‹ Histoire de l'Académie françaiseChapitre 55 sur 180 · LETTRE DE M. DE VALINCOURT · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. DE VALINCOURT

Puisque je l'ai promis, Monsieur, il faut vous parler de l'illustre Racine, avec qui j'ai passé la plus belle par-

* Jean-Baptiste-llenri du Trousse! de Valincourt, secrétaire général île la marine, fut successeur de Racine a l'Académie française.

' Celte lettre de M. de Valincourt a été jugée très-sévèrement, et avec raison, par Louis Racine, dans ses Mémoires sur la vie de son père : < Au lieu d'une vie ou d'un éloge historique, dit-il, on ne trouve dans Y Histoire de l'Académie francoiie, qu'une lettre de M. de Valincourt, qu'il apj»elle lui-même « un amas informe « d'anecdoles courues bout à bout et sans ordre. » Elle Ml fort jh?u exacte, parce qu'il l ccrivoil à la hâte, en faisant valoir a M. l'abbé dOlivet qui la lui demandoit, la complaisance qu'il ITOil d'interrompre ses occupations pour le contenter, et il appelle corvée ce

tie de mes jours. Mais, quoique je sois à la campagne, les affaires ne m'interrompent guère moins qu a la ville. Ainsi vous n'aurez de moi qu'un amas informe d'anecdotes, cousues bout à bout, et sans ordre, à mesure que j'en pourrai rappeler l'idée.

Vous savez que Racine étoit de la Ferté-Milon *, et que dès son enfance il fut mis à Port-Royal-des-Champs, où M. Le Maistre prit un soin particulier de son éducation2. Le sacristain de celte abbaye, homme très-habile,

qui ponvoit être pour lui un agréable devoir de l'ain'uié et même de la recounoissanee Personne n'étoit pins en état que lui de faire une vie exacte d'un ami qu'il a voit fréquenté si longtemps.» (Mémoires sur la vie de Jean Racine, Lausanne et Genève, 1747, in-18, p. 11-12).

» Il naquit le 21 décembre 1639. Son père, après avoir été élevé dans le régiment des gardes en qualité de cadet, s'étoit établi à la Perte-Milon et y avoit épousé Marie des Moulins, qui, veuve de bonne heure, se retira à Port-Royal-des-Champs. (o.)

Cette note de l'abbé d'Olivet est erronée. Jean Racine, le poêle, était fils de Jean Racine, contrôleur du grenier à sel de la Kerte- Milon, et de Jeanne Sconin, fille de Pierre Sconin, procureur du Roi des eaux et forêts de Villers-Cotterels. Son grand-père se nommait aussi Jean Racine, et Marie des Moulins était sa grand'mère. Racine, ayant perdu sa mère le 24 janvier 1641 et son père le G février 1643, fut élevé, avec sa sœur, par son grandpère Sconin.

* Racine fut mis d'abord non pas au collège de Beauvais, qui était à Paris, mais dans le collège de la ville de Beauvais, et il en sortit le l'p octobre 1655. C'est de là qu'il entra à Port Royal, où il resta trois ans, jusqu'en octobre 1658; il passa ensuite au collège d'Harcourt, à Paris, où il fit sa philosophie.

M. Le Maître prit en effet un très-grand soin de son éducation ; dans une lettre qu'il lui écrit, il lui témoigne une affection toute paternelle. Ainsi il lui dit, en finissant : « Bonjour, mon cher fils; aime/, toujours votre papa comme il vous aime. »

mai» dont le nom m'est échappé1, lui apprit le grec, et dans moins d'une année le mit en état d'entendre les tragédies de Sophocle et d'Euripide. Elles l'enchantèrent à un tel point, qu'il passoit les journées à les lire et à les apprendre par cœur, dans les bois qui sont autour de l'étang de Port- Royal. Il trouva moyen d'avoir le roman de Tkkaghxe et Chariclée en grec : le sacristain lui prit ce livre et le jeta au feu. Huit jours après, Racine en eut un autre, qui éprouva le même traitement. Il en acheta un troisième, et l'apprit par cœur : après quoi il l'offrit au sacristain, pour le brûler comme les deux autres.

Je crois qu'en sortant de Port-Royal, il vint à Paris, et fit sa logique au collège d'Harcourt. C'est un temps dont je ne saurois vous dire des nouvelles positives. Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'en KHK), tous nos portes d'alors sétant évertués sur le mariage du Roi, l'ode de Racine fut trouvée ce qu'on avoit fait de meilleur. Il la porta manuscrite à Chapelain3, qui lui donna de bons avis, le prit en amitié, et lit si bien valoir son ode dans l'esprit de M. Colbert, que ce ministre envoya d'abord cent louis de la part du Roi au jeune auteur, et peu de temps après le mit sur l'État pour une pension de six cents livres, qu'on lui a conservée jusqu'à sa mort.

1 C'était le savant grammairien CI. Lancelot.

* Il fallait «lire : « Il la fit remettre... » — Voyez, la lettre de Racine à M. Le Viseur, du 13 septembre 1000. Racine y témoigne on grand respect pour Chapelain ; il s'e-l rendu à ses observations; il n a pas encore tu M. Chapelain et craint que celte entrevue ne lui soit pas favorable.

Je n'ai point à faire ici l'examen de ses tragédies ; car que pourrois-je dire sur cela qui ne vous soit connu, et que vous ne puissiez, Monsieur, traiter infiniment mieux que moi ? Je me bornerai donc à quelques traits historiques, dont vous égayerez votre ouvrage : bien sûr qu'en parlant d'un aussi grand homme que Racine, les plus petits faits intéressent, et ne sauroient manquer de plaire.

Par exemple, quand madame Des Houlières eut lâché ce fameux sonnet contre la Phèdre de Racine 1 , et lui et Despréaux l'attribuèrent mal à propos au duc de Nevers2 ; et ce qu'ils firent plus mal a propos encore, ils y répondirent d'une manière peu sensée, et qui leur attira de terribles inquiétudes. Car M. de Nevers faisoit courir le bruit qu'il les faisoit chercher partout pour les faire assassiner. Ilsétoient l'un et l'autre gens fort susceptibles de peur. Ils désavouèrent hautement la réponse. Sur quoi M. le duc Henri-Jules, fils du grand Condé, leur dit : « Si vous n'avez pas fait le sonnet, venez à l'hôtel de Condé, où M. le Prince saura bien vous garantir de ces menaces, puisque vous êtes innocents. Et si vous l'avez fait, ajouta-t-il, venez aussi à l'hôtel de Condé, et M. le Prince vous prendra de même sous

1 Le sonnet de madame Des Houlières , celui que Racine el Despréaux lui opposèrent, et un troisième sonnet sur les mêmes rimes, attribué a M. le duc de Nevers, pour servir de réplique au précédent, sont rapportés tout au long dans les nouvelles éditions deDesprénux, à la fin de l'épître VU. to.)

* Philippe de Mancini, duc de Nevers. 11 fut de l'Académie française. Tous ses ouvrages ont été recueillis. Voyez, sur toute cette affaire, les Xièces de Mazarin , par M. Amédée Renée.

sa protection, parce que le sonnet est très-plaisant et plein d'esprit. »

Mais que pensez-vous, Monsieur, du sort qu'eut la Phèdre de Racine aux cinq ou six premières représentations? Vit-on jamais mieux ce que c'est que la prévention, et jusqu'où la cabale est capable de porter les hommes les plus éclairés? Car il est bien vrai que durant plusieurs jours Pradon triompha1, mais tellement

1 Pradon Oi jouer sa Phèdre précisément dans le temps qu'on jouoit celle de Raeine;cl même dans sa préface il dit effrontément • Ce n'a point été un effet du hasard qui m a fait rencontrer avee M, Racine, mais un pur effet de mon choix, (o.) — Kcoulons maintenant les griefs de Pradon ; il les expose dans ses nouvelles Remarques sur les out rages du sieur D. ( Despréaux), La Haye, Jean Strick, 1683; il dit, à la p. 72 : « M. Despréaux a bien raison et rend bien justice aux ouvrages de son ami. Il est vrai que M. Racine a fait des pièces de théâtre d'une grande beauté : toute la France en demeure d'accord.... Je dirai donc seulement en passant, avec M. Despréaux et avec toute la France, que les ouvrages de M. Racine ont un très-grand mérite; mais qu'avec tout leur mérite particulier, ils ne doivent pas |teu » l'habileté des acteurs qui les ont animes sur le tln-aire. > P. 75. • 11 n'y a que la Muse du grand Corneille qui , au jugement de tout le inonde, porte et conserve partout des ornements solides. » P. 76. t C'est eelte Phèdre qui m'a attire les satires de M. Dospreaux et le procédé malhonnête de ces deux messieurs. J'avois même fait, en ce temps, une critique en vers sur la Phèilre de M. Racine, parce que le bruit courut qu'il en faisoil une sur la mienne. Celle que j'apportai à PhAtel (iuénégand ctoit une pièce en un acte que je lus a des personnes du premier rang. Elle les divertit a*se*. et aurolt peut-être fdit connaître que les endroits les plus sérieux sont quelquefois susceptibles du plus grand comique. Cela n'Aie rien de la Phèdre de M. Racine, que j'estime fort. « P. 79. « Lorsqu'ils virent que, par la honte et la justice du Roi, Sa Majesté av<»it permis qu'on jouât ma Phèilre dans le temps de celle de M. Racine, qui, par un procédé sans exemple, a\oit empêché l'an-

que la pièce de Racine fut sur le point de tomber, et à Paris et à la cour. Je vis Racine au désespoir. Cependant, si jamais ouvrage parfait fut mis sur le théâtre, c'est sa Phèdre; et s'il y eut jamais tragédie impertinente et méprisable de tout point, c'est celle de Pradon.

Racine avoit éprouvé la même chose à ses P/atdeurs, pièce où règne admirablement le goût attique pour la fine satire. Aux deux premières représentations, les acteurs furent presque sifllés , et n'osèrent hasarder la troisième. Molière, qui étoit alors brouillé avec lui, alla à la seconde, mais ne se laissa pas entraîner au jugement de la ville, et dit en sortant que ceux qui se moquoient de cette pièce méritoient qu'on se moquât d'eux. Un mois après, les Comédiens étant à la cour, et ne sachant quelle petite pièce donner à ia suite d'une tragédie, risquèrent les Plaideurs. Le feu Roi, qui étoit très-sérieux, en fut frappé, y lit môme de grands éclats de rire, et toute la cour, qui juge ordinairement mieux que la ville, n'eut pas besoin de complaisance pour l'imiter. Les Comédiens, partis de

née précédente une autre Iphigénie de parottre dans le temps de la sienne; ces messieurs, dis-je, voyant qu'ils ne pou voient plus apporter d'obstacles à ma Phèdre du côté de la Cour, par des bassesses honteuses et indignes du caractère qu'ils doivent avoir, empêchèrent les meilleures actrices d'y jouer. Il est vrai que le public m'en fit la justice tout entière pendant trois mois, et fit bien voir que U scène françoise n'étoit pas encore si déchirée par cette Phèdre, ni par Thisbé et Tamerlan, qui avoient eu d'assez grands succès, et que Sa Majesté avoit honoré de sa présence et de ses applaudissements, pour donner lieu à M. Despréaux de dire :

Kt la *ccne françoise eit en proie à Pradon.

Saint-Germain dans trois carrosses, à onze heures du soir, allèrent porter cette bonne nouvelle à Racine, qui logeoit à l'hôtel des Ursins. Trois carrosses après minuit, et dans un lieu où jamais il ne s'en étoit tant vu ensemble, réveillèrent tout le voisinage. On se mit aux fenêtres ; et comme on vit que les carrosses étoient à la porte de Racine et qu'il sagissoit des Plaideurs, les bourgeois se persuadèrent qu'on venoit l'enlever pour avoir mal parlé des juges. Tout Paris le crut à la Conciergerie le lendemain. Et ce qui donna lieu à une vision si ridicule, c'est qu'effectivement un vieux conseiller des requêtes, dont je vous dirai le nom à l'oreille, avoit fait grand bruit au palais contre cette comédie

J'oubliois de vous dire encore touchant la Phèdre de Racine, que M. Arnauld ayant lu cette tragédie, l'admira, et convint même que de pareils spectacles ne seroient pas contraires aux bonnes mœurs. Il ajouta seulement : Pourquoi a-t-il fait son Hippolyte amoureux? Et ce mot seul marque le grand sens avec lequel M. Arnauld jugeoit de toutes choses. Car il faut avouer que ce caractère d'Hippolyte amoureux affadit la pièce et en diminue le tragique, quoique cet amour ait donné lieu à des vers admirables et que le caractère d'Aricie soit parfaitement beau a.

1 Louis Racine, dans ses Mémoires, reprend et complète cette histoire de la chute à la Tille et du succès à la cour, de la comédie des Plaideurs, Voy. aussi le Mrnagtana, qui donne une sorte de clef des personnages.

' Voyez une lettre du grand Arnauld à M. Vulliard, du 10 avril

On a reproché ù Racine qu'il avoit trop mis d'amour dans ses pièces, et qu'il en avoit trop donné à ses héroïnes. Deux causes de cet excès : le caractère même de l'auteur, qui étoit né plein de passion ; et le goût du temps où il écrivoit, car la cour de France alors ne connoissoit que l'amour et la galanterie.

Touchant l'histoire du feu Roi 1 , dont vous me demandez particulièrement des nouvelles, je n'ai, Monsieur, qu'un mot à vous répondre. Despréaux et Racine, après avoir quelque temps essayé ce travail, sentirent qu'il étoit tout à fait opposé à leur génie ; et d'ailleurs ils jugèrent avec raison que l'histoire d'un prince tel que le feu Roi, et remplie d'événements si grands, si extraordinaires en tout genre, ne pouvoit, ni ne devoit être écrite que cent ans après sa mort, à moins que de vouloir ne donner que de fades extraits de gazettes, comme ont fait les misérables écrivains qui ont voulu se mêler de faire cette histoire 2.

1601. Il témoigne préférer Esther à Athalie. — Dans ses Mélanges, Michault prétend qu'en donnant le nom de Le Don à un sergent, Racine, alors brouillé avec Port-Royal, avait voulu morti- Ger le grand Arnauld et Nicole, qui avaient donné sous ce nom la Logique dont le titre porta tantôt: Logique de Port-Royal, tantôt Logique de M. Le Bon. Celle allusion est au moins douteuse.

1 Racine et Desprcaux furent nommés en 1677 pour écrire l'histoire de Louis XIV. (o.)

9 « Je n'ai jamais pu lire sans une surprise extrême, dit Louis Racine, ce que dit M. de Valincourl à M. l'abbé d'Olivet, en parlant de {'Histoire du Roi. M. de Valincourl, associé pour ce travail à Boileau, après la mort de mon père, et chargé seul de la continuation de celle histoire après la mort de Boileau, suivant toute apparence, n'a jamais rien composé sur celle matière. Il

Pour revenir donc aux tragédies de Racine, la haute idée qu'il avoit de Sophocle lui persuadoit qu'on ne pouvoit l'imiter sans le gâter; et effectivement il n'a jamais osé toucher à aucune de ses pièces , quoiqu'il n'ait pas craint de joûter contre Euripide, qu'il a souvent égalé, et quelquefois surpassé.

Je me souviens à ce sujet qu'étant un jour à Auteuil chez Despréaux avec M. Nicole et quelques autres amis d'un mérite distingué, nous mimes Racine sur YOEdipe de Sophocle. Il nous le récita 1 tout entier, le traduisant sur-le-champ : et il s'émut à un tel point, que tout ce que nous étions d'auditeurs, nous éprouvâmes

pouvoit avoir, aussi bien que ses prédécesseurs, le style historique: mais pourquoi a-t-il voulu faire entendre que regardant ce travail comme opposé à leur génie, ils ne s'en occupoient pas, lui qui a su mieux qu'un autre combien ils s'en étoient occupés, et qui a été le dépositaire, après leur mort, de ce qu'ils en avoient écrit? Le ratai incendie qui, en 1726, consuma la maison qu'il avoit à Saint-Cloud, fut si prompt qu'on ne put sauver les papiers les plus importants de l'amirauté, et que les morceaux de Y Hit' toire du Roi périrent avec plusieurs autres papiers précieux à la littérature. Le Recueil des lettres de Boileau et de mon père fera connoltre l'application continuelle qu'ils donnoient à l'histoire dont ils étoient chargés. Quand ils avoient écrit quelque morceau intéressant, ils alloîent le lire au Koi. Ces lectures se faisoient chez. M1"" de Monlcspau.... > — Voy. lettre de Racine à Desprcaux, ou 21 août 1G87, et toutes les lettres qu'il écrivit à Despreaux, pendant qu'il suivait le Roi dans la campagne où fut pris Namur. — Detpréaux et Racine, comme membres de l'Académie des .'nscriptions, avaient d'ailleurs travaille à Y Histoire du Roi par les médailles Voy. la correspondance de Hoileau et de Brossette, édil. Laverdct, Paris Techener, 1H.'>8. I vol. in-8", p. 1 1 U. Ou a d'ailleurs imprime plusieurs fragments historique* sortis de la plume de Racine.

1 Réciter, dans le sens du latin recttare, lire à haute voix.

tous les sentiments de terreur et de compassion , sur quoi roule cette tragédie. J'ai vu nos meilleurs acteurs sur le théâtre, j'ai entendu nos meilleures pièces; mais jamais rien n'approcha du trouble où me jeta ce récit : et au moment môme que je vous écris, je m'imagine voir encore Racine avec son livre à la main, et nous tous consternés autour de lui.

11 possédoit au suprême degré le talent de la déclamation. C'étoit même assez sa coutume de déclamer ses vers avec feu, à mesure qu'il les composoit. Il m'a plusieurs fois conté que pendant qu'il faisoit sa tragédie de Mithridate, il alloit tous les matins aux Tuileries, où travailloient alors toutes sortes d'ouvriers ; et que récitant ses vers à haute voix, sans s'apercevoir seulement qu'il y eût personne dans le jardin, tout à coup il s'y trouva environné de tous ces ouvriers. Us avoient quitté leur travail pour le suivre , le prenant pour un homme qui par désespoir alloit se jeter dans le bassin.

Un autre fait, qui mérite plus d'attention, et que je tiens encore de lui, c'est qu'étant allé lire au grand Corneille la seconde de ses tragédies, qui est Alexandre , Corneille lui donna beaucoup de louanges, mais en même temps lui conseilla de s'appliquer à tout autre genre de poésie qu'au dramatique, l'assurant qu'il n'y étoit pas propre. Corneille étoit incapable d'une basse jalousie; s'il parloit ainsi à Racine, c'est qu'il pensoit ainsi : mais vous savez qu'il préféroit Lucain à Virgile. D'où il faut conclure que le talent de faire excellemment des vers, et l'art du juger excellemment des

poètes et de la poésie, peuvent quelquefois ne pas se rencontrer dans la même tète.

Racine, au reste, étoit d'une taille médiocre, la physionomie agréable, le visage ouvert. Il avoit le nez pointu, ce qui marque, selon Horace, un esprit porté à la raillerie. Il étoit en effet railleur, et d'une raillerie amère' ; mais dans les dernières années de sa vie, la piété, dont il faisoit profession , l'avoit porté à se modérer. D'ailleurs, aulant qu'il relevoit avec plaisir la fatuité d'un homme heureux, autant étoit-il plein de compassion et toujours disposé en faveur de ceux qui souffroient

Pour peu qu'il fût échauffé dans la conversation , il avoit l'éloquence la plus vive et la plus persuasive du monde. Aussi m'a-t-il souvent dit qu'il regrettoit de ne s'être pas fait avocat au Parlement.

Quatre ou cinq mois avant sa mort, il fut attaqué d'une fièvre violente, dont on le guérit à force de quinquina. Il se croyoit hors d'affaire, lorsqu'il lui perça tout d'un coup à la région du foie une espèce de petit abcès qui jetoit tous les jours un peu de matière, à quoi les chirurgiens ignorants ne firent pas assez d'attention. Ln matin, étant entré dans son cabinet pour prendre du thé selon sa coutume, et s'apercevant que cet abcès étoit séché et refermé, il fut frappé d'effroi, et s'écria qu'il étoit un homme mort. 11 descendit dans sa chambre et se mit au lit, d'où en effet il n'est pas

' Les e>i grammes de Racine sont en effet des modèles de fine et piquante raillerie. Les Plaideurs ne sent cu'ur.e longue è|»igramme.

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relevé depuis. On reconnut bientôt que c'éloit un abcès formé dans le foie. Ses douleurs devinrent si cruelles, qu'une fois il demanda s'il ne seroit pas permis de les faire cesser, en terminant sa maladie et sa vie par quelque remède Tous les jours nous y étions Despréaux et moi, ou plutôt nous n'en sortions pas. Il conserva jusqu'à la Gn une parfaite connoissance, animée des sentiments les plus chrétiens.

Par son testament2, il avoit ordonné que son corps fût porté à Port-Royal-des-Champs, ce qui fut exécuté ; mais lorsqu'on ruina cette maison, ses os furent rapportés à Saint-Étienne-du-Mont et enterrés vis-à-vis la chapelle de la Vierge, proche l'endroit où est enterré M. Pascal8.

Voilà, Monsieur, ce que ma mémoire a pu me fournir. Je ne croyais pas même aller si loin, quand j ai pris la plume. Au lieu d'exiger de moi cette corvée, vous auriez bien dû venir me voir à Saint-Cloud -, et peut-

1 « Il n'est point vrai qu'il ait jamais demandé s'il n'étoit pas permis de faire cesser sa maladie et sa vie par quelques remèdes.» — {Mémoires de Louis Racine.) — Voy. dans le même ouvrage les détails, trop longs pour être rapportés ici, que donne Louis Racine sur la dernière maladie de son père; ce récit suffit à montrer la fausseté du prétendu coup de mort porté à Racine, par le mécontentement de Louis XIV. Voy. aussi une réfutation de ce coule dans V /J then&urn français.

* H est rapporte tout entier ce testament dans les Hommes illustre» de Perrault, à l'article de Racine, (o.) — Le texte en a été reproduit dans les Mémoires de Louis Racine.

1 Despreaux a lait i'epilaphe de son ami. Voy la nouvelle édition île la correspondance de Boileau et de Brosselle, donnée par M. Lawrdel. Cbez ïecliener, I vol. in-8«\ Î8Ï8.

JEAN KACINE. 330

être qu'à l'ombre de ces allées couvertes, où vous trouvez la promenade si agréable, il me seroit revenu dans la conversation divers traits, qui présentement ne s'offrent pas à mon esprit.

REPONSE A M. DE VAL1NC0URT.

Je me doutois bien, Monsieur, qu'à force de persécutions je réussirois à vous arracher des mémoires sur la vie de votre illustre ami. En remarquant avec quel plaisir ils font lire, j'ai senti mieux que jamais la différence qu'il y a entre une lettre et une histoire. Une lettre parle à un particulier, souvent à un ami : on peut lui dire ce qu'on veut et comme on veut; avec lui tout détail a bonne grâce, et mènu\ plus les détails sont petits, plus ils sont le partage d'une lettre. Mais une histoire parle au public, et ce public veut de nous un respect qui ne nous laisse pas toute notre liberté, ni pour le choix des choses, ni pour la manière de les dire. Aussi M. Pellisson donna-t-il son Histoire de F Académie en forme de lettre adressée à un de ses parents, alin d'acquérir par là le droit de relever avec bienséance jusqu'aux moindres particularités, sous prétexte qu'il en instruisoit un de ses parents, et non pas le public. Je pouvois bien prendre le même tour ; j'en ai été cent fois tenté dans le cours de mon ouvrage 1 ;

1 L'abbc d'Olivet a écrit sous forme de lettre une véritable notice, que nous publions plus loin, sur l'abbé Genest. La forme épistolaire était en effet plus favorable a l'auteur, et son style y a certainement I eaucoup plus de charme.

mais de tout ce qu'il y a d'heureux dans M. Pellisson, comme je n'en pouvois attraper que cela seul , ce n'étoit pas la peine de me faire imitateur pour si peu.

Venons donc à M. Racine. J'ai eu la curiosité de parcourir ce qui reste de ses papiers dans sa famille. Il n'y a rien qui puisse être publié. Ce sont des collections d'Homère et de Sophocle, avec de petites notes à son usage. C'est une traduction du Banquet de Platon, mais il en manque la moitié1. Ce sont trente ou quarante lettres, qu'il écrivoit d'Uzès à ses amis de Paris en 1661 et 16622. Je ne vous dirai pas que ces lettres sont pleines d'esprit : vous le devinez aisément*, mais ce qui m'a étonné, c'est d'y trouver une exactitude, une beauté de style qui est ordinairement le fruit d'un long exercice. Dans M. Racine, c'étoit l'ouvrage de l'éducation. Heureux ceux qui, comme lui, remportent de leurs premières études la connoissance des langues

1 On a imprimé à Paris, en 1732, un petit volume intitulé : le Banquet de Platon, traduit un tiers pur /eu M. Racine et te reste par madame de "'. — Cette dame est l'illustre Marie-Magdeleine- Gabriellede Kochecbouartde Mortemart, abbesse de Fontevrault, morte en 1 704. (o.) — (Note de l edit ion de 1 743.) — Celte savante abbesse étoit sœur de Mme de Montespan. — M. le marquis de La Rocbefoucauld-Liancourt a publié, sous le titre d'Études morales et littéraires de Racine, diverses notes écrites par lui sur les marges de ses livres et d'autres fragmente. M. E.-J.-B. Ralnory a aussi reproduit dans VAthcn&um un extrait de la Gazette, du 25 décembre i 66 1 : Racine, qui était alors à Uzès, y donne des détails sur les réjouissances qui y ont eu lieu à l'occasion de la naissance du Dauphin.

* Il y en a une d'imprimée dans tes Œuvres diverses de M. de La Fontaine, t. III, p. 322. Édition de Paris, 1729. (o.) — Note tirée de l'édition de 1743.

JEAN RACINE. 341 et un goût qui commence à se former sur ies bons auteurs ! Un homme de lettres ne fait plus que bâtir toute sa vie sur ces fondements- là ; mais s'il ne les a pas jetés de bonne heure, il n'y revient plus et ne fait rien de solide.

A propos d'Uzès, vous ne dites point, monsieur, à quelle occasion M. Racine ût sa comédie des Plaideurs. Peut-être ne vous a-t-il jamais conté qu'à l'âge de vingtdeux ans, se voyant sans père ni mère, et avec peu de biens, il se retira chez un de ses oncles, chanoine régulier, officiai et vicaire général d'Uzès, qui lui résigna un prieuré de son ordre, dans l'espérance qu'il en prendrait l'habit. Il accepta le prieuré -, mais pour l'habit, il différoit toujours à le prendre; de sorte qu'à la ûn un régulier lui disputa ce bénéfice, et l'emporta. Voilà le procès, « que ni ses juges, ni lui , n'entendirent jamais bien, » à ce qu'il dit dans la préface de ses Plaideurs.

Vous n'avez sans doute pas voulu faire mention de sa brouillerie avec Messieurs de Port-Royal , parce que vous savez mieux que personne le repentir qu'il en a marqué. Mais les monuments de cette querelle étant publics et méritant de passer à la dernière postérité, c'est à tort, permettez-moi de vous le dire, que nous en voudrions effacer le souvenir. Car je ne sais, Monsieur, si nous avons rien de mieux écrit, rien de plus ingénieux en notre langue que sa première lettre, qui s'adresse à l'auteur des Visionnaires ; et quoique la seconde, qui s'adresse à MM. Du Bois et d'Aucour, ne soit pas tout à fait d une égale force, il faut avouer que si

:UÏ JEAN RACINE.

nous avions en ce genre dix-huit lettres de M. Racine, nous pourrions dire de lui et de M. Pascal ce qu'on a dit de Démosthène et de Cicéron

Rien de plus sincère, au reste, que sa réconciliation avec Port-Royal, quand il eut une fois quitté et la comédie et les comédiennes 2, deux articles sur lesquels la mère Agnès 3 ne cessoit de l'exhorter, il se rendit à ses instances et se maria en 1677 \ Il passa les dix années suivantes dans le tumulte de la Cour, sans faire autre chose que se préparer à écrire l'Histoire du Roi. Il se remit ensuite à la poésie, mais seulement pour composer des tragédies saintes et des cantiques spirituels. Après quoi, par reconnoissance pour l'éducation qu'il avoit reçue à Port-Royal-des-Champs. il employa les dernières années de sa vie à écrire l'histoire de

1 Demosthenes tibi (M. Tulli) prxripuit ne esses primus orator : tu illi, ne soins. S. Jérôme, (o.)

* Voy. le Port-Royal, de M. Sainte-Beuve. — Port-Royal pardonna EStherk Racine.

8 C'étoil une tante de M. Racine, sœur unique de son père. Elle a été abbesse de Port-Royal-des-Champs, Sa mère s'y étant aussi retirée, comme je l'ai dit ci-dessus, voilà bien des motifs qui rattachoient à cette maison, (o.) — Voy. dans les Mémoires de louis Racine, une lettre de la Mère Agnès, page 61 de l'édition citée. — La note de l'abbé d'Olivet est rectifiée par nous, cidessus, p. 222, note 1.

4 H épousa Catherine Romanet, fille d'un trésorier de France d'Amiens. Il en a eu trois filles et deux fils, le plus jeune desquels est auteur d'un Poème de la Grâce, où Ton retrouve le génie et le goût de son père, (o.)

cette fameuse abbaye \ Vous savez qu'à sa mort l'histoire dont je veux parler fut déposée par ses ordres entre les mains de gens intéressés à la conserver -, et, sur l'échantillon que j'en ai vu de mes yeux, je m'assure que si jamais elle s'imprime, elle achèvera de lui donner, parmi ceux de nos auteurs qui ont le mieux écrit en prose; le même rang qu'il tient parmi nos poêles.

Il a mis, dites-vous, trop d'amour dans ses tragédies. C'est*par cet endroit seul qu'il s'est éloigné de ses modèles, j'entends Sophocle et Euripide. Ces grands hommes, sans avoir besoin que la religion leur mit un frein a cet égard, avoient bien compris que l'amour n'a point assez de gravité, ou plutôt, si j'ose ainsi dire, que c'est quelque chose de trop badin pour entrer dans le tragique. L'amour peut bien être une des passions les plus sérieuses, et même les plus violentes, pour celui qui l'a dans le cœur; mais qu'étant de sens froid, nous entendions raconter tout ce qu'il produit dans les personnes de notre connoissance, reflet naturel de ces récits est de nous faire rire. Aussi les anciens, plus sages que nous, quoi qu'on en dise, avoient relégué l'amour dans les comédies ; et M. Racine lui-même, longtemps avant que de songer à manier des sujets de l'Écriture, s'étoit déterminé à faire une tragédie sans amour. Il vouloit aussi rétablir les prologues et les chœurs. C'est sur ce plan qu'il travailloit à un Alcesie

1 Une partie de celte histoire parut l'année dernière sous ce titre : Abrégé de l'Histoire de rort-Royal. On la croit imprimée dans Paris, mais furtivement, o ) — (Note de l'édition de 1743. )

d'après Euripide, lorsque son mariage, les remontrances de la mère Agnès et l'honneur d'être nommé historiographe- du Roi l'engagèrent à renoncer pour toujours au théâtre

Quant au parallèle de Corneille et de Racine, vous n'ignorez pas le mot de M. le duc de Bourgogne, que Corneille étoit plus homme de génie, Racine plus homme d'esprit 7,

Un homme de génie ne doit rien aux préceptes, et quand il le voudroit, il ne sauroit presque sVn aider : il se passe de modèles, et quand on lui en proposerait, peut-être ne sauroit-il en proûter : il est déterminé par une sorte d'instinct à ce qu'il fait et à la manière dont il le fait. Voilà Corneille, qui, sans modèle, sans guide, trouvant l'art en lui-même, tire la tragédie du chaos où elle étoit parmi nous.

Un homme d'esprit étudie l'art -, ses réflexions le préservent des fautes où peut conduire un instinct aveugle \ il est riche de son propre fonds, et, avec le secours de l'imitation, maître des richesses d'autrui. Voilà Racine, qui, venant après Sophocle, Euripide, Corneille, se forme sur leurs différents caractères, et,

1 « Il avoit encore eu le dessein de traiter le sujet d'Alcesle, et M. de Longepierre m'a assuré qu'il lui en avoit entendu reciter quelques morceaux; c'est tout ce que j'en sais. » (Mémoires de Louis Racine.)

* Ménage a un mot heureux sur ce sujet : « Je ne veux pas, dit il, juger des tragédies de Corneille et de Racine par le plaisir qu'elles m'ont fait. J'étois trop jeune quand j'ai vu celles de M. Corneille et trop âgé, lorsque j'ai vu celles de M. Racine. » (Atenagiana, édit. 1694, t. 1, p. 356.)

sans être ni copiste, ni original, parlage la gloire des plus grands originaux.

Il est vrai que le génie s'élève où l'esprit ne sauroit atteindre ; mais l'esprit embrasse au delà de ce qui appartient au génie.

Avec du génie, on ne sauroit être, s'il faut ainsi dire, qu'une seule chose. Corneille n'est que poète-, il ne l'est même que dans ses tragédies, à prendre le mot de poète dans le sens d'Horace

Avec de l'esprit, on sera tout ce qu'on voudra, parce que l'esprit se plie à tout. Racine a réussi dans le tragique et dans le comique ; son discours à l'Académie est admirable3; ses deux lettres contre Port-Royal, ses petites épigrammcs, ses préfaces, ses cantiques, tout est marqué au bon coin.

Ajoutons que le génie, dans la force môme de l'âge, n'est pas de toutes les heures, et que surtout il craint les approches de la vieillesse. Corneille, dans ses meilleures pièces, a d'étranges inégalités, et dans les dernières, c'est un feu presque éteint.

Au contraire, l'esprit ne dépend pas si fort des mo-

1 lugroiiim rut tit, eut meut ditiuior, adjuc o*

lligua îonalurum. 1, Ï»*T. ir. vu.)

* Je parle du discours qu'il lit à la réception de Th. Corneille el de Rergerel : car pour celui qu'il Ut a la sienne, il n'a point paru. Kleehier, Gallois el Racine furent reçus le même jour. Flccliier parla le premier et fut infiniment applaudi ; Racine parla le second el rjU son discours par la trop grande timidité avec laquelle il le pronon\ a, en sorte que son discours n'ayant pas réussi, il ne voulut point le donnera l'imprimeur, o.)

ments ; il n'a presque ni haut ni bas-, et quand il est dans un corps bien sain, plus il s'exerce, moins il s'use. Racine n'a point d'inégalité marquée, et la dernière de ses pièces, Atlialie, est son chef-d'œuvre.

On me dira que Racine n'est point parvenu, comme Corneille, jusqu'à une vieillesse bien avancée. Je l'avoue ; mais que conclure de là contre ma dernière observation ? Car l'âge où Racine produisit Alhalie répond précisément à l'âge où Corneille produisit OEdipe, et par conséquent la vigueur de l'esprit subsistait encore tout entière dans Racine, quand l'activité du génie commençoit à décliner dans Corneille.

Mais de tout ce que j'ai dit, il ne s'ensuit pas que Corneille manque d'esprit ou Racine de génie. Ce sont deux qualités inséparables dans les grands poètes. L'une seulement l'emporte dans celui-ci, l'autre dans celui-là. Or, il s'agissoit de savoir par où Corneille et Racine dévoient être caractérisés, et, après avoir vu ce que les critiques ont pensé sur ce sujet, j'en suis revenu au mot de M. le duc de Bourgogne.

Racine étant le dernier Académicien mort dans le dix-septième siècle, c'est par lui que je finis. Vous, Monsieur, qui avez pris la peine de revoir mon manuscrit, vous savez que j'avois d'abord poussé cette Histoire beaucoup plus loin. Mais il faut que je vous ouvre mon cœur. Quand j'ai considéré que l'illustre Pellisson, l'homme du monde le plus circonspect, le plus poli, ne laissa pas d'éprouver la mauvaise humeur de ses contemporains, je vous avoue que j'ai tremblé pour

moi1. Je me trouvois même dans une situation plus dangereuse que la sienne -, car il n'a parlé que d'un trèspetit nombre d'Académiciens, la plupart desquels étoient des auteurs isolés -, au lieu que dans ces derniers temps de l'Académie, je me voyois accablé de noms qui tiennent à toute la France. J'ai essayé dans nos assemblées publiques une bonne partie des articles qui entrent dans ce volume; il ne m'est jamais arrivé de contenter tout le monde; les uns se plaignoient que j'avois trop loué, et les autres que je n'avois pas loué assez. Pour l'ordinaire, j'en ai conclu que j'avois donc attrapé ce juste milieu, où la vérité se plaît. Mais enfin, puisque l'Académie ne manquera jamais d'un historien qui ait moins de timidité que je ne m'en sens et plus de bonheur que je n'ose en attendre, vous m'approuverez sans doute, Monsieur, d'avoir généreusement et prudemment condamné au feu la suite que vous avez vue de mon ouvrage2.

J'en excepte un seul fragment, qui concerne M . Huet. Personne n'iarnore les raisons que j'ai de vouloir que cet article, qui a déjà été imprimé plus d'une fois, reparoisse ici.

1 Voyez ci-dessus, p. 237. (o.)

• L'abbé d'Olivet a peut-être condamné au feu son manuscrit : mais il n'a pas exécuté son arrêt. Voyei ci-dessous, dans l'Appendice, les extraits de ses lettres inédites au président Bouhier.

Ancien étAque d'Arranchet, reçu à l'Académie le 13 août 1674, mort le

16 janvier 174 1 .

Il naquit à Caen le 8 février 1(>38 L'amour de l'étude prévint en lui, ne disons pas tout à fait la raison, puisque nous ignorons quand elle commence, mais au moins l'usage de la parole. « A peine, dit-il, avois-je quitté la mamelle, que je portois envie à ceux que je voyois lire2. » Il perdit son père à dix-huit mois,, sa mère quatre ans après. Il fut livré à des tuteurs négligents, qui le mirent dans une pension bourgeoise 3, où,

1 De Daniel Huet, ecuyer, et d'Isabelle Pillon de Berlouville.(o.) — Son père, calviniste converti, était conseiller du Hoi et secrétaire ordinaire en la cour de Sa Majesté. Lors de la grande réformalion de «669, sa noblesse fut reconnue et confirmée. Ses armes, empreintes sur la reliure de tous ses livres et en tète de toutes ses lettres, étaient d'azur à deux hermiues d'or en tète et trois grelots sonnants de même, en pointe Cf. Huet, évéqued'Avranches, sa Vie et ses Œuvres, par M. de Gournay, et Étude sur Daniel Huet, par l'abbé Flottes. Quelques-unes de nos noies sont empruntées à ces deux livres, auxquels nous ne renverrons plus.

1 Huetiana, p. 3 ; Commentar. p. J6.(o.) — Ce titre abrège désigne le Commenta nus de rébus ad eum périment ibus, qui a été récemment traduit en français par M. Cb. Nisard.

5 Le tuteur de Huet, après la mort de sa mère, fut Gilles Macé, mathématicien, dont la femme, Catherine Pillon de Bertouville, était sœur de sa mère. Ses cousins étaient loin d'avoir son goût pour l'étude; aussi, quand mourut leur père, lui abandonnèrent-ils

avec peu de secours, et n'ayant que de mauvais exemples, il ne laissa pas d'achever la carrière des humaninités avant que d'avoir treize ans faits

Pour sa philosophie, il tomba sous un excellent professeur2, qui, à la manière de Platon, voulut qu'il commençât par apprendre un peu de géométrie. Mais le disciple alla plus loin qu'on ne souhaitoit. Il prit un tel goût à la géométrie, qu'il en fit son capital et méprisa presque les écrits que dictoit son maître, qui heureusement étoit assez sage et assez habile pour ne lui en savoir pas mauvais gré. Il parcourut tout de suite les

volontiers tous ses instruments et tous ses livres de mathématiques, de physique et d'astronomie.

* II fut placé dans le monastère des PP. Croisiers, pour faire ses premières études; puis il passa, à l'âge de huit ans, au collège du Mont, où, pendant cinq ans, il continua d'étudier sous la direction des Jésuites. Dans sa correspondance inédite, il écrit à son neveu de Charsigné : « On me fit aller au collège à l'âge de huit ans. J'entrai en cinquième à Pasques, et, l'année suivante, en quatrième. A l'âge de douze ans, j'élois premier empereur en seconde, et les douze ans n'étoieot pas encore expirés quand j'entroisen rhétorique. » En même temps qu'il suivait les cours du collège du Mont, Huet avait un précepteur dont il parle ainsi dans sa correspondance inédite: «. Le précepteur que j'ay eu jusqu'en philosophie, étoit fort homme de bien , et du côté de la piété il faisoit très-bien son devoir; mais il étoit très-ignorant, ne m'apprenoit rien du tout, et j'aurois été plus propre à être son précepteur qu'il ne l'éloit à être le mien. Mais en récompense, j'étois fouetté et battu barbarement. » C'est ce qui lui a fait dire dans une ëpltre à Ménage :

Prima tribut luslri» mitai nondum adolevtrat «tas, Plagnti nec jam metuebam feeptra magislri.

— En rhétorique, il eut pour professeur Antoine Halley, poêle latin distingué.

" Le P. Mambrun, connu par ses vers latins et par un traité du poème épique o.)

autres parties des mathématiques; et quoique cette science ne. fût pas encore accréditée dans les collèges, ni même dans le monde, au point qu'elle Ta été depuis, on lui en Gt soutenir des thèses publiques, les premières qui aient été soutenues à Gaen.

• Il devoit, au sortir de ses classes, étudier en droit et y prendre des degrés. Deux ouvrages qui parurent en ce temps-la interrompirent cette étude utile et le jetèrent dans une autre plus amusante. Ces deux ouvrages étoient les Principes de Descartes et la Géographie sacrée de Bochart1. Une preuve qu'on ne doit jamais avoir de préjugés, ou du moins s'y opiniàtrer, puisqu'un même homme, et un homme très-judicieux, peut quelquefois, dans ses âges différents, penser si différemment, c'est que M. Huet, qui a vivement censuré Descartos longtemps après , le goûta d'abord , l'admira et le suivit durant plusieurs années2. Quant à la Géographie

1 Les Principes de Descartes, imprimés en 1645 et le Phalcg de Bocharl, en 164G. (o.)

1 Sur son estime, puis son mépris pour Descartes, voy. son Comment arius, pages 35 et 36. — Quand Huet attaqua Descartes, il était précepteur du Dauphin, en même temps que Bossuet, dont le cartésianisme est très-connu. Mme de Sévigné, lettre du 15 juin, écrit à sa fille, qui appelait Descartes sou père en philosophie : — « Corbinelli me mande que M. de Soissons (Huet) attaque vivement M. Descartes, par la seule envie de plaire à M. de Montausier: car on prétend qu'il n'entend pas ce qu'il improuve. Mlle Descartes en est fort indignée, après les compliments qu'elle a reçus de lui à Paris, sur les éloges dus à son oncle et à IMmmorlalile de son nom. 11 y aura de* gens qui répondront: Comment, dit Corbinelli, un homme qui attaque le jugement de M. le Prince, de Mme de Grignan et de M. de Vardes ! » — Dans sa lettre du 11 septembre suivant, Mme de Sévigné parle d'une

de Bochart, elle Ut une double impression sur lui, et par l'érudition immense de l'ouvrage, et par la présence de l'auteur, ministre des protestants à Caen. Tout ce livre étant plein d'hébreu et de grec, aussitôt il voulut savoir ces deux langues, alla saluer l'auteur, lui demanda ses conseils, son amitié et se fit son disciple, mais disciple prêt à devenir émule. Souvent un jeune homme, avec de l'esprit et du courage, n'a besoin que d'un modèle vivant pour déterminer le genre de ses études. Tel qui n'a fait toute sa vie que des madrigaux auroit été un savant du premier ordre s'il avoit eu de bonne heure un Bochart devant les yeux.

Qu'on ne croie pas cependant que M. Huet fût ennemi des amusements et des exercices qui conviennent à la jeunesse1. Il voyoit le monde, il avoit soin de se

réfutation de Huet par Corbinelli. — Voy. une de nos notes sur Géraud de Cordemoy, ci dessus, t. II, p. 214. — Corbinelli n'est pas seul à avoir pensé que Huet ail eu des vues intéressées en attaquant la philosophie de Descartes. Une chanson satirique qui parut alors, l'accusait d'avoir voulu par là gagner des protecteurs qui l'aidassent dans la permutation de Pévêché de Soissonspour l'évèche d'Avranches. Ce sont là, à nos yeux, de pures inventions.

1 Dans l'épltre à Ménage, que nous avons déjà citée, Huet raconte qu'un ami de son père, le voyant, dans sa jeunesse si passionné pour l'étude, chercha à l'en détourner:

An curiosa legens veteruni monuuu-nta, puta» rem Creicere posse tibi? oum tic erit vtilît urbi?... Mactam dote tibi coutingere rcris opima Squallenti uiorem, et librorum pulvere foedo?...

Le jeune homme ne sut pas résister d'abord à ces séductions :

.... Inoperium (ero crcdalw, et moi Dulcibu* abjungor Musis ; mibi prima tolopU» la medio« dorœire die», et odorih*» oitfi

bien mettre, il cherchent à plaire \ Véritablement , il n'avoit pas de grâce à danser ; mais il primoit à la course, il éloit meilleur homme de cheval, il faisoit mieux des armes, il sauloit mieux, il nageoit mieux, dit-il, que pas un de ses égaux.

A vingt ans et un jour, la coutume de Normandie le délivra enfin de ses tuteurs, qui lui épargnoient sordidement tout ce qu'ils pouvoient. Sa plus forte passion, et la première qu'il satisfit dès qu'il se vit son maître, fut de voir Paris, non pas tant par curiosité que pour se fournir de livres et pour connoître les princes de la iitfêrafvrc2. C'est une de ses expressions. Il rendit dabord ses devoirs au P. Sirmond, plus que nonagénaire. Cet aimable et respectable vieillard joignoit à son grand savoir une grande candeur, qui lui venoit de son propre fonds , et une grande politesse, que la cour de Rome et celle de France lui avoient donnée. Le P. Petau, bien moins âgé, mais naturellement plus rigide que son confrère, se dérida le front en faveur d'un jeune provincial, qui non-seulement éloit déjà digne de l'écouter, mais qui osoit même quelquefois3

Caetaricm, et TC»te» variât» piogere Titti«, Cessatumque întor fonnosa» ire puellas.

De meilleurs conseils, donnes par Bcchart, Grenlemesnil, Graindorge et surtout le P. Mambrun, Qui me tune monitis fonnabat amicis,

ajoule-t-îl, ramenèrent Huet dans la voie qu'il ne quitta plus. » Commentât, lib. I, pages 35, 56, 57. (o.) » Huetiona, p. 4. Comment, p. 58. (o.)

* Voyez ses dissertations sur diverses matières, etc. Tome II, pag. 432, etc. (o.

DANIEL H CET. 333 n'être pas de son avis, et lutter, presque enfant, contre un si grand homme'.

Je nommerois tous nos savants d'alors, si je nommois tous ceux que M. Huet connut, et dont il s'acquit l'estime à son premier voyage de Paris. Deux ans après, il eut occasion de connoltre ceux du Nord. Car la reine de Suède ayant invité Bocliart à l'aller voir, il se joignit à lui, et partit au mois d'avril 16o2a. Bochart arriva en des circonstances où il ne fut pas si gracieusement reçu qu'il avoit lieu de s'y attendre. La santé de celte princesse chanceloit. Trop d'application à l'étude, car elle y passoit les nuits entières, lui avoit échauffé le sang. Bourdelot, son médecin, hahile courtisan, et qui avoit étudié autant son esprit que sa cornplexion , l'obligea de rompre tout commerce avec les gens de lettres, dans l'espérance de la gouverner lui seul. Bochart en souffrit3. Pour M. Huet, sa jeunesse

1 On a de Huet une lettre latine qu'il écrivait, à l'âge de vingt ans au P. Sirmond. A cet âge, dit-il lui-même, il était en échange de lettres ou de visites avec tous les princes de la littérature qui vivaient alors, avec Pierre et Jacques Dupuy, Bochart, Blondel, Bouillaud , Saumaise , Heinsius, Vossius, Selden, Descartes, Gassendi, Ménage, le P. Petau, le P. Labbé, le P. Vavasseur, le P. Rapin, le P. Cossartentin, dont il a composé l'épitaphe.

5 Huet a adressé à Chapelain un charmant récit de ce voyage, dans une cpître en vers latins : on trouve aussi, dans ses poésies, diverses pièces de circonstance sur le même sujet.

* Ménage attribue à une autre cause la disgrâce de Bochart : • M. Vossius, dit-il, conduisit M. Bochart en Suède pour le présenter a la Reine. M. Bocliart avoit mené M. Huet avec lui-même. La reine de Suède ayant su qu'ils etoient en chemin, manda a M. Vossius qu'elle ne touloit pas le voir, parce qu'il avoit écrit contre M. de Saumaise.. . » {Menagiana, 1694, tome I, page 326.

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l'empêcha de paroitre si redoutable à ce médecin. Il vit souvent la Reine, elle voulut même se l'attacher : mais l'humeur changeante de Christine lui fit peur. Il aima mieux au bout de trois mois revenir en France ; et le principal fruit qu'il y apporta de son voyage fut un manuscrit d'Origène, qu'il avoit copié à Stockholm.

Parmi les savants qu'il connut en Hollande , Saumaise tient le premier rang1. Diroit-on, à l'emportement qui règne dans les écrits de Saumaise, que c'étoit au fond un homme facile, communicatif, et la douceur même? Juscfue-là qu'il se laissoit dominer par une femme hautaine et chagrine, qui se vantoit d'avoir pour mari, mais non pour maître, le plus savant de tous les nobles 9 et le plus noble de tous les savants.

Quand M. Huet fut de retour dans sa patrie, il reprit ses études avec plus de vivacité que jamais , pour se mettre en état de nous donner son manuscrit d'Origène. Deux sortes d'Académies, l'une qui s' é toit formée en son absence pour les belles-lettres, Fautre qu'il fonda lui-même pour la physique, servoient à le délasser, ou plutôt le faisoient de temps en temps changer de travail. En traduisant Origène, il médita sur les règles de la traduction et sur les diverses manières des plus célèbres traducteurs. C'est ce qui donna lieu au premier livre qu'il publia, et par lequel il fit, si j'ose ainsi dire, son entrée dans le pays des lettres2. On y admire ce qu'on a depuis admiré dans ses autres ouvrages, une lecture sans bornes , une judicieuse criti-

1 On a de Huet an long poëme sur la mort de Saumaise. » Dt interpretattone libri duo. Parisiis, 1 vol. in-i», 1661

que, et surtout une latinité qui feroit honneur au siècle d'Auguste. Enûn, seize ans après son retour de Suède, il mit son Origène au jour !. Ces seize ans, il les passa dans sa patrie, sans emploi, tout à lui et à ses livres, ne se dérangeant que pour venir tous les ans se montrer un ou deux mois à Paris.

Pendant ce temps-là , il eut des lueurs de fortune, dont il ne fut point ébloui. La reine de Suède, qui, après avoir abdiqué la couronne, s'étoit transplantée à Rome pour toujours, voulut l'attirer auprès d'elle en 1659. Mais l'aventure de Bochart, demandé avec tant d'ardeur, et puis oublié dès qu'il parut, l'empêcha de succomber à la tentation devoir l'Italie. On le souhaita en Suède pour lui conGer l'éducation du jeune Roi qui remplaça, en 1660, Charles Gustave, successeur de Christine Mais il eut la force de remercier ; et ceux

1 Ce long temps passe sur le texte d'Origène, s'explique peutêtre plutôt par l'ennui que causait à Huet ce travail que par le soin qu'il y mettait. M. Sainte-Beuve a cité un fragment d'une lettre inédite de Huet à Ménage; on y lit:

« Si je me trouve délivré de ce fardeau quand vous le serei de votre Laérce, nous pourrons ensuite goguenarder tout à notre aise,et faire des vers à ventre déboutonne. • (Causeries du lundi).

* Huet, dans ses mémoires, a parle de celte offre qui lui fut faite. Flechier, Y Europe savante (1719), les \ouv<lles littéraires (171 H), rappellent le même fait et l'admettent. Mais, dit M. l'abbé Flottes, c le journal de Leipsick intitulé Acta eruditorum (1725), prouve que le refus de Huet n'a pas eu lieu, puisque l'offre n'a pas été faite. Le P. Niceron en convient. L'auteur des Mémoires pour servir à t histoire de Christine et Brùcker citent celle réfutation. Mats Brùcker soutient qu'on ne peut en rien conclure contre la bonne foi de Huet. Il croit que ce dernier s'en sera rapporté trop légèrement à un faux bruit, ou, ce qui esl plus vraisemblable, qu'il a été trompé par Chapelain. » Quant à nous, cette tromperie

qui jugent des actions par l'événement trouveront qu'il fit très-bien de se tenir en France. Car dix ans après, il fut nommé sous-précepteur de M. le Dauphin, sans avoir d'autres patrons que son mérite et le discernement de M. de Montauzier \

Il arriva à la cour en 1670, et y demeura jusqu'en 4680, qui est Tannée que M. le Dauphin fut marié. Plus il sentit que ce nouveau séjour l'exposoit à de fréquentes distractions, plus il devint avare de son temps. A peine donnoit-il quelques heures au sommeil. Tout le reste de son loisir alloit, ou aux fonctions nécessaires de son emploi, ou à sa Démonstration èvangètique , commencée et achevée parmi les embarras de la cour 2.

Je ne dois pas oublier ici le service qu'il rendit aux lettres, en nous procurant cette suite de Commentaires qui se nomment communément les Dauphins. Quoique la première idée en fût venue à M. de Montauzier, on est redevable à M. Huet d'en avoir tracé le plan et dirigé l'exécution, autant que l'a permis la docilité ou la capacité des ouvriers.

Tout occupé, depuis si longtemps, et de compositions

de Chapelain, loin de nous paraître vraisemblable, nous semble complètement impossible. « 11 aura voulu, dit-on, flatter le défenseur malheureux de son poëme. » — N'avait-il pas d'autre moyen pour flatter Huet que de lui rendre un fort mauvais service, si celui-ci avait cru une invention aussi absurde et eût entrepris le voyage de Suède?

1 M. l'abbé Flottes, dans son Étude sur Huet, donne d'intéressants détails, mais trop lonys pour être reproduits ici, sur la nomination de Huet au poste de précepteur du Dauphin. (Pp. C5-C7.) Nous y renvoyons le lecteur.

* Huet publia ce livre en 1679, in-f».

DANIEL HUET. 357 et de lectures qui avoient directement la religion pour objet, il prit enfin, à l'âge de quarante-six ans, les ordres sacrés. Après quoi il eut l'abbaye d'Àunay», où il se retiroit tous les étés lorsqu'il eut quitté la cour. Un des ouvrages qu'il y composa, sous le titre de Quœstionfs Alnetanœ, immortalisera le nom de cette solitude, agréablement située dans le Bocage, qui est le canton le plus riant de la basse Normandie 2.

Il fut nommé à l'éveché de Soissons en 168o. Avant que ses bulles fussent expédiées, M. l'abbé de Sillery ayant été nommé à l'éveché d'Avranches, ils permutèrent avec l'agrément du Roi s. Mais, à cause de quelques

1 L'abbaye d'Aunay avait un revenu de douze mille livres.

■ Huet a chante le charme de ce lieu dans l'ode gracieuse intitulée : Ad Tempe alnetana. (Voy. Poe t arum ex Academia çallica qui lutine aut grsrce scripserunt carminn, recueil publié en 1738, par l'abbé d'Olivet, 1 vol, in-12. Paris, Boudet, p. 133.)

» Dos 1636, dit le supplément de Moreri (1733), Huet avait reçu la tonsure cléricale; mais il n'en porta pas les marques avant 1676. Il prit alors l'habit ecclésiastique, et reçut en trois jours tous les ordres ecclésiastiques; en 1689, à la date du 5 octobre, voici ce qu'il écrivait à l'abbé Tallemant, au sujet de sa permutation de l'evéche de Soissons pour l'évècbe d'Avranches : € Notre accord fut fait à Aunay, en présence de M. de Segrais et du P. de La Rue, Jésuite. Il fut convenu que M. de Sillery (qui eloil alors a Avranches ) me donneroil quatre mille livres de pension sur ses autres bénéfices (pour venir à Soissons). Axranches vaut cent quatre-vingt-cinq mille livres de rente, sur quoi il y a trois mille livres de pension. Olant ces trois mille livres et y en ajoutant quatre mille, ce sont cent quatre-vingt-quinze mille livres qui me demeurent, et je me iroute t-tabli a une lieue d'ici. » — Nous avons cite textuellement, d'après le Dictionnaire de Moreri ; mais nous avouons ne pas comprendre la CUf du grand fouille de France, 1671, attribue à l'evn he d'Avranches un revenu de seize mille livres, et l'evéche de Soissons valait huit mille livres.

brouilleries entre la cour de France et celle de Rome

ils ne purent èlre sacrés qu'en 1692. Je m'imagine qu'un si long délai ne chagrina que fort peu M. Huet; car la vie qu'il avoit toujours menée, et la seule qu'il aimoit, ne sympathisoit pas avec les fonctions épiscopales *. Aussi ne fut-il pas longtemps à s'en dégoûter. Il se démit de son évêché d'Avranches en 1699.

Pour le dédommager, le Roi lui donna l'abbaye de Fontenay2, qui est aux portes de Caen. L'amour de M. Huet pour sa patrie lui inspira de s'y fixer : et dans cette vue il embellit les jardins et la maison de l'abbé. Sa patrie lui avoit paru très-aimable tant qu'il n'y avoit eu que des amis. Mais, du moment qu'il y possédé des terres, les procès l'assaillirent3, quoiqu'il eût aussi, grâce à son air natal, quelque ouverture pour le jargon de la chicane *.

Alors il revint à Paris et se logea dans la maison professe des Jésuites4, où il a vécu ses vingt dernières

1 Segrais rapporte que quand il se présentait quelqu'un pour parler à Huet, on répondait toujours: Monseigneur étudie; et que les babitants du diocèse regrettaient d'avoir un évéque qui n'avait pas Gni ses études. Cependant Huet, dès l'année qui suivit son installation dans son diocèse, c'est-à-dire en 1693, publia le recueil des statuts synodaux de l'évèche d'Avranches.

* L'abbaye de Fontenay avait un revenu de six mille livres.

3 Sur le caractère de Huet, un peu porté aux procès, \ovez de nombreux extraits de ses lettres inédites, citées par M. de Gournay à la fin de sa notice.

* Comment, lib. V, p. 370. fo.)

8 C'est en 1699 que Huet se relira dans la maison professe des Jésuiles de la rue Saint-Antoine. Il leur donna sa riche bibliothèque, et ceux-ci conservèrent le souvenir de celte donation en

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