‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 103 sur 136 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Aventures illustres et glorieuses pour don Quichotte.

Don Quichotte, qui ne dormait pas aisément, et qui avait un grand dessein en tète, était debout le lendemain avant trois heures du matin. Il sella promptemcnt Rossinante, tout armé, et se jeta légèrement en selle h Taide d'un perron de trois pieds do haut qui était à la porte de l'écurie. Le premier chemin qui se présenta fut celui qu'il suivit. H trouva quantité de pajsans qui allaient aux champs, et il leur demanda s'ils voyaient souvent des chevaliers errants par la campagne. Monsieur, dirent quelques uns, on ne voit pas beaucoup de chevaliers , mais il passe toujours quelqu'un. Il marcha une bonne lieue sans fsyre do rencontre; et , se trouvant auprès d'une prairie, il mit pied à terre pour faire des rèdcxions amoureuses , on attendant quelque aventure. Il laissa paître Rossinante^ qui en mourait d'envie;

et lui , appuyé sur un chêne , sa lance loprès de lui , et l'écu pendant à une branche, se mit à rêver, soupirant de temps en temps, et quelquefois accusant sa mauvaise fortune et tout ce qu'elle lui faisait souffrir. Il se croyait Amadis dans cette profonde rêverie, et il se réveilla au bruit qoc faisait un cavalier qui venait vers lui avec un fusil sur les arçons. Il monte vilcsnr Rossinante, embrasse son écu, et la lance au poing, il court se poster au milieu du chemin. I^ cavalier n'était plus qu'à dix pas de lui , et il vit fort aisément quMl était bien monté, assez bien vêtu, raaisqn'il avait la mine un peu farouche; il ne doota point que ce ne fût une aventure, et il lai cria d'un ton impérieux . Arrête, chevalier ! L'antre retint la bride. Quel dessein peux-tu avoir, continua don Quichotte, d'être si matin en campagne avec des

aimeflà feu? Le cavalier^ comme interdit; ne Mvail que répondre , ni qui pouvait être rbomme qui lui parlait de la sorte. Don Quichotte^ augurant mal de son silence : Tu m'as bien la mine, diiil^ d'écumer des grands chemins^ et moi je t'apprends que Dieu m'a fait naître pour châtier des gens de pareille trempe; mais, pour ne te point surprendre, quoique j'en puisse user autrement, prends du champ ce que tu voudras , et voyons qui a meilleure cause. A ces mots, don Quichotte, se Toidissant sur iesétriers, caracola, et revenant sur son adversaire, sans prendre garde qu'il n'avait pas bougé de sa place, il lui porta un coup de lanoe qui transperça de part en part sa casaque, et le heurla si fort de son cheval en passant, qu'il le renversa par dessus la croupe. Le cheval du cavalier, épouvanté du choc, fit cinq ou six ruades, et jeta son fusil par terre ; le coup partit en même temps et le fit fuir à toute bride. Don Quichotte crut que son adversaire l'avait tiré, et, comme il avait toujours été ennemi des armes à feu, qu'il regardait comme une invention diabolique et indigne de la franchise des chevaliers, il songeait en lui-même à sortir du chemin , de crainte que l'ennemi, venant à recharger, ne triomphât de lui; mais ne se sentant point blessé, il retourna sur le chevalier avec une furie digne de la fierté de Rodomont, et, la pointe de la lance â la gorge : Tu périras, lâche, lui cria-t-il : je ne me trompe point en te prenant pour un voleur, indigne canaille, vous n'avez de la résolution que pour attaquer à votre avantage. Le cavalier était étendu par terre tout en un monceau, mourant de peur, et se croyant effectivement blessé à mort du coup de lance et du coup de fusil. Mais des qu'il vit la pointe de la lance si près de sa gorge, et que don Quichotte le regardait avec des yeux menaçants : Monsieur le chevalier, dit-il, je ne suis point un voleur; je suis gentilhomme, et j'allais trouver à une licuc d'ici un de mes amis pour chasser la matinée ensemble. A d'autres, repartit don Quichotte ; il faut que je venge le public. Il le fit lever. L'ayant meneau pied d'un arbre, il l'attacha avec les courroies de sa gibecière, dont il jeta le plomb et la pou-

dre, et, après lui avoir lié les mains de ses jarretières, qu'il lui 6ta : Tu es indigne de mourir de la main d'un chevalier errant « lui dit-il ; mais on ne manquera pas de te reconnaître » et on fera bientôt justice de tes crimes.

Don Quichotte laissa le malheureux, et s'éloigna triomphant , ne doutant point qu'il ne passât bientôt pour un Hercule moderne, dont la valeur et la force purgeaient les grands chemins de scélérats.

Il lui pritpourtant un scrupule de ce qu'on pourrait dire qu'il faisait le métier d'archer, en arrêtant ainsi les voleurs ; et cet odieux nom de recors ne pouvant convenir à la dignité de sa profession , il s^approcha pour le mettre en liberté, après lui B.y>iv fait jurer qu'il mènerait une meilleure vie. Le cavalier, qui le vit revenir > ne douta point que ne fût pour l'achever> et> aussitôt qu'il fut devant lui : Hé^ monsieur le chevalier, lui dit-il , je vous demande la vie : je ne suis point un yoleur , et si vous voulez venir avec mol, j'ai ici des voisins qui vous en répondront. Qui es-tu donc, demanda don Quichotte^ pour te lever si matin, et courir les granda chemins? Je m'appelle Osorio, et je demeure à une lieue d'ici , chez Gamache le Riche, qui est bien connu de tout le monde. A ce nom , don Quichotte s'arrêta j et se mit en devoir de le délier. Ne connaissez-vous point le seigneur Basile? lui demanda notre héros. J'allais chez lui quand vous m'avez arrêté, dit Osorio, et m'imagine que mon cheval est allé m'y attendre. Quand cela ne serait pas, repartit don Quichotte, je vous réponds d'un cheval, et avant que la journée se passe. Mais allez vous-même m'attendre chez Basile : je vous y troi^verai tantôt. Si vous m'eussiez dit d^abord où vous alliez, et qui vous êtes, vous m'auriez épargné la peine de vous combattre, et vous n'auriez pas couru risque de vous faire couper la tête, comme j'en ai été tenté. Êtes-vous dangereusement blessé ? dèmanda-t-il encore. Jo crois que non, monsieur le chevalier, répondit Osorio, mais je suis bien foulé do ma chute. Je nopuis pas vous donner mon cheval, dit don Quichotte , parce que jo suis engagé dans une affaire dont je nfi puis me dispenser sans coo^trevenir â ma

profession; mais atlende2-moi là une neurc^ el je vous en ara<^nerai à choisir. Monsieur, il n^en est pas besoin, répondit Osorio, je m'en vais vous attendre chez Basile. El il partit aussitôt, bien soulagé de Is^ terrible fravcur que noire chevalier lui avait faite.

Jamais eu sa vie don Quichotte ne s^était vu si glorieux.

Pendant quMl s^érigeait lui-roémc des trophées, il se trouva dans un carrefour , où, faisant face de tous cùtés, il se mit à crier : Je déclare à tout l'univers que deux jours durant, depuis les quatre heures du matin jusqu^à sept heures du soir, je soutiens que Qui lier ie est la plus belle et la plus vertueuse dame de toute la contrée, fout ce qui le fâchait , c'était de n'av<^ir point de montre pour régler ses heures, parce qu'il était le plus exact chevalier de son siècle^ mais il élait bien sûr de n'v pas manquer en se levant avant le soleil, et ne se retirant qu'après lui. Il cria cinq ou six fuis; et, vopnt que personne ne se présentait : Lâches, dil-il, vous n'osez paraître^ c'est pourtant un seul chevalier qui vous défie, et je vais vous dénoncer à toute la terre, comme indignes de porter le titre de chevaliers, et déclarer par un acte authentique vos dames déchues du privilège de la beauté. Ces termes pleins d'arrogance n'eurent d'autre effet que d'enrouer notre chevalier, il élait au désemoir de crier inutilement; et, s^imagi- Jiant qu'on n'osail paraître parce qu'on redoutait son bras invincible^ il redoubla ses çjfis : Où éles-vous donc, chevaliers, d/lil, qui avez si longtemps gémi dans giis fers de Ramirez? Vous méritiez bien d'être esclaves , puisque vous faites un si mauvais usage de la liberté; paraissez tous, cinq mille à la fois, el avec vous tout ce qu'il y a d'enchanteurs, que je purge tout d'un coup la terre cl de scélérats et de gens inutiles à la république.

Il songeai l déjà à changer de poste, après avoir occupé le sien trois heures, quand il vit venir à lui deux troupes de gens et un cavalier à la tète de chacune, avec quantité de banderoles et quelques instruments qu'il prit pour des clairons el des trompettes. Il les attendit en bonne posture, et, comme ils furent assez près

pour t'entendro t Arrêtez ! leur cria-t-il ; vous savez bien pourquoi je suisàci et ce que je viens de dire ; il faut le confesser toul «î rhem'e, ou vous préparer au combat. Ces gens s'arrêtèrent un moment pour considérer cette figure bizarre, dont iis étaient doublement effrayés, carc'èl&it une troupe de Bohémiens qui ne s'épargnaient pas à marauder, et ils craignaient que ce ne fiU un des cuirassiers de la maisoji du roi, et qu'il n^ <^n eût d'autres de cachés qui les attendaient pour se .saisir d'eux; d'ailleurs ils n'<ivaient pas entendu les paroles de don Quichotte.' Comme ils virent qu'il n'en paraissait point d'autres, un des capitaines se détacha pour lui demander ce qu'il souhaitait. Quand don Quichotte le vil venir avec son teint enfumé et la barbe retroussée, il se mit dans la tète que c'était quelque prince africain, el qu'il }' avait de la gloire à acquérir. Il courut sur lui la lance en arrêt, sans rc garder si le prince en avait; cl il Taorait percé de part en part, si le Bohémien, qui était un lin matois, n'eût esquivé le coap en le parant d'une canne qu'il avait à la main, et se renversant sur sou cheval; mais il fut renversé par terre, de la furie dont notre héros le rencontra. Don Quichotte, ajant fourni la carrière, retourna sur lui l'èpée à la main, et, le voj^anl démonté : Vous êtes vaincu, dît-il, chevalier \ mais il faut confesser ce que vous savez. Je ne sais ce que c^est, dit l'autre; mais, si vous vouiez bien le rci)éter, je verrai si je puis le coufi'sser sans blesser ma conscience, el il lui dit cela en son langage de Bohémien; ce qui confirmait encore don Quichotte que c'était un étranger qui ne parlait pas bien espagnol : Seigneur Maure, dit-il, je pourrais bien me dispenser de le re[)éler, car la chose parle de soi-même; mais la courtoisie qu'on doit aux étrangers m'oblige de Ce le redire : Je soutiens ici que Quitterie surpasse la beauté de toutes les princesses du caulon, et de toutes les damtsélrangércs; tu es déjà vaincu, el il y va de la léle de nier une vérité si constante. Au moment où don Quichotte était sur le Bohémien , répée à la main, Pautre capitaine courut au secours de son compagnon, el avec lui cinq ou six drôles délibérés, avec des^pées

DON ODICHOTTE.

et des espèces de javelols; cl don Qq^^ cboUc^ ieii voyant venir : A la bonne bearcy cavaliers^ dil-il, venez en troupe , accourez en corps d^armée, et MabcMnct à la tékv l't vous allez voir beaa jeu! Il allait fondre sur eux, après avoir invoqué la dame de ses pensées^ mais le premier capitaine, quicrojait sortir d^af faire sans qu'il en coûtât de sang, leur cria de s'arrêter, ce qu'ils firent, et il dit à don Quichotte : Seigneur chevalier , je suis vaincu, mais c'c^t par la faute de mon cheval, tu nVn dois point tirer avantage : mais je te prie de considérer ma princesse, et , si (u ne la trouves pas plus belle que celle que tu dis, j'avouerai ce que tu voudras : c'est toi-même que j'en fais le juge. Accorde-moi cela, de grâce ^ ce n'est qu'un moment de retard. J'y consens, repartit don Quichotte, à condition que tu jureras^ foi de chevalier, que tu ne te relèveras point jusqu'à ce que je te le permette. Je le jure, dit le Bohémien, et encore par la princesse qui règne sur mon amc. En même tem|is on amena une Bohémienne de soixante ans, couleur d'olive d'Espsignc, avec des cheveux d'un noir de né' gre, et presque aussi crêpés, un visage à se mirer comme dans une lame dVpéc , d'ailleurs gaillardement velue, avec cinq ou six plumes de coq sur la tète, et un tour de grains de verre au cou, que don Quichotte prit pour les plus belU*s perles orientales. Notre héros alla d'un air galant audevant de la princesse^ et, crovant qu'elle voulait descendre par respect de son palefroi, il sauta vite à bas pour la prendre; mais die était déjà à terre, où, ayant fait une grande révérence à don Quichotte, dans le temps qu'il voulait saluer son altesse, elle se mit à danser la sarabande avec des castagnettes, et dit ns la perfc^ction; elle s'approcha ensuite de doh Quichotte, et lui sauta au cou. Il en fut tout surpris, joais il sut après que c'esl une civilité africaine. JUon biau chevalier, lui dit-elle, tu voyiez il tes genoux (et elle s'y jeta aussitùt), une princesse malaisée, qu^un maa dit empereur avié par ja'ousie déchassée de ses états. Et elle se mit à pleurer. Cou solez-vous, madame, dit don Quichotte ; Je ciel est trop juste pour soutfrir plus loDgiemfs de semblables violences; et il

ne sera pas dit que, le chevalier des Lions vivant, elles soient demeurées impunies.' Donnez-moi un rendez-vous, et j'irai recevoir les ordres de votre altesse. Je t'écririé, monseigneur, je t'écririé; j'avié seulement une grâce à te demander, mon aimable Adonis, qui étié de donner la vie au prince que vous l'avié vaincu , et qui ne l'avié jamais été par aucun chevalier. Je la lui donne, madame. El il alla luimême le relever, avouant que la princesse était la plus liellc étrangère qu'il eiU vue en sa vie. Et moi, seigneur chevalier, dit le Bohémien, quelque intérêt que je prenne à la princesse, je confesse que la vôtre est inc imparable : vous m'avez vaincu les arm<!sâ la main, mais je ne saurais souffrir que vous me vainquiez encore en courtoisie. Don Quichotte te pria de lui dire son nom, après lui avoir dît le sien , et il répondit qu'il s'a()pelait don Muley Andalla Bracamont, de Tingitane, et la princesse sa femme Fatime Zoraîde Coya Mania.

Est ce, dit don Quichotte, que la princesse est descendue des Incas? Du premier Inca du monde, répondit le Bohémien, dont le cadet vint se fixer sur les côles d'Afrique, où il fonda cinq ou six royaumes, dont elle est héritière ; mais Mahcmad Zegri , empereur de Maroc, l'eu a dépossédée, et elle est obligée de courir le monde pour chercher des chevaliers errants qui la puissent remettre sur le trône. Je l'ai déjà essayé, mais inutilement. Voilà le prince son frère, continuâ-t-il, montrant Tautre capitaine bohémien , qui est un des meilleurs chevaliers errants du monde, et qui sera bien aise de vous faire la révérence. Dou Quichotte le salua avec beaucoup do civilité, et l'ayant tendrement embrassé , lui demanda son nom , parce quMt était bien aise do connaître de toute manière un prince de son mérite. Je m'appelle, répondit le Bohémien^ Euphorbe Exupère Pantaléon Mirfa de Mingreii. Ces nomslà sont chrétiens, repartit don Quichotte: Aussi l'ai-jc été, dit le Bohémien, et le suis encore dans l'àme. Et pourquoi n'en faites-vous donc p<as profession 7 demanda don Quichotte. Parce que le grand seigneur m'a promis de me faire rendre mes états, répondit-il, et je suis obligé de paraître roabomèian devant lai. Don Qui-

chou* lui pcomit fon seeoars mus qo^ eût befoia de recoarir à an prince infidèle. Sur cela ik s^embrastèrenl et §e jurèrent tmeamiliééternelle. Don Qaicboile alla ensuite à la princesse Coja , et après loi avoir fait un compliment il se baissa poor baiser le bas de sa robe. Elle était si succincremcjnt vêtue, qu^elle n'avait quesa seule jupe, (ans chemise, de sorte que, la voulant porter à la bouche, il lui découvrit toutes les jambes quVUe avait nues ; et la couleur lui utjuger qu^elle portait des bas de soie feuille morte, et qu'elle était parfumée depuis les pieda jusqu'à la tête, et il en fit ainsi l'histoire chez Quitterie. Lorsque don Quichotte voulut mettre la prin* cesse sur son palefroi, elle dit qu'étant étrangère, elle ne connaissait point la monnaie du pays, et qu'elle s'j trompait souvent. N'aurié-tu point, dit-elle, mon gentil chevalier, quelque pièce d'or dans ta bourse? Le courtois don QuichoKe la tira aussitôt, et la lui présenta toutou verte. Elle en prit trois ducats d'or et deux auires pièces pbis grandes y qa'elle so mit à

considérer quelque temps, demandant de quel prix elles étaient. Il le Im dit, el h princesse, avec un aimable souris : Je les gardié, dit-elle, en signe d^amitiéet comme catholique : car je n'aimié point la monnaie lurqne, et je te prié aussi pour IV mour de moi de garder des médailles de mon pays. Elle demanda en même temps sa bourse, que lui apporta une jeune Bk>hémienne, se prosternant devant elle le front en terre, et elle y prit une douzaine de petites pièces d'alchimie, de différentes figures, qu'elle donna à don Quichotte, l'assurant qu'il n'y avait rien de plus curieux dans tout le Levant ni au Mexique. Don Quichotte, ravi de sa franchise, re> commença ses compliments, embrassa de nouveau les deux princes avec mille protestations d'amitié, et fit mille excases à Bracamont de l'avoir attaqué sans le connaître ; mais qu'étant chevalier, il n'avait pn s'en dispenser. Après quoi ils se séparent parfaitement satisfaits les uns des autres.

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