CHAPITRE X
De la désagréable aventure qa*eut don Quiehotte arec des Yangois..
Don Quichotte, ayant le tendemain pris congé des cherriers, erra plus de deux heures dans un bois , à Tissue duquel lui et son écnyer se trouvèrent dans un pré plein d'herbe fraîche, et cpii était arrosé d un agréable ruisseau. Le doux murmure de Teau.la beauté et la fraîcheur du lieu les invitant d'y passer les chaleurs du midi, don Quichotte et Sancho mirent pied à terre, et, laissant à Rossinante et à l'Ane la liberté èe paître à lenr fantaisie, ils délièrent le bissac, et sans cérémonie mangèrent ensemble de ce qui s^ trouva. Sancho ne s'était pas mis en peine de donner des entraves à Rossinante , le connaissant si pacifique et de si bonnes mœurs, que toutes les juments de la prairie de Gordoue ne lui auraieut pas donné une mauvaise pensée. Cependant le sort, ou plut6t le diable, qui ne dort jamais, fit trouver mal à propos dans le même vallon une troupe de juments de Galice qui étaient à des muletiers yangois, dont la coutume est de s'arrôter ainsi pendant la grande chalc^u* du jovur dans les endroits où ils trouvent de l'eau et de l'herbe pour rafraîchir leur caravane. Rossinante était bénin, mais il était de chair aussi ; et il ne sentit pas plutôt les juments, que, contre sa retenue naturelle, il lui prit envie de s'aller divertir avec elles, et, sans en demander la permission à son maitrc, il s'en alla au petit trot leur communiquer ses nécessités ; mais, comme elles iivaient apparemment plus de besoin de manger oue d'envie de rire, elles no reçurent le galant qu'avec les pieds et les dents , et firent si bien, qu'en moins de rien elles lui rompirent les sangles et la selle, et le mirent à nn avec bien des contusions. Pour surcroît de malheur, les muletiers, voyant l'attentat de Rossinante , accoururent avec de gros bâtons et lui en donnèrent tant de coups sur les reins, qu'ils retendirent par terre, où il eut, avant de se lever, tout le loisir de faire des réflexions sur les malheurs qu'attire Tincontineace. Don Quirhotle et Saiirhf) , qui aperçurent de loin le
mauvais traitement qu'on faisait à Rossinante, coururent promptement à son se; cours ; et, exï arrivant tout essoufflé : Ami Sancho, dit don Quichotte, à ce que je vois., ce ne sont pas ici des chevaliers, mais des rustres et de la canaille; tu peux bien ra'aider à prendre vengeance de l'outrage qu'ils m'ont fait en s'attaquant à mon cheval? Hé 1 quelle diable de vengeance ponvons-nous prendre ? lénondit Sancho : ils sont vingt , et nous ne sommes gue deux ; et encore ne sais-je s'il faut nous compter iiour un et demi. J'en vaux cent à moi seul, répondit don Quichotte. Et, sans s'airèter davantage, il met l'épée à la main et attaque vigoureusement les muletiers. Sancho , ani; méde l'exemple de son maitre, fait aussi voir le jour à son épée , et se fourre au milieu des ennemis^ Don Quichotte donna d'abord un si grand coup an premier qu'il trouva sous sa main, qu'il lui fendit un collet de cuir, et lui emporta une grande partie de l'épaule ; il allait s'essayer sur un autre , quand les muletiers , honteux de se voir ainsi mal menés par deux hommes s«ils, recoururent à leurs épieux , et , entourant le vaillant <Aevalier et le bon écuyer, commencèrent à manoeuvrer sur eux h coups de bâtons avec une dilig^"^ admirable. L'affaire fut bientôt expédiée: dès la seconde décharge que Sancho recul à la ronde , il tomba de son long par terre ; et rien ne servit à don Quichotte d'avoir du courage et de l'adresse, il n'en fut pas quille à mciliour marché; le bon chevalier fat renvcTsé aux pieds de Rossinante, qui n'avait encore pu se relever. Les muletiers, n'ayant plus rien à faire, et craignanl même d'en avoir trop fait, chargèrent promptement leurs voitures et poursuivirent leur chemin.
Le premier de nos aventuriers qui se reconnut après l'orage fut Sancho Pança* 3ui, se traînant auprès de son maître , lui it d'une voix faible cl dolente : Sei{i;:ncui' don Quieholte ! Ah I ""st^gneur don Quîrhotle ! Que mn veu\-lu , ami Sanfln^'-
répoodît le chevalier d'un ton pour le n^oins aussi pitoyable. N*y aurait-il point moven, dît SanchOy que vous me donnassiez deux gorgées de ce bon baume de Fierè-bras, si par hasard vous en ayez sur vous? Peut- ' être sera-t-il aussi boa pour des os rompus que pour d'autres blessures. Hé I mon ami, répondit don Quichotte, si j*en avais, nous fandrait-il autre chose? mais je te jUre , foi de chevalier errant, que, si je ne perds rasage des mains, j*en aurai avant quHl soit deux jours. Deux jours I répartit Sancho ; et dans combien de temps croyez- Tous que nous soyons seulement en état de nous remuer? La vérité est , dit le moulu chevalier , que je ne saurais qu*en dire, à la manière dont je me sens ; mais aussi h chose m'est bien due, et je ne m'en dois prendre qu'à moi-même qui vais mettre imprudemment la main à Tépée contre des gens cnii ne sont pas armés chevaliers ; et je ne doute point que la fortune n'ait permis que je reçusse ce châtiment, pour avoir méprisé les lois de la chevalerie. Cest pourquoi aussi, ami Sancho, je t'a- Yertis, une fois pour toutes, et ààns notre intérêt commun, que, lorsque de semblables marauds nous fexont insulte, tu nattendes plus que je tire l'épée contre eux , car assurément je n'en ferai rien ; mais , comme c'est ton a£bire , mets toimême l'épée à la main, et châtie-les comme tu l'entendras. Si, par hasard , il vient des chevaliers à leur secours , oh I je te défendrai de la bonne sorte I Tu sais ce que c'est que la force de ce bras : tu en as vu d'assez bonnes preuves. Sancho ne trouva pas l'avis de son maître si bon qu'il n'y eût quelque . chore à dire : Seigneur chevalier, répon^ di(-îl, je n'aime point tant les querelles qnon dirait bien, et je sais, Dieu merci, pardonner une injure, parce que j'ai une femme et des enfants. Tenez-vous donc pour dit, s'il vous platt, qu'assurément ie ne oiettrai l'épée à la main ni contre chevalier, ni 'contre paysan; que je leur pardonne devant Dieu toutes les offenses passées, et toutes celles qu'ils me pourront (aire à l'avenir, et avec cela encore tout ce que m'ont fait, font, ou feront c^uelques personnes que. ce puisse être, nche ou pauvre , noble ou roturier, sans exception d'état ou de condition. Si l'étais assuré, reprit don Quichotte, que l'haleine ne me manquât point , et que la douleur quef je sens au côté me laissât parler à mon aise, que je te ferais bientôt comprendre que ttt ne sais ce que tu dis! Viens ça,' misérable pécheur I Si la fortune qui j'us-
qu'ici, nous a été contraire, vient enGnà changer en notre faveur, et que, nous conduisant comme par la main, elle nous fasse prendre terre en quelques unes des lies dont je t'ai parlé, que sera-ce, dis-moi, si , après l'avoir conquise, je t'en donne le gouvernement? Pourras-tu en remplir dignement la charge, n*étant pas chevalier et ne te souciant point de l'être, n'ayant ni valeur ni ressentiment pour repousser les injures et défendre ton Etat? Ne saisrtu point encore que dans tous les pays nouvellement conquis, les naturels ont toujours l'esprit remuant, et ne s'accoutument qu'avec peine à une domination étrangère; que jamais ils ne sont si soumis à leur nouveau sagneur qu'ils ne soient toujours sur le point de tenter de se mettre en liberté? Ainsi, crois-tu que leur prince ^'ait pas besoin de jugement pour se conduire avec des esprits si mal disposés, et de cour rage pour attaquer et pour se défendre en tant d'occasions qui peuvBit se présenter à toute heure? Il eût été bon , répartit Sandio, que j'eusse eu le jugement et le courage que vous dites dans l'aventure qui vient de nous arriver; mais pour l'heure, monsieur, je vous le dis franchement, j'ai bien plus besoin d'emplâtres que de remontrances. Mais voyons un peu si vous ne sauriez vous lever pour m'aider à faire lever Rossinante, encore qu'il ne le mérite pas? Non, car c'est lui qui est cause que nous avons été roués de coups. De bonne foi, je n'aurais jamais pensé cela de Rossinante : je le cro^^ais sage et paisible; j'aurais juré pour lui comme pour mm. A qui se fier après cela? Croyez qu'on dit bien vrai, quH faut bien du temps avant que de connaître les gens. Mais, seigneur, il n'y a rien de certain dans cette vie. Et qui diantre eût dit, qu'après vous avoir vu faire tant de merveilles contre ce malheureux chevalier errant de l'autre jour , cette tempête de coups de bâtons devait venir foudre sur nos épaules? Pour les tiennes encore, dit don Quichotte, elles doivent être faites à de semblables orages ; mais les miennes y qui n'y sont pas accoutumées, s'en sel^tnront long -temps; et si ce n'était que je m imagine; ce qui est même certain» que toutes ces disgrâces sont attachées à
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finit -il après un certain
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sons encore deux somblables récoltes , nous ne serons point en état d*en faire une troisième , à moins que le bon Dieu ne nous assiste. Ne sais-tu pas, ami Sancho, répondit don Quichotte, que la vie des chevaliers errants est sujette à mille Acheux accidents , et qu'elle éprouve presque incessamment Tune et Tautrc fortune? Dtfy en a point qui ne puissent à toute heure devenir rois et empereurs , comme on l*a vu souvent ; et, sans le mal que je sens , je te raconterais Thistoire de plusieurs (rai se sont élevés sur le trône par leur seule valeur. Mais iltfy en a point aussi qui soient exempts des revers de la fortune; je t'en ferai voir, parmi ceux-là même, cpii sont ensuite tombés dans d'étranglés malheurs. Le grand Amadis de Gaule ne se vît-il pas au pouvoir de l'enchanteur Arcalafis , le plus cruel de ses ennemis , et ne tient-on pas pour assuré que ce perfide nécromant lui donna deux cents coups d'étrivières , après l'avoir attaché à une colonne dans la cour de son château? N'y a-t-il pas encore un auteur qui dit que le chevalier du Soleil, ayant été surpris à une trappe qui fondit sous ses pieds , en un certain château, il se trouva sous terre attaché par les pieds et les mains dans un profond cachot , où d'abord on lui donna un lavement d'eau de neige , qui le pensa faire mourir? et si un sage de ses amis ne l'eût secouru dans ce misérable état, on ne sait ce qu'il fût devenu. Ainsi , Sancho , je puis bien me régler sur des chevaliers qui ont reçu des affronts encore plus grands que le* nôtre. Mais il est bon que tu apprennes que les blessures qui se font par le premier instrument que le hasard fait tomber entre les mains ne déshonorent point le blessé et ne lui font aucun affront; et l'on trouve, en termes exprès, dans la loi des duels, que, si le cordonnier frappe quelqu'un avec la forme qu'il tient à V main , elle a beau être de bois , comme le bâton, on ne dira pas pour cela (]|u'il ait donné des coups de bâton. Je te dis cela , Sancho, afin que tu ne penses pas que, pour avoir été assommés de coups par cette canaille, nous sovons déshonorés:
car, à le bien prendre, les armes dont ils nous ont frappés n'étaient pas tant des bâtons que des espèces de pieux , sans quoi ils ne vont jamais; et aucun d'eux, si je m'en souviens, n'avait épée ni poignard. Ils ne m'ont point donné le temps d'y regarder de si près , dit San^JKet je n'eus pas plutôt tiré la maudite ^^^^p, qu'ils me rouèrent de coups, et ^PlKnnèrcnt
tant , que les yeux et les jambes me manquant à la fois, je tombai tout de mon long dans le môme endroit où me voilà encore, Dieu merci. Et pour vous parier franchement , ce qui me fait de la peine n'est pas de savoir que les coups de pieux m'ont fait affront, c'est la douleur des coups que je ne saurais arracher de ma mémoire, non plus que de dessus mes épaules. Avec tout cela , Sancho , répondit don Quichotte , il n'y a point de ressentiment que le temps n'efface, ni de douleur dont la mort ne guérisse. Grand merci , répliqua Sancho ; et qu'y a-t-il de pis qu'un mal à cpioi il n'y a que le temps qui puisse remédier ou qui ne finisse que par la mort ? Encore, si nos maux étaient de ceux qui s'en vont avec une couple d'emplâtres, patience! mais il nous faudrait tout Fondent d'un hôpital , et encore ne sais^je s'il y suffirait. Laisse là tous ces discours inutiles, dit don Quichotte, et tâchons tous deux de tirer des forces de notre faiblesse.
Voyons un peu comment se porte Rossinante. Ce pauvre animal, à ce qui me Cralt, a eu^sa bonne part de l'aventure. I voilà bien malade, ma foi! reprit Sancho. Pourquoi en serait-il exempt? est-il moins chevalier errant que les autres? Ce n'est pas là ce qui m'étonne : c'est de voir que ma monture s*en soit sauvée sans qu'il lui en coûte seulement un poil, pendant qu'il ne nous reste pas à tous trois une côteentière. Dans les plus grands malheurs, répliqua don Quichotte, la fortune laisse toujours quelque porte pour en sortir, et cette pauvre béte suppléera au défaut de Rossinante pour m'ôler d'ici et me porter à quelcpie château où je me fasse panser. Je ne tiendrai pas même à déshonneur une telle monture, car il me souvient d'avoir lu que le vieux Silène, le père nourricier du dieu Racchus, était monté et fort à son aise sur un bel âne quand il fit son entrée dans la ville aux cent portes. Cela serait bon, dit Sancho, si vous pouviez vous tenir comme lui ; mais il y a bien de la différence entre la posture d'un homme à cheval et celle d'un homme étendu de travers comme un sac de farine : car je ne pense pas que vous puissiez aller autrement. Les incommodités qui restent des combats ne font jamais de déshonneur, reprit don Quichotte : 'ainsi, Pança, mon ami, ne me réplique pas davantage; essaie seulement de te lever, et me mets comme tu pourras sur ton ànc, et partons d'ici avant que la nuit nous surprenne. Mais ne vous^ai-je pas ouï dires
monsieur, reprit Sancho, que la coutume des chevaliers errants est de dormir à dérouvert, et que c est une agréable aventure pour eux. que de passer les nuits dans les champs, et au milieu des bois et des déserts ? Ils en usent ainsi, dit don Quichotte, quand ils ne peuvent faire mieux , ou quand ils sont amoureux; et cela est si vrai , qu'on a TU tel chevalier passer deux ans entiers sur un rocher exposé à toutes les rigueurs du chaud et du froid, sans que sa maltresse en eài la moindre connaissance. Amadis a été un de ceux-là, dans le temps qu il sappelaît le Beau Ténébreux, et qu'il se relira sur la roche Pauvre, où il passa huit ans ou huit mois , car je ne m'en ressouviens pas présentement. Quoi qu'il en soit, il est constant qu'il y demeura long-temps, disant .pénitence pour je ne sais quel dé* foût qu Oriane hii avait donné; mais enfin laissons cela, et fais ce que je t'ai dit, avant qu'il arrive quelque di^frâce à l'àne, aussi bien cm*à Rossinante. Ce serait bien le diable alors, dit Sancho. Et puis poussant (rente ou quarante soupirs, entrelardés d'autant de ouf et de aïe, et jurant comme un charretier embourbé, il fit tant d'efforts quà la fin il se leva^sur ses pieds, demeu-
rant pourtant à moitié chemin courbé comme un arc, sans pouvoir achever de se redresser. Dans celle étrange posture, il fallut encore qu'il allât prendre son âne, qui , profitant de la liberté de sa journée, s'était écarté assez loin de là, où il se donnait à coeur joie du bien d'autrui. Quand l'àne fut accommodé, Sancho vînt lever Rossinante; mais ce ne fut pas sans peine pour l'un et pour l'autre. Sancho suait à grosses gouttes; et si le pauvre animal eût pu se plaindre, il eût encore fait leçon au maître et au valet. Enfin, après bien des efforts et des cris, Sancho mit don Quichotle de travers sur l'âne; et, ayant attaché Rossinante à la oueue, il prit l'àne par le licou, et s'en alla du côté qu'il crut trouver le grand ch^in. Au bout de trois quarts d'heure, la bonne fortune leur fit découvrir une hôtdlerieque don Quichotte, en dépit de sa chétive apparence, ne manqua pas de prendre pour un chàteau% L*écuyer soutenait opiniâtrement que ce n'était qu'une auberge; et la dispute entre eux dura si long-temps, qu'elle n'i'>tait pas finie ouand il se trouvèrent à la por4e, où Sancno entra avec sa petite c>aravane, sans se mettre en peine de faire voir quHl avait raison.