté quelques-uns de leurs ouvrages à l'Académie' .J'aurois pu marquer les occasions les plus brillantes où elle a eu l'honneur de porter la parole au Roi, aux princes et princesses du sang, aux cardinaux et aux ministres d'État. Mais tous ces détails, encore une fois, qu'ajouteroient-ils à l'idée que nous donnent de cette Compagnie'^, les bontés dont Louis XIV l'a honorée?
Pour achever donc son histoire générale, selon le plan que je m'en suis fait, j'ai maintenant à rendre compte de ses travaux.
> L'abbé ci'Olivet aurait pu nienliouner d'abord la dédicace qu'il fil à messieurs les Quarante de l'Académie franroise, Academix Gailtcx XL vins, sous le nom du libraire Boudel, du volume intitulé : Poetarum ex Academia galtica, qui latine aul grxcr scripserunty Carmina.— Paris, Boudet, 1738. — I v. in*12.
• Il est fort regrettable que l'abbé d'Olivet n'ait pas fait ce
qu'il aurait pu faire. Nous n'essayerons même pas de retrouver les litres des ouvrages offerts à l'Académie ; nous serions forcément trop incomplet. Mais nous pouvons citer du moins quelques-uns des actes publics de cette Compagnie :
1668. Discours au Roi après la conquête de la Franche- Comté.
1671 (3 février). Panégyrique de Louis XIV, par Pellisson.
1671 {22 mars). Compliment adressé par l'abbé Tallemant à M. Harlay de Cnampvalon, sur son installation en l'archevêché de Paris.
1672. Compliment à M. Harlay de Cbampvalon, archevêque de Paris, après que le Roi se fut déclaré Protecteur de l'Académie. (Voyez p. 16.)
1672 (mai). Compliment fait à madame la chancelière Seguier, par Perrault, lorsque l'Académie quitta l'hôtel Seguier pour tenir ses séances au Louvre. (Voyez p, 18.;
1672 { 15 juin Compliment adressé par Charpentier à Colberl, qui avoil obtenu du Roi que l'Académie tint ses séances au Louvre Voyez p. 18.,
1672 13 août . Harangue au Roi a son retour de la campagne rie Hollande, par Perrault.
1672. Reuierciuienl adressé par Doujat au duc de Richelieu qui avoit offert à l'Académie le portrait du cardinal do Richelieu.
1673 (16 janvier). Compliment adressé à Colbert par Charpentier sur de nouvelles libéralités qu'il avoit obtenues du Roi. (Voyez p. iy.,
1673 ;23 août). Panégyrique du Roi par l'abbé Tallemant le jeune.
1673 (30 octobre \ Harangue au Roi sur la prise de Maes- Iricbl, par le même.
1674 fi4 janvier '. Harangue de Segrais à Colbert sur le rétablissement du droit de Commit timus. (Voyez p. 21.)
1674 (28 janvier,. Harangue par l'abUe Regnier-Desmaraîs à M Daligre, promu ik la dignité de garde des sceaux.
1674 ( 16 avril ). Compliment de l'abbé Tallemant le jeune a M. de Harlay, archevêque de Paris, sur sa promotion a la dignité de duc et pair.
1675 (30 juillet s Harangue au Roi sur ses conquêtes, par Quinault.
il. 3
1076 [ïî> juillet) Harangue au Roi sur ses conquêtes, par Pellisson.
1<>77 (24 avril). Compliment au cardinal d'Estrëes à son retour de Home par Charpentier.
1677 (12 juin). Harangue] au Roi sur sa campagne et sur son heureux retour, par Quinault.
1677 (25 août}. Panégyrique du Roi sur la campagne de Flandre de celte même année, par l'abbé Tallemaut le jeune.
1678 (25 avril). Harangue au Roi après la prise de Cambrai, par Perrault.
1679 (25 mai). Harangue au Roi sur la paix, par M. Rose. 1679 (24 juillet). Panégyrique du Roi, sur la paix, par
M. Charpentier.
1679 (25 août). Panégyrique du Roi, sur la paix, par l'abbé Tallemant le jeune.
1679. Harangue à la reine d'Espagne, par Boyer.
1680. Harangue à madame la Dauphine, par le duc de Saint- Aignan.
4685 (28 août). Harangue au Roi sur la mort de la Reine, par Charpentier. — Autres harangues, sur le même sujet et par le même académicien, prononcées devant le Dauphin et devant la Dauphine.
1684 (0 juin). Compliment adressé par Charpentier au duc de Richelieu, sur la mort de la duchesse, sa femme.
1685. Harangue à M. Boucherai, sur sa promotion a la dignité de chancelier, par boyer.
1687 (27 janvier). Deux discours sur la guérison du Roi, par l'abbe Tallemant le jeune, et par Barbier Daucour.
1690 (12 mai). Deux discours, par l'abbé De Lavau, l'un au Roi. l'autre au Dauphin, sur la mort de madame la Dauphine.
1691 (5 mai;. Compliment au Roi, à son retour de la conquête de Mons, par Charpentier.
Nous ne trouvons pas d'autres circonstances solennelles, où l'Académie ait paru publiquement.
Porter notre langue à sa perfection, et nous épurer le goût, soit pour l 'éloquence, soit pour la poésie, c'est ce que r Académie se proposa d abord, selon les vues du cardinal de Richelieu: et, pour y parvenir, elle résolut de travailler successivement à un dictionnaire, à une grammaire, à une rhétorique, et à une poétique.
Mais peu de gens oui, ce rne semble, une idée juste des travaux qu'il est raisonnable d'attendre d'une Compagnie telle (jue celle-ci. Peu de gens, dis-je. considèrent qu'elle ne forme pas un Corps, dont les membres tirent de leur qualité d'Académiciens leur principal établissement dans le monde; que l'Église, la Cour, l'Épée. ou la Robe, attachent indispens iblement à d'autres devoirs la plupart des Académiciens ; et que ceux qui parussent n'avoir point d'emplois capables de les détourner, sont presque toujours appliqués en leur particulier a «les ouvrages dont il est naturel qu ils .t'occupent encore plus que de 1 ouvrage commun.
Qu'est-ce d'ailleurs que le travail ordinaire des Compagnies, où il faut que tout m» décide à la pluralité des
ÏRAVAI X
voix ; où par conséquent la différence des .sentiments donne lieu à des doutes, à des recherches, à des contestations? Ne sait-on pas que les Compagnies les plus graves, et où l'ambition est nourrie par de grandes récompenses, ne sont pas exemples de ces inconvénients? À plus forte raison se trouveront-ils dans une Compagnie, où la qualité des matières ne peut faire naître de scrupule sur les distractions, et où les particuliers ne sauraient envisager leur travail comme un moyen de s'avancer.
Joignons à cela que souvent et nécessairement il s'y forme des questions de littérature, qui, pour n'être pas tout à fait étrangères à la question du jour, ne laissent pas d'en reculer la décision, et de consumer du temps. On vouloit examiner un mot, et de ce mot on passe à la chose dont il présente l'idée. Une question de grammaire devient insensiblement une question de critique, ou d'histoire, ou de physique. Deux heures alors sont bien courtes, dans une assemblée de gens qui tous ont l'esprit fécond et orné.
On doit considérer aussi que les temps n'ont pas toujours été les mêmes pour l'Académie. Ses projets étoient à peine dressés lorsqu'elle perdit le cardinal de Richelieu. Les temps qui suivirent furent orageux pour le royaume, et par conséquent fâcheux pour elle; car les Muses veulent ou jouir de la paix ou avoir des victoires à chanter. En un mot, quoiqu'elle ait eu quelques belles années sous la protection de M. le chancelier Seguicr, il est cependant vrai (pie ses jours de gloire et de travail ne doivent proprement être comptés que
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du jour qu'il plut au Hoi de s'en déclarer le Protecteur. Jusque-là, encore incertaine de sa fortune, et n'ayant point d'assez puissant motif pour s'opiniàtrer à une entreprise aussi triste que Test celle d'un dictionnaire, elle n'avoit qu'imparfaitement ébauché le sien. Ainsi la révision de ce grand ouvrage, mais révision bien plus longue et bien plus pénible qu'une première façon, ne commença qu'en 1672, et il fut achevé d'imprimer en 1094.
Que l'on entre donc un peu dans les raisons de l'Académie, et l'on jugera, du moins il me le parolt, que les reproches qu'elle a eu si souvent à essuyer sur sa lenteur sont assez mal fondés. Car en6n, l'illustre Académie de la Crusca n'a-t-elle pas mis à préparer la première édition de son vocabulaire , près de quarante ans, et à la retoucher plus de trente? Florence est cependant «une ville où les affaires ne sont pas a beaucoup près si vives, ni en si grand nombre que dans * Paris ; où les occasions des devoirs et du commerce de la vie civile sont bien moins fréquentes; où les particuliers n'ont presque d'occupation que celle qu'ils se font d'eux-mêmes pour ne pas tomber dans l'oisiveté : et où. par conséquent, l'assiduité à ce qu'ils peuvent avoir entrepris, est beaucoup moins détournée '. » Mais le François demande l'impossible, une extrême diligence et une extrême perfection.
Je commencerois ici à expliquer sur quel plan a été fait le Dictionnaire de l'Académie, et dans quelle vue,
' Prc face de l'abbe Régnier, k la trie du Dictionnaire de l' Académie franroise. fo.)
.18 TRAVAUX si je n'avais pas à parler auparavant de son démêlé avec le fameux Anloine Fureticre, abbé de Chalivoy. J'en puis rendre un compte exact, parce que les Registres m'en apprennent tout le détail 1 .
Mais d'abord, pour se mettre à portée d'en bien juger, il y a deux cboses à savoir : la première, que l'Académie, craignant l'infidélité des copistes employés à transcrire ses cahiers, obtint, le 28 juin 1674, un privilège signé en commandement2, par lequel défenses étoient faites de publier aucun dictionnaire françois, avant que le sien fût au jour; la seconde, que le 24 août 1684-, Furelière, qui éloit lui-mômede l'Académie, surprit un privilège du grand sceau pour l'impression d'un Dictionnaire univers?) ', où suivant le titre qu'il en avoit montré à l'approbateur, il ne faisoit entrer que les termes d'arts et de sciences ; mais où, suivant le titre inséré dans le privilège, il faisoit entrer # tous les mots françois, tant vieux que modernes, et par conséquent tout ce qui devoit composer l'ouvrage de l'Académie, qu'on le soupçonnoit d'avoir pillé.
Tel étoit le fonds du procès» et voici de quelle manière l'Académie se conduisit. Elle dissimula ses soupçons le reste de l'année 1684. Ce ne fut qu'au commencement de l'année suivante, quêtant avertie qu'on imprimoit actuellement le Dictionnaire de Furelière, elle indiqua, lui présent, une assemblée extraordi-
» Janvier, février et mars 1085. (o.î— Voyez aux Pièces justificatives.
• Sur cette expression, voy. tome I, p. 30, note \.
de i/.w: \hK\iii:. :u>
nain', où il scroit interroge là-dejssus. Il ne s y n ndit point '.
Cependant, pour donner à l'accusé lout le temps de se reconnoltre, la Compagnie ne voulut rien statuer, qu'auparavant il n'eût été ou entendu, ou du moins averti une seconde fois. Elle chargea seulement le secrétaire, qui étoit M. l'abbé Régnier, d aller en personne chez lui. pour lui intimer Tordre de paraître à l'assemblée suivante. Il y manqua encore.
On délibérait si on le ferait avertir tout de nouveau, lorsque M. de Novion, premier président du Parlement, et alors Directeur de l'Académie, fit savoir que c'étoit lui-même qui l'avoit empêché d'y assister, parce qu'il se flatloit de pouvoir accommoder l'affaire, en le portant à lui remettre, de bonne grâce, et son privilège et son manuscrit.
Furetière, quelques jours après, donna effectivement son privilège et la première lettre de son Dictionnaire à M. le premier Président, qui, pour terminer les choses a l'amiable, proposa que I on tint chez lui une conférence, où il pri.it la Compagnie d'envoyer des commissaires. Elle lui en remit le choix. 11 nomma MM. de Cbaumont , Perrault, Charpentier, et T. Corneille, à qui la Compagnie ajouta M. l'abbé Régnier, chargé, en qualité de secrétaire, de garder les litres et les papiers de l'Académie.
Avant le jour arrêté pour cette première conférence, ou apprit que déjà Furetière avoit fait imprimer des
■ V Hit. : il ne s'y trourt point.
40 TBAVMX essais de son Dictionnaire , accompagnés d'une épltiv au Roi, et d'un avertissement, où il attaquoit le privilège et l'honneur de la Compagnie.
D'abord les Commissaires , lorsqu'ils furent chez M. le premier Président, produisirent le privilège do l'Académie, et firent observer les clauses qui portoient défenses expresses d'imprimer aucun Dictionnaire français, avant que celui de l'Académie fût imprimé : clauses qui n'avoient été demandées, comme je l'ai déjà dit, que pour prévenir l'infidélité des copistes ; mais dont l'événement présent faisoit assez voir la nécessité, puisque l'infidélité se trouvoit même dans un membre de l'Académie.
Ils obligèrent ensuite Furetière à faire lecture de son privilège, où M. Charpentier, sur l'approbation duquel ce privilège avoit été accordé, fit voir qu'on avoit glissé un titre tout différent de celui qui étoit énoncé dans son Approbation ; puisque dans Y Approbation il ne s'agissoit que d'un dictionnaire contenant les termes d'arts et de sciences; au lieu que dans le Privilège il s'iigissoit d'un Dictionnaire contenant tous les mots françois, tant vieux que modernes.
De là ils en vinrent à l'examen des cahiers, que Furetière avoit confiés à M. le premier Président; et par la confrontation de plusieurs endroits, mais endroits décisifs, il fut convaincu d'avoir employé la méthode, les définitions, les phrases de l'Académie, ou sans aucun changement, ou avec des changements si légers, et si visiblement affectés, qu'ils le démasquoient encore mieux.
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Il parut si déconcerté que les Commissaires, dans l'état où ils le voyoient, crurent ne pouvoir, sans inhumanité, le presser de s'expliquer actuellement ; et supplièrent M. le premier Président de trouver bon qua trois jours de là ils retournassent tous ensemble chez lui.
Entre ces deux conférences, la Compagnie permit à MM. Racine , La Fontaine et Despréaux , amis de Furetière dès l'enfance, d'aller le voir au nom de tous, pour le disposer à donner des marques de sa soumission, et pour tacher d'adoucir le plus qu'ils pourroient ia peine que cette humiliation devoit lui faire. Ils trouvèrent un esprit inaccessible à la raison; ce n'étoit plus le même homme; la honte qu'il avoit essuyée chez M. le premier Président s etoit tournée en fureur.
Ainsi la négociation de ces trois illustres amis fut inutile ; la seconde conférence n opéra rien de plus, et Furetière ne fut touché ni des prières vives et pressantes de ses confrères, ni des remontrances de M. le premier Président, qui Gnit par lui dire qu'il ne pouvoit, « ni comme juge, ni comme académicien, ni comme son ami, » se dispenser de le condamner.
11 n'y eut donc plus «l'autre parti à prendre, que de procéder contre lui dans les formes. C étoit à l'Académie à s'en faire justice elle-même, puisque ses Statuts l'autorisent, et même l'obligent à destituer un Académicien, qui aura fait u quelque action indigne d'un homme d'honneur. » Et quelle action plus indigned'un homme d'honneur, que d'avoir usurpé le travail de sa Compagnie, et cherché à la flétrir par des libelles répan-
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ilus dans le public? Aussi no balnnen-1-on pas. Furetière, après avoir été de l'Académie pendant vingt-trois ans, en fut exclu le 22 janvier IG85
Mais le premier scrutin, ou pour la destitution ou pour l'élection d'un Académicien, n'étant, comme je l'ai dit ailleurs, qu'un moyeu établi pour faire que la Compagnie déckue ce qu'elle pense, après quoi sa pensée doit être notifiée au Protecteur, sans l'agrément duquel on ne va jamais au dernier scrutin, le Roi, qui, depuis qu'il étoit Protecteur de l'Académie, n'avoit entendu parler d'aucune destitution, apprit celle-ci avec quelque sorte d'clonnemenl. Il voulut savoir premièrement de quoi Furetière étoit coupable1 ; en second lieu, si l'on avoit essayé d'autres manières pour le ramener; et enfin si toutes les formes nécessaires pour destituer quelqu'un du Corps avoient été gardées. On dressa sur ces trois chefs un assez long mémoire; et comme on y faisoit entrer la suppression du Privilège, le Roi, ^attachant à cet article particulier, se contenta de répondre que l'affaire devoit suivre le cours ordinaire de la justice. Personne n'osa faire observer à Sa Majesté que la suppression du Privilège et l'expulsion de Furetière étoient deux faits tout différents. Il n'y
1 La séance étoit ce jour-là composée de MM. de Cbauraont, évêque d'Acqs, chancelier; Régnier, secrétaire; Charpentier, l'abbé Tallemant l'aîné. Le Clerc, l'abbé Testu. l'abbé Tallemant le jeune, Boyer, Quinaull, Perrault, Racine, l'abbé Gallois, de Benseracle, l'abbé Huet, le président Rose, l'abbé de Lavau, l'abbé deDangeau, d'Aucour, de La Fontaine, Thomas Corneille, (o.) * Regiit. del'Acad., 37 janvier 1685.
eut donc point de nouveau scrutin; et, pour la révocation du Privilège, on se pourvut au Conseil, où il fut supprimé par arrùt contradictoire du 9 mars 1085.
Furetière, non content d'avoir oublié ce qu'il devoit à sa Compagnie, oublia dès lors ce qu'un homme d'honneur se doit toujours à lui-môme. Sa colère lui dicta des volumes de médisances et de railleries contre ses anciens confrères ; mais railleries grossières, médisances brutales, qui ne donnent pas une trop bonne idée de son esprit, et qui en donnent une bien plus mauvaise de son cœur. CVst ainsi qu'il passa misérablement les trois dernières années de sa vie à écrire des libelles diffamatoires'. Le torrent de ses invectives ne put être arrêté, ni par la censure publique des magistrats', ni par la modération de ses confrères3, qui ne lui opposèrent qu'un généreux silence, dont l'Académie leur donna l'exemple. Car une chose remarquable, et qui ne peut que faire beaucoup d'honneur à celle Compagnie, c'est qu'il ne parut rien d'elle contre lui. Llle n'avoit cependant, pour le confondre, qu'à exposer naïvement ce qui s etoit passé de part et d'autre. Klle n'avoit, dis-je, qu'à faire alors en qualité de partie
• Il mourut a Paris, le 14 mai 1C88, »«e de fl8ans. Il «voit été r^ ua l'Académie l<» l.i du même ni"i> lGt>2. (o.
' Ordonnance du lieutenant de police, du M décembre IGHO, contre se> factums et autres libelle». ,u.
1 II ne parut contre Furetière. qu'une petite epi .ranime de La Fontaine, et deux lettres, l'une de M. Dtmjal. l'autre de l'ai. l e Tallemaot l'ancien. Fncore ces lettres ne furent-elles imprimées qu'après la mort de Furetière, et sans l'aveu des auteurs, (o.)
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offensée, ce que je viens de faire ici en qualité d'historien.
Revenons, il est temps, au Dictionnaire de l'Académie; et si nous voulons juger sainement de cet ouvrage, commençons par bien examiner dans quelle vue il a été et a dû être composé.
Quelle étoit donc la fin, et la fin unique de l'Académie? « De porter la langue que nous parlons à sa dernière perfection, et de nous tracer un chemin pour parvenir à la plus haute éloquence'. » C'est donc sous cette idée particulière qu'il faut envisager son travail -, et non pas comme les autres dictionnaires, sous une idée vague et indéterminée, qui ne présente à l'esprit qu'un recueil alphabétique de mots avec leur explication.
Ainsi, pour aller droit à son but, et pour se renfermer dans son objet, elle a dû faire un choix exact des mots et des phrases que le bel usage2 emploie dans la conversation, dans les discours publics, dans la poésie, dans l'histoire, et généralement dans tous les écrits, qui doivent être à la portée de tout le monde.
Par la même raison, elle n'a dû faire entrer dans son
1 Pellisson, Histoire de l'Académie, (o.) — Voy. tome 1, p. 3- 1 .
* Vaugelas fonde la grammaire de la langue sur la raison et le bon usage : el tous les grammairiens du temps tiennent le même compte de l'usage
Qucm penc» nrhitrium r«l ol jui et uorma loqorndi ,
comme dit Horace.
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ouvrage, ni les tenues d'ai ls el de sciences1, à moins que ce ne soient des mots extrêmement connus, et qui aient passé dans le discours ordinaire; ni les vieux mois, à moins que ce ne soient les primitifs de quelques au 1res conservés par l'usage; ni certaines façons de parler nouvelles et affectées, que la mode et le caprice voudroient introduire, mais qui n'ont pas encore le sceau de l'autorité publique ; ni les termes d'emportement et de débauche, qui peuvent blesser la religion et la pudeur; ni enfin ceux qui n'ont cours que parmi le peuple, ou qui ne sont que dans la bouche des provinciaux2.
On ne met pas les proverbes, ni les phrases qui en viennent, au rang de celles qui ne sont absolument que pour le peuple. Outre qu'en toutes les langues les proverbes contiennent la morale vulgaire du pays, et que pour cela seul ils mériteroient d'être conservés, ils peuvent d'ailleurs être placés quelquefois de manière qu'ils aient du sel et de la grâce, soit dans le discours familier, soit dans les ouvrages qui en approchent.
Rien n'étoit plus difficile que de faire bien connottre la valeur et la propriété de chaque mot, ou en le définissant, ou en l'expliquant par des synonymes. Qui croiroit, par exemple, que le mot Bon, un mot si commun et si court, put avoir jusqu'à soixante et quatorze signi-
1 11 > en a un dictionnaire à part, dont T. Corneille est le principal autour, (o.)
■ Voyez dans le Roman cornu/ne de Scarron ( liililiotli. el/ev. ), t. II. |». 137, une note intéressante sur le mépris qu'on affectait, à la cour el à la ville, pour les gens de province.
fications loutes différentes 1 ? On les voit dans le Dictionnaire de l'Académie, qui cite elle-même cet exemple pour montrer de quelle difliculté. mais en même temps de quelle nécessité il est de saisir la notion précise de chaque terme, sans quoi Ton ne peut se flatter ni de savoir une langue, ni d'écrire avec justesse.
Toutes les langues ont deux sortes de mots : les uns primitifs et simples, les autres dérivés ou composés. Il y a donc deux manières de ranger les mots dans un dictionnaire : l'une, de les mettre tous, de quelque nature qu'ils soient, dans leur ordre alphabétique ; l'autre de les disposer par racines, c'est-à-dire, de n'observer l'ordre de l'alphabet que pour les mots primitifs, et de placer sous chaque primitif tous les mots qui en dérivent.
Or. de ces deux méthodes, la dernière est véritablement la plus savante, la plus propre à instruire un lecteur studieux . parée qu'elle lui fait voir d'un coup d'œil, à la suite d'un mol simple, tous ceux qui eu ont été formés : de même qu'on voit dans les arbres généalogiques, sous chaque chef de famille, tous ses descendants et toutes les personnes qui en sortent. Mais celle' méthode n'aecoinmodoit pas l'impatience du François; ainsi l'Académie, après l'avoir employée dans la première édition de sou Dictionnaire, a cru devoir l'abandonner dans la seconde.
1 Préface du nouveau Dictionnaire de l'Académie. ;o., — Par ce nouveau Dictionnaire. d'Olivet entend l'édition donnée par l'Académie, avec une préface de l'ald>e Héritier des .MaraK
Quand je dis la seconde édition, je dis mal : c est plutôt un dictionnaire nouveau, puisqu'il y a un ordre tout différent et une infinité de changements essentiels, soit additions, soit corrections.
Ni dans l'un ni dans l'autre de ces dictionnaires l'Académie ne cite d'auteurs. On le trouve mauvais. Hé! qui voudroit-on qu'elle citât? Depuis quatre-vingts ans, nos écrivains les meilleurs ont été de son Corps : lui conviendroit-il de les citer?
Il est vrai que l'Académie de la Crusca cite toujours. Mais avant qu'elle commençât son vocabulaire, l'Italie avoit des auteurs reconnus pour classiques, et nous n'en avons point encore de tels'.
S'il nous restoit aujourd'hui un dictionnaire latin commencé parScipion, Térenee, Léiius; continué par Lucrèce. Catulle, Cicéron, César; achevé par Virgile, Horace, Mécénas : leur ferions-nous un (rime de n'avoir pas joint à leur autorité celle d'un Lucile , d'un Pacuve. ou peut-être d'un Mievius et d'un Bavius, comme sont cités, dans les nouveaux Furetièresct dans les nouveaux Richelels, quantité de petits écrivains, dont les ouvrages
Parent, demi-rongés, les rebords du l'onl-Neuf*? Il y a cependant quelques Académiciens qui souhai-
» Il est elranife que d'Olivet, qui écrivait en 1729, n'ait pas re pardi' comme classiques les grands auteurs du dix-septième siècle On s'expliquerait tout au plu.> qu'il dit qu'au temps ■ u fut commence le diction lia ire, nous n'avions pas d auhur- re< <>iidu> pour classique*.
• Vers de Despreaux.
teroient que Ton citât, et même ils l'ont proposé depuis peu encore dans une assemblée générale, où ils ont principalement insisté sur les raisons suivantes :
I. Que des exemples font ce qu'une définition ne sauroit faire; qu'une définition est souvent plus capable d'embrouiller les idées que de les démêler; mais que plusieurs exemples bien choisis nous mettent devant les yeux et le véritable sens d'un mot et toutes ses diverses acceptions, et avec quels autres mots l'usage permet de le construire.
A cela on répond , qu'en bannissant les citations d'auteurs, jamais l'Académie n'a prétendu bannir les exemples; au contraire, il n'y a pas de mots qu'elle n'accompagne d'exemples. Mais ces exemples, importet-il qu'on les tire de quelque auteur, ou que la Compagnie les lasse exprès pour les alléguer ? Est-ce qu'on attribuera plus d'autorité à un particulier qu'à toute une Compagnie? Est-ce que Racine, par exemple, lorsqu'il écrit une phrase dans la chaleur de la composition, sera plus infaillible, la plume à la main, qu'il ne l'est dans une assemblée, où, de sang-froid et avec réflexion, il approuve cette même phrase, après que d'habiles grammairiens, lui présent, l'ont examinée à la rigueur?
II. Que le Dictionnaire de l'Académie , tel qu'il est, rebute par trop de sécheresse, au lieu que la lecture en deviendroit agréable, si chaque mot étoit suivi de citations qui fussent par elles-mêmes ou ingénieuses ou instructives.
A cela on répond que plus elles seront agréables, plus elles amuseront le lecteur dans un temps où il n'a pas besoin d'être anîusé. Car un écrivain, quand ouvre-
t-il son dictionnaire? Quand tout à coup sa plume est arrêtée par un doute sur la langue. Dans ce temps-là, plus on se hâte de l'instruire, plus on le sert utilement. Les moments alors lui sont précieux. Des exemples clairs et courts lui suffisent. Mais que, par hasard, il trouve des pensées brillantes, sentencieuses, elles ne seront bonnes qu'à le dérouter, en lui donnant l'occasion de se distraire et le loisir de se refroidir. Je m'en rapporte à ceux qui sont dans l'habitude d'écrire.
III. Que les exemples allégués par l'Académie no sont que pli rases communes, qui ont élé faites sur-le-champ dans ses assemblées, et qui se renferment presque toutes dans les bornes de la conversation ; qu'on ne trouve que dans des ouvrages faits i loisir les expressions hardies, figurées ; et que, par conséquent, renoncer à citer des phrases d'auteurs, c'est renoncer aux expressions non communes, et bannir d'un Dictionnaire le plus beau de notre langue.
À cela on répond que les phrases figurées sont l'ouvrage, non pas d'un dictionnaire, mais du génie. C'est au génie seul à enfanter toutes ces hardiesses qui contribuent si fort au merveilleux de la poésie et au sublime de l'éloquence. Comment les mettre dans un dictionnaire, puisque le nombre n'en sauroit être limite, et qu'elles naissent perpétuellement sous la plume d'un écrivain dont l'imagination est montée à un certain degré de chaleur? Il y auroit même du danger, pour un écrivain novice, à trouver ces sortes d'expressions hors du lieu où elles ont été mises originairement. Ce seroit l'exposer à s'en servir mal à propos; et peut-être qu'une imitation vicieuse le conduiroit à ne faire qu'un tissu