‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 102 sur 136 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Qui contient plusieurs puenlités profe'rccs par maître Chrysostôme*

On apporta la table auprès de Sancbo, & qui le chirurgien avait défendu de se lever, et on servit une bonne éclAnche avec de l*atl, le levraut et le laperes^u. Quitterie demanda à Sancho s'il avait appétit. Je l'avais dés hier, dit-il, et, comme je ne m'en suis pas servi, il est encore tout entier. Tant mieux, dit Basile, et quand vous aurez bien dormi cette nuit, vous eu

aurez autant demain, et nous essaierons de le contenter. Demain? dit don Quichotte : il ne faut pas si longtemps fouler son hôte. Gomment, monseigneur, dit Qujlterie, vous n'éfes pas arrivé que vous parlez de vous en aller ! Gela ne sera pas ainsi, s'il vous plaît, et maître Ghrysost me, que voilà (c'était le nom du chirurgien), vous dira que le seigneur Sancbo

nVnt point en élat de partir de (rois joars. Si ferais-je bien, dilSancho^ si je pouvais me rcraaer ; mais voyons un peu si ce mouton ne me raccommodera point. Du mouton^ ditChrysostôme^cVst une viande cbaude et nourrissante^ et nous ne le permettons point à nos malades. Il y a de Pail^ qui le corrige, répondit Sancho. Eh Wen, dit-il, donnez-moi de ce levraut, du même endroit qu'on a don né à monseigneur don Quichotte. Dieu vous en garde ! repartit le chirurgien ; une viande lerrestre et mélancolique dans le temps qu'il faut songer il vous égayer Pesprii pour dissiper les vapeurs fuligineuses qni vous offusquent le cerveau! il faudrait autant vous mettre entre les mains de l'exéculeur. Autre Tirteafuera! s'écria Sancho. Cela était bon quand j'étais gouverneur, et quMI y avait un médecin gagé pour veiller à masanté; à cette heure que je suis chevalier, je me gouverne bien moi-même. Ce n'est pas , dît Cbrysostôme, que, si vous vouliez manger le levraut avec le vinaigre et le poivre , vous ne puissiez le faire. Eh biei^ je le mangerai comme cela, répondit Sancho ; qu'à cela ne tienne. On lui en servit en même temps une cuisse, dont il ne fit que deux morceaux; puis, il avala un bouillon comme le matin : Alaitre Chrysoslùrae , dit-il , voilà un bon confortatif ; et n'y a-l-îl point une invention pour me faire manger de celte éclanche sans qu'elle m'échauffe? Oui. il y en a une, et c'est Avicenne qui la donne dans ses Commentaires sur Dioscoride. Que dit-il? demanda Sancho. Il dit, répondit le chirurgien , que les choses semblables se guérissent par leurs semblables ; que, le mouton étant d^une complexion chaude et Tail chaud , ils sont le correctif l'un et l'autre, et qu'entrant dans un estomac échauffé, soit par le tempérament, soit par quelque cause externe, comme l'est à présent lo vôtre, la sympathie fait un effet admirable; au lieu que, si on donnait quelque chose de froid, cela ferait une aulipéristasc dangereuse. Mais il faut prendre garde de bien arroser, et d'une bonne dose, pour délayer les matières, parce qu'autrement> les matières venant à se conglutiner, le foie aurait de la peine à faire une bonne digestion. Je n'ai point

étudié, dit Sancho, mais j'entends cela comme mon Paier. Yoilà ce que c'est que de parler clairement. Mordienne, j'aime cet Avicenne, et, s'il a jamais besoin de moi , vous pouvez lui dire qu'il me trouvera. Il avala le mouton comme il avail fait du levraut, et but encore un grand coup à la santé de Cbrysostôme. Ah ! je me suis trompé, dit le chirurgien : Aristote dit que les con traires se guérissent par leurs contriaiires. Ma foi, je lui demande pardon^ repartit Sancho : il y est logé, il aurait bien de la peine à dénicher, et je m'en tiens à cet Avicenne. Pourquoi l'autre est-il venu si tard? Don Quichotte, qui n'avait point.parlé, et qui avait quelques doutes sur l'histoire du chirurgien, demanda s'il avait jamais étudié la carte. Pas trop, répondit-il : je ne l'ai étudié que par les voyages; et comme on ne peut pas toujours prendre les hauteurs^ faute d'instruments, je me suis peut-être bien trompé de quelques lieues : n'est ce pas ce que vous voulez dire, monsieur le chevalier? Oui, répondit don Quichotte: il y a eu quelques endroits contraires à ce que nous apprenons par les caries géographiques; néanmoins cela peut s'accommoder... Et d'autant mieux, interrompit le chirurgien, qu'une partie de mes voyages s'est faite par enchantement, parce que mon père, à qui Dieu veuille prêter vie, prenait soin de moi, connaissant par son art que je me trouverais en grands dangers. Est-ce que vous avez encore votre père? demanda Sancho. Oui, s'il n'est mort depuis trente ans que je ne l'ai point vu, répondit Cbrysostôme. Je n'avais jamais entendu direqu'à vous, reprit donQuichotte, qu'il y eiU des brochets dans la mer. C'est dans les mer^ étrangères, répondit le chirurgien. Vraiment, il y a bien d'autres choses plus extraordinaires : si je n'avais pas.craint d'être trop long, j'en aurais bien raconté d'autres.; et puis , monsieur le chevalier, comme vous savez, le poisson monte toujours ; des étangs ils vont dans les rivières, et des rivières ils vont à la mer ; et il n'est pas plus étrange de voir un brochet dans la mer qu'un Espagnol dans la Chine. Vous avez raison, dit don Quichotte ; mais il me semble que ce n'est pas monter que d'aller à la mer^ parce

Si'elie est piaf basse que tout le reste, ui^ dans ces paj8-€i> repartit le chirurgien : mais dans les autres pays, où les gens sont si difTéréns de nous^ de moeurs^ d'esprit, de langue, de coutumes et d^habits , tout est différent aussi ; comparez seulement nos rats d'Espagne avec les élé« phants do l'Asie^ et nos moineaux arec leurs autruches » et regardez la disproportion I Pour les autruches, monsieur le chi« rurgien, je vous demande pardon, dit Sancho : vous savez bien vous-même ce que c'est, et je ne le sais que trop. Il ne faut point faire de comparaison des enchanteurs aux oiseaux , car tous les enchanteurs sont tout ce qu'ils veulent. Cela est vrai, ditChrysostôme ^ mab entre amis il ne faut point faire ces petites chicanes. Le repas finit avec la conversation } et don Quichotte admirait les divers événements du chirurgien ^ ct^ s'en trouvant plus animé à la recherche des aventures, il dit à

Quitterie : Puisqu'il faut faire ici qadqne séjour, madame, et qu'autrement ce serait vous désobéir, au moins dois-je le rendre digne de vous et de la chevalerie. Yoiis nous avez comblés de faveurs , je vous es demande encore une : c'est de me permettre de soutenir, deux jours durant, contre tous les chevaliers qui passeront, que votre beauté l'emporte sur celle de toutes leurs dames. Monseigneur, vous me faites bien de l'hooneur, répondit Qaitt^ rie, mais je ne pense pas que vous trou?iez beaucoup d.e chevaliers dans ce canton. Il y en doit avoir maintenant de reste, dii don Quichotte, puisque Bamircz en a mu cinq mille en liberté; et en tout cas il en passe toujours quelqu'un ; et si cela n'arrive pas, ce ne sera pas ma faute. Quitterie demeura d'accord de tout ce qu'il voa- Ittt , et il résolut d^élre au lever de Tanrore sur le faraud chemin.

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