‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 106 sur 136 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Des plas curiciiK, et très important pour rcclaîrcissemetit de Thistoire.

Sancho , qui ayait noyé ses maux dans I le vin et la bonne chère y mourait d'envie de dormir^ el il avait déjà conseillé à don QuichoUe d'en faire autant; mais notre chevalier ^ qui ne lui avait presque pas parlé depuis deux jours : Nous voici seuls» lui dil-il, Sancho, raisonnons un peu ensemble* Le mot de raisonner flatta Sancho. Je le veux bien , répondit-il, monsieur; aussi bien l'esprit s'enrouiilc quand on n'en graisse pas les ressorts. Eh bien ! de quoi s'ag[it-il ? Tu sais ce qui se passa hier, dit don Quichotte, et tu as vu la lettre de l'enchanteur. Que me couseilles-tu? J'y ai pensé, repartit Sancho; il me semble qu'il faudrait s'accommoder avin; cet enchanteur; il est honnête homme et de bonne humeur j et il nous pourra bien servir , quand ce ne serait que pour nous donner avis de ceux qui nous en veulent; et , si j'étais à votre place , je lui écrirais à l'instant môme que vous voulez bien rivre avec lui. Je lui porterai votre lettre, nous boirons tous deux ensemble, et si je ne le vous rends pas plus souple qu'un gant , dites que je suis un sot. Tu vas bien vite en besogne, repartit don Quichotte. Premièrement le commerce avec des gens qui en ont tant en enfer n'est pas un trop bon commerce. Croyez-moi , monsieur , dit Sancho, il est bon d'avoir des amis partout. Fort bien, dit don Quichotte; et en enfer comme ailleurs? Ta te presses tant de parler, que tu n'examines pas ce que tu dis. Si fait^ mordienne, bien , j'examine, répliqua Sancho, que les enchautenrs parlent au diable; qu'est-ce que cela me fait, pourvu que je ne lui parle point , moi? Nous parlons bieu tous les jours à des brigands, à des faussaires, cela ne nous rend pas faussaires et brigands. Et qui sait si , en buvant ensemble , cet enchanteur et

moi, je ne le rendrai point crhétien ? C'est à quoi je pense; el, s'il l'était une fois , il nous serait de grand secours : il nous dirait ce qui se passe en enfer , et nous nous tiendrions sur nos gard^.

Ecrivez-lui vite, mon maître, et que je parte demain dès la pointe du jonr. Et quand je t'aurai donné une lettre, dit don Quichotte, où la portcra$-tu-?Oûjc{a porterai? repartit Sancho ; et dame, je la porterai... Ah ! vous avez raison^ voilà à quoi je n'avais pas bien songé. Mais ne ditnl pas que, sit(U que tous serez résolu en vousm(>rae d'être de ses amis ou non, il en sera informé?Oui ,ditdon Quichotte. Il nefaut doncpoinlluiécrirc?ditSancho : aussi bien ce n'est qu'un oui ou un non à deviner; et les enchanteurs en devinent bien d'autres, puisqu'ils ont écrit tous les discours que nous avions eus ensemble, bien que personne ne fût présent. Comment t'appi!lez-vous celui-là? dit-il, je ne m'en souviens pas. Il s'appelle Parafaragaramus , répondit don Quichotte. Eh ! mort de ma vie, voilà un nom long d'une aune, reprit Sancho ; à ce nom-là, il faut que l'enohKanteur ait vingt pieds de haut. La force des enchanteurs n'est pas dans leur taille, dil don Quichotte ; elle est dans lc*s charmes . et tu le vois bien toi-même, puisque le nain de colui^Ià, qui ne doit pas avoir plus de trois pieds, a bien porté invisiblement Rossinante dans Técurie. Qu'appelez-vous invisiblement , monsieur 7 dit Sancho.

C'est à dire sans] qu on le vit, répondit don Quichotte. Il l'avait peut-être sous fa casaque , dit Sancho , on dans ses poches, c^est à cause de cela qu'on ne le voyait pss. Tu es fou, dit don Quichotte ; et comment veux- tu qu'un homme de trois pieds cache un cheval dans ses poches? Par là mordieuae, vous y voilà, rcpap^tit Sancho; el

voos voulez bien que deux cent mille hommes soient devenus des montons dans cette grande bataille oit il ne pensa pas vous demeurer une dent dans la gueule.

Les enchanteurs en savent bien d'autres^ et vous ne savez trop qu^cn dire. Tu as raison 9 pour cela je te le passe , dit don Quichotte^ mais, avec tout Tesprit que tu as, il te reste toujours des mots qui sentent la lie: est'Cequ^on dit la gueule, en parlan t à un honnête homme? on dit la bouche : la gueille est pmir le chien ou pour Pane, Saocho. Grand merci, dit Saucho; me voilà payé, demeurons quittes. Sais-tu bien d^où vient, répliqua don Quichotte, que lu^as encore des termes bas et vulgaires? cela vient de ta négligence, de ce que tu n'as pas voulu apprendre à lire et à écrire ; et en vérité voilà un vice indigne d'uu chevalier errant, et auquel il serait bon de remédier. Nousj remédierons , dit Sancho, nous y avons déjà pensé. Tu fais fort bien, reprit don Quichotte; mais il fauldrait se dépécher. Nous allons voir un autre monde que celui de notre village, et, parmi les princes et les rois, un chevalier qui nesait ni lire ni écrire passe pour un rustre qui 8*est fourré subrepticement dans l'ordre : il n'en porte pas le titre, il le traîne. Et sais-tu lire, au moins? il faut commencer par là. Je ne me soucie pas de savoir lire , repartit Saucho, mais je veux seulement savoir écrire , pour faire mes lettres et mes réponses sans que d'autres voient mes secrets. Savez-vous bien, monsieur, que je sais déjà faire un O? Je l'appris tout du l>eatt premier coup. Tenez , il faut prendre la plume , commencer par en haut en venant vers la main gauche, et puis retourner après cela vers la main droite jusqu'où on a commencé : cela fait un O juste comme une horloge. Il faut que je vous le montre. Il n'est pas nécessaire, dit don Quichotte : je le comprends de rester. Mois, 31 tu ne sais que ceL , tu n'es guère avancé. MaiHe à maille sosi'ail le haubergeon , répoudit Sancho. Et quand lu sauras écrire totttes les lettres, comment les assemblerasftttt pour exprimer les mots? demanda don Quichotte. Cela est-il si difficile? répondit Sancho : je les mettrai les uncsaaprès des autres , et puis en les séparant par endfôila cela fera des mots. Mais, dit don i

DON QllCHOTTE.

Quichotte, comment saîs-ta si ces œoi^ voudront dire quelque chose? Eh pardienoe! je le saurai bien, dit Sancho, puisque ce sera ce que j^aî envie de dire. Il faudrait pour cela, dit don Quichotle. que tu susses précisément les lettres qui composent les syllabes, et les svUab^squi doivent composer les mots; autrement i!

|M>urrait se faire que toutes ces lettres ensemble ne voudraient rien dire ; et cVi pour cela qu'il faut savoir lire. Oh I Dieu le sache! repartit Sancho: en bonne foi. nous n't faisons pas tant de façon ; est-(y que je ne fais point des cages et des clisses sans apprentissage? Ddn Quichotte sentit qu'il était inutile de lui donner des lecoos sur ce sujet, et voulut lui parier d'autre chose. Mais Sancho, continuant : Ditesmoi donc, mon maitre, je voudrais bien vous demander votre avis sur une lettre que j'écris à quelqu'un. Et à qui? demanda don Quichotte : car on écrit différemmenl, selon la différence des personnes. Oh, oui, ma foi, dit Sancho, que les gens soient ce qu'ils pourront, Sancho écrli comme Sancho ; et, s^ils ne sont pas contents, qu'ils prennent des cartes. Par ma foi, quand nous courons les bois et Ifs champs, et que nous nous tuons pour secourir les autres, nous nous amusons bien àrariinerl Diraii-on pas que nous aron< du temps de reste? Pour qui est-elle dom? demanda don Quichotte, et quel en est k sujet? Pour certaine personne, répondit Sancho, qui demeure en certain endroit, et pour certain sujet entre elle et moi. Tu es bien mystérieux, repartit don Quichotte : je vois bien que je ne mérite pas ta confidence. Vous me faites enrager, monsieur, dit Sancho, est-ce que j'ai quelque chose de cacBé pour vous ? je ne l'ai pas dit pour cela : c'est qu'il est minuit comme un double, et il faut se mettre en campagne de bon matin. Dormonsnn peu, voulez-vous? Nous ne trouverons pas toujours de bons lits : prenons le bon temps par avance. A la bonne heure, dit don Quichotte ; dépéchc-toi donc de dormir : nous moisissons ici dans la bonne ehère et les plaisirs , et le courage s'amollit faute d'exercice. Je vais me'dépécher , dit Sancho, et mettre les morceaux en double.

ils se eouchèreilt jr et lÀ^ntt le chapitre.

DON QUICHOWE.

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