‹ Histoire de l'Académie françaiseChapitre 53 sur 180 · LA BRUYÈRE · texte numérisé non relu

LA BRUYÈRE

l'ont-ils pas dit sans faire des mots nouveaux 1 ? Mais, lorsqu'une langue a tous les mots nécessaires pour exprimer toutes les idées simples et distinctes, le secret de l'enrichir ne consiste plus que dans l'usage de la métaphore, qui, joignant à propos les idées, sait tantôt les agrandir et les fortiûer, tantôt les diminuer et les affaiblir l'une par l'autre.

M. de La Bruyère seroit un parfait modèle en cette partie de l'art, s'il en avoit toujours respecté assez les bornes, et si, pour vouloir être trop énergique, il ne sortoit pas quelquefois du naturel. Car voilà par où l'usage des métaphores est dangereux. Elles sont dans toutes les langues une source intarissable, mais source que l'imagination doit se contenter d'ouvrir, et ou le jugement seul a droit de puiser.

Tout est mode en France : les Caractères de La Bruyère n'eurent pas plutôt paru, que chacun se mêla d'en faire2 \ et je me souviens que dans ma jeunesse c'éloit la fureur des prédicateurs, mauvaises copies du P. Bourdaloue. Ce grand orateur, le premier qui ait

1 11 est cependant un certain nombre de mots que l'abbé d'Otivet lui-même a eu le tort de créer sans nécessité : que veut dire, par exemple, la physionomie solaire qu'il prèle à M. de Harlay?

* La Bruyère est moins original qu'on ne le dit ici. La mode des portraits datait des romans de M11* Scudéry On connaît le fameux recueil dédié à Mademoiselle, el où Ton voit plusieurs portraits de sa façon. Si La Bruyère, avec un style tout personnel, a imité un genre déjà créé, il a eu aussi de nombreux imitateurs, entre autres son apologiste contre Vigneul-Marville ( dom Bon aventure d'Argonne), c'est-à-dire Jacques Brillou, l'auteur du Théophi astc moderne.

LA BRUYÈRE. 321 réduit parmi nous l'cloqucucc à n'être que ce qu'elle doit être, je veux dire à être l'organe de la raison et l'organe de la vertu, n'avoit pas seulement banni de la chaire les concetti, productions d'un esprit faux, mais encore les matières vagues et de pure spéculation , amusements d'un esprit oisif. Pour aller droit à la réformation des mœurs, il commençoit toujours par établir sur des principes bien liés et bien dnluits une proposition morale ; et après, de peur que l'auditeur ne se fit point l'application de ces principes, il la faisoit lui-même par un détail merveilleux , où la vie des hommes étoit peinte au naturel. Or, ce détail étant ce qu'il y avoit de plus neuf, et ce qui par conséquent frappa d'abord le plus dans le P. Bourdaloue, ce fut aussi ce que les jeunes prédicateurs lâchèrent le plus (l imiter. On ne vit que portraits, que caractères dans leurs sermons. Ils ne songèrent pas que, dans le P. Bourdaloue, ces peintures de mœurs viennent toujours, ou comme preuves, ou comme conséquences; que sans cela elles y seroient hors d'œuvre, et qu'un sermon, qui n'est qu'un tissu de caractères, ne prouve rien. De l'accessoire ils en firent le principal, et d'une trèspetite partie le tout.

Je ne reviens à M. de La Bruyère, que pour dire un mot de sa mort. Quatre jours auparavant, il étoit à Paris dans une compagnie de gens qui me l'ont conté, où tout à coup il s'aperçut qu'il devenoit sourd, mais absolument sourd. Point de douleur cependant. Il s'en retourna à Versailles, où il avoit son logement à l'hôtel de Condé ; et une apoplexie d'un quart d'heure l ern-

322 LA BRUYERE.

porta1, n'étant âgé que de cinquante-deux ans1. On trouva parmi ses papiers des Dialogues sur le Quiêlisme, qu'il n'avoit qu'ébauchés, et dont M. Du Pin, docteur de Sorbonne, procura l'édition 3.

1 Une lettre adresse à l'abbé Bossuet, et publiée par M. de Monmerqué, dans la Revue rétrospective (oct. 1836), rapporte ainsi la mort de La Bruyère.

« Je viens à regret à la triste nouvelle du pauvre M. de La Bruyère que nous perdîmes le jeudi dix de ce mois (c'est le il, après minuit), par une apoplexie, en deux ou trois heures* à Versailles. J'avois soupé avec lui le mardi. Il étoit gai et ne s étoit jamais mieux porté. Le mercredi et le jeudi même, jusqu'à neuf heures du soir, se passèrent en visites et promenades, sans aucun pressentiment. 11 soupa avec appétit, et tout d'un coup il perdit la parole, sa bouche se tourna. M. Fagon, M. Félix et toute la médecine de la cour vinrent à son secours. Il montroit sa tète comme le siège de son mal ; il eut quelque connoissance. Saignée, émétique, lavement de tabac, rien n'y fit...»

L'acte de décès de La Bruyère, rapporté dans le même Recueil, est ainsi conçu :

« Ce douzième demay mil six cent quatre-vingt-seize. Jean La Bruyère, écuyer, gentilhomme de monseigneur le duc, âgé de cinquante ans ou environ, est décédé à l'hôtel de Condé, le onzième du mois et an que dessus, et inhumé le lendemain dans la vieille église de la paroisse, par moi soussigné, prêtre de la mission, Taisant les fonctions curiules, en présence de Robert-Pierre de La Bruyère, son frère, et de M. Charles La Boreys de Boshèze, aumônier de Son Altesse la Duchesse, qui ont signé, et de M. Hugues, concierge de l'hôtel, qui a signé. »

(Cf. Notices citées de MM. Ed. Foumieret Destailleur.)

* L'extrait de l'acte de décès fait supposer que La Bruyère est né vers 1646; d'après les chiffres donnés par l'abbé d'Olivet, il serait né en 1644 : ces deux dates sont, jusqu'ici, également probables. Suard fait naître La Bruyère en 1659; mais rien, excepté un portrait de l'édition de 1 720, n'autorise à donner cette date.

3 Ce livre, où Ton ne reconnaît pas La Bruyère, est attribué à

Page 1