CHAPITRE X
D«n Qiiichotle et Sanchd arrivent à la maison de Basile sans ta conndttre, cl Sancbo s*y fait piinser de ses blessures .
Nos aventuriers , oui n'allaient qu'au petit pas, à cause des nlcssurcs de Sancho, arrivèrent au bout d^un quart d'heure à une maison agréable sur le nord d'uu ruisseau. Ils la prirent l'un et l'autre pour un château magnifique, tant elle avait bon air^ et, trouvant à la porte un pajsan avec un bâton à deux bouts à la main , ils ne doutèrent pas que ce ne fût un des gardes de la forteresse qui était en sentinelle. Camarade, dit don Quichotte, le sefghcur châtelain est-il I&? Si c'est le maître de la maison que vous demandez , monsieur , rèpondItie|pa}san,il va venir toulâl'hcurc. Il est ici près à la chasse; mais sa femme
est au logis. Don Quichotte entra dans la cour , et une servante , â la vue de ces étranges figures, s'enfuit en criant au voleur. Voici, dit languissamment le pauvre Sancho, où nous trouverons qui achèvera de nous rompre les côtes. Non, non, mon fils, répondit don Quichotte, je me porte bien ^ Diet^ merci , et, fiusent-ils cinq cents, il n'^ a rien à craindre. Dieu le veuille ! reparut gancho-, mais pour ce qui me reste de sain , je le donnerai bien pour le double. Aux cris de la servante, la maîtresse descendit dans la cour , et , regardant ces deux hommes si bizarre « ment équipés, et dont elle fut d^abord ef-
DON ODICHOTTE.
fray^ , eWo crnt l4»« rrconnaUro , et parlicalî^remonl don Quîchode. Soigneur, lui dîl-cllo , sî jo no me trompe , vous êtes le chevalier de la Manche , et l'homme du monde à qui mon mari e( moi avons le plus d^obligation? Madame^ répondit don Quichotte ^ je suis le chevalier de la Manche , mais je ne sais si j^ai jamais été assez heureux pour vous rendre quelque service.
Oui , oui , monsieur , dit Sancho , qui Pavait considérée ; c'est madame Quitterie , chez qui nous fûmes si bien reçus dans nos premières courses. Don Quichotte mit promptement pied h terre, et, la saluant respectueusement, lui dit qu'il se trouvait trop heureux de revoir encore une fois en sa vie une ])ersonne pour qui il avait tant d'estime. On délia Sancho , et , à l'aide d'un homme de bonne mine qui entra dans la cour , le fusil sur l'épaule , on le mit h terre, et on le porta sur un lit, parce qu'on le vit blessé, et qu'il ne s'aidait point du tout. Je vous prie, dit-il , madame, qu'on ait grand soin de Flanquine; c*est ma jument, que je ne troquerais pas contre le cheval Bavard, car elle m'a rendu de si (grands services dans toutes mes courses, que sans elle il n'y aurait plus de Sancho Pança.On le lui promit,eldon Quichotte, reconnaissant celui qui avait aidé à porter Sancho , s'avança vers lui les bras ouverts : Quoi! c'est vous, lui dit-il, seigneur Basile , la fleur et la crème des amants? C'est moi-même, monseigneur, répondit Basile , qui ne saurais assez me louer de ma bonne fortune qui m'amène l'incomparable don Quichotte , l'honneur de la Manche , la terreur des brigands, le nouveau Thésée qui purge les grauds che niins , les forêts et les montagnes , et par qui nous vivons ici dans la même tranquillité qu'on vivait aux premiers siècles. Don Quichotte l'embrassa de nouveau en faveur des éloges , et Fasile lui demanda ce qu'avait Sancho, qu'il voyait tout sanglant, et apparemment tout brisé. Sancho répondit lui-même qu'il avait eu affaire à des enchanteurs qui se changeaient en monstres pour le combattre, de rage de ce qu'il était armé chevalier^ mais qu'il en avait chassé plusd'unecentainequiétaient déjà dans l'autre monde, où ils rendaient
avait rencontré en. chemin les meneurs d'autruches^ avait appris toute Thistoire : Il n'y a rien qui y paraisse j seigneur don Sancho^ dit il ; j'ai trouvé sur mon chemin la terre jonchée de Mahomctans. II y a apparence quece sont des Maures d'Afrique qui voulaient encore attenter à l'Espigue. Justement, dit Sancho, les voilà ; il y en a un qui a dix pieds de haut : il m'adonne un si grand a)up de massue sur le haut de la tête, au moment où je n'avais pas de casque , que je ne crois pas en revenir , et bien leur en prendra ; et quand le Sarrasin m^a vu par terre, il m'a moulu de coups. Vous êtes donc tombe ? demanda Basile. C'est la faute de mon cheval , qui ne m*a pas bien soutenu, repartit Sancho, car il n'est pas encore parfaitement dressé; mais , si Dieu me prêle vie , j'en viendrai à bout. Cependant, seigneur Basile, n'avez-vous point de baume? demanda t il, j'en ai grand besoin ; mais je vous prie que ce ne soit point du baume de Fier-à-Bras : il n'est pas bon pour les coups de massue. Je sais ce qu'il vous faut, dil-il, seigneur chevalier, et voilà justement maître Chrysostome, le chirurgien ^ qui entre. En effet, celui du village» qui venait chercher Basile, entrait en même temps dans la chambre. Il approcha de Sancho , et visita la plaie qu'il avait à b tête ; après l'avoir légèrement sondée , et bien fait crier Sancho : Il n'y a point , dit -il, de fracture ni déperdition de susbtance , il n'y a simplement que solution de continuité; ''cependant , ajoul<a-t-il , il faut prévoir tous les accidents. A ces mots , il lui mit le bout d'un mouchoir dans la bouche, et lui dit de serrer, et, le tirant aussitôt deux ou trois fois, Sancho serrait si fort lesdents,qu'il lui en pensa arracher demi-douzaine. Le pauvre chevalier cria, et le chirurgien , branlant la fêle , dit qu'il n'y aurait pas grand mal de trépaner tant soit peu le malade à tout hasard. Eh! monsieur, s'écria Sancho, qui avait vu trépaner, j'ai la cervelle assejs éventée -, cherchons quelque aulre remède. Mon voisin, dit Basile au chirurgien , les chevaliers erran Is ne se trai ten t pas comme les au Ires, et j'ai une herbe dans mon jardin qui le guérira dans vingt-quatre heu-
compto de leur mauvaise vie. Basile, qui | res. Si cVst de l'herbe à la reine, répondit
le chirargien^ j'en réponds^ j'en ai fait mille cures comme une, mais il faut préalablement mettre la phlêboiomic en usage. Je m'y oppose^ dit don Quichotte. Je n'ai encore jamais vu faire de saignée à aucun chevalier errant, et dans toutes les histoires d'Àmadis^ d'Esplandian, du chevalier du Soleil et des chevaliers de la Table- Ronde^ vous n'en trouverez pas un seul exemple, ou il est apocryphe : ils ne se servaient que desimpies, et bien souvent laissaient faire la nature. Le chirurgien , à qui les mains démangeaient, n'en voulut pas démordre , et , à quelque prix que ce fût, concluaitàouvrir la veine, craignant qu'il n'y eût du sang cxtrqvasc j mais Basile l'ayant pris par la main pour aller chercher de l'herbe à la reine, lui apprit, chemin faisant, ce que c'étaient que nos aventuriers, et qu'ils n'élaient pas faits comme les autres hommes. Ils revinrent avec une poignée dé nicotianc, qu'ils firent piler dans un mortier, et , jetant le jus dans la poix résine et de la cire neuve qu'on mit sur le feu ; ils en firent un onguent qui, pour la blessure, valait tous les baumes du monde'. Pendant qu'on préparait un emplâtre , Sancho demanda s'il y avait grand danger qu'il prit une goutte de vin , se trouvant bien faible du sang qu'ilavait perdu. Oui-dà, dit le chirurgien, c'est le plus excellent des cordiaux, pourvu que vous n'ayez point de fièvre, s'entend. Il tâta le pouls de Sancho ; mais le bon cjicvalier , qui avait peur qu'il ne le trouvât ému, et que cela l'empéchàtdc boire, tendit le bras couvert de la manche , et le chirurgien, n'y prenant pas garde, ou ne s'en souciant guère, déclara qu'il y avait plutôt de la faiblesse que de la fièvre, et qu'il était à propos de le corroborer. On lui versa du vin dans un grand verre, et, quand Sancho vit qu'il était plein, il le re-
tira et le porta à sa bouche d'un air qui fit bien augurer de sa guérison^ il Tavala sans en laisser une goutte. C'est du Ciudal-Béal, dit-il, se passant la langue sur les lèvres. Si on donnait toujours de pareils bouillons aux malades, il en réchapperait plus des trois quarts. Cependant Sancho n'eut pas plutôt bu ce bon trait, que, se trouvant tout ranimé, il en sentit aussi plus vivement tous tes coups de pied de l'autruche, et commença à se plaindre vigoureusement que tout le corps lui faisait mal. On lui milTemplâtresur la tète» et on le désarma, pour voir le reste de ses blessures; il fallait le mettre nu; et, comme il vit que Quîlterie allait sortir : Où allez-vous, madame Quitterie? lui ditil ^ ne faites point de façons pour moi, je suis bien aise que vous voyiez vous-même la malice des enchanteurs : il n'y a pas uu endroit sur mon corps qui ne soit meurtri, et vous en serez témoin. levais, dit-elle^ chercher un couple de draps pour faire des emplâtres. Et elle sortit malgré toutes les courtoisies de Sancho, qui fit lout ce qu'il put pour la retenir. Le pauvre Sancho nu était tout noir des coups qu'il avait reçus, hors l'estomac, qui avait été garanti par la cuirasse. On le frotta d'eau-de- vie; mais, comme il n'y en avait que chopîne, etqu'i! en eût fallu quatre pintes , on fit bouillir des herbes avec de la lie de vin , et on lui donna une charge comme à un cheval fondu. Il demanda encore une goutte de vin qu'on lui servit comme l'autre et dans le même verre-, il le but, et s^endormit dans un bon lit qu'ion lui avait préparé, mettant auparavant ses chausses sous son chevet, crainte de mauvaise aventure ; et don Quichotte , Quitterie et le chirurgien allèrent se mettre à table dans une autre chambre, où ou leur avait préparé à dtncr.
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