‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 105 sur 136 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

ÀTçutiire 011 don Quichotte perdit 8«ii cheval» qui lui fut rendu par l'enchanteur Parafa ragaramus.

C'était la Bohémienne qui avait procuré à don Quichotte tontes ces rencontres; l'ayant aperçu à Tentrée du bois » elle avertit le capitaine Bracamont^ que don Quichotte était en campagne^ et le Bohémien^ voulant se divertir^ fit la partie avec trois de ses camarades des plus madrés, quMI fit déguiser, tandis que lui prit un habit d'ermite. Ils s'étaient mis sur «ne hauteur d'où ils observaient don Quichotte, et, ils lui jouèrent le tour que nous venons de voir, prenant bien garde d'éviter les coups de don Quichotte^ et ne voulant lui faire d^autre mal que de se moquer de lui ; ce qui leur réussit parfaitement.

Pour revenir au disgracié chevalier, il s^en allait tout triste , mais d'une tristesse mêlée de fureur, menaçant en lui-même les enchanteurs qu'ils ne s'en retourneraient pas une autre fois en riant, et se plaignant de la fortune : de ce que, étant chevalier errant de si bonne foi, et qui suivait h la lettre les régies de sa profession , elle lui préparait des aventures si ridicules. Il arriva chez Basile, la mine basse et bien fatiguée. Sancho , qui était debout à la porte ^ lui demanda ce qui lui était arrivé^ et où était Bossinante. Don Quichotte ne répondit que par un soupir, et le bon écuy er, jugeant qu'il avait éprouvé quelque terrible aventure où avait péri Rossinante, se mit à faire des doléances incomparables. Qu'ja-t-il donc, mon cher maître? dit-il en pleurant^ où es-tu Bossinante, trop fidèle compagnon de toutes nos malencontres? qU'as-tu trouvé de si farouche qui n'ait respecté ni ton Age, ni ta profession, ni tes services? Quoi l ajouta-t-il , après tant de victoires où tu as eu une si bonne part, je te verrai peut-être, comme de misérables reliques de cheva-

lerie, écorché comme une mazette, et dévoré (tar des loups et d'autres animaux immondes qui n'auraient osé te regarder vivant entre les deux jeux ! Aïe, aïe, forlune ! Ne te désole pas, Sancho, dit don Quichotte : Bossinante se porte bien, et moi aussi, mais il a changé de maître. Tant pis , s'écria Sancho : il vaudrait mieux que vous eussiez changé de cheval. Ah ! vous avez donc été vaincu, mon cher maître! et celui qui battit hier deux armées sans y profiter d^un sou, parce qu'il esllibéral, s^sn revient aujourd'hui à pied parce qu'il trouve des gens qui manquent de courtoisie»

Aux cris de Sancho, Basile, Quitterie et Ghrysostôme coururent à la porte, et,* après les saluts réciproques , il leur dit d'un air triste : Il ne faut point de lauriers aujourd'hui, mais des cyprès. Et qui est mort, monsieur le chevalier, demande Chrysostôme. Ma gloire, répondit don Quichotte. Elle n'est pas morte, ou je mo trompe , repartit Chrysostôme : elle se portait trop bien hier pour mourir de mort subite. Si elle n^est pas mor(e, elle est bien flétrie, dit don Quichotte. Nous la ferons revenir, dit Basile, qui savait déjà ce qui s'était passé, Bracamont lui en ayant fait le récit. Pour l'amour de Dieu, monseigneur le chevalier, ne vous affligez point : vous nous feriez tous mourir.

Ëtes-vous blessé ? demanda-t-il. Non , dit don Quichotte, pour le corps, le^ traîtres n'ont pas eu l'avantage de me tirer du sang, mais profondément blessé dans l'àme. Puisque votre seigneurie se porte bien , dit Quitterie, rien n'est perdu ; et puisque vous n'êtes point blessé , c'est signe que vos ennemis n'ont pas eu grand avantage. Chrysostôme lui dit encore :

Seigneur chevalier, et votre clieval? C'est

ceiafironC^ dîl don Quichollc, que je ne saurais digérer , non pas pour le cbeTai , quoique je Taimasse beaucoup , mais j^ai élé jouê^ j^ai été trahi sous ombre d^bospiUliléy el je ue sais à qui j^ai afTaire, ni de qui prendre vengeance. Alors il fil le récil de ses aventures , dont tout le monde parut fort étonné. A propos , monseigneur^ dit le chirurgien, voilà uneletire quVn a apportée tantôt pour vons. Et qui? demanda don Quichotte. Un petit homme à pied , fort vilain ^ noir de visage^ bossu et contrefait. Un nain^ n^cst-cc pas^ dit don Quichotte. Oui, répondit Cfirjsostome, et il ne me Ta pas plutôt eu mise entre les mains, qu^il a disparu. Je connais cette naljon-lâ^ dit don Quichotte.

Avait-il un cor? Oui, dit Quitteriez mais il n'a point sonné. Voyous de quoi il est question^ dit don «Quichotte. Il ouvrit la lettre et trouva ces paroles :

a Quoique vous sovez le plus grand ennemi des enchanteurs z et moi celui des 'chevaliers errants, je veux pour(ant1)ien vivre avec vous, à condition que vous épargnerez les gens que je protège. Pensez-y : vous ne vous serez pas plutôt déterminé, que j'en serai informé. Si c'est en bien , je jure , comme chrétien de ne vous persécuter jamais ; si cV'St en mal , je vous déclare une guerre immortelle ^ et, j'en fais serment sur l'Alcoran, en présence de Maliomet et de Merlin , archienchanteurs. Je vous renvoie par cour toisie le cheval qife^e vous ai pris par souplesse. A Dieu, ou au diable 1

PaRAFARAGARAUUS. ))

Comment ! dit don Quichotte , il me

renvoie mon cheval, elle nain est venu â pied ! qu'est-ce que cela veut dire? On n'a point amené de cheval ici, dit Basile; nous avons toujours été dans la cour , monsieur Chrysostome et moi, nous l'aurions bien vu. Il appela uu valet, et demanda si on avait amené un cheval. Non, monsieur, répondit le valet, et vous avez la clef de Técurie. Ils y allèrent tous ensemble; et à peine don Quichotte j fut-il entré, que Rossinante commença à hennir. Le pauvre enfant, dit Sancbo , que je te baise! Vraiment, tu es d'un bon naturel , mon ami. Mort de ma vie , ccsmessieurslesjencbaulenrs en savent bien long, maisencorecelui-ci est-il honnête bomme:

il ne veut que rire , et je pense qa'il est bon de faire connaissance avec loi. Don Quichotte alla à Rossinante, qu'il troura uni et lisse commes'il fût sorti d'noe botte; avec lescrins tressés et renoués de quantité de rubans verts et jaunes. Et par nia foi, dit Sancho, cet enchanteur-là est galant. Lorsqu'on vit don Quichotte un peu revenu de sa tristesse, Basile lui dit : Monseigneur, songeons à nous divertir ; nous avons ici bonne compagnie qui vous attend avecimpatience^et que vous ne serez pas fâché de voir. Et eu bonne foi , monseigneur , lui dit Sancho , de quoi avezvous à vous aflliger? Je viens d'examiner vos aventures, et je m^y connais tant soil peu : ce sont des enchan leurs qui ont voulu rire , ils ne le font pas souvent. Je vous conseille d'en rire aussi , car cela est bouffon, après tout. On se mit à table, et le souper ne fut pas un des moindres qu'eût faits don Quichotte. Sancho l'cgaja beaucoup par sa bonne humeur.

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