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ÉTAT ANCIEN DES HÔPITAUX

§ 1er.

Fondations.

Les historiens de l’Antiquité ne font mention d’aucun établissement qui ait pu servir de modèle à nos hôpitaux. L’hospitalité fut la vertu

des temps héroïques , la vertu favorite des pa-

trïarches. Chez les anciens Grecs, comme chez les Gaulois et les Germains nos ancêtres, à la \oix d’un étranger toutes les portes s'ouvraient, tous les soins étaient prodigués ; on ne s’informait de son état et de sa naissance qu’après avoir prévenu ses besoins ; on le défrayait pendant son séjour, on le comblait de présens à son départ. Dans la doctrine de Zoroastre, planter un arbre pour donner de l’ombre aux voyageurs, était une œuvre méritoire. Les Crétois avaient, comme les Orientaux, dres caravenserais où tout étranger était reçu. Quelques auteurs, trompés par l’étymologie, n’ont vu dans tous les établissemens hospitaliers qui font l’ornement de l’Europe moderne, que des hôtelleries de ce genre, fondées originairement en faveur des voyageurs r et surtout des pèlerins. En effet plusieurs hospices ont eu ce motif spécial ; mais il ne faut pas

les confondre avec les hôpitaux consacrés dès l’origine, comme aujourd’hui, au traitement médical des pauvres malades. On prétend que ceux-ci furent institués par Constantin, pour recueillir les chrétiens qui, sous les règnes préçcdens, avaient été mutilés dans les tortures.

Nous concevons que ces victimes de Sa persécution aient eu la première place dans les asiles qu’un prince néophyte ouvrait au malheur : mais nous croyons que la guérison de leurs plaies ne fut pas Tunique but quon se proposa en établissant des nosochomeion ou hôpitaux. Cette

fondation nous parait reposer sur un principe

plus général. La religion enseigne que les pauvres et les malades sont les membres de Jésus- Christ. Il n’en fallait pas davantage pour enflammer la charité des fidèles. Aussi voit-on que , dans la primitive Église, les personnes riches sé faisaient un devoir, une gloire pieuse, de recueillir les pauvres malades, de s’en entourer de les loger dans leurs palais, de partager avec eux leur superflu. Quand les maîtres du Monde eurent reçu l’Évangile, le même sentiment leur inspira de consacrer des étabüssemens publics à ces œuvres de miséricorde; mais, dans leur zèle et leur magnificence, ils furent surpassés par d’illustres prélats , par les Basile et les Chrysostôme. Le savant M. Mongez fixe à Jérusalem et à Bethléem, vers la fin du quatrième siècle, la création des hôpitaux proprement dits.

Quelque opinion qu’on adopte sur ces points "d’érudition, il faut reconnaître que c’est l’esprit religieux qui a fondé les hôpitaux, en obéissant à cette charité que le christianisme met au rang des lois divines , pour nous apprendre que la pitié doit être la vertu des lois humaines.

Les hôpitaux n étaient pas tout-à-fait inconnus en France avant la reine Brunehaut. Blais elle en fonda un grand nombre , elle tourna vers cette pieuse institution le zèle de ses contemporains, de ses ennemis même et de ses

successeurs, et son nom fait époque dans l’histoire des établissemens de charité. Les principaux monumens qui nous restent de ce tempslà sont FHôtel-Dieu de Lyon, fondé par Childebert; celui de Paris, fondé sous Clovis n. Il en périt beaucoup dans les calamités qui ravagèrent la France sous la seconde race; d’autres changèrent de destination. Les hôpitaux étaient desservis par des personnes pieuses vivant en communauté. Dans la suite, elles préférèrent la vie contemplative du cloître aux travaux pénibles de leur première institution, et l’hôpital fit place au couvent. Il arriva aussi que ces éta-

blissemens furent érigés en bénéfices, au profit des ecclésiastiques qui en avaient la direction; abus que le concile de Vienne voulut réformer, mais qui se perpétua, comme on le voit par la déclaration de François Ier, du 17 juin i5 j4 (0* Primitivement il y avait dans les principales églises un lieu réservé pour les pauvres malades; ils y étaient nourris, soignés, pansés par les prêtres, par les évêques qui se sanctifiaient dans ces œuvres d’humilité et de miséricorde. Grégoire de Tours rapporte ce pieux usage, et tels furent peut-être les premiers hôpitaux. Chaque monastère offrait aussi un asile aux pauvres et aux voyageurs. Charlemagne fit établir de pareils hospices en beaucoup d endroits. Son capitulaire de 789 s’exprime ainsi ; Et hoc nobis coinpetens et venerabiie videlnr, %it hospites pe regrini et pauperes susceptiones regulares

(1) C’est ainsi que l’abbaye de Sainte -Andoche, a Autun, fut d’abord un hôpital qui reconnaissait la reine Brunehaut pour sa fondatrice. A Pans, l’hôpital Saint- Julien -Îe-Pauvre , fondé pareillement au sixième siècle, était devenu un chapitre , puis une prieuré. Les chroniques des villes offrent un grand nombre' d'exemples de pareils dctournemcns du bien des pauvres.

et canonicas per ioca cliver sa habeant ; quia ipse dominus dicturus erit in rcmnncv alloue magni diei , hospes eram et sas ce pis lis me . m apostolus hospilalitatem îaudans ^ dicit : per hanc quidam placuerunt Deo , angeiis hospitio susceptls. Eu recommandant les voyageurs à la charité de ses sujets, ce prince n’avait pas seulement en vue les pèlerins : sive peregrinis pr opter Deuni ambulantibus per terrant 9 sive cuilihet iteranti , dit un autre capitulaire de 802. Il voulait qu’on leur donnât au moins ce que les réglemens militaires d’aujourd’hui prescrivent en faveur du soldat logé chez i’hahitant, s’en remettant pour le surplus à la générosité de chacun.

Dans les discordes civiles , dans les troubles du Gouvernement féodal, ce zèle charitable fit place à d’autres soins. Mais les croisades vinrent le ranimer, en lui donnant une direction nouvelle. Des hospices s’établirent en faveur des pèlerins guerriers qui se rendaient de toute part aux saints lieux. L’Asie se vengea en nous envoyant la lèpre. Cette maladie inspira tant d horreur, qu’on se hâte* de fonder des hôpitaux

particuliers pour y reléguer les malheureux qui en étaient infectés. On en confia la direction aux religieux de Tordre de Saint-Lazare ; on les appela iéproseries ou maladreries ; et le testament de Louis viii prouve qu’il y en avait alors plus de deux mille dans le royaume. On en comptait dix-neuf mille dans toute la chrétienté. Tous les genres d’infortune eurent part aux bienfaits de Saint-Louis. L’Hôtel-Dieu de Paris était devenu insuffisant; ce monarque fit' bâtir de nouvelles salles , et augmenta considérablement les revenus de la maison. Il fonda les Quinze -Vingts en faveur des aveugles : Pontoise, Compiègne, Vernon durent leurs hôpitaux à ses largesses.

À cette grande époque des croisades se rattache l’affranchissement des communes. L’esprit municipal exerça une grande influence sur le régime des hôpitaux, comme sur la police générale de l’État. Jusqu’alors on n’avait vu dans ces fondations qu’une affaire de dévotion; et c était presque toujours au pape que 1 on s adressait pour les faire autoriser. Cependant les secours publics sont aussi une affaire de police; et dès

que les villes eurent acquis le droit de s’administrer elles-mêmes , elles tâchèrent de se procurer» à cet égard , les moyens d’ordre et de prospérité qui leur manquaient , et ce fut à l’autorité royale qu elles en demandèrent la sanction. Les fondateurs particuliers, en fixant le mode d’administration. de ces établissemens, la qualité des personnes et le genre des maladies qui y seraient traitées, avaient quelquefois écouté leur affection personnelle plus que l’intérêt public; tandis que les hôpitaux établis sous l’autorité des magistrats municipaux se firent reconnaître à la perfection de leur régime; leurs réglemens étaient mieux appropriés aux besoins généraux de la communauté, et chaque habitant ayant contribué à la fondation s’intéressait davantage â la conservation. Tel fut l’bôpital-général de la Charité de Lyon , qui , avant la révolution , passait pour le mieux administré du royaume.

La venue de saint Vincent de Faille fait une troisième époque. Non-seulement il sut émouvoir la pitié publique en faveur des enfans trouvés, et obtenir pour eux des établissemens et des revenus; mais les semences de charité cm’il

avait jetées dans tous les cœurs produisirent un grand nombre d’autres fondations au profit des diverses classes de l’humanité souffrante. Une généreuse émulation s empara de tous les gens riches , et dura encore long-temps après que ce grand homme n’était plus. Sur quarantehuit hôpitaux ou maisons de charité que Paris possédait en 1789, il y en avait vingt dont la fondation appartenait au siècle de Vincent de Paule. Les Bullion, les Faure, les Leblanc, les Séguier, les Joulet, les Prévôt, les Larochefoucaud y avaient consacré une partie de leur fortune, comme ont fait depuis les Cochin, les Desbois , les Beau] on , les Necker. Louis xiv ayant pris à cœur l’abolition de la mendicité, on était sûr de mériter son estime en instituant des secours pour les indigens. Les grands seigneurs clans leurs terres, les prélats clans leurs diocèses, secondaient à l’envi ces vues bienfaisantes; et Mme de Montespan, pleurant sur sa disgrâce, cherchait encore à plaire en fondant , près de son château d’0iron, un hospice pour les enfans et les vieillards , et en préparant elle-même le bouillon des pauvres.

II y avait des étabîissemens pour toutes les infortunes, pour tous les genres d infirmités et de maladies , et ceux qui avaient versé leur sang pour la défense de la patrie et pour la gloire du trône , manquaient encore d’un asile convenable. Le moyen le plus anciennement connu pour secourir les vieux guerriers, consistait dans les oblats. On donnait ce nom à des moines lais que le roi mettait dans chaque abbaye de sa nomination pour y être nourris et entretenus; et ces oblats étaient presque toujours des soldats estropiés. Henri iv avait fondé, sous le titre de la Charité chrétienne , une maison royale destinée à recueillir les anciens militaires. Mais cette maison , ainsi que la ressource des oblats , était loin de suffire, et les soldats mutilés sur le champ de bataille venaient grossir la foule des mendians. Cependant rien ne déplaît tant à Dieu , nous disent les livres saints, que de voir un brave soldat réduit à demander l’aumône. Louis xiv fonda l’Hôtel des Invalides , monument digne de la France et de ses héros.

On avait donné aux hôpitaux ordinaires le nom de Maison-Dieu , d3 Hôtel-Dieu , d3 Au-*

mône , de Charité , de Miséricorde , dénominations qui rappelaient le caractère religieux de leur institution. Ce prince appela hôpital générai rétablissement qu’il forma à Paris, par son édit d’avril i656, pour servir spécialement à 1* extinction de la mendicité. Au mois de juin 1662 , il ordonna pareillement « qu’en toutes les » villes et gros bourgs du royaume ou il n y avait » point encore d’hôpital général , il fût inces- » samment procédé a l’établissement d un hô- »pital et aux réglemens d’icelui, pour y loger,

» enfermer et nourrir les pauvres mendians et in- » valides, natifs des lieux, ou qui y auraient de- » meure pendant un an, comme aussi les enfans » orphelins ou nés de parens mendians. »

Le nom d hospice fut d’abord donné à de petits hôpitaux attachés à quelques paroisses de Paris, et dont le plus ancien était celui de la paroisse Saint-Méry , fondé en 1 685 par M. V iennet, curé. Le même nom était donné aussi , dans des couvents d’hospitalières cloîtrées, à la salle où l’on soignait un petit nombre de pauvres femmes malades. Dans nos lois nouvelles, il a généralement prévalu sur la dénomination d hâ-

pitaux j quelles ont réservée pour les établis— semens militaires. Cependant les médecins distinguent avec raison l’hôpital où l’on traite les malades, de l’hospice où l’on recueille la vieillesse et l’enfance abondonnées; et nous verrons que cette distinction subsiste à Paris.

En rapportant ainsi à trois époques principales la fondation des établissemens de charité, nous ne voulons pas donner à entendre qu’aucune fondation n’ait eu lieu en d’autres temps. Il y en a eu sous tous les règnes, soit pour former de nouvelles maisons, soit pour enrichir les anciennes; et nous aurions pu citer encore le dixiéme siècle, où, sur l’opinion qui s’était répandue dans toute l’Europe que la fin du monde approchait, tant de gens donnèrent leurs biens aux eouvens et aux pauvres , croyant n’avoir plus besoin que du souvenir de leurs bonnes œuvres. Depuis les successeurs de Clovis, jusqu’à Louis xvi qui fit donner un ht à chaque malade de l’Hôtel-Dieu de Paris, au lieu de huit malades, moribonds ou morts dont chaque lit était précédemment chargé, nous comptons bien peu de monarques qui ne se soient mon-

très charitables et aumôniers. Mais si les bienfaits des princes ont plus declat, les dons des particuliers sont plus répétés; à la longue, ils forment une masse considérable, et c’est de cette source que nos établissemens hospitaliers tiraient une grande partie de leur fortune. La bienfaisance a toujours été l’un des plus nobles attributs du caractère français.

On comptait dans le royaume, avant la révolution, sept cent quarante hôpitaux civils, et en outre cent trente petits établissemens de trois ou quatre lits. Leur population totale était, selon M. Necker, de cent dix mille individus, dont vingt-cinq mille malades , quarante mille enfans, et quarante mille vieillards ou autres personnes présumées hors d’état de gagner leur vie.

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