‹ Histoire de l'Académie françaiseChapitre 63 sur 180 · J LE PRESIDENT ROSE · texte numérisé non relu

J LE PRESIDENT ROSE

beureu\ : son histoire est écrite en forme de lettre à un de ses parents ; et une lettre, comme vous le savez mieux que moi, laisse un champ libre aux digressions, aux réflexions, au badina?e même. Tout ce qu'on veut y entre sans difficulté, et y est bien reçu. Pourquoi donc n'ai-je pas pris le même tour, me direz-vous? Parce qu'il n'appartient qu'à celui qui s'en sert le premier. On aura beau dire qu'on l'auroit imaginé sans lui, cette excuse, fût-elle la vérité même, ne sera point reçue; et si Ion ne prend une autre route, quoique moins bonne, il faudra humblement se ranger parmi ceux qu'un de nos amis appelle « servum pecus \ » Je suppose pourtant qu'il me fût permis de prendre le tour de M. Pellisson; et pour ne point perdre de vue le président Rose, je vais, Monsieur, vous rapporter un trait qui doit vous plaire.

Vittorio Siri , que vous connoissez par son Mercurio et par les Memorie recondite* demeuroit sur la fin de ses jours à Chaillot, où il vivoit honorablement d'une grosse pension, que le cardinal Mazarin lui avoit fait donner. Sa maison étoit le rendez-vous des politiques, et surtout des ministres étrangers, qui ne manquoient guère de s'arrêter chez lui au retour de Versailles, les jours qu'ils y alloient pour leur audience. Un jour donc, plusieurs de ces ministres s'y trouvant assemblés, l'un d'eux mit la conversation sur la campngne de Flandre, dont il paroissoit renvoyer toute la gloire à M. de Louvois ; Vittorio, qui haïssoit M. de Louvois, interrompit ce louangeur, et avec son jargon.

1 O imilatoroR, lervum pecus!... (Horacb.)

LE PRÉSIDENT ROSE. 3»l

qui n'étoit ni italien ni françois : « Monsu, lui dit-il, vous nous faites ici de votre Monsu Louvet il piu grand huom qui soit dans l'Europe; contentez-vous de nous le donner per il piu grand commis; et si vous y ajoutez quelque chose, dites, per il piu grand brutal. »

Vous jugez bien, Monsieur, que dès le lendemain M. de Louvois fut instruit, et ne manqua pas de se plaindre au Roi. Ce grand prince, qui eut toujours pour maxime que de s'attaquer à ceux qu'il honoroit de sa confiance, e'étoit lui manquer de respect à lui-même, répondit qu'il châtieroit l'insolence de l'abbé Siri. Rose, dont le Roi se servoit pour écrire ses lettres particulières, étoit actuellement dans le cabinet de Sa Majesté : il entendit ce qui se disoit. Quand le ministre se fut retiré, il supplie le Roi de vouloir suspendre sa juste colère jusqu'au soir -, il va promptement à Cliaillot, il se mot au fait, et revint au courber du Roi ; et lui avant demandé un moment d'audience : « Sire, lui dit-il, le fait est à peu près tel qu'on l'a rendu à Votre Majesté. Vous savez que mon ami Siri a une méchante langue et se met en colère aisément, mais il devient fou et furieux lorsqu'il croit qu'on blesse la gloire de Votre Majeslé. On s'est avisé, en présence de tous les étrangers qui étoient chez lui, de louer M. de Louvois comme si la dernière campagne n'avoit roulé que sur ce ministre. On Fa voulu faire admirer a tous ces étrangers comme le plus grand homme de l'Europe. Alors la tête a tourné à mon pauvre ami : il a dit que M. de l/uivois pouvoit être un grand commis et rien autre chose ; qu'il étoit aisé de réunir dans son métier.

LETTRE DE L'ABBK D'OUVET

lorsqu'avec tout l'argent du royaume, on n'avoit qu'à exécuter des projets aussi sagement formés, et des ordres aussi prudemment donnés que ceux de Votre Majesté. — Ah! il est si âgé, dit le Roi, qu'il ne faut

Je ne doute pas, Monsieur, que ce récit n'intéressât les honnêtes gens, quelque part qu'il fût placé. On aime toujours ce qui porte le caractère d'une amitié vive et généreuse, surtout dans un homme élevé à la Cour. On est charmé aussi de voir

Ce que c'est qu'à propos toucher la passion 1 .

Mais plusieurs traits semhlables, quand nous en aurions à foison, ne feroient pas une Histoire de l'Académie.

Remarquez donc, je vous prie, que pour un ouvrage de cette nature l'auteur est bridé de tous côtés, et par les égards qu'il doit à sa Compagnie, s'il est Académicien, et par les attentions qu'il doit au public et à la vérité. Jugez-vous qu'il soit aisé de ménager tout à la fois tant d'intérêts différents, et qui, de temps en temps, sont opposés l'un à l'autre. Permettez -moi de vous dire :

Seigneur, tant de prudence entraine trop de soin f,

ou du moins, si la chose est facile, ce n'est pas à un franc Gaulois tel que vous me connoissez.

Avant que de vous quitter, et puisqu'il s'agit ici de

1 Vers de Racine, dans les Plaideurs.

1 Vers de Racine, dans Andromaque, note I, scène 2.

pas lui faire de la peine.

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