II. i
iSO TRAVAUX
de phrases étudiées, qui de tous les styles est le plus
mauvais.
Enfin, pour ne pas m'étendre davantage sur ce sujet, toutes les fois que le pour et le contre des citations a été mûrement examiné, la Compagnie s'est toujours déterminée à les exclure de son dictionnaire *.
• Un de nos meilleurs grammairiens, le cé1M>re Patru, étoit fortement pour les cilatious. C'est ce qu'on verra par la lettre suivante, dont je m'imagine que ceux qui aiment l'histoire littéraire seroient fâchés que je les eusse privés:
c Mon cher, tu sauras que Cassandre et Riclielet. nos anciens camarades, dont le premier e^t mon secrétaire et l'autre mon lecteur, me demandent leurs appointements. Voici en quelle monnoie. Ils ont envie de faire un dictionnaire qui soit composé de citations extraites de nos bons auteurs, et ils croient que, si je veux revoir l'ouvrage, un libraire le payera bravement. Cette idée leur est venue sur ce que l'Académie, contre mon avis, qui fut toujours celui de Chapelain et de beaucoup d'autres, persiste dans sa résolution de ne point citer. Cassandre a déjà fait un.essai qui me donne, mt'hen-l'-! une bonne opinion de ce qu'on fera sur le même plan. II s'est attaché aux mois qui sont de peu d'usage et qui regardent les plantes, les animaux, l'analomieou la pharmacie. Riclielet va dépouiller tout d'Abl.incouit. J'en ferai autant pour mes plaidoyers. Nous ne ferons que crayonner les passages. Un petit copiste à six deniers portera le tout sur du papier'qui ne sera écrit que d'un côté, tellement qu'il ne faudra que découper ce papier et rapporter chaque morceau en son lieu et place, où H sera collé. Tu sais que les Induis ne se font pas autremeut. Nous sommes convenus que, pour la part non-seulement tu ferois la même chose pour tes propres ouvrages, mais de plus garde-toi de dire non! ) pour tout Dal/.ae 11 a rte règle, ordonné, nous réglons, ordonnons que tu fourniras cette tâche^ Riclielet est sûr de cinq ou six auteurs vivants qui, pour avoir le plaisir et l'honneur d'être cités eux-mêmes, fourniront d'autres extraits pardessus le marche ; et chacun gardera le silence, pour mettre sa petite vanité à l'abri, comme de raison. Je m'en suis ouvert au
Jallois oublier un autre reproche qu'on lui fait encore : c'est d'avoir jusqu'à présent retenu l'ancienne manière d'écrire, qui marque l'analogie et l'étymologiedes mots; au lieu de se conformer à la nouvelle, qui supprime ou remplace par des accents la plupart des lettres inutiles pour la prononciation. Ce que j'ai donc à dire là-dessus, c'est qu'à l'égard de l'orthographe, comme en tout ce qui concerne la langue, jamais l'Académie ne prétendit rien innover, rien affecter. Sa loi, dès son établissement, fut de s'en tenir « à l'orthographe reçue, pour ne pas troubler la lecture commune, et n'empêcher pas que les livres déjà imprimés ne fussent lus avec facilité, * Dès lors il fut résolu, a qu'on travaillerait pourtanl à oter toutes les superlluites qui pourroient être retranchées sans conséquence1 ». Et c'est aussi ce qu'elle a voulu faire insensiblement; mais le public est allé plus vite et plus loin qu'elle. Peut-être
Rapinet au Rouhours, qui s'y jeitent à corps perdu. Allons, notre ami, travaille et beaucoup ci promptement. Son^e que nous n'avons pas, comme toi, « un bréviaire bien pave, quoique nul récité. Adieu. .Nous nous aimions à la bavette, aimons-uous toujours.— Ce 4 avril 1077. »
r»i entre les m:iins l'original de cette lettre qui s'adrefsoil a M. deMaucroiv, cuanoinede Heims. On y voit elairemeul la vraie origine de < e dictionnaire, doul Kidielet pa^e pour l'unique auteur; et, cela étant, on aura m . * i n s> de peine j croire ce qu'il dit au mol Orfai »\ p. 02, des remarques imprimées à la tète de ce dictionnaire, dans la première édition, qui c-1 de I0NU, qu'il vint * bout de ce travail c en quinze ou seize mois. » o.) — ('elle noie tête ajoutée depuis la 1" édition ùeYUufouc de l'AcùdiiU.
1 Projet du dictionnaire rapporte dans l'uisloire de M. Pellissoo . io.)?oyei t. t, p. i02 et suivantes.
estril allé trop loin et trop vite. Quoi qu'il en soit, elle dit très-bien, que « comme il ne faut point se presser de rejeter l'ancienne orthographe, on ne doit pas non plus faire de trop grands efforts pour la retenir *. » Ce qui signiGe que, toujours asservie à l'usage, elle a respecté l'ancien, tant que ç> été celui de nos écrivains les plus célèbres : mais qu'elle est disposée néanmoins à subir la loi du nouveau, lorsqu'il aura entièrement pris le dessus.
J'ai déjà dit que son dictionnaire parut pour la première fois en Elle n'en commença la révision qu'en 1700. 11 y eut donc six années d'intervalle, qui furent employées à recueillir et à résoudre des doutes sur la langue, dans la vue que cela serviroit de matériaux à une grammaire, ouvrage qui devoit immédiatement suivre le dictionnaire, selon le plan du cardinal de Richelieu.
On arrêta que pour ce travail, qui n'étoit regardé que comme un préliminaire, la Compagnie se partageroit, et qu'à l'un des bureaux M. l'abbé de Choisy tiendroit laplumc, à l'autre M. l'abbé Tallemant. D'abord ces deux bureaux travaillèrent avec l'ardeur qu'inspirent les nouvelles entreprises. On y rassembla, les trois premiers mois, de quoi faire deux petits recueils, l'un desquels fut imprimé en 1098, sous le titre de Remarques
1 Préface du nouveau dictionnaire, (o.)
1 A la fin de ses Remarques de gramtnaire sur Hoc me, l'abbe d'Olivel parle longuement de Ytpitre dédtcatoire de ce diction uaire et en donne le projet primitif avec les correclious proposées par l'abbe llegnieret Racine. Nous donnerons, aux Pièces justtjicaiives, ce morceau important.
DE L'ACADÉMIE. 53 Décisions de V Académie françoisey recueillies par M. L. T. Ces trois lettres initiales veulent dire Monsieur l'Abbé Tallemant. Il eut ordre de se désigner à la tête du volume', soit parce que le style ctoit purement de lui, soit parce que la Compagnie ne vouloit pas, à ce que je soupçonne, prendre sur elle toutes ces décisions qui ne venoient que d'un bureau particulier, composé seulement de cinq ou six Académiciens. Quant au recueil de M. l'abbé de Cboisy, elle ne jugea pas à propos d'en permettre l'impression2, parce qu'il l'avoit écrit de ce style gai. libre, dont il a écrit son Voyage de Siam. Mais bien loin qu'en cela il fût à blâmer, la
1 Reg. de l'Académie, 16 janvier 1698. (o.)
• Le travail de l'abbé de Choisy a clé imprimé dans le recueil intitulé : Opuscules sur la langue françoise, par divers Académiciens. Paris, M. Rrunet, imprimeur de l'Académie franeoise, MDCCLIV.— 1 vol. in-12,etily occupe les pages 243-341, sous le titre de Journal de l'Académie française, par M. Vabhé de Choisy. Au début, on lit ce passage, qui conlirme et complète ce que dit l'abbé d'Olivel :
« Au commencement de Tannée 1696, l'Académie résolut, à la pluralité des voix, qu'on travailleroit en deux bureaux; que, dans !e premier, on reverroil le Dictionnaire, et que, dans le second, on proposeroit des doutes sur la langue, qui, dans la suite, pourraient servir de fondement à une grammaire. Messieurs Charpentier, Perrault, (Thomas Corneille, et Messieurs les abhes de Dangt au et de Choisy promirent assiduité au second bureau. C'est le dernier nommé qui se chargea de tenir la plume pendant le reste du quartier. » — Suit une série de vingt-six questions intéressantes pour l'histoire de la lingue.
L'ahbe de Daugeau, dont il est parle dans cet extrait de l'abbé de Choisy, a compose des Essais de grammaire qu'on lit en tète du volume d'opuscules cité plus haut. On connaît les erreurs de son système orthographique.
plupart des lecteurs lui auroient su gré, si e ne me trompe, d'avoir corrigé par un peu de badinage la
sécheresse des questions grammaticales.
Au bout de trois mois, les deux bureaux se réunirent pour travailler conjointement à des Observations sur hs Remarques de Vavgelas. Elles furent achevées en 1700, et mises au net par T. Corneille 1 : l'abbé Ré-
1 En 1738, le libraire de Nully a publié les Remarques sur la langue françoise, avec les notes de messieurs Patru et Th. Corneille.— 3 vol. in-12.
Un avis des libraires (p. 10) porte : « Outre les notes de Th. Corneille, imprimées pour la première fois en 1687, on trouvera ici colles de M. Patru, qu , jusqu'à présent, n'avoient été imprimées qu'à la suile de ses plaidoyers... » — On ajoute que les noies de Patru sont toujours distinguées de celles de Th. Corneille. <
Dans V Avertissement de Th. Corneille (pages 1-10), on Ht qu'il S'est aidé des notes de Ménage, de Houhours, des annotations faites par Chapelain sur un de se* exemplaires, et des conseils de M. Milon, homme, dit-il, d'un goût lin et délicat. Ainsi, la date 1687, de la première édition, montre dt ji que Th. Corneille n'a pas attendu 1700 pour donner les dtcUions de l'Académie, et les noms dont il a appuyé son opinion, quand il ne la donne pas sans discussion, prouvent auisi que Th. Corneille n'a pas toujours parlé au nom de l'Académie.
Voici cependant comment l'Académie a pu influer sur son travail :
« Ces notes, dit-il, n'étoient encore qu'ébauchées quand Messieur- de l'Académie françoise me firent l'honneur de me recevoir dans leur Corps (l68o). L'avantage que j'ai eu depuis ce temps-la d'entrer dans leurs conférences a beaucoup contribué à me donner l'éclaircissement que je cherchons sur mes doutes. Je les ai engagés plusieurs fois à s'expliquer sur ce qui m'embarrassoit ; et, sans leur dire ce que j'avois envie de savoir, j'ai souvent appris, en les écoulant, de quelle manière il falloit parler. Je dois rendre ce témoignage à leur gloire qu'il y a inQnimenl à proGler dans
gnier, secrétaire perpétuel, ayant prié que l'on tint de temps en temps la plume àsa place, pourn'avoirqu'às'occupeivdesa grammaire ; car la Compagnie n'alla pas loin dans l'examen des doutes sur la langue sans juger qu'un ouvrage de système et de méthode ne pouvoitêtre conduit que par une personne seule ; qu'au lieu de travailler en corps à une grammaire, il falloit en donner le soin à quelque académicien, qui, communiquant ensuite son travail à la Compagnie, profilât si bien des avis qu'il en recevrait, que par ce moyen son ouvrage, quoique d'un particulier, pût avoir dans le public l'autorité de tout le Corps.
On en chargea donc l'abbé Régnier, qui, comme il le dit lui-même dans la préface de sa grammaire, y employa tout ce qu'il avoit pu acquérir de lumières « par cinquante ans de réflexions sur notre langue, par quelque connoissance des langues voisines1, et par trentequatre ans d'assiduité dans les assemblées de l'Académie, où il avait presque toujours tenu la plume. »
Qu'un jour l'Académie f.isse pour lui ce qu'elle a fait pour Vaugelas; qu'elle donne de courtes observations sur le petit nombre d'endroits où il pourroit avoir trop
leurs assemblées, et que si Ton recueilloit les belles et savantes cboÀt** qui s'y disent sur tom les mots qu'on y examine, on don— neroit au public un excellent et très-curieux ouvrage, »
Nous ne connaissons pas d'ouvrage de Th. Corneille, qui ait expressément rapporté les discussions de l'Académie.
1 Modestie à part, il ponvoil dire par une parfaite connoissance de IMjlien et de l*espagnol. [Ses ouvrages le prouvent.] (0 )— Ces derniers mots ont ete ajoutes depuii la édition.
déféré à ses préjugés 1 ; et non-seulement ces deux habiles grammairiens, Vaugelas et Régnier, suffiront à quiconque voudra savoir notre langue ; mais peut-être conviendra-t-on qu'il n'y a point de langue vivante où Ton ait de si grands secours que dans la nôtre, et dont les principes aient été recherchés avec tant de pénétration, éclaircis avec tant d'exactitude.
Ainsi, des quatre anciens projets, dictionnaire, grammaire, rhétorique, poétique2, en voilà deux d'exécutés avant la fin du dernier siècle , et les deux qui seuls appartenoient proprement à notre langue. Car la rhétorique et la poétique sont essentiellement les mêmes pour toutes les nations et dans tous les temps. Ou s'il y a quelque chose de particulier pour nous dans la rhétorique, c'est seulement ce qui regarde les figures de l'élocution ; et dans la poétique, c'est seulement ce qui regarde nos rimes, la construction du vers, et certaines pièces dont la forme n'est connue que parmi nous, comme le Virelai, la Ballade, le Rondeau. A cela près, je le répète, tous les préceptes qui renferment l'essence de ces deux arts sont invariables, et il y auroit de la présomption à croire qu'on puisse enchérir sur ce que les anciens nous en ont transmis.
* L'abbé d'Olivet, dans la préface de ses Remarques sur la langue francoisc (Paris, Barbou, 1771), s'explique plus clairement. 1) reproche à l'abbé Régnier de « suivre d'un peu trop près les traces de nos vieux grammairiens, dont les plus anciens écrivirent sous François Ier . »
* Voyez la Lettre de Fenelon sur les Occupations de l'Académie françoise. Outre le dictionnaire, la grammaire, la rhétorique et la poétique, il propose encore un traité sur l'histoire.
Pour se rendre donc utile à notre nation, ce n'est pas de nouveaux préceptes en ce genre, c'est des exemples que 1* Académie devoit au public. En a-t-elle donné? 11 ne faut que parcourir la liste des ouvrages qu'elle a produits, et qui sont au nombre de six ou sept cents, à n'y comprendre que ceux des Académiciens dont nous parlons, M. Pellisson et moi. Or nous ne parlons que de quatre-vingt-cinq Académiciens, qui est tout ce qu'il y en a eu de morts jusqu'en l'année 1700.
Quand l'ignorance ou l'envie se plaisent à dire que l'Académie francoise ne fait rien , par là qu'entendent-elles? Que cette Académie en corps ne travaille pas ? En ce sens , non-seulement il n'est pas vrai qu'elle ne travaille point-, mais il est vrai que c'est la seule des Académies qui ait travaillé et qui travaille, parce qu'en effet le travail des autres n'est pas de nature à pouvoir se faire en commun '.Ces riches mémoires, qui leur font tant d'honneur, et dont les volumes se multiplient si promptement, contiennent-ils quelque production d'une Académie en corps? Ils contiennent des dissertations fournies par divers particuliers ; et une dissertation de M. de Mairan, par exemple, n'est pas plus l'ouvrage de l'Académie des Sciences, qu'une tragédie de Racine est l'ouvrage de l'Académie francoise. Si cela est, on m'avouera que six ou sept cents volumes dont la liste, pour venir au temps présent, seroitaugmen-
1 J'en excepte Y Histoire métallique de Louis XtV, ouvrage commencé et fini par divers particuliers, la plupart de l'Académie francoise, avant que l'Académie des inscriptions eùl des Lettres Patentes du Roi. (o.)