CHAPITRE XI
Eslravaf^nce do Sancko, qui $9 figure que ]es enchanteurs araient cbaogé sa télc contre une autre , et que le cbirurgien, par la force de la magicy la loi avait fait rendre.
Basile^ qui était b son aise^ et homme de bonne chère ^ s^excusa auprès de don Quichotte de ce qu^ll ne la lui faisait pas aussi délicale qu'ail le souhaitait; maisqu^ij avait été surpris^ n^'ajanl garde de s'attendre à recevoir chez lui un chevalier de si haut mérite. Don Quichotte lui raconta comme quoi Sancho n^était plus écuyer.
II est donc armé chevalier, le soigneur Sancho ? s'écria Quitlerîc. Il l'est, dît don Quichotte , et pour son coup d'essai il ne fait que des coups de maître. Je lui ai déjà vu faire des exploits que je voudrais avoir faits moi-même; je crains néanmoins qu'il ne S(rit encore plus que moi en proie aux enchanteurs : ils se transforment perpétuellement pour le persécuter^ mais il les châtie de bonne sorte. II n'éfait {MIS encore chevalier qu^il en tua un des plus terribles > et il me força ensuite de mettre l'epée à la main pour me garantir de sa furie ; et cela est si vrai, qu'il est tout prêt à en jurer. A ce propos^ il leur raconta la veille des armes et Pavenlure des autruches. Et de tous ces faits, ajouta-t il, j'en suis témoin oculaire, et il détaillait les deux aventures avec les termes de la chevalerie, et pour un cochon et deux autruches, faisait apparaître dix mille Sarrazins et une douzaine de magiciens en troupe. Vous voyez , contiuua-tîl, la nécessité d'iivoir dos chevaliers errants dans le monde : sans eux il n'y aurait nulle sûreté , et la nécromancie bouleverserait tout l'univers. Il n'y avait pas une heure qu'ils étaient à table, lorsqu'on entendit de grands cris dans la chambre de Sancho ; il appelait au secours. Ils 7 coururent tous quatre } mais Quitterie revint aussitôt sur ses pas, parce que Sancho, en s'agitaot, était demeuré nu sur son Ut, avec une chemise percée de tous
côtés , et beaucoup plus courte qu'elfe ne devait l'être. Don Quichotte lut demanda ce qu'il avait, et Sancho, tout troublé, le
Ï menant pour le roi Artus, dont il lui avait ait l'histoire le matin, lui répondit: Sîre, votre majesté ne fait point de différence entre ses véritables amis et les autres : vous avez des flagorneurs qui vous font croire ce qu'ils veulent, et quand vous vous êtes mis une chose en tète, le diable ne vous l'ôterait pas. La reine Gencvre est une princesse sage et qui vous aime, et quoique je l'aime bien, ce u^esl pas pour ce que vous pensez : je suis chevalier, et j'en donnerai le démenti à pied et à cheval, à la lance et à l'épée, et de telle façon qu'on voudra. Mais, sire, faîtes mieux... Ami Lancelot, interrompit don Quichotte, vous m'avez rendu de trop bons services pour vous croire capaUe de déshonorer ma maison , et je ne sais pas qui sont les gens qui vous font ces rapports : si ce sont mes serviteurs ou quel- Îiu'un du peuple, vous n'avez qu'à aie le aire connaître, et le châtiment suivra de près l^offense ; et si ce sont des chevaliers, non seulement je vous permets le combat^ mais je veux moi-même vous y servir, et vous n'avez qu'à prendrele jour et Pheure dans la plaine de Sclamalot, quatre contre quatre, ou dix contre dix. Sancho se réveilla comme d'un profond sommeil , car il était à demi endormi quand on entra dans sa chambre, et, regardant d'un œil triste tous ceux qui étaient présens :
Vraiment, niessieurs, dit-il, vous u'avez guère de compassion des malades : tous me laissez ici seul , bien que je ne paisse me remuer, et sans mes armes; il a fallu que je combattisse à coups de poings contre une douzaine d'enchanteurs qui étaient armés jusqu'aux dents. JEih bien! dit le
dftirnrgiea^ eoinnienl la chose s'est'^Ue passée? Et eommeat pouvait- elle aller?
répondit Sattcha, en Vétat où je suis? U« ont ouvert toutes mes blessure», ils m'ont foulé sur le ventre et partout > et un des eBchanteurs, après m'avoir coupé la této, m'en a mis une de verre, parce que je n'ai pa» voulu renoncer à la chevalerie, en jurant comme un charretier que lui et ses compagnons ne me laisseraient jamais en repos tant que je serais en campagne. Me voilà bien h celte heure, avec une tôte de verre? et si nous rencontrons beaucoup d'aventures comme cdie des Sarrazins, combien durera celle-ci, et où en trouver d'autres? Le chirurgien consola Sancho , en l'assurant qu'H lui ferait le soir une opération qui lui rendrait une meillcnre tête que celle qu'il avait perdue , et que les magiciens n'approcheraient de lui de pina deux lieues. Puis se retournant du côté de Basile : Ce pauvre homme, dit-il, 8?est levé de bon matin , il a eu mauvaise aventure, et il n'a dans le corps que deux grands coupa de vin qui lui ont porté à la tête : il faudrait lui douner à manger, cda rabattrait les famées du via^ Mais au bout du compte, ajouta-t4l , ce serait un beau miracle de médecine que de guérir la tête de ces deux messieurs j et ce don Quidiotte, avec son air sérieux, me parait aussi gftté que Tautre. On alla ebercher à mangi^ pour Sancho , et il se trouva hcurcasement une soupe aux choux qu'oit jugea meilleure pour lui que des viandes solides. Il on mangea une bonne écuellce, •et se trouvant tout refait : Ma foi , dit-^il, l'homme vit de ce qu'il mange, et à l'heure qu'il est, si je n'avais point une tête de verre et le corps brisé , il m'est d'avis que je me porterais bien , car ma tète se renforce à vue d'œi!. Le cbirurgien, voulant profiter de la bonne disposition oùil voyait Sancho, dit à Basile de venir avec lui, et à don Quichotte que madame Quitterie l'attendait, et qu'il pouvait y aller sans scrupule, qu'il lai répondait du malade. Ils sortirent tous ensemble, et, ayant mis don Quichotte aux prises avec Quitterie, kii et Basile rentrèrenl pendant que Sancho tottrnait la tète du cété de la meUe. Le chirurgien aB» auprès de son Ut, et se oiil àl'enfcclettk^ Baaile> cacki dana la
cheminée^ mit par-desstis aes babhs une robe noire qu'avait laissée chez lui le curé du village, et sur sa tète un bonnet fourré d^une peau de loup, le visage barbouillé de suie, et tenant en sa main une tête de bois qniscrvaitàaccommoder deseoiffureif.
Vous me faites pitié , dit le chirurgien ft Sancho, vous êtes nouveau chevalier, et les enchanteurs l'ont déjà bien senti. Vous n'avez pas besogne faite, car, quand cette maudite race s'est une foia jelée sur la fr^ perie d'un pauvre chevalier y ils n'en démordraient pas pour tous les caraies dé^ chaussés qu'il j a au naonde. Mais je mm un beau secret que je tiens de mon père. Il avait été, pendant cinquaiate ans du^ rant, un des phis grands magiciens àb l'Andalousie ; à la fin il se repentit d'an métier si dangereux, et, pour pénitenee, il alla se fsire ermite ; avant de p«l^• tir, il me donna un secret contre lea enchanteurs , dont vous allez avoir la preuve tout à l'heure, pourvu que voaa me promettiez de n'en perler à peraonne. Est*lt bien sûr le secr^? demanda Sai^ cfao. Oh ! sûr comme la virginité de nia mère, répondit le chirurgien. Entre vous et moi, c'est de quoi je vis, c'est mon gagne-pain , et sans cela la chirurgie ne me donnerait pas de quoi mettre sous la déni. Un beau métier, ma foi 1 j^ai trépané depnis dix jours cinquante bonmiea ei sept femmes; j^ai taillé de la- pierre dana un couvent -, j'ai coupé i^ent bras et vingt*buit jambes, et fait la dissection de vingt-deux pendus, sans compter troié cent quarantehuit saignées, et quatre enfants que j'ai tirés du corps dea femmes en couche* Que pensez- vous que cela m'a valu? cent sous : voilà bien de quoi vivre ! On ne paie donc guère bien en ce pays-ci? dit Sancho : je -pense que la chevalerie y trouvera mal son compte. Ohl pour la chevalerie, si fait, parce qu'ils ne paient rien dans les hôtellerie» , et qu'on est obligé de les recevoir dans les châteaux, sans compter que, s'il y a un bon gouvernement, c'est pour eux, et pour nous le vent qui soufOe. Sancho , charmé -de l'esprit du chirurgien, le pi:ia de le guérir à l'inalant même, lai jurant aa'il n'en parlerait à anse viMute, et, qte s'il avait jamais au meillmr gouf emèanat que rantaefoia, iltaiaÉfcnyiihoMe
DOX QUICHOTTE.
part* Le cbinirgicn commença atilsilôt à marmotter entre ses denls^ jetant son chapeau contre les fenêtres^ et faisant deux ou trois pirouettes, comme s'il eût ét6 maniaque. Sancho regardait de tous ses yeux les actions du chirurgien , et en était effravé ; mais il lui avait recommandé de n'avoir point de peur, car c'était en cela que consistait la vertu du remède : si bien qu'il n'osait souffler^ ni le chirurgien rire, quoiqu'il en mourût d'envie. Après ce beau prélude, il alla voir si la porte était bien fermée ; c'était pour avertir Basile qui était prêt; ensuite il s'approcha de Sancho, et^ faisant une grimace épouvantable, il lui demanda s'il était chrétien. Oui, je le suis, et des vieux, cria Sancho, faisant un signe de croix, et croyant en avoir besoin. Vous en guérirez, reprit le chirurgien , en dépit de tons les enchanteurs qui sont en enfer. Savez-vous le nom de celui qui vous a coupe la loto ? demanda Pexorciste.Non, dit Sancho. N'estce point don Grougnard? demanda l'exoreiste. En bonne foi, non, dit Sancho : il a long- temps que celui-là est à tous les diables. Est-ce Terribiiis?demanda-t-il ; est-ce Parafaragaramus? est-ce Perce-entrailles?
est-ce Cassé-tôte 7 Ce pourrait bien être celui-ci , cria Sancho. Or sus nous i'allon» voir. Il prit en même temps un morceau de charbon dans la cheminée, et faisant un grand cercle dans la chambre, il se mit au milieu, et appelant les quatre enchanteurs que nous venons de dire, avec ordre de se représenter à l'instant, a peine de la corde, il n'eut pas plutôt nommé Cassetète, que Basile dit : Me voici, et se pré-
senta devant Sancho, à qm9b.; peur, qu'il ferma les jeux piw> voir. C'est moi, réponto Bisi:.
l'as- tu mise? dénia uda le dnm:.
l'ai vendno poiir une létedevec, donne, continua le cbim^eii. , voix menaçante, de la lai rç«b lant, et je te l'ordonne par N^^ sor, Zoroastre et Ariobarzane.? ^ mêler jamais de ses affaires ni^^ de loin. Dans l'instant Basile 5'4!| du lit, et ayant cassé une \mJi verre contre le chevet : La vwb. 'i la voilà, dit-il, et il sVnfuitdcbrâi tirant sur lui la porte comme s'iloi l'emporter. Sancho » se reUm^ bruit, et se trouvant tout rassarpf^ ne vit plus Cassetéte : Mort <fer.
di(-il, le diable d'encliantciir!i| grand'peur , il ne faat point ^ mente ; qu'est-il dcrenu? il çsim^ de Tenfer à l'heure qu'il est, àm rurgien ; et si vous étie^: aussi \m de tous les autres , vous scm /* empereur de Maroc. Comment m^ voz-voub à présent? demanda-J-//.
cho. Fort bien de la tête : je voisW c'est ia mienne f je voudrais mi aussi bien de tous mes autres m^ Et que ne le disiez-voas? repariii^ rurgien : on aurait fait i'opéraiin lière/et cela serait achevé à celle k Or sus, dormer en patience jusqu'il per, je vous l'ordonne sous peisei chautemeut. A ces mots, ilsorùl^ 1er rire avec Basile, et Sancho s'eod»
jusqu'au soir, suivant Vordre^p^ avait reçu.