‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 107 sur 136 · CHAPITRE XYIIÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYIIÏ

PiaUaiilerie de Sanclm, a^cc un mouvemcot de colvrc qui ne réussit pas hien.

Sancho fit comme les clouions, qui , dévorant tropavidcmetil, s'élôulTenl d^abord fcl .ne peuvent f^ltis manger. Il avait si grande envie de dôl-mif, qu'il n'attendît pas (pie Son maîlre fût au lit |)0ur se jeter dans le sien ; mats comme en le faisant il avait pdr hasard renferme son casque soU^ la (ouverture, dans l'endroit qui repondait justement sur son estomac , il eut une esp(^(:« de cauchemar qui Pemp^cha defèr- * nier les yeux ; c'csl-à-dire il s'endormit d'abord , ibais avec de mauvais songes qui le réveillèrent en sursaut, et , tentant toujours le m^me poids sUr lui , il en fut tout elfravê, et, jusqu'à ce qu'il se fût levé, il n'eut qu'un sommeil inqùîclqul le fatigua plus qu'il ne le délassa. Don Quitîholte dormit quatre heures tout d(* suite, et aurait peut-éllpe continué, si Sancho, Vovant le jour, nel'eilt appelé h pleine télé. Qu'y a-t-il , mon fils? demanda don Quichotte. Ce qu'il y tk , dit-il : le soleil qui nous appelle. Je ne sais ce qu'il a ce matin : il crie comme un fou. Il faut qu'il ait pris Un chemia rude : il fouelle comnieun enragé, et aïc^ alic ; par la mordielihe , il fait un sabbat... Comment! dit don Quichotte, le soleil est debfmt, et le chevalier des Lions est encore étcrtdu sut la plumb ! quelle honte 1 II se jeta vite à terre , s'habilla bl s'arma dans un moment , et courut à l'écurie , où il sella Rossinûnie , qu'il trouva hiangcanL Courage, lui dit don Quichotte : il faut manger pour avoir des forces. Sancho arriva aussi ^ ayant bien ëu de la peine à irbuver son easqUe ; mais il arriva dans un équipage magnifique, avec t'armurc neUve qu'il avait féit faire de beau fer-blanc, et que don Quichotte n'avait pas encore vue, et sur la crête de l'ftrluet une belle plume blanche d'uh petit enfadt de Quitteriis ^ aVcc un nœud dté rlir

ban qu'elle lui avait dohné. Qui va là?criâ don Quichotte. Que deniandes-tu , chevalier ? Je n'aime pas lies familiarités , i*épondit Sanchb , qui voùllit s^ doHlier du plai^ sir : ne parle point , où parle mieux. VoU^ Vites délicat , rtepartit don QuichoUe. Eh bien ! que voulcî^-voUs donc , mohsietlt te chevalier? dll-îl. Je veux, répondit Sancho, que tu me reiides sOr lé chahip Tépétî que tu portes : c'est celte de Roland 5 qu'il m'avait laissée par testament. Nous l'àû Ions voir à l'instant, répliqua don Quichotte ; maïs prenons la campagne : il ti'y a que les palefrenifets qui ^ battent dans l'écurie. Il tira atissilôt Rossinante, se rtiit en selle , et sortit pour attirer son adversaire. Sancho riait en sellant Flanqninc ; il tiionla dessus, courant à don Quichotte la visière baissée. Chevalier, dit-il , écartons-nons, afin qu'on ne croie pas que nous nous battons pour noûs faire séparer. C'est bien dit, répondit don Quichotte, et, admirant Sancho, qui avait pris le devant, il le crut un chevalier d'Importance, à sa taille et h son air , sans prendre garde à sa jument Ui h \A valise qu'elle avait sur là croupe. Ail bout de cent pas ils trouvèrent une esplanade toute propre pour le corn* bat; et Sancho, revenant sur dod Quichotte, lui dismanda comment il s'appd^iit. Mon nom est écrit sur mon épée, répondit fièrement don Quichotte , et quatid tu l'auras prise, elle te l'apprendra. Chevalîet-, dit Sancho, je fais serment de h'en venir point au combat que je ne sache ton nom on, que je té voie au visage : car il n'y a |>a$ longtemps que j'ai pensé tuer lé chevalier que j'aitneleplus ^ feule db le roconnaltrt». Pbur le visage, j'y consens , dit don Quichotte , et je suis bien sftr que tu ne le rccontiaîtras pas. Kn tAéme temps il haussa la tisiérc. Je crois l'aVolr,^!feçç4é«t

Sancbo. Et> haussant aasst la visière : Et moi, me reconnais-ta? demanda-t-il. Don Quichotte le regarda par deux foi* , comme un homme tout étonné , et Sancho ajouta : Je suis plus courtois que vous, chevalier ; je vous dirai aussi mon nom : je m^appelle Sancho Pança. Don Quichotte le reconnut et l'embrassa, ravi de la plaisanterie qu^il lui avait faite , et de le voir en si bon équipage^ et, ayant appris ce que c^élait que cette armure neuve, et qU^il avait donné l'autre à garder à Chrjsostôme , ils conti' nuèrent leur chemin.

A peine avaient-ils fait une lieue, qu^ils rencontrèrent une espèce de plaine tout environnée de coleaux. Voici , remarqua don Quichotte, un beau lieu pour les aventures. Et encore plus pour les voleurs^ ajouta Sancho. C'est toujours aventures y repartit don Quichotte. Eh bien ! va pour aventures , répliqua Sancho. Et il piqua des deux ; mais sa jument, qui n'avait rien fait depuis deux jours, était en haleine, il n'en était pas le maUre : il alla passer sur un gros troupeau de moulons, qu'il bouleversa, et il en estropia trois ou quatre. Les bergers qui le gardaient le coururent à coups de pierres ; il y en eut une qui porta dans la bottine , et l'autre sur le bras; cl, le reste portantsur la jument, elle s'enfuit dans un bois, où une branche sèche , donnant rudement sur le casque du pauvre Sancho , et le prenant au défaut de ses armes , l'enleva de la selle , et lui fit grand mal. De la douleur qu'il sentit, U abandonna la lance et la bride ^ et Flanquine, continuant son chemin tout épouvantée, le laissa suspendu à la branche dans une posture bien incommode.

Il se mit à jeter les hauts cris, et bien lui prit que don Quichotte eût piqué après lui, voyant que ces bergers le poursuivaient : ces rustres, le prenant à leur avanlage, l'auraient assommé. Don Quichotte arriva en même temps qu'eux; et, les ayant écartés à coups d^épce, il demanda à Sancho cequ^il avait. Ce que j'ai? dit Sancho : eh! ne le voyez-vous point? Et qui t'a uiis là, mon enfant! repartit don Quichotte. Enfin m'y voilà ^ dit Sancho, désolé de ce qu'il souffrait eldes demandes de son maître : qu'importe qui m'y a mis? Je suis bien en état de faire dos histoires ! I

Attends, mon ami, attends, v Quichotte, il y a remède à k*t mort. 11 était bien embamair,^ comment s'y prendre ponr ^

Eauvro écuyer. Pendant qu fli j^ on ne fortune amena un \tiaf\ Qne serpe à la main ; doQQ&*t ordonna de couper la brancbe.l ron ne voulut pas d'iabord.û^ c'était bien fait de pendre les \ah et qu^il n'y en avait que (ropL^ Sancho souffrait mort et p»:

ces contestations. Khlmoacaitt; il an bûcheron , Je ne sois ni k ni gibier de justice : je suis oa ft:\ valier qui punis moi-même les loti Ah ! bon cela , dit le bàchcn/oî cinq ou six coups rfo serpe, «^.j branche) et Sancho 9 appuyé Ktrj de don Quichotte pendant qu? | nait , coula assez doucement à irri à dire comme un sac de b\é , nu dolent et fatigué comme s^il cùi^.

pade. Don Quichotte donna do q« au bûcheron , qui, en voyant la; Sancho, et remarquant la hcsii> armes , dit que c'eût été grand ^ qu'un si beau chevalier fui morti et il alla chercher la jument dp> qu'il eôt été longtemps à reitv:

Rosbinante, en hennissant, ne i*.

pelée. Don Quichotte approcha /irJ:

qui était assis à terre au pied d'osla tête entre ses mains. Eh bicn!ft fant, comment te trouvcs-ta? luii'.

da-l-il. Assez bien jwur l'esprit, Rj il , car je viens de prendre une bor.

solution... Et quelle résolution? i Quichotte. Une résolution qui mesi desenchanleurs, des autruches, des.

et de mille autres diableries, «quoi, nonce comme Mahomet. Et qael^ tu de prendre cette résolution V/ss*!

don Quichotte. Je ne sais, dit Sii* peat-étre que ce n'est pas moi 70'^ '/ de tirer de la potence ? Je ne pois le m prendre, Sancho, dit don QuiA^I me parais toujours opposé à loinnéof \ moindre chose te dégoûte , et tadi^) de sentiment dans un instant , siosf ' en puisse savoir la raison. Oh! ceb^^ vrai , repartit Sancho , j'ai granitoriï me plaindre; je devrais me jc(erà{eD#

DON OÏIICHOTTE.

et prier Dieu devant la bonne fortune , pour la remercier du soin qu'elle prend de moi ! Sa?ez-voas bien , monsieur , que vous me faites plus enrager vous seul que tous les malheurs qui m'arrivent , avec vos philosophies! Quand quelqu'un nous plaint, il soulage nos maux ; mais quand on nous demande ce que nous avons ^ nous voyant brisés et hachés en mille pièces , de telle sorte qu^on peut s'en apercevoir de suite , cela fait crever de dépit.

Or ça, Sancho^ ne nous fâchons point, mais raisonnons en honnêtes gens et comme amis, dît don Quichotte. Il n'est pas nécessaire^ je crois, que je m'évertue à vous prouver que je prends part â tout ce qui vous arrive , vous savez assez ce qui en est. Mais, au bontdu compte, qui vous a forcé d'être chevalier errant? Qui a réveillé le chat qui dormait? NVst-ce pas vous-même qui m'en avez fait la proposi tîon? Je l'ai trouvée agréable, je l'avoue, et je l'ai bien voulu, parce que je vous aime. Qui de nous deux a témoigné le plus d'empressement à se mettre en campagne?

Qui vous a fait acheter des annes neuve» qu'Amadis lui-même ferait gloire de porter? Mais cette aventure est un de ces coups' du hasard , qu'on ne saurait parer^ et qu'il faut souffrir avec patience. Que dites-vous h cela , Sancho ? Ce que j'ai dit bien d'autres fois, répondit-il , que je ne suis qu'un sot, parce que je n'en saurab être deux, et j'ai pourtant bien fait deux sottises : j'ai voulu être chevalier, je le suis; j'ai voulu chercher des aventures, je lésai r juvées. Je n'ai rien à dire, si ce n'est que qui se repent est digne de pardon. Mais, monsieur, ne vous dis- je pas hier au soir qu'il fallait s'accommoder avec l'enchanteur au grand nom? Vous ne l'avez pi)înt fait; peut-on douter que ce ne soit faute de cela que j'ai été si bien mené? Il ne vous aurait pas coûté beau-

coup de dire un oui, et à moi il m^aurait épargné deux côtes , un bras , une cuisse, et la honte d'être branché comme un brigand. Oh! pour cela, interrompit don Quichotte, je reconnais que j'ai tort; et,

![u^à cela ne tienne , je vais tout de suite aire mon accommodement. Je jure donc, continua-t-il, et m'engage par ces présentes, dès à présent comme dés lors, do vivre en bonne intelligence avec Parafaragaramus, et d'épargner tous ceux qu'il prend en sa protection , à condition qu'il ne persécutera jamais ni moi ni les miens , particulièrement don Sancho Pança, le chevalier. Signé don Quichotte de la Manche, Voilà qui est bon, dit Sancho ; et si cela avait été fait dés hier au soir , je ,pe serais peut-être pas dans le bel état où me voHà. Allons, c'est bien, dit don Quichotte, mais il est temps de partir. Voyons si tu pourras monter à cheval : voilà le tien qui ne demande pas mieux. Je le ferai* bien, moi, dit Sancho ; mais elle m'a laissé au besoin, la bonne bête, elle fait à cette heure l'empressée. J*ai bien envie d'aller à pied pour me venger. Si tu ne te vengeais sur toi-même, cela serait bon, repartit don Quichotte. Nous nous sommes accommodes, l'enchanteur et moi; que je fasse aussi l'accommodement entre vous deux , comme d'animal à animal. N'est-ce pas, dît Sancho, qu'il ne faut plus <jue nous faire embrasser? Je le veux bien I)Our l'amour de vous ; mais qu'elle me donne parole de n'y retourner plus. C'est moi qui en réponds , dit don Quichotte. Sancho se leva; mais ce ne fut pas sans crier; et, quand il fallut mettre le pîed à l'élrier, il n'y eut pas moyen de lever la jambe, à cause du coup de pierre. II fallut faire plus de cinquante pas pour chercher un avantage, et encore eut-il bien de la peine.

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