JEAN DE LA FONTAINE
Rr-çu à l'Académie le i m»i (684, mort le 13 mars 1695.
Il naquit le 8 juillet 1621 à Château-Thierry 2, où son père étoit maître des eaux et forôts.
succédoit à Bergeret, complète l'éloge <ie son prédécesseur eo parlant même de ses écrits, que d'Olivel ne nous a pas fait connaître :
« Il porta dans ses emplois un esprit d'application et de suite, source la plus sûre du succès des affaires ; il fit sentir dans ses écrits une sorte de force que donnent l'ordre, la netteté du discours et une justesse qui, retranchant sévèrement les ornemeuts superflus, ne présente à l'esprit que ce qu'il lui importe de bien voir. »
La Chapelle répondant à l'abbé de Saint-Pierre vante à son tour « les mœurs douces et aimables, la conversation aisée, l'exacte connoissance des hommes, les vues droites et le juste discernement » qui formoient les qualités les plus brillantes de Bergeret.
Quanta ses écrits, nous ne connoissons de lui, outre son discours de réception, que ses réponses aux discours de l'abbé de Cboisy et de Fénelon, quand ils furent reçus à l'Académie.
' Charles Culberl, marquis de Croissy, frère du grand Colbert, avoit d'abord été président au parlement de Metz; c'est là sans doute qu'il avoit connu et s'eloit attaché M. Bergeret, avocat général à ce siège.
* De Jean de Lu Fontaine, ancien bourgeois de Château-Thierry
LA FONTAINK. *n
A Page de dix-neuf ans il entra dans l'Oratoire et dix- huit mois après il en sortit. Quand on aura vu quel homme c'éloit, on sera moins en peine de savoir pourquoi il en sortit» que de savoir comment il avoit songé à se mettre dans une maison où il faut s'assujettir à des règles.
Pour le connoltre à fond, nous avons deux choses à considérer en lui séparément, l'homme et le poète.
Jamais homme ne fut plus simple, mais de cette simplicité ingénue, qui est le partnge de l'enfance. Disons mieux , ce fut un enfant toute sa vie. Un enfant est naïf, crédule, facile, sans ambition, sans fiel ; il n'est point touché des richesses; il n'est pas capable de s'attacher longtemps au môme objet; il ne cherche que le plaisir, ou plutôt l'amusement; et pour ce qui est de ses mœurs, il se laisse guider par une sombre lumière, qui lui découvre en partie la loi naturelle. Voilà, trait pour trait, ce qu'a été M. de La Fontaine.
Quoiqu'il eût peu de goût pour le mariage, il s'y détermina par complaisance pour ses parents'. On lui donna une femme qui ne manquoit ni d'esprit, ni de beauté8, mais qui pour l'humeur tenoit fort de celte
et de Françoise Pidoux, fille du Bailli de Coulommiers. (o.) — Le père de Jean de La Fontaine se nommait Charles, et non Jean.
1 Le 27 avril I*i4l. Son exemple, dit M. Walckenaer, y attira son frère puîné, Claude Je La Font:iine; celui-ci persista dans sa résolution, se lit prêtre, et, en 1619, donna tous ses biens a son frère Jean, à condition que ce dernier lui payerait une rente viagère.
* A l'à^e de 2<> ou 27 ans, vers 1t!i7 ou ICiK. C'est alors que son père lui transmit sa charge de maître des eaux et f»rêls.
» Marie Hericart, fille d'un lieutenant au bailliage royal de la Ferté-Milon. Il en a eu un fils, dont la postérité subsiste, (o.)
madame Honesta, qu'il dépeint dans sa Nouvelle de Belphegor 1 .
Aussi ne trouvoit-il d'autre secret que celui de Belphégor pour vivre en paix. Je veux dire qu'il s'éloi- #noit de sa femme le plus souvent et pour le plus longtemps qu'il pouvoit, mais sans aigreur et sans bruit. Quand il se voyoit poussé à bout, il prenoit doucement le parti de s'en venir seul à Paris, et il y passoit les années entières, ne retournant cbez lui que pour vendre quelque portion de son bien'. Car voilà de quoi il subsisloit dans les commencements, parce que ni sa femme ni lui ne s entendoient à faire valoir leurs terres, dont le revenu, s'ils les avoient bien gouvernées, leur pouvoit suffire.
A la vérité, ses poésies lui eurent bientôt acquis de
1 Les auteurs des Mémoires de Trévoux, dit encore M Walckenaer, que nous continuerons à suivre, mais que nous ne citerons plus , affirment, sur le témoignage de personnes qui ont connu M"' de La Fontaine, qu'elle était du caractère le plus doux, le plus liant, et que son mari n'a pas plus pensé à elle dans la pièce de Hrlphégor qu'il n'a songe a faire le portrait d'autres personnages de son temps, en peignant dans ses écrits des ridicules ou des vices.
1 Au commencement de I65f , il avait vendu à M. de Villemontée, son beau-frère, une ferme de Damar, puis une maison et un domaine situés à Chàtillon-sur-Marne. La vente de ces immeubles lui procura une somme qui , en monnaie d'aujourd'hui, équivaut a environ cinquante mille francs. Enfin il vendit et sa charge et sa maison de Château-Thierry à son parent Antoine Pintrel, afin d'acquitter une partie de ce qu'il devait à M. Jannart, qui avait épousé la tante de M"* de La Fontaine. Celle-ci, alors séparée de biens avec son mari, toucha le reste du pris qui fut réservé sur celte vente.
LA FONT A IN" E. *oo généreux protecteurs. Il reçut en divers temps diverses gratifications de M. Fouquet', de MM. de Vendôme et de M. le prince de Conti. Mais tout cela venoit de loin à loin, et il auroit eu besoin de bien d'autres fonds plus sûrs et plus abondants, s'il avoit longtemps continué à être son économe.
Heureusement M™* de La Sablière le délivra de tout soin domestique, en le retirant chez elle 2. C eloit une
1 La Fontaine fut présenté au surintendant par Jannart (voy. la notp précédente^, qui était substitut de Fouquet dans sa charge de procureur général au Parlement de Paris. Fouquet fit au |»oele une pension de mille livres par an, à condition qu'il en acquitterait chaque quartier par une pièce de vers.
* M. Walckenaer dit que La Fontaine fut accueilli dans la maisou de M** de La Sablière, lorsque la mort de Madame lui eut fait perdre la charge de gentilhomme ordinaire de cette princesse, charge, dit-il encore, qui lui assurait une honorable indépendance. Tout porte à croire que le litre de gentilhomme de Madame était purement honorifique. Si La Fontaine l'obtint en 1007 et le perdit en 1671, il doit figurer pendant ce temps sur l'elat de la maison de Madame. Or, nous avons sous les veux un • Klal du pavement des gages et appointements, livrées et pensions que Madame, duchesse d'Orléans, ordonne être fait aux officiers de sa maison,» — « fait et arrête par Madame n Saint Germain en Lave le \b mars I0G8, » signe : Henriette-Aune, — et voici ce que nous trouvons : un gentilhomme servant ordinaire, le si. ur Henry Lirot, 1 ,2no li>re>; huit gentilshommes servants par quartier, 300 livres . les sieurs Ph. (lolin, Antoine Iterlier, Hichard f.artot, N. Have de Vaudarg<>nt, L. Itidault de Desauvrais, L. Le Févre du Frelay, Séraphin Jacquet, N. Honneville d'Arnault. — Le nom de La Fontaine ne parait pas ici. Du reste, dans la maison de Madame, on trouve un Pierre (îalbrun , sieur de La Fontaine, huissier du cabinet, aux gages de ISO livres, et, dans la maison de Monsieur: N. La Fontaine, un des seize valets de chambre servant par quartier, aux gages de 400 livres; Louis Terrier, dit La Fontaine, un desdou/e valets de garde-robe, aux
:tno LA FONTAINE.
dame d'un rare mérite, et dont l'esprit avoit beauté d'homme avec grâces de femme '. Elle se plnisoit à la poésie, et plus encore à la philosophie, mais sans ostentation. Ce fut pour elle que Bernier fit l'abrégé de Gassendi. La Fontaine demeura chez elle près de vingt ans. Elle pourvoyoit généralement à tous ses besoins, persuadée qu'il n'étoit guère capable d'y pourvoir luimême.
Vn jour qu'elle avoit congédié tous ses domestiques à la fois : a Je n'ai gardé avec moi, dit-elle, que mes trois animaux : mon chien, mon chat et La Fontaine. »
Joignons à ce mot-là celui de madame de Bouillon. Comme l'arbre qui porte des pommes est appelé pommier, elle disoit de M. de La Fontaine, cest un fablier, pour dire que ses fables naissoient d'elles-mêmes dans son cerveau, et s'v trouvoient faites sans méditation de sa part, ainsi que les pommes sur le pommier : tantM paroissoit n'être bon à rien, et n'avoir pas la moindre étincelle de ce feu divin qui fait les grands poètes.
A sa physionomie du moins, on n'eut pas deviné ses talents. Un sourire niais, un air lourd, des yeux presque toujours éteints, nulle contenance. Bigault et de Troyes l'ont peint au naturel: mais l'estampe que nous en avons
gages de 300 livres, et enfin Jean Barbier, sieur de La Fontaine, un des archers des gardes, qui avaient ôOtt livres dégages et la qualité d'écuyer. — Nous avons cru devoir relever ces noms de contemporains, qui n'avaient sans doute aucune pareil té avec le fabuliste, mais qui peuvent jusqu'à un certain point expliquer l'eireur de M. Walckenaer.
1 La Fontaine, falde XV, livre 12. (o.)
LA FONTAINE. 301 dans les Hommes illustres de Perrault, le flatte un peu.
Rarement il commençait la conversation ; et même, pour l'ordinaire, il y étoit si distrait, qu'il ne savoit ce que disoient les autres. Il rêvoit à tout autre chose, sans qu'il eût pu dire à quoi il rèvoit. Si pourtant il se trouvoit entre amis, et que le discours vint à s'animer par quelque agréable dispute, surtout à table, alors il s'échauflbit véritablement, ses yeux s'allumoient, c'étoit La Fontaine en personne, et non pas un fantôme revêtu de sa figure.
On ne tiroît rien de lui dans un tête-à-tête, à moins que le discours ne roulât sur quelque chose de sérieux, et d'intéressant pour celui qui parloit. Si des personnes dans l'affliction et dans le doute s'avisoient de le consulter, non-seulement il écoutoit avec grande attention, mais je le sais de gens qui l'ont éprouvé, il s'attendrissoit, il cherchoit des expédients, il en trouvoil ; et cet idiot, qui de sa vie n'a fait à propos une démarche pour lui, donnoit les meilleurs conseils du monde.
Une chose qu'on ne croiroit pas de lui, et qui est pourtant très-vraie, c'est que dans ses conversations il ne laissoit rien échapper de libre ni d'équivoque. Quantité de gens l'agaçoient, dans l'espérance de lui entendre faire des contes semblables à ceux qu'il a rimes : il étoit sourd et muet sur ces matières; toujours plein de respect pour les femmes, donnant de grandes louanges à celles qui avoient de la raison, et ne témoignant jamais de mépris à celles qui en manquoient.
Autant qu'il étoit sincère dans ses discours, autant étoit-il facile à croire tout ce qu'on lui disoit. Témoin
son aventure avec un nom mé Poignan1, ancien capitaine de dragons, retiré à Châleau-Thierry. Tout le temps que ce Poignan n'étoil pas au cabaret, il le passoit auprès de madame de La Fontaine, qui étoit, comme j'ai dit, une madame Honesta,
D'un orgueil extrême, Et d'autant plus que de quelque vertu, Un tel orgueil paroissoit revêtu.
Poignan de son côté n'étoit point du tout galant. On en Ct cependant de mauvais rapports à M. de La Fontaine, et on lui dit qu'il étoit déshonoré s'il ne se battoit contre Poignan. Il le crut. Un jour d'été, à quatre heures du matin, il va chez lui, le presse de s'habiller, et de le suivre avec son épée. Poignan le suit, sans savoir où, ni pourquoi. Quand ils furent hors de la ville, La Fontaine lui dit : « Je veux me battre contre toi, on me Ta conseillé; » et après lui en avoir expliqué le sujet, il mit l'épée à la main. Poignan tire à l'instant la sienne, et d'un coup ayant fait sauter celle de La Fontaine à dix pas, il le ramena chez lui, où la réconciliation se fit en déjeunant.
Figurons- nous une république toute composée d'hommes tels que M. de La Fontaine. Parmi eux on ne verroit ni fraude, ni mensonge, ni querelle, ni procès, ni chicane, ni luxe, ni ambition, ni en un mot aucun de ces monstres qui font des ravages continuels dans la vie civile. J'avoue que les terres n'y seroient pas trop bien régies : mais c'est un mal qui seroit tout au
1 U nous est connu par les Mémoires de Louis Racine sur la
vie de son prie, el par les lellrc* de Despreaux.
LA FONT Al NK. Mi •
moins compensé par le retranchement de l'ambition et dn luxe. Peut-être n'y trouveroit-on personne capable d'être magistrat ou soldat : mais dans le cas que nous imaginons, le soldat et le magistrat seroient inutiles. On suivroit aveuglément l'instinct de la nature, qui porte à se contenter de peu, et à ne goûter que des plaisirs innocents. On verroit ce siècle d'or, que les poètes ont dépeint, et qui n'exista jamais.
Tout le monde cependant ne m'approuva point d'avoir trop appuyé sur la simplicité de M. de l^a Fontaine, quand je lus dernièrement cet article dans une assemblée de l'Académie 1 ; et ceux mômes qui rendoient le plus de justice à mes intentions, me conseillèrent de supprimer divers traits, qu'en effet je supprime, de peur qu'on n'en prit occasion de rire aux dépens d'un écrivain, qui certainement a mérité que sa mémoire fût à jamais sous la protection des honnêtes gens.
Pour le considérer donc maintenant comme poète, disons un mot de ses études, de son goût et de ses ouvrages.
Il étudia sous des maîtres de campagne, qui ne lui enseignèrent que du latin, et il avoit déjà vingt-deux ans, qu'il ne se portoit encore à rien, lorsqu'un officier, qui étoit à Château-Thierry en quartierd'hiver, lut devant lui par occasion, et avec emphase, cette ode de Malherbe :
Que direz-vous, races futures, Si quelquefois un vrai discours Vous récite les aventures De nos abominables jours?
1 Voy. noseilratu des Lettres de Vabbe <fOttvet au président
Honhwr.
Il écouta cette ode avec des transports mécaniques de joie, d'admiration et d'étonnement. Ce qu'éprouveroit un homme né avec de grandes dispositions pour la musique, et qui, après avoir été nourri au fond d'un bois, viendroit lout d'un coup à entendre un clavecin bien touché, c'est l'impression que l'harmonie poétique lit sur l'oreille de M. de La Fontaine. Il se mit aussitôt à lire Malherbe, et s'y attacha de telle sorte, qu'après avoir passé les nuits à l'apprendre par cœur, il alloit de jour le déclamer dans les bois. Il ne tarda pas à vouloir l'imiter ; et ses essais de versification, comme il nous l'apprend lui-même furent dans le goût de Malherbe.
Un de ses parents, nommé Pintrel, homme de bon sens, et qui n'étoit pas ignorant '2, lui ht comprendre que. pour se former, il ne devoit pas se borner à nos poéti s françois : qu'il devoit lire, et lire sans cesse Horace, Virgile, Térence. Il se rendit à ce sage conseil. Il trouva que la manière de ces Latins éloit plus naturelle, plus simple, moins chargée d'ornements ambitieux ; et que par conséquent Malherbe (je ne le dis qu'après M. de La Fontaine) péchoit par être trop beau, ou plu-
1 Dans son Épitre à M. Huet, en lui eu voyant un Quintilien de Toscanella (o.) :
Je prit certain auteur autrefois pour mon maître; li pensa me gâter : à ia fui, grâce aui Dieux, Horace par bonheur me dessilla les yeux. L'auteur avoit du bon, du meilleur, et la France Fstiinoit dans ses vers le lour et la cadence. Qui ne les eût prisés? J'en demeurai ravi. Mais ces traits ont perdu quiconque Ta suivi.
' On a de lui une tradurlion des b' pitres de Senèque, imprimée après sa mort par les soins de M. de La Fontaine, à Paris, 1681. o.)
LA FONTAINE. 305 tôt trop embelli. Tout ce qui tendoit à une plus grai.de naïveté, mais naïveté noble et ingénieuse, flattoit son penchant.
Rabelais, que M. Despréaux appeloit la Raison habillèe en masque, fut encore un de ses auteurs favoris. Il l'admiroit follement. Car tout le monde a entendu raconter là-dessus une extravagante saillie, dont M. de Valincour fut témoin, étant chez M. Despréaux avec MM. Racine, Roileau le Docteur, et quelques autres personnes. On y parloit fort de saint Augustin : La Fontaine écoutoit avec cette stupidité qui étoit ordinairement peinte sur son visage : enfin il se réveilla comme d'un profond sommeil, et demanda d'un grand sérieux au Docteur, s'il croyoit que saint Augustin eût eu plus d'esprit que Rabelais? Le Docteur l'ayant regardé depuis la lete jusqu'aux pieds, lui dit pour toute réponse : « Prenez garde/ monsieur de La Fontaine, vous avez mis un de vos bas à l'envers ; » et cela étoit vrai en effet.
Mais de tous les modèles qu'il se proposa, Marot est celui dont il retint le plus, quant au style. J'entends ici par style, un choix de certaines expressions, et plus particulièrement encore de certains tours. Or Marot ayant le premier attrapé le vrai tour du genre naïf, il a été censé depuis avoir déterminé le point de perfection, où notre langue pouvoit être portée dans le genre naïf. Jusque-là qu'aujourd'hui encore, malgré tous les changements arrivés dans le françois , le style marotique fait parmi nous, comme une langue à part , dans laquelle notre oreille est faite à «entir des finesses et des
il. 20
agréments que Ton ne saurait lui remplacer dans un autre style. C'est ainsi qu'en latin, par exemple, nous trouvons dans la mesure et dans les tours de Catulle, un sel qui n'est point ailleurs.
Après Marot et Rabelais, La Fontaine n'estimoit rien tant que YAstrêe de M. d'Urfé. C'est d'où il tiroit ces images champêtres, qui lui sont familières, et qui font toujours un si bel effet dans la poésie1. Il lisoit peu nos autres livres françois. Il se divertissoit mieux, disoit-il, avec les Italiens, surtout avec Bocace et l'Arioste, qu'il n'a que trop bien imités.
Mais ce qu'on ne s'imaginerait pas, il faisoit ses délices de Platon et de Plutarque. J'ai tenu les exemplaires qu'il en avoit ; ils sont notés de sa main à chaque page ; et j'ai pris garde que la plupart de ses notes étoient des maximes de morale ou de politique qu'il a semées dans ses fables.
Pour les traits de physique qu'il y a placés, aussi bien que dans son poème du quinquina, il les devoit moins aux livres qu'à ses entretiens avec Bernier le gassendiste, qui logeoit comme lui chez madame de La Sablière.
Tous ses ouvrages ne sont pas d'un prix égal. Il nous en découvre lui-môme la raison : c'est qu'il a voulu essayer trop de genres différents. Je m'avoue, dit-il,
Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles,
1 La Fontaine est un des rares poètes du temps de Louis XIV* qui semblent avoir peint la nature d'après leurs impressions, et non par une stérile imitation d'autrui. On a donc lieu de s*élonner de cette assertion de l'abbé d'Olivet.
A qui le bon Platon compare nos merveilles.
Je suis chose légère et vole à tout sujet,
Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet.
A beaucoup de plaisir, je mêle un peu de gloire.
J'irois plus haut peut-être au temple de Mémoire,
Si dans un genre seul j'avois usé mes jours.
Mais quui ! je suis volage en vers comme en amour.
Voilà, en effet, tout ce qu'on peut dire sur ce sujet. Le même esprit qui présidoit à sa conduite, présidoit à ses compositions. Esprit simple, ingénu, sensé, galant : mais inconstant, distrait, paresseux. Il ne met pas toujours la dernière main à un ouvrage; mais jusqu'aux morceaux qu'il a le plus négligés, jusqu'à ses moindres ébauches, tout décèle en lui un grand maître, et qui est, à divers égards, véritablement original. Aussi est-il regardé par tous les gens de goût, comme l'un de nos cinq ou six poOtcs, pour qui le temps aura du respect, et dans les ouvrages desquels on cherchera les débris de notre langue, si jamais elle vient à périr.
Un jour Molière soupoit avec Racine, Despréaux, La Fontaine et Descoteaux, fameux joueur de Hùte. La Fontaine éloit ce jour-là, encore plus qu'à son ordinaire, plongé dans ses distractions. Racine et Despréaux, pour le tirer de sa léthargie, se mirent à le railler, et si vivement qu'à la fin Molière trouva que c'était passer les bornes. Au sortir de table il poussa Descoteaux dans l'embrasure d une fenêtre, et lui parlant de l'abondance du cœur : « Nos beaux esprits, dit-il, ont beau se trémousser, ils n'effaceront pas le bonhomme. »
Il me reste à dire un mot de sa conv«rsion. Je m'en
fis instruire exactement, il y a quelques années, par le P. Pouget1, qui en avoit été le ministre 5 et comme le récit qu'il me fit étoit chargé de circonstances que j'avois peur d'oublier, je rengageai à se donner la peine de les mettre lui-même par écrit. J'avois gardé sa lettre pour la placer au bout de cet article -, mais à sa mort, ceux qui en trouvèrent la minute parmi ses papiers, la firent imprimer ailleurs2 : de sorte qu'aujourd'hui cette lettre avant été vue de tout le monde, il me suffit d'en rappeler ici la substance.
On y voit que, sur la fin de Tannée \ 692, La Fontaine étant attaqué d'une grande maladie, le vicaire de la paroisse (c'eloit le P. Pouget lui-même) alla le visiter, et fit d'abord tomber le discours sur les preuves de la religion. Jamais La Fontaine n'avoit été impie par principes ; mais il avoit vécu dans une prodigieuse indolence sur la religion, comme sur le reste : « Je me suis mis, dit-il au P. Pouget, depuis peu à lire le Nouveau Testament ; je vous assure, ajouta-t-il, que c'est un fort bon livre: oui. par ma foi, c'est un bon livre-, mais il y a un article sur lequel je ne suis pas rendu, c'est celui de l'éternité des peines : je ne comprends pas, dit-il, comment cette éternité peut s'accorder avec la bonté de Dieu. » Je ne rapporterai point les réponses du P. Pouget, ni tout ce qu'il fit durant plus de six semaines pour loucher le cœur de son pénitent. Telle fut, en un mot. l'impression de la grâce, que M. de La Fon-
' Amable Pouget, prêtre de l'Oratoire, docteur de Sorlionne, auteur du Catéchisme de Montpellier, nWt à Paris en 1 723 (o. * Dans les Mémoire* de littérature et d'histoire, t. I. o.)
laine en vint à se confesser généralement de toute sa vie, avec la componction la plus vive ; que prêt à recevoir le saint viatique, il délesta ses contes, les larmes aux yeux, et fit amende honorable devant Messieurs de r Académie, qu'il avoit priés de se rendre chez lui par députés, pour t>ttv témoins de ses dispositions présentes: protestant que, s'il revenoit en santé, il n'emploieroit son talent pour la poésie qu'à- écrire sur des matières pieuses , et qu'il éloit résolu à passer le reste de sa vie, autant que ses forces le permetlroient, dans l'exercice de la pénitence.
Une particularité dont le P. Pouget ne fait pas mention dans sa lettre, mais qu'il m'a contée et qui montre admirablement bien l'idée qu'on avoit de M. de La Fontaine, c'est que la garde qui étoit auprès de lui, voyant avec quel zèle on l'exhortoit à la pénitence, dit un jour au P. Pouget : « Eh ! ne le tourmentez pas tant, il est plus bète que méchant; » et une autre fois : « Dieu n'aura jamais le courage de le damner. »
Je ne dois pas oublier que M. le duc de Bourgogne, le jour même qu'il apprit que La Fontaine avoit reçu le savnt viatique, lui envoya une bourse de cinquante louis1. Il lui faisoit souvent de semblables gratifications, sans quoi apparemment La Fontaine se fût transplanté en Angleterre : car M™ de La Sablière étant morte2, il
1 Le duc de Bourgogne elail bien jeune encore; mais il avait pour précepteur Fenelon, el Fenelon elail un protecteur et un admirateur de La Fontaine.
* Mine de La Sablière mourut aux Incurables, pendant la maladie de La Fontaine, le 8 janvier 1695. Depuis une dizaine
fut invité par M. de Saint- Évremond à s'y retirer, et quelques mylords s'obligèrent de pourvoir à ses besoins. Mais les bienfaits de M. le duc de Bourgogne épargnèrent à la France et la douleur de perdre un si excellent homme, et la honte de ne l'avoir pas arrête par de si foibles secours1.
Après sa conversion, il vécut, ou plutôt languit encore deux ans. Il les passa chez Mroe d'Hervart2, où il retrouva la même hospitalité, les mêmes douceurs dont il avoit joui chez Mœ« de La Sablière. Il entreprit de traduire les hymnes de l'Église, mais il n alla pas loin ; car les remèdes qu'on lui avoit fait prendre dans le cours de sa maladie Payant fort échauffé, il voulut essayer d'une tisane rafraîchissante qui acheva d'éteindre son feu poétique, èt qui vraisemblablement avança la fin de ses jours. Plus il sentit diminuer ses forces, plus il redoubla sa ferveur et ses austérités. J'ai vu entre les mains de son ami M. de Maucroix le cilice
d'années d'ailleurs , Mme de La Sablière avait embrassé un genre de vie sévère qui avait un peu éloigné d'elle La Fontaine.
» Mme Harvey, à qui La Fontaine dédia sa fable du Rtjnard anglais, son frère, M. de Montaigu, ambassadeur d'Angleterre en France, le duc de Devonshire et milord Godolphin, poussés par Saint-Évremond et la duchesse de Mazarin, voulurent attirer La Fontaine en Angleterre; mais ces tentatives eurent lieu vers 1683-87, et La Fontaine n'avait encore ni perdu Mme de La Sablière, ni éprouvé la libéralité du duc de Bourgogne.
» L'hôtel de Barthélémy d'Hervart, autrefois intendant et contrôleur général des finances, était situé rue Plâtrière. H avait appartenu au duc d'Épernon; quand M. d'Hervart l'acheta, il l'agrandit et le fit décorer par Mignard d'admirables fresques qui l'ont rendu longtemps célèbre.
dont il se trouva couvert lorsqu'on le déshabilla pour le mettre au lit de la mort : vrai dans toute sa pénitence comme dans tout le reste de sa conduite, et n'ayant jamais songé à tromper en rien ni Dieu ni les hommes.
Il mourut a Paris, rue Plàtrière, et fut enterré dans le cimetière de Saint-Joseph1, à l'endroit môme où Molière avoit été mis vingt-deux ans auparavant1.
Archevêque de Parii, Due et Pair de France, Commandeur de« Ordre* du Boi, reçu à l'Académie le S février 1A7I .
Il naquit à Paris le 14 août 1625. L'exemple de son père, Achille de Harlay-Champvalon*, homme savant, et de qui nous avons une fort bonne traduction de Tacite, lui inspira une forte passion pour l'étude4. Il
1 M. Walkenaër dément formellement cette assertion, et assure que La Fontaine fut inhumé au cimetière des Saints Innocents.
» Sur les rapports de La Fontaine avec l'Académie française, voy. aux Pièces justificatives.
• Son père était ce marquis de Breval et de Champvalon dont nous avons parlé, tome I, p. 49. — Sa mère était Odette deVau- (Jeiar de Persan.
* Dès l'âge de sept ans, l'enfant dut suivre les cours du collège de NaYarre.
apprit les humanités par goût1 , la théologie par devoir*.
A peine fut-il hors de dessus les bancs de Sorbonne, que la province de Normandie le députa, en qualité d'abbé de Jumiège, à l'assemblée générale du clergé, tenue en 16o03. Il y montra tant de savoir, tant de prudence, que l'archevêque de Rouen, son oncle, forma le dessein de l'avoir pour successeur4, et que les prélats de l'assemblée députèrent à la Reine régente pour lui en faire eux-mêmes la demande \ Ainsi , dès l'âge de vingt-six ans, il fut élevé à un des plus grands postes où puissent aspirer le mérite, la naissance et la faveur. Vingt ans après il fut transféré à l'archevêché de
1 Son père fut forcé de le détourner de la poésie : « Annum a gens decimum qtiartum, Harlaeus latine ita sciebat, ui sol u ta strîctaque oratione scriplitaret, concinneque de re proposila dissereret, etiam ex tempore. » — Il étudia ensuite la philo>opbie, et il traduisit quelques ouvrages d'Arislole en français.
* En sortant do ses cours de théologie, il fut le premier adversaire de Jansénius.
" Des discussions très-graves s'élevèrent parmi le clergé, et les actes de rassemblée furent supprimés. 1
* La même annt e, 1650, il eut à soutenir les droits de son oncle contre le parlement de Rouen, qui lui défendait de tenir un synode. C'esi seulement deux ans après, le l,r février 1652, qu'il prit possession du siège éi>:seopal de Rouen.
8 Ce fait est inexactement rapporte ici. Le clergé proposa M. de Harlay pour être coadjuleur de son oncle; la Reine, mal disposée envers la famille de Harlay, déclara qu'elle ne nommerait pas le jeune abbé coadjuleur, mais successeur de l'archevêque de Rouen Elle espérait que celui-ci ne consentirait jamais à résigner sa haute et lucrative position. Trompée dans celte attente, elle tint cependant sa parole, à la recommandation de saint Vincent de Paul.
Paris1. C'est lui qui en* a obtenu l'érection en duché et pairie2. 11 fut en 1690 nommé par le Roi au cardinalat3; mais une apoplexie de quelques heures termina sa vie avant qu'il eût le chapeau \
Personne, je crois l'avoir dit ailleurs, ne reçut de la nature un plus merveilleux talent pour l'éloquence. Il rassembloit non-seulement tout ce qui peut contribuer au charme des oreilles, une élocution noble et coulante, une prononciation animée, je ne sais quoi d'insinuant et d'aimable dans la voix, mais encore tout ce qui peut fixer agréablement les yeux, une physionomie solaire, un graud air de majesté, un geste libre et régulier5.
1 Le surlendemain de la mort d'Hardoûin de Péretixe de Beaumont, le 2 janvier 1671. Il prit possession de son siège le 18 mars de la môme année.
* En 1674, au mois d'avril, ce haut titre de duc cl pair fut accorde à lui el à ses successeurs.
* Le 10 mars 1C90.
4 Le 0 août 1695.
5 Son biographe latin, Le Gendre, fait de lui ce portrait : * Eminenti, justa, eleganti stalurà Harlx-us fuit, incessu alacri, exporrecta fronte, venusta admoduin facie, humanilalem, signitalemque pr&fe rente, colore florido, cxsiis vegetisque oculis, naso paulo grandiore, ore parvo, roscis lahris, ordiiiatissimis et, eo eliam sene, inrorruplis denlihus, denso sul>rufo<|ue capillo anlequam ascitilio uterelur.... » Su heaulc a donné lieu à ce mot. Il traversait une salle où se trouvaient les filles d'honneur de la Reine:
Formosi pccori» fuslo».
dit-il à la personne qui l'accompagnait.
— Formotior ipte,
reprit, en terminant le vers de Virgile, M,,,c de Bouillon. (Cf.Faydil, Monarques sur Virgile et sur Homère, p. 218. — 1705, in-l*.j
Par un fréquent exercice, il etoit parvenu à pouvoir, dans quelque occasion que ce fût, prêcher surle-champ : témoin ce qu'il fit dans sa cathédrale de Rouen, lorsqu'un jour de grande fête, le prédicateur étant demeuré court au commencement de son premier point, on vit M. l'archevêque fendre l'auditoire, monter en chaire, et, reprenant la division qui avoit été proposée, traiter chaque point avec toute la dignité, avec toute la force qu'eût pu avoir un discours médité à loisir1.
Pour donner à son éloge une juste étendue, j'aurois à traduire tout un volume latin, qui a pour titre : de Vita Francisci de Harlay, Rhotomagensis primum , deinde Parisiensis archiepiscopi , îibri IV, Auctore Ludovico Le Gendre, etc. Paris, in-4\ 1720 2.
1 « Die Beats Virginis conceptui sacra, dicebat ad populum Rhotomagi Franciscanus Recollectus, éloquent!» laude florens, Joannes Damascenus Le Bret, partitaque oratione in iriacapita, primum exequebatur, quum subilo ea raucilate, eoque deliquio correptus fuit ut, petita venia ab Harlœo qui aderat et a frequentissima concione, e pulpito descendere coaclus est. In tam reptntino et tam insolenli casu attonilos auditores et jam effluentes flarlacus monet ne abeant, paululumque se colligens, suggestum ascendit et ea capita in quae divisa erat Kranciscani oratio tam diserte, tam docte tota hora prosequitur, ut omnes pra? admiratione exclamarent neminem tam subito, tam facunde lorutum esse... Erat ex tem pore quam a cura praestanlior. » (Anno 1G07). De vita Fr. Ilarlœl vita, lib. VI, 1720, in-T, p. 70.) Voy. aussi, p. 80, le chapitre intitulé: c Oratoris subito aegrotantis partes susripit et laudabililer explet. »
! Après avoir parlé des relations qu'entretenait M. de Harlay avec Brébeuf et Corneille, le biographe ajoute ce passage qui fait connaître les rapports de M. de Harlay avec l'Académie:
t Haec in litteras poliliores propensio in eoviguit semper; ha?c