MANGE MENS
Nous avons vu fesprit religieux fonder les hôpitaux , l’esprit municipal en améliorer la police et le régime : nous allons voir les tentatives de Fesprit philosophique pour les soumettre à une reforme complète , et pour organiser sur un plan tout nouveau le système des secours publics. Ces tentatives, il faut bien le dire, ne furent pas heureuses. Et pourtant, si Fon examine les nombreux projets qui parurent alors , on en trouve de fort séduisans : leurs auteurs ne manquaient ni d’esprit, ni de bonnes intentions; maisilsn avaient point cette expérience pratique, sans laquelle, dans lart de gouverner comme dans tous les autres, on ne peut obtenir aucun succès, et ils s’abandonnaient trop à la vivacité
de leur imagination. Ils crurent tout facile , parce 1 que la statique de l’administration était étrangère à leurs études.
Dans la crise révolutionnaire, les hôpitaux furent frappés comme toutes les anciennes institutions, et peu s en fallut qu’ils ne fussent détruits pour toujours. Mais l’attaque avait commencé plus tôt. L’Encyclopédie avait traité de superstitieux le respect pour les anciennes fondations hospitalières , et avait travaillé à dégoûter de toute fondation nouvelle. Cependant les hôpitaux trouvent dans ces majorais institués en faveur des pauvres le plus puissant moyen de conservation qu’aient pu inventer les gouvernemens modernes. Mais, d’une part, on blâmait la spécialité des fondations ; et ainsi germait déjà l’idée, admise depuis par la Convention nationale, de centraliser tous les biens et revenus des établissemens de charité; centralisation qui conduisit naturellement à la vente. On allait plus loin : l’institution des hôpitaux était critiquée comme mal entendue, et comme devant bientôt devenir inutile, lorsque, disait-on , il n’y aurait plus de pauvres. On se flattait donc d’empêcher qu’un ouvrier se cassât la jambe, qu i! fût atteint de fluxion de poitrine ou de fièvre putride , que sa femme et ses enfans tombassent
malades , qu'il éprouvât un vol , une banqueroute, et tant d’autres accidens de la vie; ors croyait pouvoir donner à tous ceux qui naissent sans fortune, assez d’émulation, d’industrie, de talens, pour être à l’abri du besoin jusque dans leur vieillesse : beaux rêves que le soleil du matin dissipe avec la rosée. Rien ne semblait plus facile que de se passer d’hôpitaux , puisque l’antiquité ne les avait pas connus. Mais les Romains et les Grecs comptaient aussi parmi leurs citoyens, des pauvres malades , des vieillards indigens. Us ne les tuaient pas, donc ils les assistaient. S’ils n’avaient point d’hôpitaux, c’est qu’il y avait dans leurs moeurs, dans leurs usages, quelque autre chose qui en tenait lieu. Cet équivalent ne nous est pas connu; nous ne savons pas s’il pourrait s’adapter à la civilisation actuelle. Il faut donc garder ce que nous avons , sans chercher à nous modeler sur les anciens. Les changemens proposés n’avaient pas l’économie pour but; on reconnaissait l’impossibilité de les mettre à exécution avec les revenus des établissemens hospitaliers : un supplément considérable devait être fourni par le trésor. Mais la partie finan-
cière était précisément celle que les réformateurs connaissaient le moins. Là, tout est positif, tout est matériel , et la balance d’un garçon de caisse y prévaut sur les plus brillantes théories» Ce fut par ce côté que le nouveau système s’écroula ; et , pour avoir trop entrepris , on manqua les perfectionnemens qui étaient désirables , et qu’il eût été facile d’opérer.
Nous exposerons quelques-uns des projets qui furent mis au jour; et, en parlant des changemens exécutés ou ordonnés, nous dirons les motifs qui prévalurent dans l’esprit du législateur. Mais rappelons d’abord qu’avant la révolution un enthousiasme d’humanité s’était emparé de toutes les classes opulentes. Le mot de bienfaisance > quoique peu ancien dans la langue française, parut suranné : on créa celui de philantropie . Diverses sociétés se formèrent, sous diffère ns titres, pour le soulagement des indigens ; et il fut du bon ton de s’y affilier. Des censeurs rigoureux trouvèrent qu’il y avait un peu de frivolité dans cette mode venue d’Angleterre , et un peu d’ostentation dans ces bonnes
œuvres. La charité ne s’enfle point, disaient-ils
avec saint Paul. Mais l’amour-propre fait partie de notre caractère national : et pourquoi le combattre , quand il est si facile de le diriger vers le bien public? Ce défaut est l’excès d’une bonne qualité; et il devient la source d’une foule de bonnes actions, dans un pays où, pour être considéré , il faut se montrer humain , compatissant et généreux.
Telle était la disposition des esprits , lorsque le Gouvernement, prenant en considération l’insalubrité de IHôtei-Dieu de Paris, dénoncée depuis plus d’un siècle par les administrateurs et par les médecins, demanda l’avis de l’Académie des Sciences sur un projet de translation de cet hôpital dans un local plus spacieux et plus salubre. Les commissaires de l’Académie ( 1 ) examinèrent les avantages et les inconvéniens du système suivi jusqu’alors pour secourir les pauvres malades. Leur rapport , adopté par l’Académie, fut livré à l’impression. Le public s’occupa avec un vif intérêt de ces hautes questions
(i) Lassone , Daubenton , Tenon , Bailly, Lavoisier, La Place , Coulomb et Darcet.
que l’on plaidait devant lui. On écrivit pour et contre. Chacun donna son projet de réforme. Des hommes de beaucoup de talent éclairèrent la discussion. '
Quelques-uns voulaient que tous les pauvres malades fussent traités à domicile. Les bâtimens des hôpitaux auraient été vendus, et les capitaux provenant de cette vente auraient donné uhe augmentation de revenu. On devait aussi obtenir une forte économie sur les fournitures et frais d’administration, au moyen de prix faits avec divers droguistes et apothicaires. Les pauvres familles profiteraient, disait-on, de la viande des bouillons, et se chaufferaient au feu allumé pour les tisanes.
L’Académie repoussa cette innovation. Elle fit observer que la distribution des remèdes et des alimens serait sujète à trop d’abus. Com« ment serait-on sûr que les remèdes payés ont été fournis, et que les alimens distribués n’ont pas été détournés ? S’il y avait un prix fixe pour la journée des malades , ce prix serait trop fort pour les uns, trop faible pour les autres. Le prix moyen ne peut s’obtenir que sur un grand
nombre et par la compensation : ici la compensation serait au détriment d une partie des malades. Tous les pauvres malades de Paris sont soulagés par les secours réunis des revenus de l’Hôtel-Dieu et des charités des paroisses. Si Ton •versait dans ces paroisses les revenus de l’Hôtel- Dieu, la charité particulière se reposerait peutêtre sur la charité publique; et il y a lieu de craindre qu’on ne diminuât, si l’on ne tarissait pas , la source des aumônes. Mais en supposant qu’on pût remédier à une partie de ces inconvéniens, et que les autres n’eussent pas lieu, on ne peut traiter les malades chez eux que lorsqu’ils ont un domicile; beaucoup de pauvres habitent en chambre commune, et dans des lieux où ils ne pourraient rester étant malades. 11 faut des hôpitaux pour cette espèce de pauvres.
Plusieurs écrivains ajoutèrent de nouveaux développemens à ces observations de FÀcadémie. Dans l’état actuel , disait Fauteur d’un Essai sur rétablissement des hôpitaux dans les grandes
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villes, si les pauvres ne s’accommodent pas des Recours de paroisse, ils peuvent leur préférer Fhôpital; mais alors ils n’auront plus à choisir.
Ils pouvaient aller au-devant du secours, il faudra qu’ils l’attendent. S’il tarde a venir, il fondra stimuler ceux qui seront chargés de le porter; car il serait dangereux de s’en rapporter entièrement à des subalternes chargés de porter à des sixièmes étages la tisane, le bois, les bouillons, les remèdes. Il faudra donc une administration pareille à celle des hôpitaux, avec cette différence qu elle sera ambulante au lieu d’être stationnaire, répandue dans un vaste espace au lieu d’être réunie sous un seul coup-d’œil ; avec cette différence encore qu’elle sera bien plus nombreuse, parce qu’il faudra compenser par le nombre des employés le temps nécessaire pour aller secourir quatre ou cinq mille malades, non rassemblés dans un hôpital , mais dispersés dans quatre ou cinq mille galetas et dans toute l’étendue d’une ville immense. Les frais d’administration ne seront donc pas diminués. D’ailleurs, des fournitures en détail coûtent nécessairement plus cher que des fournitures en gros, et ces fournitures seront de plus assüjéties à des frais de distribution et de transport inconnus dans les hôpitaux. Un malade ne pourra prendre la
plus simple médecine, sans qu’on la lui apporte peut-être du 'bout de la paroisse. Toute course fait une peine, et, pour les gens qui la prendront, toute peine vaut salaire. Enfin, les malades étant traités chez eux, qui restera près d eux pour les garder? Les uns n ont ni parons ni amis : d’autres ont une famille, mais cette famille ne subsiste elle-même que du travail de ses bras. Emploierait-elle son temps a veiller le malade, à le secourir? Elle cessera donc de travailler, elle augmentera donc le nombre des pauvres. Dans un hôpital, [administration des secours est publique. Qu un malade y soit néglige, mille témoins intéressés comme lui à ne pas | être, sont là pour dénoncer le délit. Mais, dans le système des secours à domicile , c’est sans témoin, c’est dans l’obscurité que les secours seront distribués; c’est par des rues étroites et détournées , par des escaliers tortueux et sombres, qu’ils arriveront dans de sales réduits où la misère n’est vue que du ciel. La feivcur de la nouveauté est peu durable; une fois passée, le gaspillage lui succédera. Il sera d autant plus grand qu’il se fera par plus de mains , d’autant
plus certain qu’il y aura plus de moyens de l’exercer, d’autant plus difficile à réprimer, qu’axant de pouvoir seulement savoir qu’il existe, il faudra recevoir des plaintes , faire des recherches èt des vérifications , courir de grenier en grenier, s’assujétir à des visites fatigantes, continuelles, et par-dessus tout cela nécessairement insuffisantes. . . » L’auteur payait un juste tribut d’éloges au zèle admirable des bureaux de charité paroissiale; mais il faisait voir le danger de leur confier la distribution exclusive des secours» Pour être connu de son curé, disait-il, il faut avoir des relations paroissiales; et il n’est malheureusement que trop vrai que, même dans le peuple , il existe des gens qui non-seulement n’en ont pas , mais même craindraient d’en avoir. Ils sont coupables aux yeux de la religion; mais Ce sont des hommes. La religion elle -même les secourrait s’ils ne se dérobaient pas à ses regards : l’État qu’ils servent doit -il les laisser périr? ,
D’autres philantropes, sans admettre exclusivement polir tous les pauvres malades le Irai-» tement à domicile, proposaient de diviser leg
secours de la charité publique, et pensaient que des hospices établis dans les paroisses seraient préférables à un hôpital unique. L’Académie répondit que , pour construire ces hospices , le terrain manquerait dans la plupart des paroisses de l’intérieur de Paris ; que ces établissement seraient resserrés; que la circulation de l’air y serait gênée par les édifices voisins; qu’il faudrait accoupler les salles ou les élever par étages. Où placerait-on les convalescens pour les séparer des malades? où seraient les promenoirs? Chaque quartier aurait donc dans son sein un foyer de maux et un spectacle de misère. Il en résulterait que, par une triste réciprocité, les habitans de la ville incommoderaient partout les malades, et les malades incommoderaient partout les habitans. Mais, poursuivait l’Académie, si nous examinons la destination des hôpitaux , qui est de soulager tous les malades sans en excepter aucun , nous verrons que les hospices n’y suffiraient pas , et que cet objet ne peut être rempli dans son entier que par un ou plusieurs hôpitaux communs à tous. Ces hospices n’auraient qu’un nombre borné, un petit
nombre de lits. Ils seraient sans ressourcé dans les mauvaises années, où le nombre des malades est considérablement augmenté. Le calcul des probabilités enseigne que les petites causes inconnues , auxquelles on est convenu de donner le nom de hasard > ne se compensent que dans les grandes combinaisons , et ont une influence très-marquée dans les petites. Lorsque ces causes augmentent d’un quart ou d’un cinquième le nombre des malades à l’Hôtel-Dieu , il n’y a point de doute qu elles ne puissent doubler ou tripler les malades de telle ou telle paroisse. Les lits étant pleins, il faudra refuser les malades. Que deviendront-ils? Alors on aura besoin de protection pour être admis; et bientôt les indigens seront préférés à des nécessiteux sans recommandation. Dans une ville immense comme Paris, où tout est confondu , où arrive tous les jours, où vit une multitude d’hommes inconnus, qui n’ont que des besoins et point de ressources , il faut un hôpital où I on ne refuse personne. L’Hôtel-Dieu n’est point pour Paris seul; les pauvres des campagnes voisines ont besoin de cet asile. Dans quels hospices de paroisses
aeront-iîs reçu s PU faut cependant qu’ils le soient- r la -ville. doit avoir des secours pour toutes ses dépendances, Suivant le témoignage de MM. les curés , il est des hommes humiliés de leur pauvreté , des hommes que des revers ont conduits a la misère, qui vont , comme inconnus, à l’Hôtel- Dieu, et qui rougiraient d’être vus à l’hospice de paroisse. Une malheureuse fille, honteuse de sa faiblesse, irait-elle à l’hospice de sa paroisse? Il faut, surtout dans ce dernier cas, favoriser le désir de se cacher, qui est un reste de moeurs; il faut tendre une main seeourable à lu faiblesse , pour empêcher les crimes. Cette considération appartient à la politique, comme à la morale. Il y a des trailemens à Paris, tels que celui des fous ; il y a des opérations chirurgicales , telles que la taille , le trépan , l’opération césarienne, l’extraction de la cataracte , [ amputation des membres, qui demandent ou un local vaste, ou des mains habiles, exercées, et surveillées par un chirurgien consommé. C est ce qu’on ne peut réunir que dans un grand hôpital; il offre gratuitement aux plus pauvres les mêmes avantages que l’or procure aux plus riches. Les
maladies contagieuses seraient-elles reçues daim les hospices? On y serait forcé , s’il n’y avait plus d’autre hôpital Mais alors, IL fendrait des salles particulières pour ces maladies ;r il en faudrait pour les hommes et pour les femmes. Ces dispositions exigent une certaine étendue ; et comme il arriverait souvent que le local dont an pourrait disposer ne serait point assez vaste, les maladies contagieuses étant mêlées, traitées avec les au* très, on reproduirait tous les maux qui résultent de ce mélange dans un hôpital unique...* Enfin, disait l’Académie, en multipliant trop les hôpitaux , on les soustrairait en quelque sorte aux regards de la nation : l’attention publique ; à force d’être partagée, deviendrait presque nulle. Dans un grand État, les grands établisse-
mens semblent seuls lui appartenir; seuls ils ont une masse qui se fait toujours respecter. L État qui les a élevés doit les soutenir; leur conservation devient un devoir sacré, un devoir d’autant plus indispensable que tout se passe au grand jour. Si l’hôpital manquait de fonds pour soulager les malades, l’édifice, en partie désert, recevrait les malédictions du pauvre; et
l’homme qui l’aurait ainsi fermé à la misère, n’échapperait pas aux reproches de la nation. Cet avantage des grands hôpitaux est précieux et si les vertus privées sont d’autant «plus estimables quelles sont plus libres, il est bon, il est nécessaire que les vertus publiques soient commandées par les circonstances, et que les hommes soient enchaînés par ces circonstances même aux devoirs de première nécessité.
L’avis de l’Académie fut, en définitive, qu’on devait encourager les établissemens des hospices, où les malades sont mieux traités, mais comme secours de l’hôpital commun, et non comme moyen unique; et elle proposa de construire quatre hôpitaux pour remplacer l’Hôtel- Dieu, en conservant toutefois comme dépôt la portion de bâtimens que celui-ci occupe dans la cité. Ce projet n’a pas été exécuté, parce qu’on est parvenu à assainir l’Hôtei-Dieu, et à en faire une maison propre, commode et salubre, de cloaque pestilentiel qu’il était auparavant. La circonstance locale qui provoqua cette discussion est donc maintenant loin de nous, et intéressera peu la génération actuelle. Mais
les vues profondes, les grandes idées qu’elle donna occasion de mettre au j our, sont de tous les temps et de tous les pays , et c’est ce qui nous a déterminés à présenter cette courte analyse. N oublions pas que l’Académie insistait sur la nécessité de rendre publics les résultats annuels de l’administration et de la comptabilité des hôpitaux.
L’Assemblée constituante se forma. Les rapports de son comité de mendicité composent plusieurs volumes , dont l’extrait le plus sommaire serait encore trop long pour notre ouvrage. On y trouve de fort bonnes vues qui restèrent à peu près sans résultat. Beaucoup de décrets furent rendus sur les hôpitaux. Aucun ne statua sur leur organisation administrative. Mais, comme tous les établissemens appartenant aux communes, ou entretenus des deniers communaux, ou particulièrement destinés à l’usage des habitans , ils entrèrent dans les attributions des corps municipaux ; l’inspection et l’amélioration de leur régime appartint aux administrations de département. La loi du 5 novembre 1790 statua que les biens des hôpitaux continueraient à être administrés comme
par le passé, jusqu’à ce qu’il en fut autrement ordonné ; que les administrateurs seraient tenus de rendre leurs comptes tous les ans aux muni» cipalités , pour être vérifiés par le district, et arretés par le département. Une autre loi, du 22 août 1791, supprima tous les privilèges , exemptions ou modérations de droits , dont les hôpitaux avaient joui jusqu’à la révolution. Déjà alors il y eut des propositions tendant à vendre leurs biens 1 elles furent écartées par l’ajourne* ment. L’Assemblée ordonna même à ses comités de lui présenter des projets de lois pour remplacer, tant les impôts supprimés qui étaient perçus au profit des hôpitaux, que leurs autres revenus altérés par divers décrets ; mais cette bonne intention demeura sans effet. L’Às* semblée avait plusieurs fois accordé des secours sur le trésor public, tant aux hôpitaux de Paris qu’à ceux des départemens; mais, vers la fin de sa session, elle ordonna que dorénavant ces secours cesseraient, et que les départemens et muni cipalités pourvoiraient aux besoins.
Néanmoins, l’Assemblée législative accorda encore des secours provisoires. Elle commanda
un plan de travail pour l’organisation des hcW pitaux. Les événemens ne lui permirent, pas de s’en occuper. Cependant elle avait entendu un rapport préparatoire de son comité des secours publics; et comme ce rapport nous parait avoir été la source des mesures adoptées plus tard par la Convention , nous allons en faire cou** naître l’esprit.
Le comité proposait que tous les fonds applicables à l’assistance des pauvres , partissent d’un point unique , d’un centre commun , pour aller se répandre dans les départemens , suivant les proportions qu’on établirait. Mais r pour arriver à un mode uniforme de répartition , il lui paraissait indispensable de changer le régime des hôpitaux. Ce régime, disait le rapporteur , ne pouvait trouver des partisans raisonnables, que dans la supposition où la piété et la charité des fondateurs se seraient toujours mesurées sur les besoins réels de la localité qu elles auraient eu en vue d’assister. Il faudrait encore que les révolutions du temps n’eussent pas même apporté de changemens à cet ancien état de choses; tandis qu’au contraire,
et le plus souvent, les mieux dotés d’entre ce& établissemens se trouvent en plus grand nombre dans les pays qui ne contiennent que peu de pauvres, et que les contrées où les pauvres abondent, sont les plus dépourvues d’asiles pour les recevoir. Mais , en proposant de réunir en une niasse commune les revenus de tous les hôpitaux, le comité était loin de croire que ces revenus pussent compléter le fonds de secours necessaire à tout le royaume. Il aurait fallu un supplément dont la quotité, subor*donnée aux temps et aux circonstances , eût été annuellement votée par le Corps législatif. La population totale de chaque département, comparée avec le nombre des habitans payant une contribution égale à dix journées de travail, et le taux de cette journée de travail dans chaque département, telles auraient été les bases de la répartition du fonds commun de secours. On aurait établi ou conservé un seul hospice par district, pour recueillir les malades et les vieillards qu’il n’aurait pas été possible de traiter à domicile. Chaque département aurait eu une maison centrale pour le traitement des maladies
extraordinaires , et notamment de la folie. Tous les autres établissemens de charité devaient être supprimés. «Il n’est plus permis, disait le rap- » porteur, qu’à ceux à qui l’habitude et la rou- » tine tiennent lieu de raison , et qui trouvent » une chose bonne , non parce qu elle est utile ,
» mais parce qu’elle s’est faite avant eux, il n’est j> plus permis qu’à ceux-là de se cacher l’inuti- » lité et le danger de la multiplicité des hôpitaux.
» Ces établissemens encouragent l’incurie et la »,paresse. Itéduire leur nombre, c’est réduire le * nombre de ceux qui ont besoin d’y être reçus. »Sans parler du mauvais emploi de leurs reve- »nus, au lieu d’appartenir à I humanité tout a entière, la plupart semblent exclusivement «réservés à une seule classe de malheureux; et « en même temps qu’ils s’ouvrent aux habitans »dçs villes, iis repoussent l’habitant des cam- «pagnes qui y demande asile (i). » Sans se prononcer sur la vente des biens des hôpitaux , le
(i) Rapport présenté a l’Assemblée nationale, au nom du comité des secours publics, par M. Bernard d’Airy, député de b Yonne , le i3 juin 1792 ; imprimé par ordre de FAsseinbîée.
rapporteur rappelait qu’elle avait été proposée par le comité de l’Assemblée constituante. Il annonçait que cette grande question serait traitée séparément. Mais , dans le cas de la conservation des biens de ces établissemens, il demandait d’avance que les revenus fussent réunis en une seule masse, pour faire partie du fonds de secours qui serait annuellement décrété.
Arrêtons un moment l’attention de nos lecteurs sur tous ces projets d’innovation que nous Venons de leur exposer brièvement. Les uns tendaient à supprimer les hôpitaux, et à les remplacer par des distributions de secours à domicile; les autres, à démembrer les grands établissemens, pour y substituer de petits hospices; ou bien, dans des vues toutes contraires, à réunir plusieurs petits hospices en un grand hôpital; enfin, à Vendre la dotation hospitalière, pour le compte du trésor public, qui ensuite eût fourni annuellement à chaque établissement les fonds nécessaires à son service.
L Académie avait parfaitement prouvé la nécessité indispensable de conserver les hôpitaux de Paris, et ses réflexions judicieuses s’appîb
qucnt à toutes les grandes villes, â tous les dé-» partemens, paree qu’il existe partout des malheureux qui n’ont point d’asile, ou qui ne peuvent être soignés au sein de leur famille , sans prendre sur le temps, et conséquemment sur les moyens de subsistance de celle-ci, parce qu il y a une foule d’opérations chirurgicales qui ne peuvent s’exécuter avec succès et avec économie que dans un grand établissement. Mais tous les pauvres malades ne sont pas dans ce cas ; et quand ils peuvent être traités à domicile, ce mode est préférable sous tous les rapports. V Guérison plus prompte; l’ennui detre séparé d’une famille chérie, le spectacle de souffrances qu’of* fre un hôpital , l’air moins pur qu’on y respire
malgré tous les efforts de l’art; voilà autant de
causes qui concourent à prolonger et aggraver les maladies. 2° Intérêt de l’indigent; quand la famille n’est plus retenue par la présence de son
chef, elle se dérange; et trop souvent lorsque
celui-ci sort de l’hôpital , il trouve que sa femme et ses enfans se sont abandonnés au désordre , qu’ils ont vendu son petit mobilier, et qu’il a perdu tout moyen de reprendre l ’exercice de son
industrie. 3° Economie; nous ferons voir que la journée de malade traité à domicile peut ne coûter que 27 centimes dans des pays où la journée d’hôpital s’élève à 80 centimes* Les secours à domicile sont donc excellens, mais comme moyen auxiliaire, non pas comme moyen exclusif.
Il existe dans les départemens beaucoup de petits hospices ou l’on recueille de pauvres vieillards. La journée ne revient guères à moins de 60 centimes; ce qui fait 219 francs par an. S il reste dans le monde un asile à ces vieillards, cette somme excède ce qui serait nécessaire pour y soutenir leur existence. Aussi, un arreté du ministre de l’intérieur, du 10 octobre 1801, a-t-il voulu que les vieillards et infirmes qui obtiendraient leur admission dans les hospices de Paris, pussent renoncer au droit que cette admission leur confère, moyennant une pension représentative, en indiquant la famille où ils prétendent se retirer, et en rapportant la preuve dé son consentement. Le ministre fixa cette pension à 120 francs par année pour les valides, et à 180 francs pour les infirmes. On ferait fort
bien d’adopter cet usage dans les départemens * et le prix de la pension pourrait y être moindre. On le calculerait sur le prix des denrées de première nécessité, en faisant attention que, suivant les meilleurs chimistes, il faut, pour nourrir un homme pendant une année , l’équivalent de 2 5 ô kilogrammes de froment et de ^3 kilogrammes de viande. Avec ce mode, les 219 francs qu’on dépense pour un seul pauvre en nourriraient deux.
Si l’on refusait aux pauvres des campagnes l’entrée des hôpitaux, c’était sans doute un abus fort grave; mais pour y remédier, fallait-il supprimer ces établissemens ? Un ordre suffisait; et en effet il y fut pourvu administrativement à la fin du siècle. On détermina pour chaque hôpital un arrondissement rural dont il dut recevoir les pauvres malades, concurremment avec ceux de la ville.
On avait déjà réfuté par d’excellentes raisons le projet de diviser les grands hôpitaux en plusieurs petits hospices. Nous ajouterons celle-ci ; chaque genre de maladie peut exiger un régime
alimentaire tout particulier; or, il en coûte bien
moins pour préparer un même ordinaire à dis malades, que pour faire à chacun d eux un ordinaire différent Plus un hôpital renferme de malades du même genre , et plus l’économie y est facile, tant pour la nourriture que pour le traitement médical.
La réunion de plusieurs établissemens en un seul peut offrir des avantages importans. Encore ne faut-il pas la pousser trop loin , car les soins sont généralement plus assidus et plus tendres quand le nombre des pauvres est borné. Mais si les hospices sont situés dans des commîmes différentes , la reunion présente d au 1res inconvéniens. En supprimer un seul , c est \iolcr la fondation, c’est décourager les personnes charitables qui auraient le moyen de faire des tondations nouvelles. Un homme bienfaisant cons-
truit et dote un hospice pour les pauvres de sa commune; cet établissement devient une pio-
priété communale, aussi respectacle que toute propriété particulière. Cependant il y aurait eu moyen d’effectuer de telles réunions sans blesser , aucun intérêt. Chaque commune dont l’hospice eût été supprimé, aurait conserve dans l hospice
central un nombre de lits déterminé dans la proportion des revenus que son établissement aurait apportés à la masse commune. A son maire seul aurait appartenu le droit de désigner les pauvres qui auraient occupé ces lits. De cette maniéré , les habitans de chaque commune n’auraient perdu aucun de leurs droits et avantages; la f ondation aurait continué de leur être servie, même avec bénéfice; car la vente ou location des bâtimens devenus inutiles, aurait augmenté les ressources; la suppression de plusieurs agens salariés aurait diminué les dépenses; et chaque commune aurait entretenu dans l’hospice central un plus grand nombre de pauvres qu’elle n en entretenait précédemment dans son établissement particulier. L’hospice central eût été placé, autant que possible, près d’une ville, pour avoir, au besoin, tous les secours de l’art, pour être plus près de la protection et de la surveillance des magistrats, mais hors de la banlieue des taxes municipales, afin de payer moins cher tous ses objets de consommation. Nous disons ce qu’on aurait pu faire dans un temps où l’on avait un grand nombre d édifices vacans
et disponibles. On a peu profité de cette ressource ; et maintenant qu elle est épuisée , il y a beaucoup d’améliorations qui étaient faciles alors et qui sont devenues impossibles.
' Quant à vendre, pour le compte du trésor, tous les biens des hôpitaux, et à soutenir leur service par un crédit annuel au budjet de l’État, il était aisé de prévoir combien une telle mesure serait funeste; que l’État , après avoir dévoré le capital, n aurait plus , pour acquitter cette nouvelle dépense, que la ressource périlleuse de nouveaux impôts; que les pauvres , d’abord négligés , seraient bientôt oubliés tout-à-fait. On ne prend guères un véritable intérêt qu’aux besoins que l’on a sous les yeux; ceux qu’on ne voit pas, on se demande s’ils existent , on cherche à se persuader qu’ils n’existent pas. En vain , I on opposait à ces craintes l’exemple des hôpitaux militaires, qui sont entretenus aux frais de l’Étal. La différence est grande. Le Gouvernement a besoin de soldats; il sent l’importance de les ménager, de conserver leur santé et leurs forces. Cet intérêt le touche de près, et le service des hôpitaux militaires est pour lui une nécessité
première et de tons les jours. Mais au fond d’un département, de pauvres malades dont on ne voit pas les souffrances, dont on n’entend pas les cris, on les abandonnerait à la providence, sans songer que si la providence est secourable, elle est aussi vengeresse, et que tôt on tard elle punit les outragés faits aThumamté. L’exécution complète de l edit de janvier 1780 aurait produit les memes inconvéniens. ïi était conçu sur un plan spécieux, il contenait de fort bonnes vues, il offrait pour garantie aux hôpitaux toute l’autorité des parlemens. Mais dans un embarras de finances, on aurait su éluder cette autorité; et le public était si étranger à 1 administration des hôpitaux, qu’àpeineaurait-il deviné le retard de paiement des assignations qu’on leur offrait sur le domaine. 11 n’en serait pas de même aujourd’hui si les hospices, vendant leurs propriétés onéreuses, c’est-à-dire les maisons qui ne sont pas nécessaires pour l’exploitation de leurs domaines ruraux, en plaçaient le capital en rentes sur l’État. La condition est égale pour tous les porteurs d’inscriptions. Le paiement s’ouvre pour tous, à la même heure. On ne
pourrait manquer de foi à un seul, sans jeter l'alarme, non-seulement parmi tous les créanciers, mais même parmi les contribuables; car la tribune a rendu vulgaire cette science jadis si mystérieuse de l’économie politique; tout le monde sait aujourd’hui qu’il en est du Gouvernement comme du père de famille qui s’enrichit en payant ses dettes , comme du banquier qui est ruiné du moment qu’il perd son crédit, et qu’en définitive, tout attermoiement est un appel à de nouveaux impôts.
« Une maison, dit Turgot, est une sorte de » propriété à fonds perdu. Les réparations emportent, chaque année , et tous les ans de plus »en plus, une partie de la valeur; et au bout » d uo siècle, plus ou moins, il faut rebâtir la » maison en entier. Le capital employé à la pre- »mière construction, et ceux qui ont été ajou- » tés pour l’entretien , se trouvent anéantis. Le » risque du feu rend même, en général, cette » révolution plus courte. Le champ, qui ne » demande pas le même entretien, garde à per- » pétuité sa valeur.... Ce n’est pas un bien pro*
» ductif qu’une maison, c’est une commodité
«dispendieuse. Sa valeur est principalement » celle du capital employé à la bâtir ; son loyer » n’est, en plus grande partie, que l’intérêt plus » ou moins fort de ce capital; et le capital, ainsi » que l’intérêt qu’on en retire, étant périssables »par la nature même de la maison, une famille » qui ne tire sa subsistance que de cet intérêt , « n’est pas une famille fondée dans l’État, elle n y a est qu a terme et à poste , elle n’y peut durer » que le siècle que durera la maison; et si, pen- » dant le cours de ces cent années , elle n’a pas » acquis ou économisé un capital nouveau , égal » au premier, pour reconstruire un nouveau bâa timent , elle n’a plus d’existence qu’en raison de » la valeur du terrain qui lui demeure.»
Le conseil municipal de Paris, en rapportant ce passage dans son mémoire sur la contribution foncière, publié au mois de jan vier 1819, ajoute que cette doctrine est spécialement applicable au département de la Seine.
Si les maisons sont une propriété onéreuse pour des particuliers, à plus forte raison doivent-elles l’être pour des établissemens publics dont l’administration n’est pas poussée vers une
industrieuse économie par Faiguillon deFintérêt personnel; et plus encore dans les petites villes où le taux des loyers des maisons ne représente pas cinq pour cent de leur valeur en capital. Là» avec le produit de la vente d’une maison louée '1800 francs, sur quoi il faut payer la contribution foncière et les réparations, qui ne laissent en produit net que i5oo francs au plus, on se forait aisément 5ooo francs de rentes quittes d’impôt et de toutes charges. On donnerait donc aux hospices un accroissement considérable de revenus; et si des temps favorables dispensaient d’étendre les bienfaits de ces établissement et d’admettre dans leurs salles un plus grand nombre de pauvres , les communes pourraient diminuer d’autant la subvention qu elles paient aux hospices; elles pourraient modérer le tarif de leurs octrois, et améliorer ainsi le sort de la classe indigente.
Il est vrai qu’une rente fixe ne suit point l’augmentation progressive du numéraire, et qu’au bout d’un certain temps, sa valeur, comparée au prix des denrées , sera considérablement déchue. Mais il y a un moyen facile de parer à
cet inconvénient ; c’est de former un fonds d’ao croissement, par la mise en réserve d’un dixième qui se capitaliserait, et se convertirait, à chaque semestre, en inscription nouvelle. Voici comment nous concevons cette opération. Le fonds d’accroissement se formerait par séries de douze années. Supposons une rente de 3ooo francs , et le cours au taux moyen de 7 5. Pendant la première série, l’hospice porteur de l'inscription de 5ooo francs ne dépenserait, chaque année, que les neuf dixièmes de cette rente , c’est-à-dire 2700 francs. Le dixième restant serait capitalisé, chaque semestre, ainsi que les intérêts produits par ce nouveau capital. À la fin de cette première série, l’inscription primitive étant portée à 35 5 o francs par les accroissemens successifs , on recommencerait une seconde série pendant laquelle l’hospice ne prendrait, chaque année, pour ses dépenses que les neuf dixièmes de celte inscription nouvelle, c’est-à-dire 5oi5 francs. Les 535 francs formant le dernier dixième seraient encore capitalisés, à chaque semestre, ainsi que les intérêts produits par ces nouveaux placemens. A la fin de la seconde série , Imscrip-
tion totale serait de 3760 francs. On en recommencerait une troisième sur le même plan , et â la fin, l’hospice se trouverait possesseur d’une rente de 4*7° francs. En suivant toujours cette marche , il aurait, au bout de quarante-huit ans ,
une inscription de 4670 francs, au bout de soixante ans, de 5220 francs, etc. On sent que,
pour l’exactitude et le succès de ces opérations, elles devraient se faire par l’intermédiaire obligé de la caisse des dépôts et consignations. Les administrations hospitalières ne sont pas encore aguerries sur les chances de ces sortes de placement. Apportant à la conservation du bien des pauvres une inquiétude louable, le passé les effraie. Mais le passé leur apprend aussi que les catastrophes qui emportent les rentes , ne respectent guères les biens fonds. Il ne faut pas qu’un excès de prudence prive les pauvres des avantages que le temps comporte. Au reste, nous pensons qu’on doit laisser sur ce point liberté tout entière aux hôpitaux comme aux particuliers; le crédit public s’offenserait de la moindre contrainte.
La Convention nationale ne se détermina pas
tout de suite à vendre les biens des hôpitaux* Une suspension prononcée le iel mai 1790 laissait encore quelque espérance. Mais , dans F intervalle, ces établissemens éprouvèrent un autre échec.
«Peut-être, dit Voltaire dans son Essai sur »les mœurs des nations, peut-être n’est-il rien » de plus grand sur la terre, que le sacrifice que » fait un sexe délicat, de la beauté, de la jeufinesse, souvent de la haute naissance, pour sou» » lager dans les hôpitaux ce ramas de toutes les » misères humaines , dont la vue est si humiliante »pour l’orgueil et si révoltante pour notre déli— » catesse. » Voltaire appliquait cet éloge aux filles de Saint-Vincent de Pauie. Il l’aurait étendu à vingt autres congrégations semblables, s’il eût connu tous les hôpitaux de France comme il connaissait celui de Gex. Il n’aurait pas parlé avec moins derespect de ces sœurs de la Sagesse, si humbles, si chéries dans les départemens de l’Ouest, et auxquelles la marine française confia presque tous ses hôpitaux depuis Toulon jusqu’à Anvers. Ces instituts charitables avaient été supprimés par les lois des 14 octobre 1790 et 18
août 1792. On avait néanmoins conservé aux personnes qui en faisaient partie la faculté de continuer individuellement les actes de leur bienfaisance. Mais le 29 décembre 1790 toutes les femmes et filles attachées au service des hôpitaux furent assujéties à un serment; ce fut le signal de leur bannissement. Il fallait les remplacer; on appela des mères de famille. Cellesci , distraites par des soins domestiques, ne pouvaient offrir aux pauvres qu’un zèle partagé. Les choix ne furent pas toujours aussi honorables.
Le 11 juillet 1794 (20 messidor an 2), la Convention décréta que les créances passives des hôpitaux, maisons de secours, hospices, bureaux des pauvres, et autres établissemens de bienfaisance , sous quelque dénomination qu’ils fussent, étaient déclarées dettes nationales; que leur actif faisait partie des propriétés nationales, qu’il serait administré et vendu conformément aux lois sur les domaines nationaux; et que la commission des secours pourvoirait , sur les fonds mis à sa disposition, aux besoins de ces établissemens, jusqu’à ce que la distri—
bution des secours fût définitivement décrétée. La Convention avait ordonné un travail pour le placement des hôpitaux; ce travail ne fut pas fait. Elle avait ordonné rétablissement, dans chaque département, d’une maison de secours pour les personnes indigentes perdues de leurs membres ou privées de la vue; cela resta aussi sans exécution. Quelques hospices furent supprimés; d’autres furent réunis. Des noms furent changés, fllôtel-Dieu s’appela le grand Hospice d’humanité.
Les bons esprits n’avaient pas tardé à sentir combien on préparait de maux aux indigens et d’embarras à l’Etat, en vendant les biens des hospices. Dès le 29 juillet 1795, la Convention avait entendu une motion tendant à restituer les biens des établissemens de charité; le 26 août suivant, il y eut sursis à la vente , et le 24 octobre on suspendit l’effet de la loi de 1794? en ce qui concernait l’administration et la perception des revenus. Mais le mal était Lût; les pauvres avaient déjà perdu les trois cinquièmes de leur patrimoine. Sous le gouvernement directorial, une loi du 17 avril 1796 maintint d’a-
bord la suspension provisoire de la vente des biens des hôpitaux. Enfin , celle du 7 octobre même année (16 vendémiaire an 5), révoqua définitivement l’ordre de vente. Elle statua que les hospices conserveraient leurs biens; que les biens vendus seraient remplacés, et que les administrations départementales désigneraient les biens à donner en remplacement. Elle ajouta que les établissemens destinés aux aveugles et aux sourds-muets , resteraient à la charge du trésor public. D’après une autre loi du 17 février 1797 (29 pluviôse an 5) , les rentes foncières ou constituées, provenant des hospices, et qui avaient été aliénées , durent être remplacées en même nature; celles qui étaient liquidées furent rétablies au grand-livre , au profit des hospices qui V avaient droit; et l’on remit à la charge de ces
établissemens le paiement des rentes perpétuelles ou viagères qu’ils devaient précédemment. Le même remplacement , tant en biensfonds qu’en rentes, fut étendu à toutes les propriétés aliénées des pauvres, par la loi du 10 mars suivant (20 ventôse an 5 ).
A ces dispositions qui tendaient à reconstituer
le patrimoine des hospices, on en ajouta d’autres pour assurer la bonne gestion de leurs revenus. On organisa leur administration sur des bases que nous exposerons en traitant du régime actuel, parce quelles subsistent encore. Le
28 mai 1797 (9 prairial an 5) , et le 4 juillet
1799 (1^ messidor an 7), on ordonna que les biens-fonds des hospices seraient affermés de la manière prescrite par les lois; que les maisons non affectées à l’exploitation des biens ruraux , pourraient être affermées par baux à longues années, ou à vie, aux enchères et après affiches; que ces baux seraient soumis à l’approbation de l’autorité immédiatement surveillante; que , sur la demande des administrations de département , plusieurs hospices pourraient être réunis.
Cependant, le remplacement promis aux hos« pices ne s’effectuait qu’avec lenteur, parce que le Gouvernement pressait, pour le compte du trésor, la vente de tous les biens nationaux qui pouvaient être la matière de ce remplacement. Les hospices que l’on croyait indemnisés parce qu’ils devaient l’être, et comme tels ne recevant
plus aucun secours de l’Etat, se trouvaient dans une pénurie plus grande encore qu’auparavant. Ils y restèrent jusqu’à la fin du siècle. En 1798., le ministre avouait que le trésor public n’avait pu encore leur procurer le supplément nécessaire. Une loi ordonna que la moitié des sommes qui seraient recouvrées sur le principal des contributions personnelle, mobilière et somptuaire, serait successivement, et tous les dix jours, mise à la disposition du ministre de l’intérieur, pour servir uniquement à la dépense des hospices. Cette loi était le résultat de deux messages successifs adressés au Corps législatif pour lui faire connaître la dette énorme qui pesait sur les établissemens de charité; mais elle resta sans exécution. Les hospices ne pouvaient même payer la contribution foncière du peu de biens qu’on leur avait rendus. Le 20 janvier 1799, le ministre déclarait que leur détresse était à son comble» D’après un arrêté du 2 4 septembre précédent, les capitaux provenant du remboursement de rentes appartenant aux hospices, devaient être employés en prêts à intérêt, conformément à la loi du 12 octobre
s 789; mais, avant de prêter, il faut vivre. On voulait former, dans chaque département, une caisse de prêt public dans le genre des Monts» de-Piété, où seraient versés les fonds des hospices; ces fonds n’existaient pas, et Ion en parlait toujours, comme si l’on n’avait su qu’en iaire. Pour arracher les hôpitaux de Paris au. désordre intérieur qui achevait de les ruiner, on mit leur service en entreprise. Cette mesure tut violemment censurée, quoiqu’elle promît une économie de 800,000 fr. Il est vrai que, pour les hôpitaux militaires , une loi du 5 mai *'79â défendait le système des entreprises. Mais, dans la position où l’on se trouvait, il fallait un moyen violent pour extirper les abus. Ils étaient protégés par des agens qu’on ne se sentait pas la force d eloigner. L’entreprise fut une transition du gaspillage à l’économie.
Non-seulement l’on ne se pressait pas d’assurer aux hôpitaux le dédommagement promis par la loi de 1796; mais même le Directoire exécutif essaya de faire remettre en vente la faible portion de biens qu’on leur avait restituée Il échoua dans cette tentative; et bientôt un
gouvernement plus habile sut se faire un mérite auprès des peuples en protégeant des établissemens qui avaient toujours été Fobjet de leur vénération.
Terminons ce chapitre par une anecdote qui prouve avec quelle légèreté on appliquait les lois les plus rigoureuses. En 1 793 , plusieurs maisons appartenant à l’hôpital général de Paris , furent mises sous le séquestre, comme biens d’émigrés. Le nom de cet établissement avait trompé les commis aux recherches; ils l’avaient pris pour un descendant de l’illustre chancelier L’Hôpital.