‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 101 sur 136 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Conversalion de don Quiclioltc cl de Sancho, arec rijîsloire de Chrj-sostcmc.

Don Quichotte entra dans la chambre de Sancho comme il venait de s'éveiller. Eh bien ! dit4l , mon (ils , comment te trouvés-tuTLa tétc, répondtt^^il, vamieux>

pour le reste du corps, il ne vam'ocioflf etje sens bien du mal dan^ le ventre, fe reviendra , dit don Quichotte : ^^ viennent assez vile, eines^envonip

de même. Dit€9-voas cela pour me consoler? demanda Sancho. Le philosophe se console delout^ répondit don Quichotte.

A la bonne hearc, dit Sancho^ mais le chevalier errant? LecheTalier errant doit é(re philosophe , repartit don Quichotte : il s^expose à lout et reçoit tout également ; il ne s'enfle pas non plus do ses prospérités. Ne t'afflige donc point, Sancho; je t^ai déjà dit que dans toutes les professions le noviciat est toujours le plus rude ; la bonne fortune commence, à nous rire. Mordien ne, interrompit Sancho, elle fait une V ilaiue grimace en riant : on airait qu^elIc rechigne; il vaudrait mieux qu'elle commençai à pleurer , et qu'elle nous fil meilleure mine dans la suite. Non pas, dit don Quichotte, tu dis toi-même qu'une bonne nuit nous console de cent mauvais jours. Mais sais-tu bien la consolation du chevalier errant? c'est que, <iuand il est blessé, il a la gloire de s'ôlre exposé. S'il n'a pas vaincu ses ennemis, au moins saitril vaincre sa mauvaise fortune. Accablé par le nombre et tout brisé, il triomphe encore, parce que son courage est au-dessus de tout , et ce qu'il remporte de blessures , toutes les cicatrices qui en restent sont autant de monuments précieux élevés à sa gloire, et qui: attirent l'attention de tout l'Univers. Pour toi , ami , tu es blessé , mais sans avoir été vaincu ; tu as commencé par te défaire d'un enchanteur lorsque tu n'étais encore que catéchumène de rOrdre; et à peine es-tu chevalier, qu'au premier pas fait dans la carrière il semble que tu Tas toute parcourue. Cette campagne jonchée de morts , ces débris d'armes et d'instruments de guerre , tant d'étendards abandonnés h ta merci > ce nombre effroyable de chevaux qui rendent les derniers hennissements étendus . sur la poussière, quel spectacle 1 cette foule d?enchanteurs jaloux de tes exploits écartée, dissipée, et que tu as réduite à recourir aux plus unes souplesses de la magie pour te tirer de t^ mains ; et cette action, inimitable aux Cjrus et aux Alexandre, est l'ouvrage d'un seul homme, et il ne lui . en CDûtc qu'une seule blessure et de légé- . res covtusions.I Je le dirai toujours, mon- 4 bieur, dit Sancho, vous en savez plus qli'un .prédicateur! Que vous en. venez de dire

de bonnes! Vous m'avez un peu flatté, quoique pourtant il ne s'en faille guère que cela ne se soit passé comme vous le racontez ; mais je n'ai point vu ces chevaux ni ces étendards, et je m'imagine qu'on a enlevé tout cela pendant que j^ètais par terre. En doules^tu ? dit don Qnichotle : après un grand combat et lorsque les troupes se sont retirées, les paysans ne man* qucnt jamais de courir sur le champ de bataille, et de profiter des dèpouiNes. Mais ne devraient-elles pas être à moi? deman-* da Sancho; elles me coûtent assez bon, pourquoi fant-ii que les autres en profr lent? C'est la coutume, dit don Quichotte; les généraux ne s^amusent pas à piller, au moins les honnêtes gens : ils méprisent le butin et l'abandonnent aux soldats. Eh bien! monsieur, dit Sancho , je ue prendrai point les dépouilles tant que je mé trouverai à la tète desarmées } mais, quand je combattrai seul, comme je n'aurai personne à qui les laisser ni qui me les ré« clame , je m'en accommoderai. Le cheval de l'ennemi, est déjà à toi repartit doa Quichotte , et ses armes aussi ; cela osl de bonne guerre, et porté en termes exprès dans les canons de l'ordre ; il dépend de ta libéralité de les lui laisser. Oh ! je suis assez libéral pour cela, dit Sancho, surtout pour les armes, car cela est embarrassant; et puis, la plupart des chevaliers que nous combattons n'en ont point. Mais , eu re* vanche des armes, je prétends m'accommoder de leurs habits, s'ils sont bons, car je ne voudrais pas les renvoyer nus sans en profiter ; et, si je ne veux ni des armes ni do^ habits, au moins je prendrai tout ce qu'ils auront d'argent, et ce sera pour leur rançon ; il serait bon , oui , que je me tuasse le corps et Tàme pour le plaisir des autres, et , quand j'aurais gagné quelque chose à la sueur de mon corps et au risque de me casser quelque membre , que je le rendisse avec une grande révérence, en disant courtoisement : Tiens, tiens, chevalier, je n'ai combattu que pour Thonneur. Oh! mort nom de ma vie! que nen^ ni y ils n'ont pas trouve leur sot ; ce n'est pas pour leurs beaux yeux, que j'ai endossé le harnab. Sancho est chevalier pour Pânça, et ne l'est pas pour un autre; ils . teront bieii de charrier àwii , et je juro

Dieo que , sUk n'ont pas de quoi payer leur rançon^ à moins que d'èlre chrétien^ je leur casserai la tête, de Turc à Maure. Je crains que tu ne ][iarles trop en Tétat où tu es , dit don Quichotte > cela n'est pas bon pour ta tète. Je le crois bien, dit Sancha$ mais dites donc quelque chose pour m'entretenir , car je suis en humeur d'écouter et d'en profiter; je me sens bien mieux , et Dieu sait pourquoi , car s'il y a des enchantements, il y a des enchanteurs; à bon entendeur, salut. Dites-moi quelque chose de la chevalerie. Je sais déjà combattre i appr^aea-moi comment il faut parler^ comment il faut s'y conduire , et en peu de mols> afin que je le retienne mieux. Yeux^tu que je te dise ce que c'est que la chevalerie en deux mots, et ce que c'est que le caractère du chevalier errant? CMs nunguam satiari , et impigrum esse êd laboreê, c'est à dire qu'il ne faut jamais se gorger de viande, et qu'il faut être infatigable au travail. Ah l ah! répliqua Sanfiho, le latin n'est pas si bon que je pensais, je m'tti tiens ji notre langue. Et qui a dit cela , monsieur ? quelque chartreux qui avait envie de jaser , ou bien peut-être Amadis, dans le temps qu'il faisait pénitence. Mais on n'a que faire de donner de pareîUes leçons aux chevaliers , cela naît avec eux, on ne le pourrait dire en moins de mots : Mourir de faim , et suer à grosses gouttes. Comme ils allaient continuer^ Qttitterie entra dans la chambre , avec le dbirurgien, qui venait visiter le malade. Madame Quitterie, dit Sancho, soyez la bienvenue; je me porte mieux , grâces à vos soins et à l'habileté de monsieur le chirurgien , et je dirai partout qu'il n'y a que bien et qu'honneur dans votremaison» Je ne vois point le sâgneur Basile, dit don Quichotte. Il est allé à lâchasse pour voir a'il n'apportera point quelque chose au goût de M. Sancho , dit Quitterie. Oh 1 vraiment , madame , il n^est pas besoin pour moi, ee n'est pas à nous autres chevaliers à être friands, cibi nunquampatiarit et le reste que je ne puis trouver , mais je sais bien où le prendre. Je veux dire, madame, que le mot de chevalerie, c'est diète sur diète, et il n'y a pas plus de dièle dans toute l'Allemagne. Encore fautil manger^ dit le chirurgien, car dans vo-

tre métier il se dissipe beaucoup d'esprits, et il faut que les yivres les remplacent, parce qu'à toujours prendre et ne rien mettre, il n'y a bourse qui ne se vide. C'est ce que je dis tous les jours^ dit Sancho, et le monde est si incrédule^ qu'on ne mVn veut pas croire ; mais c'est assez qne vous le croyiez, monsieur lechirui^en, jenW veux point davantage. Ah, bon, bon Uit Quitterie , qui regardait par la fenêtre, il me semble que Basile a fait une beurense chasse. Basile entra, un grand lerrant attaché sur ses reins, un lapin à la main, et dit à don Quichotte : Monseigneur, voilà de quoi réjouir le malade, etjem'en vais l'apprêter tout à Theure , car fan et l'autre sont de l'année, et cela sera tendre comme une pucelle. Au moins, monsieur Basile , dit Sancho, je vous prie de retenir M. le chirurgien à souper; il est de mes amis , et comme les chevaliers errants ne donnent point d'argent , il faut qu'ils paient de courtoisie. Cependant , s'il en voulait, je ne suis pas plus chiche qu'an autre; mais l'ordre le défend , et ce n'est pas à moi à établir de nouvelles coutumes. Je n'ai point besoin d'argent , monsieur le chevalier, répondit le chirurgien : je me fais honneur de rendre service à votre chevalerie, et quand vous voudrez, tous mes instruments sont à votre service. Je vous suis bien obligé , dit Sancho ; aussi sont bien au vôtte mon épée et ma lance: l'une perce bien et l'autre taille de même. Etes- vous, marié , monsieur? demanda Sancho. Un peu, dit le chirurgien. Ce ne saurait être si peu que ce ne soit beaucoup, répliqua Sancho ; j'en suis fâché pour l'amour de vous, je vous aurais pris pour mon écuyer. J'en suis fâché aussi poor l'amour de voi|S , dit le chirurgien, car c'est mon premier .métier. Quoi ! dit don Quichotte, vous avez été écuyer de chevalerie? Oui, monseigneur, et de la plus errante : je crois avoir fait plus trente-dnq mille lieues en trois ou quatre ans. Et d^où vient donc que vous avez quitté le métier? demanda don Quichotte; ce n'est pas que vous en soyez dégoûté ?INcu m'en préserve, je Testime et l'honore, et j'y serais encore sans un petit accidents Je vous prie que je le sache , dit don Quichotte , à la pareiUe. Le cfaktMrân (ht fAdié de s'é-

tf •

BON QUICHOTTE

tre embarqué; mais croyant qaHl pouvait dire tout eo qui lui viendrait à la bonche, et que cela ne manquerait pas de réussir avec des gens qui prenaient des autruches pour des chevaliers^ il hasarda tout ce qui lui vint à Pcsprit. Volontiers, monsieur , dit*it, mais il y a des choses bien secrètes, et je ne voudrais pas qu'elles fussent rapportées : il irait de ma vie. Vous êtes en sûreté, dit don Quichotte, de la part de ce chevalier et de la mienne; vous savez à quoi nous engage notre profession , et je crois que le seigneur Basile et madame Quitlerie ne vous sont pas suspects non plus. En tout cas , je vous en réponds au nom de celle qui est dame de mes pensées. Et il fit un grand soupir en prononçant ces dernières paroles. Toute la compagnie s'assit auprès de Sancho , et le chirurgien j d'un ton d'orateor , commença ainsi son histoire, qui ne sera pas assez longue pour faire un nouveau chapitre.

Mon père, qui s'appelait Ramircz, dit le chirurgien , était Biscaïcn , noble de profession , et vaillant de naissance. Il aurait eu beaucoup de bien , si ses voisins ne lui avaient point disputé leurs terres, qui resserraient tellement la sienne , qu'il n'avait presque qne-sa maison ; et^ comme il n'avait point de titres pour prouver que ces terres lui eussent appartenu, et que d'ailleurs les tailles le ruinaient, il sévit contraint , à la flear de son âge , de chercher fortune dans les pays étrangers. Après avoir couru toute l'Europe, depuis les monts Pyrcnècsjusqu'aux portes de Cadix, il se fixa sur la côte d'AImerie, et fit connaissance avec un Arabe , qui le prit tellement en affection , qu'il lui apprit la magie au bout de deux ans , et lui donna sa tille en mariage, ravi de ce qu'il y avait déjà un an qu'elle m'avait mis au monde. Ma mère s'appelait Urgande^ et les généalogistes du temps disaient qu'elle venait en ligne droite, de mâle en mâle, d'Urgande la Déconnue , qu'il n'y a si petit ni grand qui ne la connaisse; et on nommait ma mère Urgandc la Gaillarde , parce qu'elle était de la meilleure humeur du monde.

Mon père, étant devenu enchanteur et ennemi des chevaliers errants, ne son* geait qu'à leur jouer quelque mauvais

tour : il en noya un jour trentf -cinq dans la montagne Noire, il en pendit une antre fois quarante-cinq ; il en avait encore cinq milledans lesprisons de ses châteaux quand il eut envie de faire pénitence : de là viçnt qu'on trouvait si peu de chevaliers errants depuis soixante ou quatre-vingts années.

Il les mit donc en liberté, et se retira dans les AIpulcharres. Mais je vous fais l'histoire de mon père au lieu de vous faire la mienne. Mon père m'avait appris la magie, quoique j^eusse à peine neuf ans : c'était seulement la magie blanche, parce que je ne voulus jamais tâter de la noire , qui n'est propre qu'à faire du mal. Ma pauvre mère , devant Dieu soit son âme ! mourut d'une apoplexie que lui donna un médecin qu'elle n'avait pas voulu épouser; et moi , qui avais en ce temp»-là dix-huit ans, et me voyais sans père ni mère, je m'en allai dans les pays étrangers^ pour voir si je n'attraperais point quelque gouvernement , parce qu'on ne voulait pas m'en donner en Espagne. Un beau jour que j'étais dans la Chine , garçon perruquier, un chevalier errant vînt pour s© faire faire la barbe. Je la lui fis si bien , et il en fut si content , qu'il me demanda A je voulais lui servir d^écuyer , et qu'il me ferait grand seigneur. Je me débauchai, je le suivis ; nous allâmes au Pérou ; dans le voyage , notre vaisseau se brisa contre le mont Caucase, et nous pensâmes boire plus que de raison. Noos en primes un autre , et nous arrivâmes en huit jours à la côte de Malabar , à trois lieues dfu Pérou ^ et nous fîmes le reste à pied. Mon maître, qui s'appelait Christophoris des Éléphants, parce qu^il en portait trois sans nombre dans ses armes, livra vingt combats au Pérou contre les chevaliers du pays, et, ayant tué un chevalier indien d'un coup de lance, dans un tournoi que donnait l'évéque du lieu , les parents du mort le voulurent mettre en justice , disant qu'il l'avait mal tué. Nous eûmes de la peine à nous sauver, parce qu'en ce temps-là on n'allait au Pérou que par mer ; mais un jour que nous étions sur un rocher ^ nous vîmes arriver un esquif à rames qui s'arrêta devant nous. Mon maître , qui savait bien ce que cela voulait dire, sauta vite dedans^ et moi après lui; mais, n'ayant

sauté qac sur le bord , je me troafai aussil6tau fond de la mer , qui a bien deux lieues de profondeur en cet endroit. Le chirurgien s^arréia quelque temps comme pour prendre haleine, mais apparemment pourvoir comment il s^en tirerait, non pas qu'il manquât de mémoire , mais seulement d'imagination. J'étais bien embarrassé, coatinua-t-il, pour revenir sur Peau, quand un brochet monstrueux vint pour m'avaler. Je me souvins alors de la magie que j'avais apprise en mon bas âge : j'arrachai vite une branche de corail , et y la fourrant dans la gueule du brochet, il se trouva si empêtré qu'en se débattant il remonta sur l'eau ; et moi , qui n'avais point abandonné ma branche de corail , je m'y trouvai avec lui. L'esquif, qui m'avait attendu, me reçut à bras ouverts^ nous eûmes le brochet , dont mon maître fit présent le lendemain à l'empereur de Trébisonde , chez qui nous arrivâmes sur les huit heures du matin. Nous n'eûmes pas été un mois à la cour de l'empereur ,

3ue la princesse sa fille devint amoi^rcuse e Ghristophoris, et une de ses demoiselles de moi. L'empereur n'avait point d'autre enfant que la princesse, et il la voulait marier au roi du Japon , qui avait promis de se faire chrétien ; mais elle ne voulait point de lui^ et, comme elle était sage, elle pria mon maître de Teulever. Il m'en fit confidence comme homme d'exécution.

DON QUICHOTIl.

et me chargea de penser aux moyens d'en venir à bout. J'achetai vite cent chevaux de l'argent que j'avais apporté des Iodes Occidentales ; je les fis monter par cent cavaliers choisis et bien armés; et, un soir que l'empereur dormait, nous forrimes la garde du palais ; mon maître prit la princesse avec toutes ses pierreries , cl moi sa demoiselle , et, les ayant jetées en croupe, nous sortîmes de la ville sans em péchcment. Mais à peine avions-nous fait trois lieues , que quatre mille hommes des troupes de Tempereur nous vinrent attaquer. Mon maître en tua bien deux mille, j'en tuai environ trois cents; mais, nos cavaliers ayant pris la fuite, et le cheval de mon maître ayant été tué sous lui de coups de flèches , il fut accablé du reste de la troupe. On lui fit couper la tète , dont il mourut; la princesse fut rasée et mise au couvent , ma maîtresse exilée aux îles Antilles, et moi , déguisé en capuci» , je me sauvai par le Mongol. De là^ filant du côté do la grande Arménie, je me rendis en Espagne , où je me mis à exercer la chirurgie , qi^c j^avais apprise en cliemiD, avec une grande connaissance des simples. Ainsi finit Thistoire du chirurgien ; et ilétait temps pour lui, car il ne savait pins que dire; il était temps aussi pourSancbo, qui mourait de faim, et il esl temps de finir ce chapitre.

Page 1